LA FUITE
Note : ne soyez pas surpris de retrouver Tirzel, le chien de Kili, dans cette histoire. Elle ne se passe que quelques années après Le secret de Kili, chapitre 13.
00OO00
Les yeux grands ouverts dans le noir, Kili ressassait sans fin ses tristes pensées, attendant que les heures passent et qu'il soit suffisamment tard pour agir. Parfois, une larme roulait sur sa joue, qu'il essuyait rageusement. Il était trop tard pour pleurer. Le pire de tout, cependant, n'était ni la perspective de l'avenir, pourtant peu attrayante, ni le triste constat de ce qu'il était devenu et qui le rongeait, non, le pire de tout, c'était que son esprit revenait encore et toujours aux images interdites, malgré tous ses efforts pour les repousser. Plus terrible encore, s'il tardait à en distraire ses pensées, il éprouvait un délicieux picotement tout le long du dos, qui même s'il était physiquement agréable lui inspirait un dégoût sans nom de lui-même.
Ecoeuré, las de ce combat silencieux qu'il menait, Kili décida qu'il avait suffisamment attendu. Il quitta silencieusement son lit et s'habilla rapidement. Puis il prit son arc, son carquois, jeta sur ses épaules une cape de voyage (c'était une ancienne cape de Thorin, elle était un peu grande pour lui, mais tant pis), rabattit le capuchon sur ses yeux et tira de dessous son lit un sac rebondi, qu'il avait préparé en fin de journée. Kili le hissa sur son épaule et se prépara à partir.
Il lui restait cependant une dernière chose à faire. Il tira de son paquetage un morceau de parchemin plié en quatre et s'approcha à pas de loup du lit de son frère aîné. Fili dormait paisiblement, étendu sur le dos. Une main près de sa tête, l'autre bras abandonné sur la couverture. Kili sentit ses larmes couler derechef et son coeur se briser dans sa poitrine. Mais il fallait partir. Fili, se dit sévèrement le jeune nain, méritait mieux que lui.
D'une main tremblante, Kili glissa le parchemin sous l'oreiller de son frère en prenant bien garde de ne pas l'éveiller, le laissant dépasser un peu pour être certain que le dormeur le trouverait à son réveil.
Puis il essuya résolument ses yeux et quitta la chambre sur la pointe des pieds. Il se coula le long du couloir sans faire plus de bruit qu'un courant d'air et se glissa sans bruit hors des appartements qu'il partageait avec sa famille. Lorsqu'il traversa la pièce principale, Kili souffla seulement :
- Tirzel !
Et son chien, couché devant la cheminée, se leva pour trottiner vers lui.
Une fois à l'extérieur, l'adolescent se sentit mieux et plus résolu. Kili renifla un bon coup et s'achemina d'un pas décidé vers la sortie des grottes. Il se força à focaliser sa pensée sur ses projets immédiats et s'interdit de s'appesantir sur ce qu'il abandonnait. Il fallait encore passer devant la sentinelle qui montait la garde à l'entrée des cavernes occupées par les nains... Mais après tout, se répétait le garçon, le garde n'avait pour consigne que de surveiller ce qui se passait à l'extérieur et de repérer un éventuel intrus. Pas de se préoccuper de ceux qui voulaient sortir ! Il n'empêche que ses mains étaient moites et que son coeur cognait très fort lorsqu'il parvint à la sortie. Il se redressa pour ne pas perdre un pouce de sa taille, tira son capuchon sur ses yeux pour cacher son visage et s'avança d'un pas déterminé, comme un nain qui vaque à ses affaires et n'a aucun compte à rendre à ce sujet !
Cela fonctionna mieux qu'il ne l'avait espéré. La sentinelle lui jeta bien un regard surpris, car il n'était pas commun que quelqu'un décide de sortir au beau milieu de la nuit, mais elle n'avait effectivement aucune raison de s'en mêler. Voyant l'énorme sac que le nain portait sur son dos, plus le ballot jeté sur son épaule, le garde pensa seulement que le voyageur avait une longue route à faire et qu'il avait sans doute obligation ou nécessité de se trouver passablement tôt là où il se rendait.
Kili marcha sans s'arrêter, craignant à chaque instant d'être interpellé, jusqu'à ce qu'il soit certain d'être hors de vue. Il déchargea alors le "ballot" qu'il portait sur son épaule, à savoir son chien enroulé dans une couverture. Tirzel l'aurait fait reconnaître et il fallait bien le dissimuler aux yeux du garde ! Très heureux de sortir de l'étouffant cocon et de pouvoir se dégourdir les pattes, l'animal se mit à trottiner alentours, très affairé.
- Viens, dit très doucement Kili en ré-équilibrant son sac sur son dos. Il faut qu'à l'aube nous soyons loin.
La présence de son compagnon à quatre pattes lui mettait du baume au coeur. Il n'était tout de même pas totalement seul ! Il se mit à marcher d'un bon pas. Il avait envisagé un moment de partir à cheval, ce qui aurait été plus agréable et plus rapide, mais outre qu'il n'aurait jamais pu sortir un poney de l'écurie sans être reconnu, il lui avait semblé, après réflexion, que ç'aurait été du vol. Et il n'était tout de même pas tombé assez bas pour ça, priver son clan de quelque chose qui lui appartenait !
Tans pis, il marcherait ! La nuit était passablement claire et le garçon connaissait bien le chemin. Il faisait un peu humide mais guère froid, car l'été était proche. Kili se demanda où il serait lorsque reviendrait l'hiver, dans quelques mois. Mais il repoussa hâtivement cette question, tant sa gorge se serrait. Allons, il faisait ce qu'il devait faire, il ne fallait pas se laisser aller aux regrets ! Un jour viendrait où il pourrait penser à sa famille et essayer d'imaginer ce qu'elle devenait, pour le moment il ne fallait songer qu'à s'éloigner le plus possible. Son oncle essayerait de le retrouver, bien sûr. On le chercherait probablement pendant un certain temps, il devrait marcher longtemps pour être définitivement à l'abri de toute poursuite. Et d'ici là, il lui faudrait être prudent, prendre les chemins détournés et se cacher le jour.
Il se demanda si les siens devineraient pourquoi il était parti. Il n'avait pas pu se résoudre à leur laisser une explication. Il avait trop honte. Que penseraient sa mère, son oncle et son frère ? Qu'il n'était qu'un ingrat, sans doute. Un moins que rien, qui se sauvait comme un voleur au milieu de la nuit, sans un mot, les abandonnant à leurs questions sans réponse et leur inquiétude. Leur chagrin. Oui, au début ils auraient du chagrin. Kili espérait de tout son coeur que cela ne durerait pas et qu'ils comprendraient vite qu'il ne valait pas cette peine. Il avait définitivement eu raison de partir ainsi : cela démonterait à sa famille ce qu'il valait, c'est à dire pas grand-chose de bon !
- Je suis tellement désolé... chuchota le jeune nain.
Il pleurait à nouveau mais ne s'en souciait plus. Entendant sa voix, Tirzel vint vers lui en frétillant et, le sentant malheureux, sautilla devant lui jusqu'à ce que le garçon s'arrête et se penche pour le caresser. Battant de la queue, le chien lécha son visage ruisselant de larmes et lui donna quelques coups de museau pour le réconforter.
- Chut ! fit Kili. Oui, là ! Tu es un bon chien ! Mais il faut marcher, nous avons peu de temps !
Il se redressa, serra les dents et poursuivit sa route.
00OO00
Lorsque Fili ouvrit les yeux, ce matin là, il paressa un petit instant avant de se tourner sur le côté. Son regard tomba sur le lit défait, et vide, de son frère cadet et il fronça les sourcils. En soit, cela n'avait rien d'extraordinaire et pourtant... Pris d'un brusque pressentiment, Fili se redressa sur un coude et entendit quelque chose crisser sous son oreiller. Baissant les yeux, il aperçut un coin de parchemin qui dépassait.
Il déplia hâtivement la courte missive et sentit aussitôt son coeur sombrer, pareil à une pierre en eau profonde : "Adieu, mon frère. Oublie-moi vite et sois heureux. K".
- Qu'est-ce que c'est que ces âneries ?! hurla Fili en se jetant hors du lit. KILI !
Il se précipita dans la pièce principale, où il trouva sa mère occupée à ranimer le feu.
- Où est Kili ?! hurla encore le garçon.
Dis lui lança un regard étonné et se redressa.
- Son chien n'est pas là, dit-elle. Il s'est sans doute levé tôt et...
- Tu veux dire qu'il est parti ?!
La voix de Fili grimpait dans les aigus et son visage était si défait que Dis commença à s'inquiéter.
- Voyons, pourquoi te mets-tu dans un tel état ? demanda-t-elle. Qu'y a-t-il, Fili ?
- Qu'est-ce que c'est que ces hurlements de bon matin ? grogna une autre voix.
Thorin fit son entrée dans la pièce, fourrageant d'une main dans sa longue tignasse, les sourcils froncés :
- On ne pourrait pas commencer la journée dans le calme, non ?!
- Mon oncle, Kili est parti !
- Comment, parti ?
- Parti ! PARTI ! hurla Fili. Avec Tirzel !
- Il aura été chasser...
- NON ! beugla le garçon. Vous ne comprenez donc rien ?! Il s'est enfui !
- Si tu ne changes pas rapidement de ton, dit Thorin d'un ton menaçant, c'est toi qui vas comprendre quelque chose !
- Lis !
Fili lui fourra le parchemin sous le nez, avec une telle vivacité qu'il faillit le lui coller sur la figure. Thorin jeta un coup d'oeil à la missive et eut exactement la même réaction que son neveu un moment plus tôt :
- Mais qu'est-ce que c'est que ces imbécillités ? brailla t-il. Qu'est-ce qu'il a encore inventé ?! Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! Ce n'est pas possible, ce gosse me fera damner !
- Si vous m'expliquiez... fit Dis, qui était devenue toute blanche.
00OO00
A flanc de montagne, loin du sentier, Kili avait établi son campement sous un gros rocher en surplomb perdu au milieu d'une végétation courte mais qui le dissimulait parfaitement. Mélancolique, il mâchonnait des racines qu'il avait récoltées, comestibles certes, mais coriaces et peu agréables, pendant que Tirzel se régalait d'un gros loir qu'il avait attrapé.
C'avait été un dilemme au départ pour Kili : il savait que faire du feu, les premiers jours, serait excessivement dangereux. Mais emporter de la nourriture... ce serait du vol. Oh bien sûr, lorsqu'il partait chasser (et au seul souvenir de ce qui était arrivé la dernière fois Kili sentit son visage le brûler), il emportait toujours de quoi se restaurer, mais c'était différent. C'était une chose acquise de longue date. Là, il partait pour ne jamais revenir. Et puis, il avait un jour promis à Thorin de ne plus jamais voler de nourriture *... au final, il avait seulement, et avec bien des remords, emporté un gros morceau de pain. Juste au cas où il ne trouverait pas immédiatement de racines.
- Je suis un voleur...
Ces mots lui faisaient mal mais, en même temps, il estimait qu'il méritait la douleur.
- Un voleur... et pire encore. Je n'aurais jamais dû naître, je ne fais que déshonorer ma famille...
Kili ne se doutait pas que son hypersensibilité, ajoutée à sa jeunesse, déformait sa vision des choses. Il était tellement éperdu d'admiration pour son oncle et son frère aîné qu'il trouvait sa propre perception des choses, si différente de la leur, tout simplement indigne. Comment oser croiser encore leurs regards ? Comment oser respirer le même air qu'eux ? C'était impossible ! Mieux valait disparaître.
Cela faisait deux jours à présent qu'il s'était enfui. Il se terrait le jour et marchait la nuit. Il faudrait agir ainsi, estimait-il, jusqu'à ce qu'il ait quitté les Montagnes Bleues. Où irait-il ensuite ? Il n'en savait rien. A l'aventure.
Son maigre repas avalé, l'adolescent s'allongea sur le sol et se roula en boule sous sa cape pour prendre quelques heures de repos. Ensuite, il mettrait à profit les dernières heures du jour pour trouver de la nourriture et puis, une fois le crépuscule, il se remettrait en route.
00OO00
Sagement couché près de son jeune maître, Tirzel s'ennuyait ferme. Soudain, il leva la tête et huma l'air. Une odeur familière parvint à ses narines sensibles. Tout joyeux, le chien sauta sur ses pattes.
Thorin fulminait d'importance, se jurant de flanquer à Kili une telle dérouillée qu'il le laisserait sans doute étendu sans connaissance sur le sol ! Fichu gamin ! Et comme si c'était le moment ! Avec tout ce qu'il avait à faire actuellement ! Comme si il n'avait rien d'autre à faire qu'à lui courir après !
Evidemment, retrouver son neveu était prioritaire, mais tout de même ! Thorin avait délégué à Balin, Dwalin et... Fili les affaires courantes avant de faire seller son poney et de se mettre en route. Fili avait dans un premier temps demandé à l'accompagner. A presque vingt ans, il n'était plus un enfant. Mais justement...
- Non ! avait répondu Thorin, des éclairs dans les yeux. Je vais retrouver ton frère, lui arracher la tête et l'enterrer sur place ! Tu ne seras pas utile pour ça. En revanche, j'ai besoin de toi ici pour me représenter, tu accompagneras Balin.
Thorin ne perdait jamais de vue que Fili devrait un jour le remplacer. Et qui peut savoir de quoi demain sera fait ? Lui-même s'était retrouvé à la tête de tout un peuple, un peuple décimé et errant, des décennies plus tôt que prévu. Non, il n'était jamais trop tôt pour apprendre. Fili n'avait pas insisté, se contentant de grogner, guère plus heureux que son oncle :
- Ne l'enterre pas, ramène-le ! J'ai quelques paires de claques à lui donner, que je lui garde au chaud !
- Entendu.
Toujours aussi fâché, Thorin cheminait donc en silence ce matin là, cherchant des traces, quand un mouvement et un froissement de végétation attirèrent son attention : au-dessus de lui, un animal semblait courir dans sa direction à flanc de pente. Un moment plus tard, un chien noir et blanc déboula et sauta joyeusement devant son poney en agitant frénétiquement la queue.
- Tirzel !
Thorin mit pied à terre et le chien se précipita pour lui faire fête.
- Couche ! Où est Kili ?
L'animal dressa les oreilles.
- Où est Kili ? Va ! Cherche !
Le chien repartit aussitôt dans la direction dont il était venu. Tirant son poney par la bride, Thorin lui emboîta le pas, excessivement soulagé. Deux jours ! Deux jours qu'il pourchassait le fuyard, son inquiétude et sa mauvaise humeur augmentant à chaque tournant du chemin. La présence du chien prouvait que la poursuite prenait fin.
Il découvrit son neveu blotti sous une vieille cape éculée, profondément endormi, sous un surplomb de rocher. Tirzel, debout près de lui, continuait à hocher la queue, apparemment très fier de lui et tout content de retrouver une personne de connaissance.
Thorin hésita un instant. Il avait bonne envie de réveiller le dormeur avec une solide paire de claques avant de le ramener à la maison par la peau du dos ! D'un autre côté, le retrouver sain et sauf retirait de ses épaules une chape d'inquiétude qui avait pesé sur lui plus qu'il n'avait voulu se l'avouer...
Bon, se dit Thorin, coupons la poire en deux ! Il se mit en quête de bois, alluma un feu et, puisant dans ses sacoches, entreprit de faire frire du lard. Ce fut l'odeur qui éveilla Kili. Il commença par remuer, ses paupières se soulevèrent à demi, il renifla. Puis, l'air affamé, il se redressa d'un coup, les yeux grands ouverts. Son regard tomba aussitôt sur son oncle et ses traits s'altérèrent.
- Thorin !
- Soi-même ! grinça l'intéressé, faisant mine de ne se préoccuper que des tranches de lard dont la graisse tombait goutte à goutte, faisant grésiller le feu, tandis que le chien surveillait chacun de ses gestes, les oreilles dressées, les narines dilatées et le regard ardent.
- Tu n'aurais pas du venir, murmura Kili, désespéré, en baissant les yeux.
Ses épaules venaient de s'affaisser, comme sous le poids d'un fardeau trop lourd.
- Je ne peux pas retourner avec toi.
Encore une fois, Thorin éprouva des fourmis dans les doigts, mais il parvint à se contenir.
- Je ne te demande pas ton avis ! répliqua-t-il sèchement. Tu feras ce que je te dirai. Et si je dois te ramener en te traînant par les cheveux, je le ferai !
- Thorin, fit Kili d'un ton suppliant, tu ne sais pas... tu ne réalises pas... je n'ai plus ma place parmi vous.
Thorin ne répondit pas.
- Si tu savais, insista Kili, tu serais le premier à me dire que tu ne veux plus de moi...
- Kili, dit Thorin, arrête de tourner autour du pot ! Toi tu n'imagines apparemment pas dans quel état tu as laissé ton frère et ta mère ! Alors ou bien tu t'expliques clairement, ou bien tu te tais ! Dans l'un ou l'autre cas, tu vas rentrer avec moi. Il n'y a pas à discuter.
- Non, osa murmurer l'adolescent en secouant la tête.
Thorin lui lança un coup d'oeil incendiaire mais ne jugea pas utile de se répéter. Sachant qu'il n'était pas de force à résister, le garçon insista :
- Thorin, c'est mieux comme ça. Je... je n'ai pas envie de partir, mais... mais... si tu savais...
Le prince nain fit un effort sur lui-même et répondit, aussi calmement que cela lui fut possible :
- Qu'est-ce que tu as encore fait ?
Kili baissa la tête et sentit ses joues s'embraser :
- Je ne peux pas te le dire...
- Tu as peur !
- Non, je n'ai pas peur... j'ai honte !
Son visage était à présent écarlate, bien qu'il continue à fixer le sol.
- A vrai dire, reprit-il après un instant de réflexion, j'ai peur aussi... de ce qui pourrait arriver. Si je reste, je vous couvrirais tous de honte et ça, je ne peux pas le... aïe !
Thorin venait d'asséner à son neveu la gifle qui lui démangeait les doigts depuis déjà un bon moment ! Effrayé, le chien se mit à aboyer de toutes ses forces.
- Silence ! lui lança Thorin avec rudesse. Et toi, Kili, ne t'avise jamais de répéter ça ! Maintenant regarde-moi !
Affolé, perdu, Kili leva les yeux vers lui en se tenant la joue.
- Regarde-moi bien ! insista Thorin. Et tâche de retenir ce que je vais te dire : quoi qu'il arrive, quoi que tu fasses, je ne t'abandonnerai jamais. Je n'aurais jamais honte de toi et je vais te dire pourquoi : je te connais bien. Je sais ce dont tu es capable. Je sais aussi ce dont tu es incapable. Tu ne me feras jamais croire que tu as commis un acte si épouvantable qu'il mérite l'exil. Je crois que tu t'exagères les choses. Tu ferais mieux de parler et nous trouverons une solution, tous les deux.
- Je... je ne peux pas... chuchota Kili, les larmes aux yeux. Tu me maudiras si je te le dis...
Thorin leva à nouveau la main et Kili eut un mouvement de recul.
- Tu veux encore une gifle ? demanda durement Thorin.
Kili ne sut que hocher négativement la tête.
- Qu'est-ce que je viens de dire ? lui demanda sévèrement son oncle.
L'adolescent ressemblait à un animal acculé.
- Même... même si... s'il s'agissait de... des... balbutia-t-il.
Mais il ne put se résoudre à prononcer le mot impie et d'écarlate son visage vira au cramoisi.
- Des quoi ?
- Des... elfes... chuchota Kili si bas que Thorin l'entendit à peine.
- Qu'est-ce que cette sale engeance vient faire là-dedans ? gronda-t-il.
- T... tout...
- Tu as eu des contacts avec ces maudites Oreilles Pointues ?
- Je... ce n'est pas de ma faute... ils...
Kili bafouillait de plus en plus et paraissait terrorisé.
Thorin soupira, retourna ses tranches de lard et, en piquant une de la pointe de sa dague, la lui tendit sans un mot. Kili se jeta avidement sur la nourriture : après deux jours passés à se nourrir de pain et de racines, il lui semblait ne jamais avoir rien mangé de meilleur dans toute sa vie. Il partagea néanmoins sa part avec Tirzel qui bavait de convoitise, sous le regard réprobateur de son oncle qui, cependant, ne fit aucun commentaire.
- Où as-tu rencontré des elfes ? demanda-t-il d'un ton anodin.
- Dans la combe où je vais toujours chasser, murmura Kili sans oser le regarder.
Thorin faillit exploser ! A pratiquement quinze ans, Kili avait l'autorisation d'aller chasser seul s'il en avait envie, à condition de ne pas trop s'éloigner et d'être impérativement rentré avant la nuit. La combe dont il parlait, boisée et giboyeuse, se trouvait tout près des cavernes dans lesquelles vivaient les nains.
- Et tu n'as pas eu le bon sens de m'en parler ?! tonna le prince, si fort que Tirzel, terrifié, s'aplatit sur le sol en roulant des yeux blancs.
- Je ne pouvais pas...
- Et pourquoi ?
Parce que là s'était noué le drame. Trois jours plus tôt, soit le jour qui avait précédé sa fuite, quand l'incident s'était produit, Kili avait soudain été surpris de ne plus trouver Tirzel à son côté. Il l'avait appelé, avait sifflé plusieurs fois, sans résultat. C'était étrange, car le chien était bien dressé, ne s'éloignait jamais beaucoup et revenait sans tarder lorsqu'il entendait son nom. Inquiet, Kili avait donc commencé à battre les fourrés alentours en continuant à l'appeler. Jusqu'à ce que la pointe d'une flèche effleure sa nuque : un elfe, l'arc tendu, se tenait juste derrière lui :
- Tu fais tant de bruit, nain, dit-il d'un air goguenard, que l'on doit t'entendre dans toutes ces montagnes ! Avance !
Kili n'en menait pas large et avait obéit en silence. Toute sa vie il avait été prévenu et mis en garde contre les elfes. Aussi n'en attendait-il rien de bon. En fait, lorsqu'en débouchant dans une clairière il en avait vu encore trois, deux hommes et une femme richement vêtue, il avait pensé de bonne foi qu'ils allaient le tuer. Aussi, dents serrés, s'était-il redressé de toute sa taille : il était un prince de la lignée de Durin et ne ferait pas à ces "oreilles pointues" le plaisir de le voir flancher. Mais ce qui lui avait fouetté les sangs avait été de voir Tirzel, apparemment fasciné, léchant amicalement la main de la femme elfe qui était accroupie devant lui et paraissait lui parler dans une langue inconnue. Ses deux compagnons se tenaient en selle, près de deux autres chevaux. De très belles bêtes, d'ailleurs.
- Laissez mon chien tranquille ! avait explosé Kili, furieux.
Tous s'étaient tournés vers lui et la femme elfe, se relevant avec grâce, avait souri :
- Voyons, Lestë, baisse ton arc ! Ce n'est qu'un enfant !
L'elfe qui menaçait Kili avait obéi, non sans protester :
- Un enfant qui porte des armes, Ma Dame.
Il désignait l'arc de Kili et son couteau de chasse à sa ceinture. Le jeune nain n'avait pas du tout apprécié cette intervention : il était à l'âge où rien ne vous vexe davantage qu'être encore considéré comme un enfant !
- Qu'est-ce que vous fichez ici ?! avait-il demandé d'un ton rogue. Vous êtes sur les terres de mon clan !
Ce n'était pas tout à fait vrai. Les Montagnes Bleues étaient sillonnées de nombreuses routes très fréquentées, tant par les nains que par les hommes et, parfois, les elfes. La femme avait néanmoins poliment incliné la tête :
- Et nous nous en excusons, avait-elle dit. Nous avons pris le chemin le plus court, car nous avons une importante mission à remplir. Mais nous ne voulons de mal à personne et ne cherchons nulle querelle aux nains.
- Qu'est-ce que vous allez faire de moi ?
L'elfe avait ri doucement :
- Vous n'avez rien à craindre de nous, mon jeune ami. Il faut pardonner à Lestë s'il s'est montré brusque, ce n'est que par souci de ma sécurité qu'il vous a menacé. Mais il ne vous aurait pas fait de mal, vous pouvez me croire.
- Et qu'est-ce que vous avez fait à mon chien ?
Tirzel suivait la femme elfe pas à pas et la regardait d'un air de totale adoration.
Lestë avait alors prononcé quelques mots en elfique, sur un ton goguenard, en désignant Kili d'un signe de tête. La femme avait pris un air réprobateur et lui avait répondu brièvement dans la même langue avant de terminer, dans le langage commun :
- ... il n'est pas responsable de l'image qu'il a de nous. Il semble si jeune !
Et c'était alors que tout avait basculé.
Avant que Kili ait pu s'esquiver, la femme lui avait posé sa main sur la joue en murmurant ce qui devait se révéler être un enchantement mais, qu'avec le recul, Kili avait interprété comme un noir sortilège ! En effet, comment qualifier la sensation délicieuse qui l'avait envahi ? Cette main ne paraissait pas faite de chair, c'était à la fois la caresse d'une douce brise d'été et la fraîcheur murmurante du ruisseau, c'était doux comme une plume, léger et caressant comme un rêve, c'était... au-delà des mots. Dans le visage à la peau claire comme la lumière de la lune, les lèvres rouges murmuraient des paroles au charme mystérieux, bien que le sens lui demeure inconnu. Kili avait l'impression de baigner tout entier dans un océan suave et parfumé. Il était loin, très loin du monde, il flottait dans l'éther, au milieu des parfums les plus subtils et des musiques les plus douces, il... revenant brusquement à lui, le garçon avait réalisé qu'il était seul dans la clairière. Seul avec Tirzel qui le regardait d'un air étrange, lui semblait-il. Kili avait mis quelques instants à reprendre ses esprits et à cesser de sourire béatement. Mais ç'avait été pour s'asseoir dans l'herbe, l'esprit ailleurs, cherchant à retrouver son rêve envolé.
Plusieurs heures devaient s'être écoulées alors, et quand enfin il était vraiment revenu à lui, ç'avait été la honte qui l'avait envahi, amère comme du fiel. Comment avait-il pu se laisser charmer ainsi ? Comment avait-il pu laisser cette créature le toucher ? Mais pire que tout, comment pouvait-il avoir si désespérément envie que ça recommence ? Rien que d'y penser, il se sentait des papillons dans la tête et des fourmis dans tout le corps.
- Mahal ! Cette sorcière m'a jeté un sort !
Malgré tout ses efforts, Kili ne pouvait se sortir ces sensations de la tête. Pas plus que les regrets d'ailleurs. Et cela l'avait affolé. Car indépendamment de tout ce que Thorin lui avait raconté de la fourberie des elfes, auxquels en aucun cas il ne fallait accorder la moindre confiance, il avait entendu des histoires terribles à propos de la magie elfique. Des histoires dans lesquelles la malheureuse victime devenait une arme au service de l'ennemi, capable des pires trahisons et des crimes les plus odieux au sein de son propre peuple. Le coeur battant à tout rompre, Kili n'avait pas tardé à se convaincre qu'il était victime d'un tel sortilège. Comment expliquer autrement son état second ? Peut-être la sorcière était-elle d'ores et déjà en train de préparer un feu de racines maléfiques, au-dessus duquel elle murmurerait ses incantations dans la fumée qui s'en dégagerait. Alors que ferait-il ? A quels actes horribles se livrerait-il ? Le sort agissait déjà puisqu'il ne pouvait plus s'empêcher de revivre le moment fatidique. Jamais Thorin ne lui pardonnerait la souillure de son esprit ! Jamais il ne tolérerait de laisser un jouet des elfes manger à sa table et vivre à ses côtés ! Et Fili ? Fili si droit, si noble ! Comment supporter son regard quand il se rendrait compte que son petit frère n'était plus que le pion sans volonté d'une sorcière elfe ?
- Je dois partir... tout de suite... il faut que je parte loin.
Non seulement pour mettre les siens à l'abri des mauvais sorts, mais aussi pour s'épargner la honte de voir dans leurs yeux ce qu'ils penseraient de lui lorsqu'ils réaliseraient ce qu'il était devenu...
C'avait été très dur de retourner chez lui et d'attendre jusqu'au milieu de la nuit. Mais Kili devait préparer ses affaires et réfléchir à la manière dont il allait s'y prendre. Et puis il ne pouvait pas se résoudre à partir sans laisser au moins un mot d'adieu à son frère aîné. Il était cependant terrifié à l'idée que le sort ne se mette à agir avant qu'il soit parti. Heureusement, il n'en avait rien été.
Ayant terminé son récit d'une voix tremblante, Kili, les épaules voûtées, attendit la sentence.
Thorin parut sur le point de faire un commentaire bien senti mais, s'étant ravisé, consterné, il tendit le bras, faisant mine d'ignorer le réflexe du garçon qui levait le sien pour se protéger. Puis Thorin l'attira près de lui et le serra contre sa poitrine :
- Quel idiot tu fais ! bougonna t-il. Pourquoi ne pas m'avoir parlé de ça tout de suite, grosse bête ? Ou à Fili, au moins ? Tu nous aurais épargné à tous bien des frayeurs et fait gagner bien du temps !
Avec un soupir qui ressemblait à un sanglot, oubliant que cela n'était sans doute plus de son âge, Kili s'abandonna avec soulagement à l'étreinte familière et chuchota :
- Tu ne me détestes pas, mon oncle ?
- Jamais !
D'une voix faussement grondeuse, Thorin ajouta :
- Et je vais te gifler encore si tu oublies ce que j'ai dit tout à l'heure !
Ce n'était pas là une menace à prendre au sérieux mais Kili murmura quand même :
- Pardon... mais je pensais... qu'est-ce que je vais faire, Thorin ? Tu vas me chasser pour de bon ?
A défaut de gifle, Thorin lui donna une tape sur la tête.
- Vas-y, menaça-t-il, pose encore une question de ce genre et tu vas voir ce qui va tomber !
Kili se hasarda à lever les yeux :
- Mais... le mauvais sort ?
- Ce ne sont que des histoires, bêta ! Les elfes sont dangereux et perfides, certes, mais ces histoires de sortilèges ne sont que des légendes ! Ils possèdent une certaine magie, c'est vrai, et c'est de magie dont s'est servi cette sorcière pour te troubler l'esprit et ainsi masquer leur départ. Elle devait avoir peur que tu nous racontes par où ils étaient partis et que nous les pourchassions... ce que j'aurais effectivement fait, d'ailleurs. Malgré tout ce n'était rien qu'un écran de fumée, de la poudre aux yeux.
A part soi, Thorin fulminait : que cette sale garce aux oreilles pointues ait osé toucher son neveu et lui mettre de telles idées en tête le mettait hors de lui ! Malheureusement, il n'y avait plus rien à faire, sinon rassurer le garçon et le ramener à la maison. Quant au elfes, ils étaient loin ! Thorin remâchait sa rancune et, sans y penser, berçait doucement Kili contre lui, comme lorsque il était petit. L'adolescent se détendit à mesure que la tension le quittait.
- Je suis désolé de t'avoir causé du souci, mon oncle, dit-il. Mais je croyais vraiment... et puis... l'idée de m'être laissé piéger par des elfes... Je... je...
- Chhhht. C'est terminé.
Kili avala sa salive et croisa timidement le regard de Thorin :
- Et maintenant, il se passe quoi ?
- Nous rentrons. Mais ne crois pas t'en tirer à si bon compte ! Fili est furieux après toi. Tu vas avoir des explications à fournir, je te préviens ! Et les tiennes étant absurdes, je ne réponds de rien... Quand je suis parti, ton frère se demandait s'il allait t'écorcher vif ou te jeter dans l'huile bouillante...
- Oh !
Thorin ricana :
- Tes sottises, il va falloir les assumer, mon garçon ! Quelques taloches te mettront peut-être du plomb dans la cervelle ! Franchement, comment peux-tu encore croire à de telles sornettes ?
- Mais... mais tu as toujours dit...
- Je t'ai mis en garde contre les elfes, mais je n'ai sûrement jamais dit qu'il fallait croire à ces contes pour enfants !
- Ben non, mais...
- Assez, Kili. Ca va comme ça. Assez parlé de ça ou je vais vraiment me fâcher. Finissons de manger et puis nous nous mettrons en route.
Ainsi fut fait. Kili monta en croupe derrière son oncle et tous deux reprirent le chemin du retour. Deux jours plus tard, ils étaient chez eux. Où les choses se gâtèrent pour Kili, car Fili était en effet fou de rage et lui tomba dessus à bras raccourci.
- C'était quoi ce message idiot ?! hurla-t-il. "Oublie-moi vite" ! Tu vas voir si je vais t'oublier ! Crétin ! Imbécile !
- Aïe ! Fili, non ! Thorin m'a déjà giflé... ne... aïe !
En temps normal Kili se serait rebiffé et aurait rendu les coups mais, se sentant coupable, il se contenta de se protéger de son mieux, les bras repliés autour de la tête.
- Je m'en fiche, que Thorin t'ai giflé ! brailla Fili. Il a bien fait ! Il aurait dû t'assommer de gifles !
- Mais je croyais... Fili, arrête ! Au nom de Durin, arrête !
- Non, je n'arrêterai pas ! cria l'aîné, furieux. Prends encore celle-ci !
Bruit de chair violemment souffletée.
- Ah non ! fit Dis en se précipitant. Ca suffit, maintenant ! Fili, cesse de frapper ton frère ! Je crois qu'il a compris, inutile de l'estropier.
Kili baissa légèrement les bras et jeta un coup d'oeil précautionneux à sa mère, puis à son frère :
- Tu es devenu fou ! protesta t-il.
- Fou ? ricana Fili. Et qui de nous deux croit encore aux contes de fées, triple idiot ?
- Ca va ! J'ai compris, hein ? Thorin m'a enguirlandé tout le long du chemin !
- Pas assez !
- Eh bien, intervint Dis sévèrement, ce n'est pas à toi de prendre le relais, Fili ! Je comprends ta colère, mais maintenant ça suffit !
Etourdi, pantelant, Kili lui adressa un long regard de gratitude. Ce que Fili mit à profit pour se jeter sur lui, l'empoigner par les bras et commencer à le secouer comme un pantin :
- Ne recommence jamais, Kili ! Jamais ! Ne refais jamais ça, tu as compris ?!
- Lâche-moi, tu me fais mal !
- Fili ! protesta Dis en lui saisissant fermement le poignet. Cesse de le rudoyer, ça suffit comme ça !
Fili lâcha prise et se détourna d'un mouvement brusque. Dis regarda son fils cadet :
- Va prendre un bain, lui conseilla-t-elle. Tu sens le sauvage !
Kili obéit sans un mot, heureux au fond d'être de retour parmi les siens sans plus rien avoir à leur cacher. Pourtant, tandis qu'il se laissait aller avec délice dans l'eau chaude, il ne put s'empêcher de repenser à la sorcière elfe et au contact de sa main. Mais ce n'était là qu'un souvenir, n'est-ce pas ? Puisqu'on lui avait affirmé sur tous les tons que les mauvais sorts n'étaient que des histoires !
Malgré lui, Kili évoqua le visage de la femme elfe et sourit en poussant un long soupir d'aise.
OOOOOoooooooOOOOO
* Le secret de Kili
OOO00OOO
La semaine prochaine : Epilogue : Et les années passèrent (car il fallait bien que ça finisse un jour)
