La résonance des mots se perd dans ma poitrine. Joue avec moi, ne m'oublie pas, ni moi, ni l'horreur humaine que tu rencontrera dans ton voyage.
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Ce jour était le plus beau jour de ma vie. J'avais demandé la femme que j'aimais en mariage. Et, gardant sa réponse dans le creux de mon cœur, j'étais monté dans le train qui me portait vers les terres de l'ouest. J'étais parti sans même l'embrasser, de peur que notre étreinte me retînt. J'avais pris place sur un des sempiternels bancs en bois et plongé mon regard dans la campagne qui défilait, de plus en plus vite.
« _Alors ? Content de repartir à l'aventure ? Avais-je demandé à Alphonse sans me détacher des plaines qui faisaient peu à peu place aux scieries et aux forêts de sapins.
Pas de réponse, je me détournai pour fixer d'un œil malicieux la masse imposante qui se tenait habituellement en face de moi … Habituellement. J'avais oublié qu'Al avait retrouvé son corps. J'avais aussi oublié que cette fois, nous faisions bande à part.
Comment avais-je pu oublier ça ? C'était comme me trahir. Alors que je n'avais jamais pu effacer ces images de ma mémoire. Ni les images, ni les sons, et encore moins l'odeur de la chair gâtée et du sang.
Al me manquait, mais nous nous étions promis de trouver une solution pour sauver les personnes victimes des mêmes malheurs que Nina, cette petite fille dont la mort nous avait procuré des regrets bien amers. C'est pour cela qu'il était parti vers Xing, où Lin et May l'accueilleraient chaleureusement.
Le dernier soir avant son départ, Al m'avait dit, une lueur d'ambition dans ses prunelles, qu'il avait réussi à convaincre Zampano et Gelso de l'accompagner. Il en était sûrement très fier, mais comme à l'accoutumé, il se gardait bien de se vanter devant moi.
Alphonse ne comprenait pas pourquoi je voulais voyager seul.
« Ed, on a toujours été tous les deux. Tu ne sais pas ce que c'est, de partir à l'aventure seul. Tu vas inquiéter Winry, ou du moins, elle angoissera pour « son » automail ! » me railla-t-il ce jour-là.
Oh si, je le savais. Je n'avais que trop conscience de l'influence qu'Al avait eu sur moi pendant tout ce temps. Déjà je sentais que cette expédition n'aurait rien d'une promenade de santé ou d'un banal séjour scientifique à cause de ma jambe mécanique. Et je savais aussi à quel point Al et les autres se feraient du souci pour moi. Il y avait de quoi, après tout. J'étais à présent plus vulnérable que le jour de ma naissance. La seule arme que j'avais jamais eu en ma possession était maintenant hors de ma portée. Au début, je m'en fichais. C'était le prix à payer pour rendre son corps à mon petit frère. Et même ce jour-là, dans ce petit café guindé d'East City, je n'avais pas du tout cette impression de danger et de détresse qui poindrait quelque part en moi, plusieurs mois plus tard. Nous nous quittâmes dans une grande embrassade, Alphonse avait repris du poil de la bête, tenait sur ses deux jambes et me dépassait d'une courte tête. C'était la dernière fois que je pouvais me dire qu'il était ma seule famille, que tout ce que j'avais fait, je l'avais fait pour lui, et que cette simple pensée parvenait à dissiper tous mes doutes.
Deux semaines plus tard, sur le quai de la gare, j'avais demandé sa main à Winry, avec difficulté. Mais peu importe, puisqu'elle accepta. J'étais heureux, tout simplement. Quand je rentrerais, deux mois plus tard, elle serait là pour moi et me donnerait une bonne raison de ne pas partir dès le lendemain de mon arrivée. Ce bonheur simple, je le souhaitais depuis un certain temps déjà. Et je venais d'atteindre mon but. Alphonse avait tant insisté pour que je lui déclare ma flamme, des années auparavant, prétextant que notre existence était sûrement trop courte pour ne pas en profiter. Quand je ne me perdais pas dans des réflexions rêveuses, je lui rétorquais que, justement, notre vie -ma vie- serait sans doute trop courte pour ne pas la blesser si nous venions à disparaître. Et je lui rappelait inlassablement la même scène dont il ne souvenait pas, trop jeune à l'époque : quand notre père était parti dans l'encadrement de la porte, baigné de la même lueur que celle que l'on est censé apercevoir au bout du fameux tunnel. Et j'en concluais que je ne voulais pas que Winry vive ça. Mais je lui mentais inconsciemment, à chaque fois. Je ne sais pas où se situe la vérité là-dedans, mais quand Al me demandait « À quand le grand plongeon ? », une peur panique s'emparait de moi et me faisait trembler. La peur de s'engager, peut-être ? C'est ce que je me disais. Tout compte fait, j'avais fini par franchir le pas, et je décidai dès lors de ne plus y penser, d'oublier.
Comme tout le reste, je connaissais déjà la fatalité. Et jamais je n'oubliais.
