« Ô pouvoir des larmes! C'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour! »
Jacques Cazotte, le Diable Amoureux
Au bout de nombreuses heures de voyage à travers une bonne partie de l'Est du pays, Emma finit par arriver à destination. En reconnaissant cet accès routier qui lui semblait à présent si familier, elle eut, dans un premier temps, le sentiment de pouvoir librement se débarrasser d'un poids qu'elle n'avait pourtant jamais réellement considéré comme handicapant auparavant. En effet, pendant ces quelques heures au cours desquelles elle avait à nouveau eu l'occasion de se cacher pleinement derrière les traits d'Emma Swan et non derrière ceux d'une énième héritière de personnages de conte de fée, elle avait ressenti une sorte de malaise. Même si, en apparence, elle disposait de tout ce dont elle avait besoin pour être heureuse, son existence semblait vaine. Il lui manquait quelque chose pour accéder au bonheur suprême, et ce « quelque chose » n'était autre que son âme-sœur.
Se sentant ainsi libérée d'une charge pondérale invisible mais pas pour autant parfaitement imaginaire, Emma eut la brusque impression de sentir naître en son cœur un fourmillement de contentement. Elle comprit alors que le simple fait de poser les yeux sur cette route lui donnait vivement l'impression d'être de retour au bercail. Dans le fond, même si sa nouvelle vie dans la ville de Boston s'était montrée plutôt positive, bien que terriblement courte, elle ne s'y était jamais véritablement sentie chez elle. Car c'était dans la petite bourgade de Storybrooke que siégeait son authentique demeure. Malheureusement, en prêtant un peu plus attention au paysage qui se dressait sous ses yeux émeraudes, Emma prit conscience du fait que quelque chose ne tournait pas rond.
En coupant discrètement le moteur de son antique Coccinelle jaune dans l'espoir de mieux se concentrer sur tout ce qui l'entourait, elle prit conscience du fait que, contrairement à ce qu'elle pouvait bien imaginer en prenant la soudaine décision de rebrousser chemin jusqu'au fin fond du Maine, il ne restait de la douce ville de Storybrooke qu'une vaste forêt vierge. Pour l'accueillir en ces terres devenues hostiles en raison de leurs aspects presque sauvages, il n'y avait plus le moindre panneau d'affichage.
Sur le chemin, Emma avait inconsciemment relevé le fait qu'absolument aucune indication ne semblait mener dans cette direction mais, pour une raison inconnue, elle avait continué à garder espoir. Après tout, si, par le passé, son pauvre père avait été capable de se battre contre vents et marées pour retrouver son véritable amour, pourquoi ne pouvait-elle pas suivre le même chemin? À présent, toute attente semblait vaine. Il ne lui servait à rien de rêver: il lui était tout bonnement impossible de retrouver les siens. Face à ces abondantes allégations d'une tangibilité à couper le souffle, Emma finit par dresser, non sans une certaine amertume, la conclusion suivante: peu importait à quel point cela était douloureux à admettre, la nouvelle malédiction noire avait excellemment été mise en place. Au jour d'aujourd'hui, la ville de Storybrooke avait complètement disparu de la surface de la Terre. Il n'en restait plus la moindre trace. Bien plus troublant encore qu'une vulgaire ville fantôme, ce n'était plus qu'un vague souvenir dans l'esprit embué d'une Emma Swan clairement perturbée... Pourtant, Dieu seul savait à quel point, contrairement à ces derniers mois, elle aurait aimé poser ses globes oculaires sur un panneau lui souhaitant dignement la bienvenue en ces lieux. Cela lui aurait sans doute donné l'impression de renouer, en définitive, avec sa vie d'antan après une parenthèse enchantée au royaume bienveillant des illusions.
Furieuse de se savoir aussi naïve vis-à-vis de ses éventuelles retrouvailles avec son ex-petite-amie qu'elle savait, pour une raison encore inconnue, en souffrance, la jeune femme donna une série de sévères coups-de-poing sur son volant. Ce geste, d'une rare violence, enclencha malencontreusement le son tonitruant du klaxon. Côté passager, Henry, auparavant sagement endormi comme un enfant en bas âge, sursauta, visiblement anxieux. Prêt à se défendre contre vents et marées, il lança nerveusement sa console de jeux-vidéos fétiche contre le pare-prise. Voyant, en retrouvant ses esprits, qu'il y avait crée un impact d'une forme non-négligeable en quittant si violemment les bras de Morphée, l'adolescent se confondit en excuses auprès de sa pauvre mère. Pour toute réponse, Emma saisit la console tout contre le tableau de bord, l'examina rapidement afin de vérifier si elle fonctionnait encore avant de la lancer à son tour sur le siège arrière. Là-bas, au moins, elle y était en sécurité.
– Maman, grogna le jeune garçon, d'une voix encore passablement affectée par le sommeil, j'ai comme l'impression que nous sommes au beau milieu de nulle part. Est-ce que tu comptes réaliser un de mes pires cauchemars d'enfant en m'abandonnant une bonne fois pour toute dans une forêt lugubre ou est-ce que tu t'es simplement trompée de chemin par inattention?
– Je ne sais pas, Kiddo, répondit Emma, ostensiblement perdue dans ses pensées. Tout ce que je sais, c'est que Storybrooke devrait être là.
– Sauf qu'il n'existe pas la moindre trace de cette ville au nom absurde sur toutes les cartes dont nous disposons, rebondit le garçon, en pointant du doigt la boîte à gants qu'il avait eu l'occasion de consulter maintes et maintes fois ces dernières heures avant de se blottir volontairement au creux des bras musclés du prince de l'onirisme afin d'éviter toute forme d'ennui.
Irritée au plus haut point par l'incommensurable illogisme des récents évènements, Emma sentit grandir en elle le désir puissant de sortir prendre l'air. À l'intérieur de l'automobile, même si elle sentait bien qu'il y résidait une forte dose d'oxygène, elle avait l'impression d'étouffer. Mieux valait la quitter au plus vite avant de commettre une action des plus sottes.
– Reste dans la voiture!, ordonna-t-elle à son fils, prétextant une envie soudaine de se vider la vessie.
Fermant la porte de son automobile à clef afin d'éviter tout danger inutile, la jeune femme, munie d'une simple lampe de poche, prit son courage à deux mains et s'aventura timidement dans les épaisseurs de la forêt.
Rien. Il n'y avait strictement rien. Comme elle se l'était imaginé sur le bord de la route, il ne restait plus la moindre trace de civilisation en ces lieux. Il n'y avait plus la moindre habitation. Plus de Granny's Dinner. Plus de librairie. Plus de mairie. Plus rien. Autour d'elle, il n'y avait plus que de la végétation. Pour le coup, il semblait, pour elle, plutôt aisé de dire que Regina avait plutôt bien réussi son coup.
Regina...
« – Si tu savais comme je t'aime, Emma... », entendit-elle raisonner, dans ses pensées.
En repensant brusquement aux dernières paroles de sa bien-aimée, Emma sentit ses jambes trembler sous son poids. Souhaitant par-dessus tout éviter de perdre aussi facilement l'équilibre, elle s'assit sur un rocher. Ce faisant, elle laissa tomber son visage dans ses mains frêles et se mit à pleurer. Ainsi livrée à sa propre tristesse intérieure, elle ne remarqua pas le fait que, tout autour d'elle, ses larmes la guidèrent vers un tout autre royaume...
Henry, qui s'était détachée afin de se rendre à l'arrière de l'automobile, était, de son côté, bien trop aspiré par sa console de jeux pour réaliser ce qu'il se passait réellement.
Le béton laissa place à des gousses d'herbe épaisses. La route devint clairière. La forêt se fit plus épaisse, plus sauvage.
Soudain, un bruit attira l'attention d'Emma. Ce bruit, c'était le son de la voix de son fils qui hurlait son prénom. Terrifiée à la simple idée de savoir son fils en danger, la jeune femme accourut jusqu'au véhicule. Dans sa course, elle dépassa une masse ressemblant étrangement à un ensemble d'ombres humaines. Cependant, le cœur battant à tout rompre, elle trouva bon de ne pas y prêter plus d'attention que cela. En deux temps trois mouvements, elle se retrouva face à l'automobile... qui n'en était plus une. Elle s'était transformée en une véritable coccinelle. Celle-ci, battant dangereusement des ailes, menaçait de s'envoler. Fermant les yeux pour mieux se concentrer, elle porta ses mains sur ce qui aurait dû être une porte et l'enveloppa d'un doux nuage blanc. Henry se dégagea et sourit. Elle interrogea son fils du regard. Celui-ci resta silencieux. L'adolescent était pourtant sain et sauf. Mais ses yeux... Ses yeux brillaient de mille feux, comme autrefois.
– Granpa! Granma! , s'écria-t-il brusquement, d'une voix qui ne cachait pas son émotion.
À l'entente de ces mots, Emma fronça les sourcils.
Sous ses yeux impuissants, son fils la dépassa et courut en direction d'un homme imposant. Après un court instant d'adaptation, elle réalisa que cet homme n'était autre que son père, le prince Charming. Aussitôt, elle comprit ce qu'il en était: comme par magie, Henry et elle venaient de passer des portes de Storybrooke au Fairytale Land...
Le cœur brûlant d'espoir, Mary Margaret leva les yeux vers Emma. Lorsque leur regard se croisèrent enfin, la jeune femme s'immobilisa. Si tout cela était bel et bien réel, cela ne pouvait dire qu'une chose: Regina n'était plus.
Même si leur relation avait toujours été quelque peu tumultueuse aux yeux de tous, elles partageaient, dans l'ombre, un immense respect. Elles savaient qu'elles étaient liées. Par Henry. Par amour. Elles avaient de nombreux points communs. D'importantes épreuves les avaient terrassées sans jamais les pousser à baisser les bras. Jusqu'à aujourd'hui. Car, en ce jour sombre, l'une d'elle avait pris la terrible décision de s'ôter la vie. À cette seule pensée, Emma sentit ses jambes céder sous son poids. Regina était son tout. Sa confidente, sa meilleure amie, sa rivale, son aimée. En la perdant, Emma se retrouvait sans rien. Il ne lui restait plus que la peine et le désir de la rejoindre.
Comme pour contredire ses sombres pensées, elle entendant un enfant, son enfant, éclater en sanglots. Dire qu'elle était seule à présent n'était que mensonge. Elle avait Henry, le fruit de ses entrailles et celui de l'éducation douce mais stricte de Regina. À lui seul, il formait l'union parfaite de leur deux êtres.
Quelqu'un posa sa main sur son épaule. Toute pensée positive s'interrompit aussitôt.
– Je suis tellement désolée, murmura Tinkerbell, d'une voix brisée par le chagrin. J'ai tenté de la ramener... mais il était trop tard. Je n'ai pas pu l'en empêcher. Tout s'est passé si vite...
Pour toute réponse, Emma la fusilla du regard, faisant gronder le ciel. Même elle avait parfaitement conscience du fait que la fée n'avait strictement rien à voir avec le dénouement tragique des derniers évènements, elle ne pouvait pas s'empêcher de lui en vouloir. Il lui fallait un coupable. Manque de chance, la jeune femme était une cible idéale en de telles circonstances. Incapable de haïr Regina pour son choix des plus abjects, elle détournait toute sa rage vers la personne qui lui était la plus proche. Ne connaissant qu'approximativement les liens qui unissaient les deux femmes par le passé, Emma avait espéré que Tinkerbell allait veiller sur sa dulcinée comme si sa vie en dépendait. En vain. Tinkerbell l'avait lâchement laissée glisser dans les abysses du désespoir sans même sourciller.
Sans mot dire, Emma se releva, bousculant violemment la fée verte au passage, et prit la direction de la rivière où reposait, au cœur d'un radeau orné de mille violettes, le corps inanimé de Regina. Son cœur se brisa une nouvelle fois dans sa poitrine. Il n'y avait plus de doute. Regina était morte. Aucun baiser véritable ne pouvait la ramener d'entre les morts. Mais, désespérée à l'idée d'être condamnée à poursuivre une existence malheureuse sans sa bien-aimée, Emma ne put pas s'empêcher de tenter sa chance. Émue aux larmes, elle se pencha sur le corps de sa douce et l'embrassa à pleine lèvres. Elle ne sentit d'autant plus mal quand elle réalisa que rien ne se produisit.
Que diable disait les contes? Ne lui avait-elle pas fait croire, toute son enfance et même au-delà, qu'il n'y avait rien de plus fort que l'amour? Cela n'était-il qu'un tissu de mensonge? Furieuse de se savoir trahie par sa propre nature de supposée Sauveuse, elle eut l'impression de voir son cœur, déjà brisé, se réduire en cendre dans sa douce poitrine. Alors, elle eut une idée. Une idée farfelue.
Profitant du fait que ses parents faisaient de leur mieux pour consoler le pauvre Henry, maintenant orphelin, Emma, prise d'un ultime sentiment d'espoir, plongea, à son tour, sa main au niveau de son coeur et se sentit faiblir sous la douleur. Jamais elle n'aurait pensé que cette épreuve, pourtant si courte, pouvait être aussi pénible à endurer. Elle comprenait maintenant pourquoi l'Evil Queen était aussi haïe. Tinkerbell, encore une fois témoin de la scène, se jura de ne pas rester immobile, cette fois.
– Emma, ma douce Emma, la mort n'est pas la solution, dit-elle, en posant l'une de ses mains sur l'épaule de la Sauveuse. Tu ne peux pas faire cela à ton peuple, à ton fils. Tu te dois de rester forte. Tu en es capable. Au fond de toi, tu en es capable. Tu es la Sauveuse. Tu peux te sauver toi-même.
Mais Emma, aspirée par les échafaudages encore flous de son plan-minute, ne prêta pas la moindre attention aux mots rassurants de la fée. Cassant son cœur en deux morceaux égaux, imitant ainsi le geste que sa génitrice avait commis quelques mois auparavant pour sauver l'âme de son bien-aimé, elle plongea de concert une main dans la poitrine de Regina et la seconde dans la sienne.
Une lueur aveuglante engloba aussitôt les corps des deux femmes, poussant tous les autres réfugiés de Storybrooke à se placer face contre terre. Les nains, tous saisis d'une peur-panique, se mirent à courir vers la forêt en hurlant, comme des demeurés, à la bombe.
Scintillant comme un diamant, la lumière se fit de plus en plus intense avant d'exploser en une centaine de milliers de fragments étoilés.
Emma ouvrit les yeux, émerveillée. Face à elle, au cœur même de cette pluie magique, Regina porta, d'un geste faible, sa main à son cœur avant de sourire, heureuse de se savoir à nouveau complète. Et en vie. Sans même attendre d'avoir rassemblé toutes les données nécessaires pour considérer que la jeune femme était suffisamment en forme pour se laisser aller à la geste aussi tendre, Emma se pencha en avant et couvrit ses lèvres de baisers sous les yeux ahuris de sa famille.
– Je ne te quitterai plus jamais, Regina, murmura-t-elle, entre deux baisers. Plus jamais.
Les époux Charming s'avancèrent dans leur direction, devancés par un Henry à la fois heureux et surpris de retrouver sa mère adoptive dans de telles circonstances. Il prit Emma dans ses bras et se jeta dans ceux de Regina, avant de lui murmurer, d'une voix douce et sensible, qu'il l'aimait plus que les bandes dessinées. Encore sonnée par l'intensité des derniers évènements, Regina interrompit cette embrassade en sentant s'approcher l'aura de son ex-belle-fille. Elle se redressa, appuyée par sa bien-aimée et s'agenouilla face à Snow White, reconnaissant, d'une certaine manière, son autorité.
– Ne te soumets pas à moi, se contenta de dire Snow White, d'une voix noble, avant de prendre, pour la première fois de sa vie, Regina dans ses bras. Je te souhaite la bienvenue dans la famille.
Et vous voilà arrivé(e)s à la toute fin de ma Fanfiction. Je souhaite de tout mon cœur que cette dernière ait pu vous porter je-ne-sais-où.
La fin est heureuse, contrairement à ce que je voulais au commencement. C'est une manière, pour moi, de laisser une seconde chance à l'amour.
