Et voilà ! je l'avais bien dit !
Des fracas nous ont réveillés. J'ai sauté sur mes pieds. Jane, à demi endormie, s'est frotté les yeux. Elle a hurlé :
- Qu'est-ce qui se passe, en bas ?
Puis l'horrible soirée d'hier lui est revenue en mémoire, et, sombrement, elle s'est levée. Il y eut un énorme coup à la porte. Ma sœur se jeta à plat ventre, rampa sous le lit, tandis que moi, en proie à la peur, prit mon oreiller et me préparai à en user comme bouclier. Des voix d'hommes, des voix familières, retentirent dans le couloir.
- Plus fort ! a dit l'un d'eux.
Ils se sont de nouveau rués sur la porte. Derrière, j'entendais les suppliques de ma mère. Tremblante, Jane ne bougeait plus. Dans un instant de terreur, j'ai soudainement remarqué la fenêtre de ma chambre. Je l'ai ouverte, et ai enjambé le rebord.
- Jane, ai-je murmuré.
Elle a sorti la tête de sous le lit, a levé ses yeux bleus vers moi. Des yeux remplis de doute. Un nouvel assaut et un craquement de mauvais augure la décidèrent à venir me rejoindre. Ensemble, nous sautâmes au moment où la porte en bois s'effondra sur le parquet. Nous atterrîmes dans la terre. Les hommes se précipitèrent à la fenêtre. Jane et moi nous relevâmes et traçâmes sans nous préoccuper du reste. Bientôt, un pas d'homme fut sur nos talons, des ordres brefs furent donnés, et d'autres sautèrent à leur tour. Un peur sans nom s'empara de moi, me poussa à une vitesse ahurissante. Jane, juste derrière moi, me rattrapa.
- Je te l'avais bien dit, articulai-je tant bien que mal en soufflant comme un buffle.
Malgré la situation, elle m'adressa une grimace. Les bruits de cavalcade se firent plus lointains, mais les hommes hurlaient toujours.
Nous courûmes en maintenant l'allure. Les herbes sèches nous fouettaient les jambes, nous sautions par-dessus les racines, les trous. Nous nous faufilâmes à travers la haie et nous enfouîmes dans la clairière, parmi les arbres.
La rivière était en face de nous. D'un seul coup, surgissant d'un sentier que nous venions de dépasser. Prenant de l'élan, je sautai en même temps que Jane. Tandis que j'atterrissais, Jane glissa sur la boue et s'étala.
- Alec ! cria-t-elle.
À quelques mètres de là, les hommes se préparaient à sauter. Je tirai Jane de toutes mes forces et l'entraînai. Mais nous commencions à nous épuiser. La forêt, là, tout près…
La douleur lancinante dans mon flanc... Rien ne comptait plus…
L'herbe qui défilait sous mes pieds… J'étais comme anesthésié…
Pris d'une euphorie incontrôlable… Ou bien d'une folie ?
Si près… La vie, au bout de ces arbres…
Désespéré, je galopai de toutes mes forces, de toute mon âme. Il y avait la main de Jane dans la mienne, chaude, rassurante, et pour elle, je courrai comme je n'avais jamais couru. Il y avait des buissons, nous les franchissions comme dans un rêve. Et là apparut un rassemblement d'arbres. Juste quelques pas, et nous les perdions dans les fourrés. Juste quelques pas, et notre vie changeait à jamais. Quelques pas…
Encore quelques pas…
Je m'étalai de tout mon long. Le cœur battant, la peur au ventre. Une racine, une simple racine, avait réduit à néant toutes nos chances de survie.
Je n'avais même plus le courage de me lever et de lutter. Je me laissai tomber sur le sol, pitoyable. Sur l'herbe verte. Comme le sol était confortable…
Une main velue me remit brutalement sur mes pieds.
Prisonnière de l'étreinte d'un autre, ma sœur pleurait de pur désespoir.
Foutue racine !
Ha ha ! Et oui ! Une simple racine est la cause de ce que sont devenus Jane et Alec ! Surpris ? Agréablement surpris ?
