ƹ̵̡ӝ̵̨̄ʒ.••* Le centre de transformation •* .•ƹ̵̡ӝ̵̨̄ʒ


J'ai froid.
On m'a retiré tous mes vêtements lorsque je suis entré dans la salle. On a ensuite scruté chaque parcelle de mon corps, tâté chaque centimètre de ma peau.
Ausculter, explorer, inspecter. Rien n'a été négligé. La moindre imperfection a été relevé.
Je n'ai jamais connu une telle promiscuité. Sans la contrainte de l'injonction formelle d'Haymitch de ne pas émettre d'opposition, je ne suis pas sûr que j'aurais pu accepter cette dérogation à mon intimité. Je meurs chaque seconde de ne pouvoir la trangressée.
Ça n'a rien à voir avec l'embarras ou la timidité physique. C'est une agression qui se situe à un autre niveau.
Cette intrusion ne laisse pas de place au mensonge. Elle étale sans pudeur aucune ces ''empreintes'' que j'ai tenté de cacher toutes ces années, exhibe la vérité sans pouvoir la contester.
Je vois le regard désolé de l'homme qui examine mes cicatrices, la femme qui secoue la tête, navrée.
Je serre les dents. C'est une chose de supporter la douleur, ça en est une autre de la montrer de cette façon. Trahir ses faiblesses sans pouvoir les justifier.
À l'ennemi qui plus est. Leur empathie m'est aussi traitre que les plaies elle-même.
Ma vie chemine sur ces blessures dispersées, un parchemin sur lequel on aurait inscrit l'historique de mes malheurs.
Là, les brûlures sur mes bras manifestant ces heures passées au-dessus des fours à la boulangerie.
Ici, les marques suscitées par la colère de ma mère. Les bleus- je ne saurais les compter- se sont effacés, mais certaines marques, elles, ont refusées de disparaître.
Témoins de mon incapacité à me défendre, de mon inaptitude à me rebeller.
Que j'ai soigné moi-même dans la solitude de ma chambre.
Et qu'aujourd'hui des mains inconnues effleurent...
Je ne crois même pas avoir souvenir de quelqu'un qui m'est touché de si près. Une caresse, un baiser, un simple effleurement sur le bras...
Jamais. Et voilà que l'on profane ce territoire secret, anonyme.
C'est une étrange sensation après toute une vie sans avoir été frôler par qui que ce soit.

Après ces observations indiscrètes, on m'a tendu un peignoir léger en me demandant de l'enfiler puis de m'installer sur la table.
Maintenant, j'attend. Le silence pour seul compagon. Envahissant, importun.
Je me sens vulnérable allongé sur cette plaque métallique glacée.
Entouré de tout ce blanc qui domine et ainsi isolé, je pourrais être n'importe ou.
Et ou pourrais-je bien souhaité être?
La question s'attarde, agaçante.
Me perturbe davantage qu'elle ne le devrait dans une telle situation.
Pourtant elle revient sans cesse me hanter avec une intensité presqe insupportable.

Le coulissement de la porte interrompt le fil de mes pensées incohérentes.
Quel intérêt y a-t-il à ressasser ce qui ne sera plus? Et ce qui n'a jamais été de toute manière?
Un trio d'assistants colorés pénètrent dans la salle.
Je suis d'abord baigné dans une huile spéciale et odorante, nettoyé, exfolié, pétri, puis enduit d'une lotion à l'aspect douteux. Mes cheveux sont légèrement coupés, mes ongles taillés.
L'opération semble se réptèté un nombre incalculable de fois.
Frotté, lavé, décrassé, séché...
Le calvaire se termine sur une application de crème qui pique pour ensuite apaiser enfin ma peau à vif.
J'ai la nette sensation d'avoir perdu dix livres durant la procédure.
Pendant tout ce temps, mes stylistes tentent un dialogue gentil qui m'exaspère.

- Ça te rendra plus beau...

-... fera disparaitre ces vilaines cicatrices...

- ...les filles se jetteront à tes pieds...

- ...un visage d'ange...

Je reste poli, mais sous la surface la colère gronde. Malgré tout, je ne peux m'empêcher d'épouvrer une certaine sympathie à leur endroit.
Ce qui alimente davantage ma rage.
Pourquoi suis-je si naif? Tolérant? Ces gens veulent ma mort et je n'arrive pas à les détester. Je laisse le brouhaha de leur conversation me berçer. Mais la mer est orageuse, chaque vague me ballotte férocement.
Lorsque je crois que je vais me fracasser contre un rocher, je constate que le silence s'est installé.
J'ai été distrait, je n'ai pas vu que le traitement était terminé.
Mes stylistes se regardent, me font une révérence polie et quitte la salle.
La frustration palpite et fait bouillir mon sang. J'ai les nerfs tendus, prêt à craquer.
Et qui peut bien s'inquiéter de mon état, de ce que je ressens? De ce qui m'attend...
Et ensuite? Quand je ne serai plus, y aura-t-il même quelqu'un pour penser à moi? Katniss aura-t-elle compris ce que j'ai tenté de faire? M'en sera-t-elle reconnaissante?
Je ne sais pourquoi la hargne afflue ainsi. J'ai fais un choix, le recul n'est plus une option.
Et pourtant, une part de moi se rebelle. Pourquoi?

Quelqu'un entre, je ne regarde même pas. J'entends le bruit d'une chaise que l'on approche, un regard posé sur moi. Je fixe avec attention les lignes du plancher.
Je suis fatigué, je voudrais dormir. Mais ce n'est pas possible.
L'autre n'a pas encore dit un mot, pas un mouvement ne s'est esquissé. Puis une main se tend, il pose doucement ses doigts sur mon bras. Le retourne pour examiner mes marques. Je rencontre une paire de yeux dorés, franc, ouvert, honnête. Vêtu avec simplicité, l'intégrité qui respire du personnage. Je ne crois pas l'avoir jamais vu.
Puis le reflux de toute ma frustation qui n'a pu être exprimer est canalisé dans ma phrase :

- C'est votre première année au Jeux? Quel dommage que l'on vous est attribué le district 12 et un candidat aussi ''stigmatisé''. Parce que c'est pour cela que vous êtes là, non? Nous rendre beaux, présentable?

Rien ne transparait dans le regard de braise qui continue de m'observer avec douceur. En fait, pour je ne sais quelle raison, sa présence m'apaise. Je ne saurais dire exactement quoi, mais cela me pousse à l'observer davantage. Après un instant de silence, il répond.

-Non, je l'ai demandé...(nouveau silence) il enchaîne:

Ne serait-ce pas justement cette façon que tu as de te voir, de voir les choses, qui te rende vulnérable? Beau, laid, gentil, soumis, altruiste...Est-ce important?
N'est-ce pas le message que tu souhaites faire passer qui l'est?
Celui que je décrypte dans ton regard...
et que je suis prêt à t'aider à faire connaître...

Il y a des rencontres qui ne durent qu'un battement d'aile, des gens que l'on croisent sans jamais revoir. Que l'on prends à peine le temps de s'y intéressé un instant.
Puis il y a celles qui changent votre vie. Celles qui vous redonnent espoir là ou vous n'y en voyez plus, qui perturbent votre vision des choses.
C'est complètement transformé, ce jour-là, que je suis sorti du centre de transformation...