Il m'a fallu lutter un moment pour trouver un point d'appui, renouer avec la stabilité. Conserver ma raison, renflouer l'équilibre précaire sur lequel je stagnais.
Adaptation inévitable ou chaque étape a été franchi. Maintenant que j'ai esquissé les grandes lignes, je compte bien suivre le procédé.
Il n'est pas question qu'Haymitch se désiste. Un fragment non-négligeable du plan repose sur lui.
Sa participation y est cruciale.
Haymitch. Notre mentor.
Dans l'état actuel des choses- en l'occurence celui-ci pataugeant dans son vomi- j'ai du mal à prendre la mesure de ce que cela signifie...
Un allié, un instructeur, un conseiller, un guide, un soutien?
Difficile à définir de façon concrète, de matérialiser ainsi l'idée que l'on puisse se reposer sur lui avec confiance.
Sous les questions sous-jacentes qui fusent, c'est plutôt, de manière incongrue, un sentiment de compassion qu'il éveille en moi.

Je fais preuve à certains moments d'une naiveté ahurissante à ce que l'on m'a dit. Autant j'ai parfois une conscience aigue de ce qui m'entoure. J'aime à croire que cette clairvoyance fait appel à un certain ''instinct'' inconnu. Bien que je sache que l'explication est en fait, largement plus banale et rudimentaire.
Voir les choses là ou presque personne ne regarde.
Des détails anodins peut-être. Mais moi, les détails ça me frappent.
Élémentaire, limpide, logique...
Qui révèle davantage que ne le ferait un interlocuteur. J'y trouve d'ailleurs souvent mes réponses.
J'ignore ce qu'Haymitch a vécu, enduré.
Il est notre vainqueur, l'un des rares de notre district.

Plusieurs ne voit en lui qu'une épave flottante, fantôme revenu de l'arène pour semer ses vapeurs éthyliques. Dépouvu de crédibilité, d'émotions, survivant pour je ne sais quel avenir douteux.
Sous cette apparence rebutante, je discerne pourtant deux choses bien distinctes.
L'intelligence. La souffrance.
Il est malin. Pour moi, ça ne fait pas un pli. De ce côté, je distingue une piste lucrative à approfondir.
Un traquenard des plus facile à concevoir...
En ce qui concerne l'autre conjecture, je ne peux l'affirmer avec certitude. Mon intuition me souffle qu'une perte significative a généré sa condition.
Que ce n'est pas seulement la perte des tributs sous sa charge qui en soit la cause.
Certes, de voir défilé année après année des candidats qu'on doute qu'ils aient une chance...Les entraîner, les soutenir, les motiver...
Ce ne doit pas être évident et on a vite fait d'y perdre la raison.
Cependant, en creusant un peu, quelque chose de flou et d'indéfini, une vague impression. Une effluve de révolte, d'insoumission, de vengeance...
J'en prends soigneusement note, l'heure viendra ou cela s'avérera utile...

Dans l'immédiat, il n'y a pas grand chose à tirer du personnage. À le regarder ainsi vautrer, c'est un tableau assez pathétique et repoussant qui s'en inspire.
Ce n'est toutefois pas de répulsion et de pitié que mon coeur bat.
Ma tête et mon coeur ont toujours résonner de deux pulsations différentes, mais qui se rejoignent. Deux entités disparates qui se complètent, cohabitant dans un même corps.
Mon empathie naturelle me pousse à en prendre soin, ma raison me dicte de le remettre d'aplomb pour la suite.
La rouerie et la droiture. La gentillesse et la dureté. L'égoisme et la générosité. Ces deux fractions de mon âme, qui depuis toujours s'affrontent. La plupart du temps vers un même but, mais dont les méthodes occasionnent certaines frictions...

Katniss et moi échangeons un regard, puis le prenons chacun par un bras.

- J'suis tombé? demande Haymitch. Ça pue.

- On va vous ramener dans votre chambre. Vous nettoyer un peu, lui dis-je.

Il est inconcevable de l'allonger sur son lit dans ces conditions. Je le hisse dans la baignore, Katniss ouvre le jet. Ça ne semble même pas le perturber.

- C'est bon. Je prends le relais à partir d'ici.

- D'accord, rétorque-t-elle. Je peux t'envoyer quelqu'un du Capitole pour t'aider.

- Non. Je ne veux pas d'eux.

L'avantage d'avoir 2 personnalités à l'intérieur de soi, c'est l'instabilité que cela provoque. L'imprévisiblité qui en découle...Cette part de moi sur laquelle personne n'a jamais mis la main.
Brute, insaissisable. Voilant sans trop de complications l'objectif visé.
En règle générale, on ne verrait ici que 2 options possibles. Katniss pensera a priori que je souhaite m'en occuper afin de m'attirer ses faveurs. Ce qui pourrait être logiquement le cas. Sauf que même sans me connaître, elle doutera que ce soit le motif véritable. L'éventualité que la gentillesse motive mon geste l'effleurera probablement.
L'un comme l'autre, elle n'aurait pas tort...sans pour autant avoir raison.
Le doute. Trop souvent sous-estimé, ennemi pourtant potentiellement dévastateur...
Ne pas saisir l'autre, anticiper ses réactions. L'incapacité de prévoir ces gestes...
Étape suivante?
Elle en arrivera, sans trop d'incertitude notable, à la conclusion de prendre ses distances avec moi. Parfait.
La première escale ne m'a pas posé trop de difficultés.
Elle n'entrevera même pas qu'il puisse exister une troisième alternative. Celle qui joue sur mon impondérabilité...
Ça en presque drôle. Presque.

Je termine la toilette d'Haymitch, m'assurant que toutes trace d'immondice est disparue.
Je le sèche rapidement et l'étend sur son lit. Remonte juste assez les couvertures pour qu'il n'est ni chaud ni froid.
Je m'attarde un instant, songeant à l'ironie de la situation. Les rôles qui se sont inversés entre le maître et l'élève...
Je lui souhaite bonne nuit et quitte sa cabine en fermant doucement la porte derrière moi.
Comme chaque fois que je m'adonne à ce jeu, je suis vidé. Exténué.
Une fois dans ma chambre, je m'affale sur mon lit.
Mes pensées vagabondent. Vers ce qui nous attend, vers Katniss surtout.
Mes yeux commencent à s'alourdir.
Quelques instants plus tard, je m'assoupis.

Le printemps s'était installé cette nuit-là, sans transition. Hier encore, la pluie et l'hiver glaçaient nos coeurs. Ce matin, c'était une brise tiède et odorante qui caressait la joue, un soleil qui réchauffait l'âme. Je ne peux m'empêcher de faire la corrélation avec ce qui s'est produit.
Je la regarde à travers la cours d'école. Elle attend sa petite soeur près du pré, les pissenlits qui ondulent sous le vent. C'est une image qui je n'oublierai jamais.
Elle était entourée de soleils, nimbée de cette aura qui m'a toujours fasciné. La détresse d'hier presque effacée.
Semblable au climat qui s'était métamorphosé aux cours des dernières heures...
Je suis conscient que je suis planté là, à la fixer comme un idiot. Mes pieds sont enchaînés au sol, refusent de se mouvoir. Seul mes yeux acceptent partiellement de m'obéir, essentiellement pour louvoyer dans sa direction.
Soudain, elle se retourne vers moi. Nos regards se croisent. Le temps s'arrête, n'existe plus.
Et là, quelque chose dans mon coeur se brise. C'est bref, mais foudroyant.
Puis je sens la morsure sur ma chair. Je me rappelle le tableau pitoyable que j'offre, avec ma joue enflée et mon oeil noirçi.
Je détourne rapidement la tête. Honteux et intimidé.
Je me console en me disant que pour la toute première fois, ma supercherie aura eu un réel impact positif sur quelqu'un. Lui donnant enfin un véritable sens.
C'est plus que je n'aurais espéré, tout ce que je peux en attendre. Rien de plus.
Juste avant de me détourner, je l'aperçois se pencher. Cueillir avec un soin particulier un des pissenlits.
D'un ruban doré je scelle ce cliché intemporel dans l'écrin de mes souvenirs inestimables, si peu nombreux. Ou je le conserverai précieusement, m'octroyant silencieusement une fraction de responsabilité dans cette transformation encourageante.
Tout ce que je peux en attendre.
Rien de plus.

Le rêve se déchire dans un grincement assourdissant. La lumière du jour que les rideaux laissent filtrer peine à disperser les derniers lambeaux qui s'éternisent.
Ils se retirent un à un, m'éraflant au passage. Une plaie nette m'éclaboussant de sang frais.
Je sens la dureté qui s'insinue en moi, la froideur qui se répand dans mon coeur. Pompant mon sang à une vitesse affolante.
Le cortège des minutes et sa procession qui cheminent inlassablement.
Du temps, j'en ai assez accordé. J'estime que les choses sérieuses doivent maintenant être amorçées avec Haymitch.
Je m'habille avec hâte et me dirige vers la voiture-salon. Katniss nous rejoins et Haymitch l'invite à s'asseoir.
La majeur partie du repas se déroule en silence. Je ne suis distrait que par la fascination que le chocolat chaud semble exercer sur Katniss. Je lui explique alors ce que c'est, comment tremper son pain dans le breuvage délicieux.
Je grignote ensuite des petits bouts en silence, attendant le moment. Je sens la rigidité contracté mes muscles, l'austérité et l'agressivité ombragées ma vision.
Agressivité ignorée jusqu'ici. Je la laissse m'envahir, prendre le contrôle.

- Vous êtes censé nous donné des conseils, je crois, dis-je d'une voix grinçante à Haymitch.

- En voilà un, de conseil: restez en vie, retorque-t-il en éclatant de rire.

- Vous trouvez peut-être ça très drôle. Mais pas nous.

D'un mouvement sec, je renverse son verre qu'il tient à la main. Le verre roule par terre, arrosant le sol de sa couleur de sang.
L'heure n'est plus à la plaisanterie. Les relents âcres de la frustration me donne la nausée. Nous verrons bien qui sera le plus malin. Nos regards se jaugent, se défient.
Haymitch paraît réfléchir un moment, puis son poing me frappe à la mâchoire. Je bascule violemment en arrière sous l'influence du contrecoup.
En me relevant, je le vois chercher son verre. Katniss qui plante subitement son couteau sans hésitation entre ses doigts.
Je dissimule un sourire.
La violence j'en ai mangé, je l'ai dompté. Familière, une vieille amie qui traîne dans le placard. Dont on appréhende de voir chaque jour, mais à laquelle on s'est habitué à cotoyer.
De toutes les frayeurs de l'arène, c'est bien la seule qui ne me terrifie pas.
Katniss et moi soutenons son regard. Perplexe, Haymitch semble se raviser.

- Tiens, tiens, dit-il. M'aurait-on dégoté de vrais combattants, cette année?

Le sarcasme est à peine dissimulé, pourtant l'indécision masque ses traits. Je ramasse une poignée de glaçons en grognant. Je soutiens toujours son regard.

- Non, m'arrête Haymitch. Qu'on voie le bleu, au contraire. Le public s'imaginera que tu t'es battu avec un autre tribut avant même votre entrée dans l'arène

- Les règles l'interdisent, je riposte aigrement.

- Seulement si tu te fais prendre. Ce bleu montrera que tu t'es battu et que tu ne t'es pas fait prendre, c'est encore mieux, argue-t-il.

Je soupèse l'argument, qui semble valide. Je relâche ma prise sur les glaces, qui tombe avec un tintement sur le verre. Bien.
Il hoche la tête et se tourne vers Katniss.

- Tu pourrais atteindre autre chose qu'une table, avec ce couteau?

Katniss retire le couteau de la table. Après une légère hésitation, elle le jette contre la cloison devant. Il va se planter directement entre les deux planches.

- Venez vous placer là, tous les deux, nous ordonne Haymitch.

Il nous observe longuement, palpant nos bras, examinant notre carrure, étudiant notre silhouette. L'évaluation semble le satisfaire pour le moment.

- Ma foi, ça pourrait être pire. Vous m'avez l'air en forme. Et, une fois passé entre les mains des stylistes, vous devriez avoir votre petit succès.

Son indécision est temporairement remplacé par une attitude déconcertée. Il n'a pas arrêté encore sa décision, mais le doute entre en conflit avec sa confusion. C'est un début...

- Très bien, je vous propose un marché. Vous me laissez boire à ma guise, et je resterai suffisamment sobre pour vous aider. Seulement, il faudra faire exactement ce que je dis.

- Ça me va, j'acquiesce.

-Alors aidez-nous. Quand nous arriverons à l'arène, quelle est la meilleure stratégie à la Corne d'abondance pour quelqu'un qui...,questionne Katniss.

- Une chose à la fois, l'interromp Haymitch. D'ici quelques minutes, nous entrerons en gare. On vous confiera à vos stylistes. Vous n'allez pas aimez ce qu'ils vous feront. Mais quoi qu'ils décident, ne vous y opposez pas.

- Mais...répond Katniss.

- Pas de ''mais''. Ne discutez pas.

Il rafle sa flasque d'alcool et quitte le wagon. La nuit tombe subitement. Nous sommes à l'intérieur d'un tunnel. Mon estomac se noue. Le Capitole n'est plus qu'à quelques pas.
Le silence s'installe. L'oxygène se raréfie.
Le train perd de la vitesse, ralenti.
Nous accourons à la fenêtre.
La splendeur de Panem est stupéfiante, nous laissant sans voix. Tout ce que l'on a pu en voir à la télévision n'est qu'un simulacre terne et décoloré de la réalité.
Des tours aux façades moirées et nacrées surplombent la ville. De larges avenues goudronnées sont parcourues par des gens bien alimentés, ne souffrant visiblement d'aucune privation quelqu'elle soit. Ils se pavanent dans leurs costumes somptueux, présentent des coiffures loufoques et exhibent d'insolites visages peints.
C'est un bal étrange que cette danse de couleur et d'excentricité.
Artificiel, invraisemblable, absurde...Les qualificatifs défilent apparament sans connaître de fin dans mon esprit.
Aussitôt prononcés qu'ils sont remplacés par un autre tout aussi consternant et grotesque.

Dans la gare, on nous pointe du doigt. Katniss s'écarte, écoeurée.
Je reste englué à la vitre, les mains soudées aux châssis métalliques.
La démarche suivante s'enclenche. Je déglutis péniblement. La saveur acide rendant ma langue pâteuse, mon geste encore plus ignoble.
Je lève le bras et dispense sourire et salutation joyeux à la foule hystérique.
Il n'y a pas de mots pour décrire ce que je ressens. Je n'ai pas d'autre alternative possible, ceci est la seule défense dont je dispose.
Katniss me regarde, abasourdie. Je hausse les épaules.

- On sait jamais. L'un d'entre eux est peut-être riche...

Je vois qu'elle essaie de mettre en place les pièces manquantes du puzzle. Celles qu'elle ne soupçonnent même pas l'existence.
Son regard se trouble...
Je me tourne vers elle et affiche mon air le plus innocent.
À l'intérieur, je tremble. Horrifié par ce que je laisse ainsi sous-entendre. Mais cette mascarade est nécessaire. Je ne peux pas reculer.
À son expression désorienté, je répond par un sourire indécomposable.