Voilà le deuxième chapitre, assez long (peut-être même trop long, j'en suis navré !).

Merci à NightmareDragon FB pour ses commentaires, tu me motives !

Si d'autres veulent y aller de leur critique (positive ou négative), ils sont les bienvenus, tout retour est utile :)

Bonne lecture !


Chapitre 2

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LE DÉMON S'INVITE

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Eden sur les talons, le nain lui ayant judicieusement déconseillé de partir vers l'avant sans les attendre, le groupe s'enfonça dans la forêt tandis qu'au loin derrière eux, le soleil émettait ses dernières lueurs.

Bob avait senti l'afflux soudain d'énergie, alors qu'il se rapprochait de la zone. Un sort d'une grande complexité avait été lancé, et il savait son ami archer incapable d'en être l'auteur. Encore quelques mètres et il pourrait le voir, il en était certain. Mais dans quel état ?

Leur avancée déboucha enfin sur un léger élargissement du chemin qu'ils avaient emprunté. Alors les trois compagnons de route virent le corps inerte.

Entouré d'une sorte de bouclier orange formant un cercle autour de lui, Shin était immobile, dans une position pour le moins étonnante. Les yeux écarquillés, la bouche légèrement tordue invoquant les prémices d'une importante souffrance, il avait certainement commencé de chuter, quand quelque chose avait arrêté son mouvement. Les genoux à moitié pliés, les bras légèrement tirés en arrière, et la main gauche ne tenant plus l'arc, alors même que ce dernier n'avait pas terminé de s'en extirper, l'archer semblait empêtré dans une zone intemporelle. Et impossible en l'état de dire s'il était vivant ou non.

Deux hommes se tenaient quelques mètres plus loin, conversant entre eux sans daigner accorder un regard aux arrivants. Bob invoqua une boule de feu, tout en courant, qu'il lança à pleine puissance vers le premier, un type assez grand et trapu. D'un geste désinvolte de la main, l'homme fit s'éparpiller dans le vent les étincelles qui formaient deux secondes auparavant la sphère magique.

Bob réarma, au-delà de tout discernement, mais avant de pouvoir l'envoyer, la voix vibrante de l'homme lâcha un avertissement :

- Encore une fois et il mourra. Et vous ensuite.

La colère du mage transperça son cœur, chaque battement constituant une souffrance plus importante encore que le précédent. Les yeux injectés de rouge, la main encore en train de nourrir son sortilège, Bob sentit le démon ramener ses griffes dans ce monde, une nouvelle fois. Il n'avait pas le pouvoir de contrôler autant de rage en lui.

Grunlek posa alors sa main non-métallique sur lui et l'assura de son soutien :

- Contrôle ta respiration, mon ami et accepte la fureur dans ton essence pour la ressortir le moment venu. J'ai confiance en toi Bob, tu sauras trouver le chemin de la raison.

Instantanément, les griffes du démon lâchèrent prises, rendant la totale maîtrise des émotions au mage. Il avait perdu le contrôle incroyablement vite. Trop vite même, mais il s'en inquiéterait plus tard. D'un sourire, il remercia son ami nain qui venait de le sauver.

- Que lui avez-vous fait ? Interrogea-t-il, de sa voix grave et impérieuse qu'il pouvait prendre dès que la situation l'exigeait, l'homme qui l'avait défié.

- Mon ami ici présent (il désigna la seconde personne, un peu moins grande et chauve derrière lui) s'est chargé de le bloquer dans une passerelle entre ce monde et le royaume des morts, là où le temps n'a plus cours. Votre camarade n'est pas mort. Mais il n'est pas vivant non plus.

Grunlek se pencha vers Eden pour le caresser et lui dire de rester calme. Puis, se relevant, il fixa Shin avec son seul œil valide et essaya d'y déceler le moindre mouvement. Malheureusement, l'archer, dans toute sa composition, était figé.

- Pourquoi ? Demanda tristement le nain. Qui êtes-vous et quel dessein recherchez-vous en agissant de la sorte ?

- Nous sommes des demi-élémentaires, provenant d'horizons différents, qui avons l'ambition de nous élever à la place qui devrait être la nôtre dans ce monde. Je me nomme Allister, demi-élémentaire de l'air. Et voici Jarvi, demi-élémentaire du temps, fit-il en s'écartant légèrement pour montrer le petit homme.

"D'ailleurs, poursuivit-il en se tournant vers Bob, la mine réjouie, merci pour votre magnifique réinterprétation du chaos que vous nous avez offerte. Sincèrement, c'était exquis ! Et tous ces morts dont nous n'avons plus à nous soucier, c'est… Je n'ai pas les mots ! Une partition qui nous a vraiment aidés en tout cas !"

"Cela étant, notre rencontre n'a rien d'un hasard. Nous avons le même objectif : récupérer le Codex. Mais pas la même finalité : vous voulez le détruire alors que nous voulons le garder. Pour le bien du monde, qui passe également par notre propre bien. Considérant que nous avons besoin de vos "talents" pour voler cet artéfact, une collaboration semble être la meilleure solution."

Les deux aventuriers se regardèrent, perplexes, avant que Bob ne se décide à répondre :

- Et pour parvenir à vos fins, vous avez décidé de nous menacer ? Vous croyez sincèrement que nous allons vous suivre comme ça, d'un claquement de doigt ? fit-il en mimant le geste. Vous n'inspirez pas vraiment la confiance, vous savez ?

L'autre demi-élémentaire, qui était resté en retrait, s'avança alors, en se frottant les mains, pour prendre la parole :

- En fait, c'est dans votre intérêt et dans celui de votre ami. Une fois le Codex entre nos mains, je le libèrerai, car il ne me servirait à rien de le tuer. Disons qu'il est votre gage de bonne conduite.

- Et si nous refusons ? Il meurt peut-être et vous mourrez certainement. Je doute que vous soyez en position de nous menacer.

Allister, tout sourire, respira longuement avant de reprendre le flambeau:

- Je crains qu'il ne vous faille reconsidérer les forces en présence…

Des quatre coins de l'endroit sortirent quatre nouveaux hommes, des demi-élémentaires à n'en pas douter. Ils se placèrent autour du groupe de compagnons, sans dire un mot. Allister en profita pour s'avancer vers Bob et lui glisser à l'oreille : "sache également, mon jeune ami, que tu ne vaux rien face à moi, sous cette forme du moins. Alors apprends à rester à ta place, petit vermisseau."

- Bien, continua-t-il, à voix haute cette fois. Maintenant que les choses sont claires, nous pouvons nous mettre en route ! Et ayez toujours à l'esprit qu'un faux pas de votre part équivaudra à la mort de votre compagnon !

- Attendez ! Interrompit Grunlek. J'ai deux-trois choses à dire avant. Vous nous avez piégés, c'est très bien, bravo à vous. Mais nous étions à la recherche d'un paladin de la lumière, et ami par ailleurs. Nous voulons le retrouver car nous avons besoin de sa présence, et lui de notre soutien. Je pense en plus que son aide nous serait très utile. De plus, Shin, le demi-élémentaire que vous avez piégé également, possède des talents uniques au monde. Vous en priver ne me semble pas judicieux.

Les deux demi-élémentaires se regardèrent et furent pris d'un fou rire qui dura plusieurs secondes. Enfin, reprenant son sérieux, Allister réagit :

- Vraiment, maître nain, vous êtes un enchantement ! C'est vrai, votre demande paraît si naïve, alors que nous savons tous les deux qu'elle ne l'est pas bien entendu. Mais quel jeu, oui, quel jeu !

"Notre ami statue va rester ici, nous n'avons pas besoin de lui. Comportez-vous bien et il vivra, c'est simple, non ?"

"Quant à l'autre, le soi-disant paladin, sachez qu'il est brisé et perdu. Vous pouvez l'oublier, c'est une coquille vide, mais encore suffisamment folle pour faire des dommages considérables, je l'admets. J'attends d'ailleurs ça avec impatience ! "

Bob avait du mal à encaisser l'afflux de mauvaises informations… Quelques minutes plus tôt, ils se savaient à moins de 5h de marche de leur ami inquisiteur, qu'ils auraient probablement rejoint dans les deux jours, et voilà que tout partait de travers, encore une fois. Shin aux portes de la mort, Théo à celles de la folie, d'après leur ennemi en tout cas, et le Codex… Ils n'avaient pas besoin de ça…

Il lui fallait l'avis de Grunlek, toute cette histoire allait mal finir ! Mais n'était-ce pas le cas de tout ce qu'ils entreprenaient depuis quelques mois ? Plus précisément depuis que le Codex était entré dans la partie. Un désastre permanent. Il activa son sort de télépathie :

- Grun', on a un très gros problème…

- Pas qu'un seul… Eliminer les églises qui voulaient nous diriger pour l'être finalement par des demi-dieux, j'en ai marre. Mais tout ça paraît tellement bizarre, dans la façon dont ça se passe. Autant de demi-élémentaires ensemble, et d'après ce que je peux voir, provenant d'entités qui se détestent normalement. Et puis, on en aurait entendu parler, non ? Je ne comprends pas.

- Trop de choses louches, ça pue vraiment. Et même si je tue l'autre crétin du temps et que je libère Shin, nous serons submergés…

Comme s'il avait entendu cette dernière remarque, Jarvi, le demi-élémentaire, leur sourit et dit :

- Au fait, ne pensez pas à me tuer pour délivrer votre ami. Le sort qui l'entoure est permanent, ma mort n'aurait pour effet que de le laisser ici jusqu'à la fin du temps. Compris ?

Les deux amis se regardèrent, interloqués:

- Tu…Tu penses qu'ils peuvent intercepter notre communication ? Demanda Grunlek, livide.

- On va vite le savoir, répondit le mage, en se tournant vers Jarvi.

"Ton père est une raclure qui n'a pris ta mère que parce qu'elle arrivait à être plus bourrée que lui quand il la fréquentait ! Continua-t-il en souriant à pleine dent au demi-élémentaire du temps."

Aucune réaction.

- C'est bon, ce n'était qu'un coup de chance, fit Bob, soulagé. On va devoir laisser Théo se débrouiller seul… Tâchons de récupérer rapidement le Codex, nous le retrouverons ensuite, en espérant pouvoir le sauver.

- Et on laisserait le Codex à ces gars-là ?

- Je préfère que nos amis vivent. Peu importe le Codex, c'est une saloperie ce machin, il y aura toujours des problèmes de toute façon. Allez, viens.

Quelques secondes seulement s'étaient écoulées durant la communication, le silence n'avait pas été suffisamment long pour interpeller les demi-dieux. Bob prit la parole :

- Si tout ce que vous dites est vrai, alors nous n'avons pas vraiment le choix. Nous vous suivrons, mais sachez que si vous manquez à votre parole, je lâcherai le démon sur vous, quitte à dévaster à nouveau la terre sur des kilomètres et des kilomètres.

- Ce marché nous convient parfaitement ! En route ! Termina Allister.


Il ne s'était pas levé de sa chaise depuis plusieurs heures et ne comptait plus les verres qu'il enfilait. A vrai dire, il ignorait avec quoi il allait payer, mais cela importait peu à ses yeux. Mieux valait cette épreuve que le chaos duquel il s'était enfui et la misère qui alimentait ses pensées. Soulager sa conscience dans l'alcool, une sombre fin pour le paladin qu'il fût. Car dans un passé plus ou moins récent, il avait accompli des actes de bien.

Lesquels ? Difficile à dire dans son état pitoyable. En revanche, il se souvenait de la fin. Même l'alcool ne pouvait faire oublier ça. Les comètes, l'explosion, les trahisons… Les églises avaient trahi. Son mentor avait trahi. Ses amis avaient trahi. La mort aussi avait trahi ! Il n'arrivait plus très bien à déterminer comment tout cela s'était passé. Mais il savait que ça s'était passé…

L'auberge était relativement peuplée, de la plus infâme racaille au bourgeois de passage. Théo ne regardait personne. Il n'y avait que lui, son verre et sa détresse. Il avait même retiré son armure de la lumière, un ancien symbole qu'il vomissait désormais. Il avait crû en ces conneries pendant tant d'années… Toute une vie de mensonges pour finir comme ça. L'ex-paladin releva légèrement la tête pour demander un autre verre. L'aubergiste, guère plus avenant, lui répondit sèchement :

- Faudrait penser à payer aussi mon p'tit gars ! Sors ta bourse que je m'assure que t'as de quoi faire.

- Ma bourse, j'vais te la foutre là où j'pense, bouffon, grommela Théo. Alors sers-moi ce putain de verre !

L'aubergiste, pas en reste, était sur le point de répliquer quand un homme d'âge mur, la capuche de son attirail rabattue couvrant sa peau jusqu'aux sourcils, s'assit à côté de l'ex-paladin et jeta une bourse de pièces d'or sur la table :

- Paye-lui tout ce qu'il veut, l'ami. Ce soir, il ne doit manquer de rien.

La bourse disparut rapidement, laissant place à un nouveau verre. Théo n'eut pas un regard pour l'arrivant. Lui dire merci était donc au-delà de son champ de pensées. Il bût une grande lampée et repartit dans son ilot de noires idées, loin, très loin en son for intérieur.

- Pour un paladin, vous avez une mine affreuse mon gars, dit l'homme encapuchonné, sans méchanceté. Avec autant de bouteilles descendues, ça n'est pas étonnant mais tout de même.

"Comme vous ne répondez pas, je suppose que je ne vous dérange pas, donc nous pouvons discuter. J'aime bien discuter, cela pousse à la réflexion. J'avais un fils - que dis-je, j'ai un fils ! - très ouvert d'esprit, qui a des idées sur tout. Je suis assez fier de lui je dois dire. Bon, il a toujours ses manières bizarres de se comporter en société, mais que voulez-vous, il ne sait juste pas encore vivre en optimisant ses capacités ! Un jour, il sera mon égal, j'en suis certain ! "

"J'admire assez la foi qui anime les gens comme vous, continua l'homme, ne voyant pas un début de réaction de Théo. J'avoue aussi vous combattre parfois, mais c'est mon tempérament un peu bagarreur et hérétique, il ne faut pas y voir du mal ! Et puis, toutes ces églises, il y en a tellement que je ne sais plus où donner de la tête ! (il se pencha un peu vers Théo) Entre nous, vous auriez pu vous arranger pour n'en avoir que trois ou quatre. Ca aurait fait bien assez de dieux à supporter. Puis quand on voit ce qu'il se passe en ce moment…"

"Vous savez qu'il s'est passé un incident très grave il y a quelques semaines ? Une explosion a dévasté la plaine sur des kilomètres à la ronde. Certains ont même évoqué des comètes - les gens ne savent vraiment pas quoi inventer ! - qui se seraient abattues soudainement. Comme si les dieux eux-mêmes avaient décidé d'en finir. Aucun survivant d'après les dires. L'œuvre du diable, je dirais plutôt !"

- Qu'est-ce que t'y connais à ça, vieillard ? Et qu'est-ce que t'en sais des survivants ? Rien, tu sais rien. Et faut juste la fermer quand on sait rien…

Théo s'était, étonnamment, exprimé distinctement, bien que d'une voix très faible. Les propos de l'homme le touchaient au cœur, faisant rejaillir des souvenirs qu'il voulait oublier. Alors, les larmes lui montèrent aux yeux, ignorant tout ce qu'on lui avait appris sur la souffrance et les maux de ces minuscules gouttelettes d'eau. Puis il pleura, comme il n'avait ne l'avait plus fait depuis son enfance…

Le vieillard tenta de le réconforter, tout en l'enserrant. Des simples mots évoquant l'amour de ses proches et de ses amis :

- J'en n'ai plus aucun d'ami, sanglota l'ex-paladin. Ils m'ont tous trahi ! Ils ont fait des choses terribles, oui terribles, que tu peux pas imaginer, vieillard !

"Et tu sais pourquoi ? Poursuivit-il, les yeux rouges et démentiels désormais tournés vers l'homme. Pour m'aider ! Ils ont saboté toute ma vie en prétextant vouloir m'aider ! J'étais fils de la lumière putain et il reste quoi maintenant ? Hein, il reste quoi ?!"

Ces derniers mots raisonnèrent dans toute l'auberge. Théo avait hurlé sa dernière réplique, davantage adressée à lui-même qu'au vieillard, et s'était levé pour la balancer. Il s'en alla rejoindre sa chambre pour la nuit, laissant le vieillard seul au comptoir. La nuit allait être difficile…


L'aubergiste s'avançait tout en observant l'homme restant. Ce dernier n'avait guère bougé depuis le départ de Théo :

- Hé bien, il a l'air d'avoir quelques soucis votre copain… Un amour difficile ?

- Si ce n'était que cela… Non, plutôt un esprit anciennement trop étroit qui s'est enfin éveillé. Il s'en remettra, en tout cas je l'espère.

Le vieillard retira sa capuche et dévoila son visage, qui n'avait finalement rien de vieux. L'âge, certes avancé, de l'homme lui conférait un charisme fou, non départi d'une beauté singulière qu'aucune femme n'aurait normalement rejetée

- Au fait, interpella le maître des lieux, votre gaillard-là a loué une chambre mais j'aurais pu attendre longtemps avant qu'il ne verse l'argent. Comme je vais lui offrir la nuit, vu ce que vous avez payé, vous voulez peut-être que je mette votre nom ? Au prix que vous avez mis, la chambre peut même vous appartenir !

L'homme se laissa aller à pouffer avant de répondre :

- Bien sûr ! Enoch, pour vous servir !