Chapitre 20 : Visite au parc aquatique
J'avais cru que d'être changé de cellule et de pouvoir aller au petit coin en toute intimité mettraient fin aux malaises. Les choses ne s'étaient pas du tout déroulées comme prévu et maintenant, nos journées se passaient presque entièrement dans le silence total.
Durant les premières journées suivant mes révélations, Thorin avait posé plusieurs questions. J'avais dû repasser l'entièreté de la quête, de notre rencontre au carrefour près des Havres Gris jusqu'à notre emprisonnement, en détaillant ce qui se passait dans l'histoire originale et ce que j'avais tenté pour améliorer les choses ainsi que mes motivations. Il m'a reproché de nous avoir laissé se faire capturer par les elfes, mais je lui ai répondu – encore un petit mensonge – que je prévoyais le faire, mais que ma chute dans la rivière avait fait rater mon plan.
J'avais aussi dû lui expliquer à plusieurs reprises pourquoi je ne connaissais pas le reste de l'aventure, que ça devait venir dans un deuxième film que je n'avais pas vu. Je lui avais dit qu'il y avait des tonnes de films dans mon monde et que personne ne s'était jamais douté qu'un – ou plusieurs – de ceux-ci pouvaient être réels. Je lui ai expliqué ma théorie, comme quoi quelqu'un était allé dans une Terre du Milieu parallèle et en avait rapporté l'histoire. Il m'a ensuite questionné un peu sur mon monde et je lui ai décrit à quel point c'était différent, en essayant de vulgariser le plus possible lorsqu'il était question des technologies.
Je ne lui ai pas parlé de mon étrange rencontre avec les Valars, puisque ça aurait impliqué que je parle de la « mission » pour laquelle ils m'avaient fait venir. En fait, même moi j'avais encore de la difficulté à croire que je les avais vraiment rencontrés. Ça faisait peut-être seulement partie de mon hallucination causée par l'eau de la rivière…
C'est une fois toutes ces questions répondues que les silences se sont réinstallés pour de bon. Je suppose qu'il m'en voulait, ce qui lui enlevait l'envie de discuter de tout et de rien avec moi. De mon côté, je me sentais mal, me demandant si j'avais bien fait de tout lui raconter. Et je n'arrivais pas à croire que je lui avais presque avoué – en même temps que je me l'avouais à moi-même – que j'avais un intérêt envers lui, même ça s'était fait sous forme de sous-entendu. Je me repassais ses paroles en boucles, me demandant s'il avait vraiment fait le même sous-entendu que moi. Chaque fois que ces pensées devenaient trop envahissantes, je me donnais une claque mentale, me rappelant que de toute façon, ça n'avait pas d'importance. Nous avions eu un accord silencieux, dans nos sous-entendus : je suis une hobbite – et même pas une vraie en plus – il est un nain, fin de l'histoire.
Une semaine de ces silences était certainement passée quand Tauriel s'est pointée dans notre cellule, accompagnée de Legolas, que nous n'avions pas revu depuis qu'il nous avait menés au palais. Dans ses mains, il tenait mon arbalète.
« Qu'est-ce que c'est? » nous a-t-il demandé – en fait sa question m'était clairement destiné, puisqu'il me fixait. « J'y reconnais le travail elfique, mais jamais nous n'avons vu d'arme semblable. »
« Je ne sais pas », lui ai-je rétorqué.
« Je crois que si. Cette arme n'était sur aucun de vos compagnons nains lorsque nous les avons fouillés. Elle était parmi les paquetages que nous avons identifiés comme les vôtres. Et il se trouve que vous avez dit avoir reçu vos autres armes à Fondcombe. Alors je répète : qu'est-ce que c'est? »
Je me suis demandé ce qui allait se passer, d'ici à la formation de la Communauté de l'Anneau, pour que Legolas perde cette arrogance. Même si ce n'était pas une information secrète, je n'avais pas vraiment envie de lui répondre. Mais je me doutais que le défier ne serait pas une très bonne idée. J'ai jeté un regard de biais à Thorin, à la recherche de son approbation. Il a haussé les épaules, me signifiant que je pouvais répondre sans le contrarier d'avantage – ce que je cherchais à éviter.
« Les arcs à Fondcombe étaient trop grands pour moi », ai-je expliqué. « Nous avons créé ça, que nous appelons une arbalète, pour que je sois capable de tirer des flèches. Si vous me le passez, je peux vous montrer, sans avoir à y mettre de flèches. »
Lui et Tauriel se sont consultés d'un regard, avant d'acquiescer. Je me suis levée et je l'ai pris, leur faisant la démonstration en tendant la corde, expliquant où la flèche doit être placée et comment tirer.
Ils m'ont remercié – wow c'est nouveau, ils ne sont pas repartis sans rien dire – et Tauriel, juste avant de refermer la porte derrière elle, m'a lancé un regard appuyé. Je suppose que c'était sa manière de me signifier que je ne remplissais pas ma mission assez rapidement. Je lui ai fait un grand sourire, me disant que ça lui ferait peut-être croire que les choses avançaient positivement.
« Je n'en peux plus, de ces oreilles pointues », a grogné Thorin. « Dis-moi que nous sortirons bientôt. »
« Je t'ai déjà dit que je ne le savais pas précisément… Et je ne sais même plus ça fait combien de temps que nous sommes ici… »
En fait, nous avons encore dû attendre douze jours avant que Bilbon ne se pointe, un soir, pour nous annoncer qu'une fête se préparait pour le lendemain. Selon lui, c'était sa meilleure chance jusqu'à maintenant et il espérait bien trouver un moyen de nous faire sortir pendant que tous les elfes seraient occupés.
« Bilbon », lui ai-je dit au travers de la porte, « si j'étais toi, je suivrais le gardien des clés. Lors de la fête, il va peut-être baisser sa vigilance.. »
Je savais que de toute façon, il aurait trouvé le moyen de nous libérer. Mais j'espérais que si Thorin avait l'impression que je nous avais aidés, son estime de moi remontrait.
Dans l'excitation de notre imminente évasion, ma nuit a été plutôt courte. Quand Thorin s'est réveillée, j'étais en train de faire les cent pas dans notre cellule. J'avais l'impression que ces semaines d'emprisonnement avaient rendue mes jambes faibles et je me disais que les faire bouger d'avantage ne pourrait pas me nuire.
« Tu me donnes le tournis », m'a-t-il dit, au bout d'un moment.
« Désolée », lui ai-je dit, en m'assoyant sur mon matelas. « Écoutes.. Par rapport à tout ce que je t'ai dévoilé… Je préfèrerais que les autres ne soient pas au courant. Un jour, je leur raconterai tout, mais pas maintenant… »
« Très bien. »
J'étais surprise, je ne pensais pas qu'il acquiescerait si facilement. Et la question qui m'a posé ensuite a achevé de me surprendre.
« Est-ce que ça te manque? Ton monde. »
« En général, non. Je n'étais pas très heureuse là-bas, j'ai l'impression que ma véritable place est ici, en Terre du Milieu. Parfois il m'arrive de regretter certaines technologies, comme l'eau courante ou les moyens de transports. Mais en réalité, j'ai vraiment peur de réapparaître là-bas et de tout perdre ce que j'ai gagné ici. »
« Même ta… famille ne te manque pas? » il avait hésité en posant sa question, s'était certainement rendu compte que j'avais évité d'entrer dans les détails sur ce sujet jusqu'à maintenant.
« Je considère les nouveaux amis que je me suis faits ici comme étant la meilleure famille que j'aie jamais eu. »
Il a compris que je ne voulais pas m'étendre d'avantage sur le sujet et le silence s'est réinstallé. C'est spécial, quand on est dans l'attente de quelque chose; cette journée m'a semblé passer plus lentement qu'une semaine complète. À force d'être enfermé, on vient vraiment à perdre la notion du temps.
Notre repas du midi était terminé depuis quelques heures quand nous les avons entendu s'approcher. Bilbon, suivi de douze nains bruyants. Une fois notre porte ouverte et après de rapides retrouvailles – se résumant pour l'instant à quelques tapes dans le dos – nous avons suivi le hobbit jusqu'à la cave à vin.
Pendant que les nains s'obstinaient et refusaient d'écouter Bilbon, j'ai passé à côté d'eux en soupirant et je suis allée m'installer dans le tonneau le plus au fond. Il me semblait que dans le livre la fuite se faisait dans des tonneaux fermés. Apparemment, ça se passerait comme dans les courts extraits que j'avais vus du film, qui me faisaient penser à un circuit dans un parc aquatique.
Bien vite – un peu trop même, par rapport à ma préparation mentale – tous les nains ont été dans les tonneaux et le hobbit a activé le levier. Ça a ensuite été un enchaînement de chocs, roulades et tasses d'eau. Quand j'ai retrouvé la notion de l'espace, je flottais dans un canal, descendant le courant. Quand je me suis retournée pour voir où était le reste de la troupe, j'ai vu qu'ils s'accrochaient à la paroi – ils attendaient Bilbon. J'ai voulu faire de même, mais j'étais trop prise dans le courant et le canal s'était trop large pour que j'atteigne les bords. Et je me suis sentie tomber. Pendant que je fixais les autres, je n'avais pas vu la chute d'eau que la rivière empruntait pour sortir des cavernes.
J'ai à nouveau pris la tasse d'eau – un gallon plutôt – et perdu la notion de tout ce qui m'entourait. J'ai à peine eu le temps de reprendre mon souffle avant d'atteindre de nouveaux rapides. J'essayais de voir si mes compagnons me suivaient mais avec les courbes de la rivière et avec autant d'eau dans les yeux c'était plutôt difficile. J'ai aperçu le mur et la barrière au tout dernier moment et pendant que je passais en dessous, j'ai cru entendre un bruit de cor. Avant que la barrière ne disparaisse de mon champ de vision merci encore à la chute d'eau – je l'ai vu se refermer, bloquant les nains derrière.
J'ai paniqué – quoi que le simple fait d'être dans un tonneau dans cette rivière déchaînée m'avait déjà mis dans un état de panique avancé – sachant que ça ne se passait pas ainsi dans le livre. Et si j'avais fait quelque chose qui avait eu cette conséquence? Et si la Compagnie se retrouvait à nouveau enfermée dans les cachots des elfes? Je cherchais désespérément une solution, mais le courant était trop fort pour que j'arrive à y nager. J'ai fini par me dire que la meilleure solution était de me laisser descendre jusqu'à ce que la rivière soit suffisamment calme pour que je puisse me rendre sur la rive et d'y attendre les nains, en espérant qu'ils aient pu s'en sortir. Sinon, je devrais remonter à pied et trouver un moyen de les aider.
Les rives étaient escarpées et il m'a fallu un moment pour trouver un bon endroit. Et l'endroit que j'ai adopté était déjà occupé par une barge, qu'un homme s'affairait à amarrer à un quai de pierre. Il m'a vu avant que je n'aie eu le temps de décider si je me cachais ou si j'allais à sa rencontre. Je n'étais pas certaine, mais j'avais l'impression qu'il s'agissait de Bard. Même à distance, j'ai pu lire la surprise et le questionnement sur son visage. Mais il s'est vite ressaisi et m'a lancé une corde – avec une parfaite précision.
« Ces tonneaux sont supposés être vides », a-t-il dit, alors qu'il m'aidait à sortir.
« C'est une longue histoire », lui ai-je rétorqué.
Nous nous sommes mutuellement détaillé quelques instants. Il ressemblait au souvenir que j'avais du Bard des bandes-annonces, mais je ne comprenais pas ce qu'il faisait là. Il me semblait qu'il était archer pour la garde d'Esgaroth.
« Qu'est-ce que vous êtes? » m'a-t-il demandé. « Vous êtes courte comme un nain, mais vous n'avez pas de barbe. »
« Evelyne, pour vous servir! Je suis une hobbite. » Apparemment, il n'avait jamais rencontré de hobbit. « On nous appelle aussi semi-hommes. Je viens de très loin, à l'ouest. »
« Je suis Bard. Maintenant, j'aimerais bien compr.. »
Il s'est brusquement arrêté de parler, puisque des voix se faisaient entendre un peu plus haut sur la rive. Il m'a ordonné de rester là et s'est dirigé vers les voix, un grand arc à la main – je savais bien qu'il était archer. J'ai soupiré de soulagement : personne d'autre que les nains ne pouvait faire autant de bruit. J'ai résisté à l'envi de le suivre, me disant que de toute façon ils viendraient ensuite par ici.
Je me suis donc assise sur le bord de la barge et j'ai attendu. Maintenant que la pression retombait, j'ai réalisé que j'étais complètement frigorifiée. Le soleil commençait à baisser, le vent n'était pas très chaud et l'eau de la rivière était glacée. C'est en me disant que je pourrais me changer que j'ai pleinement réalisé que j'avais perdu toute mes affaires. J'étais surtout affligée pour mes armes; le reste, ça pouvait plus facilement se remplacer. Je me suis souvenue que j'avais encore le pendentif de la caverne des trolls, dans une de mes poches intérieures – je l'avais presque oublié, tellement ça faisait longtemps.
« Evelyne! C'est bon, elle est là! »
Pendant que Bard approchait ce qu'il restait des tonneaux, les nains m'ont expliqué ce qui c'était passé : les orcs avaient attaqués et Kili avait réussi à rouvrir le grillage, mais il s'était pris flèche. Ce dernier m'a rassuré que ce n'était pas grave, mais je voyais bien la douleur transparaître dans son visage quand l'attention des autres était ailleurs.
Après que Balin eut négocié avec Bard, nous nous sommes tous retrouvés sur sa barge, en route vers le Long Lac et Esgaroth. Bien vite, la nuit est tombée – et avec elle la température. J'étais assise en boule, essayant de me réchauffer dans la mince couverture que Bard m'avait gentiment offerte. Me voyant frissonner, les nains se sont assis tout autour de moi, me protégeant ainsi de l'air froid. Pendant qu'ils discutaient de Bard et de l'argent qu'ils allaient devoir lui offrir, je me suis mise à somnoler.
J'ai fini par me réveiller en sursaut quand Bofur a lâché un cri. J'avais dormi profondément toute la nuit et nous étions rendus dans les ruines de l'ancienne ville, du temps qu'Esgaroth était bien plus grande. J'avais un désagréable mal de gorge et à côté de moi, j'entendais Bilbon renifler à répétition. Apparemment, la baignade dans la rivière glacée avait eu le même effet sur notre fragile santé de hobbit. J'allais demander si nous arrivions bientôt quand tous les nains se sont tournés dans la même direction, d'une manière presque solennelle. Je me suis levé et j'ai fait de même. La Montagne Solitaire était là, tout près. Même à travers l'épaisse brume qui couvrait le lac, on pouvait distinguer son immense forme.
« C'est vraiment impressionnant », ai-je dit, tout bas.
Nous avons été sortis de notre contemplation par Bard, qui demandait son paiement. Et comme la ville était tout proche, il a fallu retourner dans les barils, pour éviter d'être vus. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait absolument se cacher, il me semblait que le maître de la ville accueillait bien les nains. Mais comme j'avais dit à Thorin que je ne savais plus rien de l'histoire, je n'ai rien dit et j'avais écouté Bard.
Mais quand je me suis retrouvée ensevelie de poissons, j'ai regretté de ne pas avoir insisté pour ne pas qu'on ait à se cacher. J'arrivais à peine à respirer, à la fois à cause de l'odeur et à cause du manque d'espace. Il m'a semblé passer une éternité avant que ne vienne le signal nous signifiant que nous pouvions enfin sortir. Nous avons ensuite traversé une partie de la ville, passant sur des ponts plutôt bondés, ce qui rendait notre progression difficile. Et comme si ça n'était pas déjà assez, nous avons dû nager jusque sous la maison de Bard – dans l'eau toujours autant glacée – jusqu'à sa toilette, par laquelle nous sommes entrés.
Une fois dans la maison, je me suis directement dirigée vers le foyer, où brûlaient tranquillement quelques buches. Je m'étais trouvée frigorifié sur la berge de la rivière, mais là c'était bien pire. Bard a dû le voir – à moins qu'il ne s'agissait seulement de galanterie – puisque je suis la première à qui il a donné des vêtements secs, que j'ai enfilés avec grand plaisir. Il s'agissait d'une robe bleu pâle boutonnant à l'avant qui appartenait à une de ses filles – que je n'avais même pas remarquées, dans ma course jusqu'au foyer – et donc étaient presque à ma taille. J'ai étendu mes vêtements de voyage sur une chaise pour leur permettre de sécher et je suis retournée m'asseoir près du feu. J'en ai profité pour enlever mes bottes, qui étaient elles aussi imbibées d'eau.
Nous sommes restés immobiles et silencieux – sauf pour quelques ronflements signifiant que certains des nains avaient décidé de faire une sieste – une bonne partie de la journée, reprenant notre souffle de notre évasion tumultueuse. Bard s'était absenté un certain temps, nous laissant au bon soin de sa fille Sigrid, qui nous a servi une excellente soupe. Quand il est revenu, les nains semblaient avoir décidé que le temps de repos était terminé et lui ont demandé les armes qu'il nous avait promises. Peu intéressé par tout cela, Bilbon est venu me rejoindre près du foyer.
« Je crois que c'est la première fois que tu as tout à fait l'air d'une hobbite », a-t-il annoncé en s'assoyant près de moi.
« Tu dis ça parce que nous sommes les deux seuls à souffrir du froid? » ai-je demandé.
« Non, parce que tu ne portes plus tes bottes. »
J'ai lâché un petit rire et observé mes pieds. Même après tout ce temps, je ne m'étais toujours pas habituée à les voir si gros et poilus.
« Evelyne je… » Il a fait son mouvement de nez signifiant sa nervosité et à jeté un coup d'œil aux autres, qui étaient occupés plus loin. Puis, il a repris, tout bas. « Quand nous étions dans le Royaume Sylvestre, j'ai peut-être surpris une conversation… privé. »
Il m'a jeté un regard appuyé et j'ai compris avec affolement à quoi il faisait référence. Je me suis également tournée vers le reste de la Compagnie, pour être certaine que personne ne nous portait attention.
« Qu'as-tu entendu, exactement? »
« Presque rien, mais suffisamment pour que j'aie plusieurs questions. C'était peu de temps avant notre évasion, je me rendais à la cave à vin… Vous parliez d'un.. » Il a encore d'avantage baissé la voix. « D'un monde qui ne te manque pas et de quelque chose que je n'ai pas saisi par rapport aux transports… »
« Eh merde… » ai-je dit, en prenant ma tête entre mes mains.
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