Chapitre 17 : La Forêt Noire

La première journée de marche dans la forêt s'est passée sans encombre, si on fait abstraction du fait que pour une rare fois, les nains marchaient silencieusement. Plus nous avancions, plus il faisait sombre; si bien qu'il nous était impossible de connaître l'avancement de la journée. Nous nous sommes donc basés sur notre niveau de fatigue pour savoir à quel moment il était temps de s'arrêter pour la nuit.

À peine avions-nous enlevé nos paquetages de nos épaules que le peu de lumière qui filtrait à travers les feuillages est disparu soudainement. Il faisait tellement noir que nous ne nous voyions plus les uns les autres. De peine et de misère, Gloïn et Oïn sont parvenus à allumer un feu, autour duquel nous nous sommes entassés pour prendre le souper.

« Aïe! » ai-je crié en recevant un coup derrière la tête. « Bofur, ce n'est pas drôle! »

« Je n'ai rien fait moi », a rétorqué mon voisin.

Je me suis retournée, mais au-delà du cercle que nous formions la lueur du feu n'était pas suffisante pour dissiper les ténèbres. Et là, c'est en plein visage que j'ai reçu quelque chose.

« Waaah! Ça bouge! » me suis-je exclamé (d'une voix un peu trop aigue) en poussant de ma main la bestiole.

C'était en fait un énorme papillon de nuit gris foncé, qui a vite été rejoint par des milliers de ses congénères. Puis, ça a été le tour des chauves-souris, plus grosses et plus noires qu'aucune de leurs semblables. Et comme si ça n'était pas déjà assez, des yeux globuleux et brillants se sont mis à apparaître tout autour, uns par uns. Tout cela eut raison de notre feu, pour cette nuit et toutes les autres. Il y avait toujours des yeux, quoi qu'en moins grand nombre, mais plus aucune bestiole volante.

Un peu plus d'une semaine a ainsi passé. En fait, il nous était plus facile de compter les nuits que les jours, parce que nous ne voyions pas vraiment passer ces derniers. Plus nous avancions, plus l'air de la forêt était étouffante. Et nous avons commencé à nous sentir étranges, comme si nous étions un peu ivres. Je ne me souvenais pas du tout de cela, dans le livre. Dans les moments où j'étais le plus lucide, je me disais que tout cela devait être lié à la grande quantité de champignons et pourritures qui recouvraient les arbres et le sol. Cela a rendu certains des nains plus agressifs, plus impatients. Mais moi, ça me rendait plutôt de meilleur humeur, comme si j'étais plus insouciante et moins inquiète. Par contre, à partir de là, j'ai perdu complètement le compte du temps. Mais nous continuions d'avancer; et j'avais l'impression que la forêt avait plus en plus d'effet sur nous. Heureusement, aucun d'entre nous n'avait oublié notre premier objectif : continuer de suivre le sentier pour sortir de cette forêt au plus vite.

Tant bien que mal, je gardais en tête ce qui s'en venait. En fait, je me faisais un devoir de me le répéter mentalement, pour être certaine de ne pas l'oublier. La rivière, les araignées, les festins d'elfes, le royaume Sylvestre. Rester près de Thorin pour me faire capturer par les elfes en même temps que lui. Je n'avais pas du tout envie de passer des semaines seule dans une cellule, je m'étais donc dit que je m'arrangerais pour être enfermée avec Thorin. D'ailleurs, ce serait un moment parfait pour tisser d'avantage de liens en prévision de notre arrivée imminente à la montagne.

Il était devenu difficile d'établir les tours de garde, tellement nous n'avions plus de focus. C'est d'ailleurs ce qui explique la péripétie suivante. Cette nuit là, alors que j'étais assise contre un arbre à faire ma garde, je me suis étirée et j'ai sursauté quand mon bras a frappé quelque chose qui n'était clairement pas un arbre. Il y avait quelqu'un juste à côté de moi.

« Qui est là? » ai-je demandé.

« C'est moi. »

Ça n'était pas une réponse très claire, mais j'ai facilement reconnu la voix grave de Thorin.

« Qu'est-ce que tu fais là? » a-t-il demandé.

« Je fais ma garde. »

« Non, c'est mon tour de garde. »

« Non non, » ai-je rétorqué. « Tu m'as dit de prendre le deuxième tour et qu'ensuite tu prendrais le troisième. »

« Non, j'ai dit que JE prendrais le deuxième, et TU prendrais le troisième. »

« Vas te coucher », m'a-t-il ordonné.

« Non. Je n'ai pas sommeil de toute façon. La seule solution est de faire les deux tours de garde ensemble », ai-je proposé, en compromis.

« Si seulement cette satanée forêt pouvait finir », a-t-il dit en guise de réponse. « N'aurais-tu pas un autre de tes conseils qui nous aiderait? »

« Ne t'en fais pas, tout se passe comme prévu. »

Je l'ai senti se retourner vivement vers moi. Oups.

« Et qu'est-ce qui est prévu? »

« Je… » ai-je commencé, cherchant une réponse plausible. Foutue forêt avec son air alcoolisé. « Par rapport à la durée de la traversée, je veux dire. C'est une grande forêt. »

Il n'a rien redit pendant un moment et je me doutais que ma réponse ne lui convenait pas. Mieux valait changer de sujet, avant qu'il ne réfléchisse trop et me pose de nouvelles questions.

« Tu te souviens, quand nous sommes arrêtés dans ce village de la Comté.. Petite Cave je crois, la veille de la réunion à Cul-de-Sac. Tu m'avais parlé d'Erebor… J'aimerais en entendre d'avantage. »

J'avais visé juste : il a passé l'heure suivante à m'expliquer en détail l'architecture de la Montagne. Ses descriptions n'étaient pas toujours dans un ordre logique, mais j'ai quand même bien pu comprendre comment, en passant la grande porte, on se retrouvait dans un immense hall qui menait à gauche à la Galerie des Rois et à droite à une première salle de banquet. Et tout droit, se trouvait la Salle du Trône, qui était immense et impressionnante. Le versant sud de la montagne avait été soigneusement façonné et on y trouvait de nombreuses fenêtres et maints balcons. Les appartements royaux se trouvaient tout en haut et ils étaient donc les seuls, avec quelques autres nains importants, à avoir des fenêtres.

« Ça devait faire beaucoup d'escaliers à monter », ai-je commenté, en visualisant la façade de la montagne, telle qu'on la voyait dans le film.

« Oh, nous avions un système élévateur, avec des poulies », m'a-t-il répondu en riant. « Comme j'y ai joué, avec mon frère… »

Il est resté un moment silencieux, visiblement perdu dans ses bons souvenirs, avant de reprendre. Il m'a parlé des mines, de la forge, des cuisines, et même des bains, dont l'eau était chauffée par d'immenses bouilloires et amenée par gravité dans des tuyaux.

« Ce sera un immense travail, de tout remettre en ordre, si nous parvenons à chasser le lézard », a-t-il conclu. « Je ne pense pas pouvoir revoir Erebor tel que dans ma jeunesse de mon vivant. Fili finira le travail et ses héritiers pourront enfin pleinement en profiter. »

« Pourquoi as-tu choisi Fili, comme héritier? Plutôt qu'avoir ton propre héritier… »

Mais d'où est-ce que je sortais cette question? Certainement un autre coup de l'air étrange de cette forêt. Visiblement, avec son silence (souvenons-nous que la noirceur m'empêchait de voir son air surpris), il se demandait la même chose.

« Je considère Fili comme mon propre héritier », m'a-t-il finalement riposté. « Tu sais, ce ne sont pas tous les nains qui prennent femme. Jamais jusqu'à maintenant je n'en ai ressenti le besoin. Avant Smaug, j'étais trop jeune. Et ensuite, ce fut la Guerre entre les Nains et les orcs. Durant les années qui ont précédé sa disparition, père a bien essayé de me convaincre, mais il a eu plus de succès avec Dis. Avec le sort de mon peuple sur les épaules, j'ai été plus qu'heureux lorsqu'elle a donné naissance à deux fils. Ils sont mes neveux, mais je les vois comme mes fils. »

Voilà une facette de son histoire que j'étais heureuse d'apprendre. Définitivement, l'air de la Forêt Noire le rendait plus bavard.

« Cette forêt te rend plus bavard, je devrais en profiter! »

Est-ce que je venais de parler tout haut? J'avais pensé à cela, je n'étais pas supposée le dire fort… Apparemment, l'air me rendait également plus bavarde.

« En profiter? » a-t-il dit d'un ton suspicieux.

« Et bien… Tu sais, tu es l'aspirant Roi sous la Montagne et en général tu ne parles pas beaucoup, ce qui fait que tu es mystérieux… Je comprends que tu dois garder une certaine distance avec le reste de la Compagnie, puisque tu es leur chef. Et tu dois faire preuve d'autorité, pour qu'ils ne remettent pas tes ordres en question. »

« Et est-ce que c'est mal? » m'a-t-il demandé, semblant ne pas trop comprendre pourquoi je disais tout cela.

« Non, au contraire! Même que ça te rend plus sexy! »

Oups. Encore.

« Sexy..? Qu'est-ce que cela signifie? »

« Oh! » J'ai soupiré de soulagement, avant de trouver une définition plausible. « Ça veut dire que tu es intrigant, que ça me rend curieuse! »

« Pourtant », a-t-il repris, incertain, « ça sonne comme.. »

« Non, pas du tout! », l'ai-je vite coupé. « Bon je ne me souviens plus d'où je viens, mais je crois bien que mon vocabulaire n'a pas écopé de ma perte de mémoire. »

« Je vais te croire, alors », a-t-il annoncé après un instant de réflexion. « Dans ce cas, tu es sexy aussi. J'aimerais que tu te souviennes de ton passé, pour savoir d'où tu viens et pourquoi tu es si différente des autres hobbits », m'a-t-il répondu, très sérieusement.

C'était trop, j'ai été prise d'un énorme fou rire. Le pauvre Thorin ne comprenait pas et me demandait ce qui était si drôle, mais je riais trop pour être capable de lui répondre. Il a fini par lui aussi être emporté par le rire, sans trop savoir pourquoi. Tout ça a bien duré quelques minutes, avant qu'un grognement ne se fasse entendre.

« Qu'est-ce qui se passe!? » C'était Dwalin, que nous avions réveillé. « Ayez un peu de respect pour ceux qui essaie de récupérer leur énergie pour traverser cette forêt maudite le plus rapidement possible! Vous allez avoir mon poing dans la figure, si vous continuez… »

Lui, la dite forêt le rendait encore plus grognon. Nous nous sommes néanmoins calmés – de toute façon, nous n'avions plus de souffle. Pour le reste de la nuit, nous avons alterné entre de longs silences et des conversations plus tranquilles, de peur que Dwalin ne mette sa menace à exécution.

Pendant la journée, je me suis sentie particulièrement fatiguée – une garde de six heures plutôt que trois, ça fait une bonne différence. Mais j'étais quand même bien heureuse d'avoir eu cette longue conversation et j'espérais que cela m'aide, quand le temps serait venu. Les jours ont continué à défiler, jusqu'à ce que le sentier soit soudainement coupé par une rivière.

La rivière, les araignées, les festins d'elfes, le royaume Sylvestre. Rester près de Thorin pour tisser des liens.

La rivière… Mon esprit était de plus en plus embrouillé, et il m'a fallu un bon moment de réflexion avant de me souvenir pourquoi je me répétais depuis des semaines qu'il allait se passer quelque chose à la rivière. Je m'étais assise pour y réfléchir, et quand j'ai relevé la tête après m'être rappelée des évènements, les nains étaient déjà en train de tirer la corde pour ramener la barque.

Le hasard faisant bien les choses, je me suis retrouvée dans le dernier groupe à traverser, avec Dwalin et Bombur. Une fois sur l'autre rive, je me suis tenue prête, tout près de Bombur pour le pousser dès que le cerf arriverait. Et j'y suis parfaitement parvenue : le nain n'est pas tombé. Mais moi oui. J'ai tout juste eu le temps de penser qu'au moins, je serais moins lourde à transporter que lui, avant que tout ne devienne noir.

o0o0o0o

Tranquillement, la noirceur s'est dissipée. Seulement, je n'étais clairement plus dans la Forêt Noire, ni même en Terre du Milieu. J'étais assise au bout d'une grande table, dans ce qui était sans aucun doute mon restaurant préféré. Devant moi se trouvait ce qui devait être le plus grand plateau de sushis au monde. J'ai commencé à en manger, sans aucune hésitation. Après tout, depuis que nous étions entrés dans la forêt, nos rations avaient été maigres.

Ce n'est que lorsque j'ai pris une pause, question de reprendre mon souffle avant d'engouffrer encore plus de ces délicieux sushis, que je me suis rendue compte que six autres personnes étaient assises à ma table. Si le décor n'était pas en Terre du Milieux, eux, à leurs vêtements, en provenaient certainement.

À ma gauche, il y avait une femme aux cheveux roux tressés, portant une robe jaune clair avec des motifs floraux. À ma droite, face à elle, était un homme à la peau basanée et aux longs cheveux bruns. Il était vêtu de gris et turquoise foncés. À côté d'eux, au centre face à face, étaient deux autres hommes. L'un avait une courte barbe tressée et portait un genre de tablier brun. Les manches de sa tunique étaient courtes, ce qui laissait voir des bras incroyablement musclés. L'autre était vêtu de gris foncé et de noir, avec un capuchon qui cachait ses cheveux. Finalement, au bout, toujours face à face, étaient la femme et l'homme les plus nobles et beaux que je n'avais jamais vus. Tous deux avaient les cheveux blonds très pâles et étaient richement vêtus.

Je n'avais pas suffisamment retenu le Silmarillion pour pouvoir les nommer selon leur physique, mais j'avais deviné que six des Valars étaient assis à ma table.


Iiiiiih! Il se passe des choses importantes! Ou plutôt : il va se passer des choses importantes dans le prochain chapitre!

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