Je suis en retard! Bref, sans plus d'introduction : bonne lecture!


Chapitre 11 : La décision

J'ai passé la journée suivante seule, profitant de la tranquillité, surtout sachant que le souper à la table d'Elrond ne serait pas de tout repos. J'avais aussi besoin de réfléchir à la manière dont j'annoncerais mon départ de la compagnie. Je savais que j'avais encore trois semaines devant moi, puisqu'ils ne liraient pas la carte avant le solstice d'été. Je ne précipiterais donc pas mon annonce, pour profiter encore un peu de leur amitié, même si je savais que c'était égoïste de ma part. Ça me répugnait vraiment de leur dire au revoir, surtout qu'il s'agirait d'un adieu définitif pour trois d'entre eux. Et il y avait Gandalf aussi. Le vieux magicien avait été mon principal allié depuis mon arrivée et je n'aimais pas l'idée de le décevoir.

Quand on est invité à la table d'Elrond, il faut être vêtu convenablement. Et je savais qu'aucun des nains n'aurait cette délicatesse. Voilà pourquoi j'avais décidé de porter la plus belle de mes robes (en velours vert foncé, avec de fins motifs floraux), pour compenser pour le manque de bonnes manières des nains. Et même si je ne me sentais pas très à l'aise vêtue ainsi, je me délectais d'avance à imaginer leur réaction en me voyant. Et ils ne m'ont pas déçu. J'ai eu droit à des yeux ronds, des bouches ouvertes et diverses expressions incrédules.

À la demande d'Elrond, je me suis retrouvée assise avec lui, Gandalf et Thorin. J'aurais préféré être avec les autres nains, à la fois parce que j'aurais bien aimé rire d'eux et aussi parce que j'avais peur des questions que l'elfe pourrait me poser. Je me doutais qu'il ferait le lien entre les mystérieux évènements que j'avais mentionné connaître et ma présence dans la compagnie de Thorin. Heureusement, au moment où il commençait à poser des questions sur notre présence sur la Grande Route de l'Est, Bofur a entamé sa chanson. Et même si j'étais très gênée de leur comportement – une guerre de bouffe, vraiment? – je n'ai pas pu m'empêcher d'éclater de rire avec eux.

Gandalf et Elrond ont ensuite convenus qu'il valait mieux poursuivre cette conversation sérieuse dans un endroit plus tranquille et Thorin et moi les avons donc suivi jusqu'au bureau d'Elrond.

« Je ne suis pas dupe », a commencé le Seigneur Elfe. « Il y a un an, Gandalf et Evelyne, vous m'avez parlé d'importants évènements qui allaient bientôt se mettre en branle et auxquels vous alliez participer. Et vous voilà à Fondcombe, avec un hobbit et treize nains, dont l'un d'entre eux n'est nul autre que le petit-fils de Thror. Vous voulez reprendre la montagne. »

À mesure qu'il parlait, je voyais Thorin s'agiter. Je sentais qu'il était sur le point de se mettre en colère et j'ai donc essayé de désamorcer la situation.

« S'il n'y a qu'un seul de mes conseils qu'il faut écouter, c'est celui-là », ai-je dit au nain, en le regardant droit dans les yeux. « Il faut lui montrer la carte, il va vous aider. Faites-moi confiance. »

Et à mon grand étonnement, ça a fonctionné. Il a tranquillement sorti la carte de sa poche et l'a remise à Elrond. Gandalf m'a fait un signe de la tête accompagné d'un clin d'œil, qui voulait dire « bien joué! ».

« Je crois qu'elle contient des informations cachées », a mentionné le magicien à Elrond, pendant qu'il étudiait la carte. « Vous lisez toujours le nanien ancien, n'est-ce pas? »

« Apparemment », a répondu Elrond au bout d'un moment de contemplation, « la carte contient des runes lunaire. Je ne peux les lire ce soir, ce n'est pas la bonne lune. Si je ne me trompe pas, c'est la veille du solstice d'été qu'il nous sera possible de les lire. D'ici là, vous êtes les bienvenus à Fondcombe. »

Thorin a accepté d'un hochement de tête – ce n'était pas le plus sympathique des remerciements, mais c'était déjà un grand pas de franchi – et lui et moi sommes partis, laissant Gandalf et Elrond. Pendant que nous marchions vers la maison des invités, je le voyais du coin de l'œil jeter des regards tout autour.

« C'est magnifique n'est-ce pas? » Il a grogné, et j'ai donc poursuivi. « Même si vous n'aimez pas les elfes, ça ne doit pas vous empêcher d'apprécier leur style architectural. Je peux vous montrer quelques beaux endroits, si vous voulez. »

Je me suis moi-même surprise avec ma proposition. Depuis le début du voyage, j'avais évité Thorin autant que possible, me sentant trop mal à l'aise en sa présence. Je suppose que le fait d'être à Fondcombe et de savoir que mon périple touchait à sa fin m'ont influencés. Autant profiter de la présence de mes personnages favoris, pendant qu'ils étaient encore là. Sa réponse – affirmative – m'a encore plus surprise.

Je l'ai donc mené silencieusement à travers Fondcombe, là où les points de vue étaient les plus impressionnants. Il faisait nuit, mais j'avais toujours trouvé la cité plus impressionnante sous la lueur de la lune et des étoiles. Il ne parlait pas lui non plus, se contentant d'observer, passant parfois la main sur les statues ou colonnes ouvragées.

Au bout d'un moment, alors que nous étions devant une immense fontaine – que les nains transformeraient en piscine dans quelques jours – nous avons été sortis de notre contemplation par les éclats de rire du reste de la compagnie.

« Il vaudrait mieux aller les retrouver », ai-je dit. « Avant de manquer toute la fête. »

« Merci. Pour la visite. »

« Il faudra me faire visiter Erebor, en échange », lui ai-je répondu en souriant, même si je savais que ça ne serait pas possible. « Que diriez-vous d'amener quelques tonneaux de vin supplémentaire à nos amis. Il faut bien fêter le fait qu'Elrond nous ait offert son aide. »

Les nains allaient de toute façon mettre Fondcombe sans dessus-dessous, autant que je m'amuse moi aussi, tout en les empêchant de casser trop de meubles. Avant d'aller les rejoindre, nous avons donc fait un détour par la réserve de la cuisine. En plus de deux petits barils de vins, j'ai pris une bonne quantité de saucisses – parce que même si les elfes n'avaient pas servi de viande au repas, je savais qu'ils en avaient toujours en stock.

Quand ils nous ont vus arriver les bras chargés, nous avons eu droit à une ovation debout. Pendant que Thorin expliquait à la Compagnie les derniers développements, j'ai remarqué Bilbon, assis seul un peu plus loin. Je savais qu'il ne se sentait pas bien intégré avec les nains. Je me suis donc approchée de lui, en lui tendant une coupe de vin.

« Cul-de-Sac vous manque », ai-je dit en m'assoyant près de lui.

« Je n'aurais jamais dû quitter la Comté », m'a-t-il répondu. « Je n'ai pas ma place dans cette Compagnie… Je ne comprends pas comment vous faites pour bien vous entendre avec ces brutes. »

« Ce sont des brutes, certes, mais ils sont sympathiques… à leur manière », ai-je rétorqué en riant. « Demain, si vous le voulez bien, nous passerons la journée ensemble, loin de ces brutes. Je vous ferai visiter chaque recoin de Fondcombe. »

Bilbon était très emballé par mon offre et je l'ai laissé, sur cette note positive. Les nains avaient sortis des instruments (de leurs sacs ou empruntés de la maison des invités) et j'avais envie de me joindre à eux.

« Rassurez-moi », ai-je dit en m'approchant, « le morceau de bois qui est entrain de brûler, ce n'est pas une patte de chaise? »

Pour toute réponse, j'ai eu droit à quelques rires nerveux. Puis, ils ont commencé à jouer de la musique et comme je commençais à bien connaître leurs différentes chansons, j'ai chanté à tue-tête avec eux.

« Tu sais », m'a lancé Bofur entre deux chansons, « avec cette robe, tu viens de détruire tous tes efforts pour nous faire oublier que tu étais une femme. Et tu sais ce que les femmes font quand il y a de la musique? Elles dansent! »

« Si vous pensez me faire danser! » ai-je répondu en pouffant de rire. « Je ne sais même pas comment on danse, en Terre du Milieu.. Non plutôt : j'ai oublié comment on danse! »

La bonne nouvelle, c'est qu'ils n'ont pas relevé ma mauvaise formulation qui sous-entendait que je ne venais pas de la Terre du Milieu. Mais la mauvaise, c'est que Bofur ne m'a pas laissé le choix et m'a tiré par le bras à un endroit dégagé, un peu plus loin du feu. Les autres ont entamé une nouvelle mélodie, et il a commencé à me faire tourner. Je ne sais pas s'il suivait une chorégraphie précise, j'avais plutôt l'impression qu'il essayait de me faire tourner le plus possible. Je n'arrivais même plus à protester, tellement je riais. Ensuite, ça a été le tour de Kili, puis Fili, et même Bombur.

Ça aurait continué encore, mais je n'en pouvais plus. Je me suis écrasée par terre, étourdie et les côtes douloureuses, en les suppliants de me laisser reprendre mon souffle. Ils sont retournés près du feu en riant, pendant que je restais couchée sur le dos, les yeux fermés.

« Non », ai-je dit en entendant des pas venir vers moi au bout de quelques minutes, « pitié laissez-moi encore un peu de temps! »

J'ai ouvert les yeux, pour me rendre compte avec étonnement que c'était Thorin qui s'était approché de moi.

« Vous allez attraper froid, couchée ainsi sur le sol », a-t-il simplement dit, en me tendant la main pour m'aider à me relever.

Il avait raison, les nuits étaient encore fraiches et j'étais trop éloignée du feu pour en sentir la chaleur. J'ai pris sa main tendue avec plaisir, je n'étais pas certaine d'avoir entièrement repris mon équilibre. Je l'ai remercié et j'ai filé en douce, avant que les autres ne me voient.

J'ai passé la journée suivante à faire visiter Fondcombe à Bilbon, tel que promis. Il a rapidement passé à travers tout son vocabulaire de synonymes pour « magnifique » et s'est contenté de me suivre la bouche et les yeux grands ouverts. J'étais heureuse d'assister à la naissance de son amour envers la Vallée Cachée; dans une soixantaine d'années, il viendrait y vivre pour de bon.

Les jours ont passé, et bientôt ça faisait un peu plus d'une semaine que nous étions à Fondcombe. Je savais que je devrais bientôt parler de mon départ à la Compagnie. Je profitais de chaque moment avec les nains, en m'amusant et riant avec eux, mais quand je retournais dans ma chambre pour dormir, je pleurais sur mon sort – surtout sur le sort des nains en fait.

Je n'arrivais pas à croire que j'allais les laisser courir vers la souffrance et la mort. Ils étaient véritablement devenus mes amis, chacun d'entre eux, même Thorin. Ami était peut-être un grand mot, mais notre relation était certainement amicale, depuis la dernière semaine. Le plus douloureux, c'était que je savais qu'ils devaient poursuivre leur quête malgré le prix à payer, sinon ce serait catastrophique pour la Terre du Milieu. Pas seulement pour la découverte de l'anneau, mais aussi pour éviter que Sauron n'ait Smaug comme allié, ce qui le mènerait très probablement à la victoire.

Si seulement ceux qui m'avaient fait venir en Terre du Milieu avaient daigné m'envoyer un signe, une indication sur la raison pour laquelle j'étais là… J'aurais pu assumer plus facilement cette décision.

C'était l'après-midi et je déambulais dans les jardins, à la recherche des nains. Des bruits d'éclaboussures et des cris ont attiré mon attention. Je n'arrivais pas à croire qu'ils étaient véritablement en train de se baigner dans la fontaine. Je me suis approchée, mais pas trop, surtout quand j'ai vu qu'ils étaient nus (pas question de brûler mes yeux). Je me suis assise et les ai observés de loin, en pensant à quel point leur folie allait me manquer.

J'étais tellement perdue dans mes pensées que je n'ai pas entendu Thorin s'approcher. Je n'ai eu connaissance de sa présence que lorsqu'il s'est assis à côté de moi.

« Vous n'aviez pas envie d'une baignade? » lui ai-je demandé.

« Je suis leur chef, je ne peux pas me permettre ce genre de comportement. »

« Vous ne vous amusez donc jamais? »

« Pas tant que le dragon repose sur mon or », a-t-il rétorqué.

Sa réplique m'a fait replonger dans mes idées noires.

« Je vois encore cette nervosité, dans vos yeux », a-t-il dit au bout d'un moment.

« Thorin je… je ne poursuivrai pas la quête avec vous. » Voyant son visage se durcir, j'ai rapidement continué. Il fallait que je me justifie. « Je ne sais pas comment l'expliquer, mais je sens que si je continue, vous ne réussirez pas. »

« Mais Gandalf et vous-même nous avez dit que votre présence nous aiderait. Je ne comprends pas. »

« Je ne comprends pas non plus », ai-je doucement répondu. « Je ne peux pas vous dire comment votre quête finira, réussite ou échec... Mais je sens au plus profonds de moi que si je poursuis avec vous, ce sera l'échec. »

Nous sommes restés silencieux quelques minutes, en observant les nains s'amuser avec insouciance dans la fontaine.

« Vous allez leur manquer », a-t-il fini par dire, me signifiant par le fait même qu'il acceptait et comprenait ma décision.

« Je sais… » ma voix s'est brisée, les larmes coulaient sur mes joues. « Ils vont me manquer aussi. Je ne sais pas comment je vais pouvoir trouver la force de leur parler… Ils vont tellement m'en vouloir. »

« Laissez-moi leur parler. Ça passera mieux, » a-t-il proposé, avec une douceur que je ne lui soupçonnais pas.

Je me suis retournée vers lui et j'ai fait un hochement de la tête, pour montrer que j'acceptais et le remerciais de son offre. Il a retourné son visage vers la fontaine, pendant que je fixais son profil, en essayant de déchiffrer son expression. Je me demandais s'il affichait un visage neutre, fâché, résignée ou même triste… Peut-être un mélange des quatre. Ma réflexion a été coupée court par le large sourire qu'il a soudainement fait.

J'ai dirigé mon regard vers ce qui le faisait sourire, pour voir douze nains nus, sortis de la fontaine, dos à nous. Ils étaient littéralement en train de dandiner leurs fesses dans notre direction. Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire également. Mais ça ne faisait qu'accentuer ma tristesse.

« Même avec ça, ils vont me manquer… » ai-je dit en me levant.

Je ne pouvais pas en supporter plus, il fallait que je m'éloigne. Thorin s'était également levé et m'a raccompagné silencieusement jusqu'à ma chambre. Juste avant d'entrer, je me suis tournée vers lui, prenant une grande inspiration.

« Ça a été un honneur, de voyager dans votre Compagnie, Thorin Écu-de-Chêne. J'aurais vraiment aimé pouvoir continuer. »

Et puis, j'ai fait une folie, je lui ai fait un câlin. Il n'a pas réagi et est resté raide comme un pic, mais ça ne me dérangeait pas. J'avais quand même eu la chance de rencontrer un de mes personnages fictifs préféré, je ne pouvais pas lui dire adieu sans un câlin. Et ça m'apportait un peu de rire intérieur, malgré toute ma tristesse, en pensant à toutes les filles de la terre qui avaient rêvé pouvoir le faire, après avoir vu le film.

Et je suis entrée dans ma chambre, fermant la porte derrière moi, sans un mot de plus. Et je me suis écroulée sur mon lit, laissant enfin les sanglots jaillir pleinement.