Chapitre 13 : Sur la colline

Contrat en main et sac sur le dos, je parcourais Fondcombe à vive allure. Les appartements de Gilraen étaient, évidemment, à l'opposé des miens. Il était très tôt le matin, mais je savais qu'elle allait être éveillée, merci à Estel.C'est d'ailleurs ce dernier qui a ouvert la porte, après que j'aie toqué. C'était la première fois que je le voyais de si près, et malgré son jeune âge, on pouvait déjà deviner qu'il deviendrait un grand homme – et pas uniquement en sens de hauteur (il était déjà plus grand que moi).

« Maman, c'est ton amie! »

Elle a tout d'abord été surprise de me voir sur le pas de sa porte, mais en étudiant mon accoutrement de voyage, elle m'a fait un large sourire.

« Estel, va à l'intérieur, j'en ai pour quelques minutes », a-t-elle demandé au garçon, avant de se retourner vers moi en fermant la porte derrière elle. « Je savais que tu prendrais cette décision. »

« Moi, je n'en avais aucune idée… » lui ai-je répondu avec un petit sourire. « Écoutes, je n'ai pas beaucoup de temps. Je vais changer la fin de l'histoire. Enfin, je vais essayer. J'espère seulement réussir sans que ça n'ait trop d'impact sur tout le reste… Bref, j'ai bien peur que ce coup-ci, nos adieux soient définitifs. »

« J'ai confiance en toi mon amie », a-t-elle dis en me prenant dans ses bras. « Tu vas réussir. »

J'ai reculé de quelque pas, et pris une grande inspiration. Il fallait que je lui dise… Je voulais lui donner quelque chose à quoi se raccrocher.

« Tu as traversé de nombreuses épreuves et j'aimerais te donner un peu de réconfort… Je veux que tu saches que le jour où le poids de tous tes soucis sera trop lourd, tu pourras retourner en Eriador en paix. Vous aviez raison, en le surnommant Estel : ton fils est l'espoir de votre peuple. »

Elle m'a regardé, les yeux humides, et m'a remercié avec un large sourire.

J'avais à peine mis le pied à l'extérieur du bâtiment quand j'ai été arrêtée par un elfe, qui me signalait que le seigneur Elrond voulait me voir.

« Je n'ai vraiment pas le temps », lui ai-je lancé en poursuivant mon chemin – me demandant tout de même mentalement pourquoi on me demandait au Conseil Blanc.

« Désolé », a répondu l'elfe, « mais j'ai reçu l'ordre de vous amener. Mithrandir a dit que vous ne seriez pas encline à me suivre et on m'a donné l'autorisation d'appeler les gardes si c'était nécessaire. »

J'ai soupiré et je l'ai suivi, la mine basse. Je n'avais pas besoin d'être retardée encore plus et surtout, je n'avais pas du tout envie de rencontrer Saroumane.

Une étincelle est passée dans les yeux de Gandalf quand il m'a vu arriver, vêtue et équipée pour prendre la route.

« Approche, Evelyne », a-t-il dit. « Je te présente Saroumane, le maître de mon ordre. Nous lui avons parlé de toi et il a demandé à te voir. »

« Est-il vrai, jeune fille que vous avez connaissance du futur de la Terre-du-Milieu? » m'a demandé le Magicien Blanc, sans plus d'introduction.

« Oui. »

« Voilà qui nous donnera un net avantage. Mais il faut traiter ces informations avec délicatesse et il est hors de question que cela bénéficie à cette compagnie de nain », a continué Saroumane avec rudesse. « En tant que chef du Conseil Blanc, c'est à moi, et à moi seul que doivent être communiqué les détails du futur. Je prendrai ensuite les décisions nécessaires au bien-être de tous. »

J'ai lancé un regard paniqué à Gandalf, Elrond et Galadriel, pour leur faire comprendre que ce n'était pas du tout une bonne idée. Mais je savais qu'ils ne pouvaient pas s'opposer de manière directe avec le magicien – du moins, pas encore.

« Très bien », a répondu Gandalf en me lançant un très subtil clin d'œil, « ce point est réglé donc. Maintenant si vous permettez, nous avons un autre sujet important à traiter. Comme je le disais tout à l'heure, Smaug n'est pas notre seul soucis… »

« Si vous permettez », ai-je intervenu en levant la main. « Je vais aller prendre mon petit déjeuner. M. Saroumane, je vous dirai tout ce que vous voulez savoir quand votre réunion sera finie. »

Ils m'ont fait signe, comme quoi je pouvais m'en aller. En leur tournant le dos, j'ai affichée un sourire. Je m'en étais bien sortie, finalement. Mais j'aurais aimé être là, pour voir l'expression de Saroumane quand il verrait que je suis partie.

Alors que je m'éloignais, j'ai entendu la voix de Galadriel dans ma tête. J'ai dû faire un effort considérable pour continuer de marcher nonchalamment, pour ne pas attirer l'attention.

Tu as pris la bonne décision. Mais sois prudente lorsque tu choisiras quels évènements influencer. Aux bonnes intentions ne correspondent pas toujours de bonnes conséquences.

Merci, lui ai-je répondu en pensée. Je prendrai garde. Dites à Gandalf de ne pas trop tarder, nous aurons besoin de lui, lors de la traversée des montagnes.

Dès que j'aie été hors de vue du lieu de la réunion, je me suis mise à courir. Plus vite je sortais de Fondcombe, moins j'avais de chances de me faire à nouveau intercepter. Et j'avais un retard à combler avant la nuit, de préférence.

J'ai rattrapé les nains alors qu'ils prenaient leur souper. Sans les poneys, ils étaient chargés de beaucoup de sacs et leur progression se faisait plus lentement que la mienne – sans compter le fait que j'avais pressé le pas toute la journée, sans faire aucun arrêt. Je les ai entendu rire avant de les apercevoir et je me suis mise à courir.

« Je l'ai signé! » ai-je crié en brandissant le contrat, au moment où ils m'ont vu arriver.

Il y a eu un moment de silence, causé par la surprise. Je me doutais bien qu'après les avoir lâchement abandonnés comme j'avais fait, mon retour ne se ferait pas sous les cris de joie. J'allais devoir m'expliquer. Balin s'est toutefois approché de moi avec un petit sourire et je lui ai tendu le contrat.

« Tout est en ordre! » a-t-il annoncé après y avoir jeté un rapide coup d'œil.

Et il est retourné s'asseoir parmi les autres, pour poursuivre son repas.

« Je regrette », ai-je lentement dit, prenant bien soin de choisir mes mots. « Je n'aurais jamais dû songer à vous laisser tomber… Je croyais que c'était le meilleur moyen pour moi de vous aider. C'était idiot. J'ai réalisé que le seul vrai moyen d'aider, c'est d'être parmi vous. Et par-dessus tout ça, j'ai été trop peureuse pour vous faire face moi-même. »

« Et à propos de ce pressentiment quant à l'échec de la quête? » a demandé Thorin.

« Je crois que je l'avais mal interprété.. C'était plutôt un signe, comme quoi j'aurais un rôle plus important que je ne le pensais à jouer. »

Il a hoché la tête et le silence s'est installé. Je commençais à me sentir mal à l'aise, debout devant treize nains et un hobbit qui continuaient de me fixer sans rien dire.

« Alors », ai-je finalement dit avec un petit sourire, « on est toujours amis? »

« Est-ce que tu pourrais nous montrer ton tatouage? » a lancé Bofur en guise de réponse.

« Quoi? Je suis devant vous à me confondre en excuse et la seule chose à laquelle vous pensez est de voir mon tatouage? » En les voyant tous afficher le même sourire, j'ai repris. « Désolé, mais c'est hors de question, je ne me dénuderai pas devant vous! »

« Mais Balin, Thorin et Bilbon l'ont vu, eux! » a rétorqué Kili.

« Uniquement parce que si je ne l'avais pas fait, Gandalf m'aurait transformé en grenouille! »

Et nous avons tous éclatés de rire. La pression était retombée, et j'étais soulagée de voir qu'ils étaient heureux de me revoir. Les acclamations ont fusé et j'ai eu droit à quelques câlins et assez de tapes dans le dos pour en perdre le souffle.

« Merci », m'a dit Bilbon en venant me serrer la main. Je l'ai interrogé du regard. « D'être revenue. Je n'ai pas aimé le court moment où j'ai été le seul non-nain de la Compagnie. »

J'ai éclaté de rire. Bilbon venait de me servir la même réplique que je lui avais dite lorsqu'il nous avait rejoints à la sortie d'Hobbitebourg. Je me suis ensuite assise parmi eux et j'ai accepté avec joie le bol de soupe qu'on me tendait, après m'être débarrassée de mon sac et tout le reste de mon attirail.

« Qu'est-ce que c'est? » a alors demandé Ori, en pointant mon arbalète.

« C'est comme un arc, sauf que pour tirer, ça fonctionne comme cela »

J'ai fait la démonstration, sous les regards attentifs de toute la Compagnie. J'ai armé l'arbalète – sans y mettre de flèche – et appuyé sur la détente. Bon je sais qu'en principe on appelle ça un carreau d'arbalète, mais avec eux, c'était plus facile d'appeler ça une flèche.

« La portée est moins longue que l'arc de Kili », ai-je continué. « Mais c'est parfait pour moi : léger et rapide. Allez, amusez-vous. »

Je leur ai tendu la dite arbalète et le carquois, à leur grand plaisir. Chacun des nains a pris son tour, tirant quelque flèche et l'examinant sous tous les angles. J'en ai profité pour tranquillement finir ma soupe, en les regardant. Une fois terminé, j'ai fouillé dans mon sac, à la recherche de ma pipe. Après une journée (et nuit) autant physiquement (et mentalement) épuisante, quelques bouffées seraient parfaites pour me détendre avant de dormir.

« Eh bien », ai-je dit à Bilbon qui était resté près de moi, « ça m'apprendra à vouloir vous imiter en partant en toute hâte. Me voilà sans pipe et sans mouchoir! »


Nous avons cheminé sans anicroches pendant une semaine. Le terrain était en pente de plus en plus ascendante, ce qui ralentissait notre progression. En l'absence de Gandalf, la Compagnie était menée par Balin, qui avait voyagé à quelques reprises dans les environs.

Il y avait tout de même eu un malaise les premiers jours; certains des nains – ceux qui avaient eu plus de difficultés à m'accepter au départ – n'ayant pas retrouvé pleine confiance en moi. Je redoublais donc d'efforts en chantant, en riant et en faisant le plus de tâches possible.

Ce soir là, je devais faire le second tour de garde, après Thorin. Je n'avais pas eu de conversation avec ce dernier depuis mon retour, et je sentais souvent son regard sévère sur moi – il ne m'avait visiblement pas encore pardonné. J'avais donc prévu attendre que tous les autres soit endormis pour aller lui parler. Obtenir son amitié serait tout un défi, il fallait que je m'y mettre le plus rapidement possible.

« Ce n'est pas encore l'heure », m'a-t-il dit en me voyant approcher.

« Je n'ai pas sommeil », lui ai-je répondu en m'assoyant contre un arbre, face à lui. « Je ne fais que réfléchir pour trouver un moyen de me faire pardonner. »

« Ne vous en faite pas, ils ont déjà tout oublié. »

« Eux oui, mais vous non. » Son visage s'est durci et je me suis empressé de continuer. « Mais je ne vous en tiens pas rigueur. Vous êtes le chef, vous êtes le premier que j'ai rencontré et à qui j'ai le plus plaidé ma cause pour être acceptée. Mais j'ai été lâche et c'est normal que vous doutiez de ma loyauté maintenant. »

Je n'osais plus le regarder, préférant fixer mes pieds. Quelques minutes de silence ont passé avant qu'il ne me réponde.

« J'ai vu comment faire partie de cette quête vous tenait à cœur. Je ne crois pas que de penser rester chez les elfes était de la lâcheté. C'était ce que vous pensiez être la bonne décision, c'était une preuve de loyauté. »

J'ai relevé la tête, pour déchiffrer son expression et m'assurer que j'avais bien compris.

« Mais », a-t-il repris – je savais qu'il y aurait un mais, « je sais que vous nous cachez quelque chose, et ça ne me plait pas du tout. »

« C'est vrai. » Autant être franche. « Mais si je dis tout ce que je sais, cela influencera vos décisions et là, pour de vrai, la quête sera en péril. Il va y avoir des moments où je vous donnerai des indications, des conseils, et il faudra les écouter. »

Il me regardait, essayant de bien saisir ce que je venais de dire, avec la même expression incrédule que j'avais dû avoir quelques instants auparavant.

« Il pourrait arriver, au cours de cette quête, que vous croisiez la route d'un vieil ennemi, que vous pensiez mort. » Voyant le point d'interrogation dans son visage s'agrandir encore plus, j'ai continué. « Azog a survécu à l'amputation que vous lui avez offerte, et il vous recherche. C'est lui qui a envoyé les orcs et les Wargs à nos trousses, avant notre arrivée à Fondcombe. »

« Cela ne se peut… »

« Vous verrez. Mais j'espère que ma mise en garde vous évitera une trop grande surprise. »

Peu de temps après, il est allé dormir et j'ai pris mon tour de garde.

Une autre semaine a passé. Les collines que nous montions sont vite devenues des montagnes. Si j'avais trouvé les paysages de Nouvelle-Zélande présentés dans le film grandioses, ce n'était rien par rapport à la réalité.

« Vous savez », avais-je annoncé un après-midi, alors que nous avions une vue panoramique sur les montagnes nous entourant, « finalement, ce n'est pas pour la quête que je suis venue, c'est pour la vue! »

Trop vite, nous nous sommes retrouvés en plein orage, à essayer d'avancer sur une étroite corniche. La nuit était tombée et nous continuions d'avancer, espérant trouver un endroit pour s'abriter pour la nuit. Bilbon et moi étions en fin de pelotons, trempés jusqu'aux os et frigorifiés – les nains étaient visiblement plus tolérant au froid que nous. Mais nous nous gardions bien de nous plaindre, par orgueil. Je savais ce qui s'en venait et je croisais les doigts pour que nous ayons droit au duel d'orage métaphorique de Tolkien, plutôt qu'aux géants de pierres de Peter Jackson.

Et évidemment, ce fut le pire scénario qui se réalisa. J'ai réalisé avec horreur que je me trouvais sur la mauvaise jambe du géant, mais c'était déjà trop tard. J'ai ravalé ma panique et j'ai sauté avec les autres nains, avant d'être prise en sandwich entre la montagne et le géant.

« Où est Bilbon? Où est le Hobbit!? »

Tout s'est passé en une fraction de seconde. Je les ai vu se pencher pour l'attraper, en vain. J'ai jeté un coup d'œil vers Thorin, sachant que ce devait être lui qui aiderait le Hobbit à remonter. Et j'ai constaté qu'il était beaucoup trop éloigné de nous pour avoir le temps d'y aller. J'ai vu le petit espace plat dans la paroi à côté de Bilbon, et j'y suis descendu, sans plus y réfléchir.

Épuisée comme je l'étais, je ne sais pas où j'ai pu trouver la force, mais j'ai réussi à l'aider à remonter. Juste avant que je perde l'équilibre, le poids de mon sac me faisant pencher vers le vide.


Et voilà!

J'espère que vous avez aimé! Moi, ça reste dans mes chapitres préférés!