Voilà le chapitre 5 ! Peut-être le moins intéressant à lire, car moins d'actions et de dialogues que les précédents (comment ça, je vends super bien mes textes ?), mais sans doute le plus important de tous les chapitres écrits jusqu'à maintenant ! Et puis, comme on retrouve Shin, ça compense !

Comme de coutume, merci à NightmareDragon FB pour son review. La fidélité, c'est beau et ça n'a pas de prix !

Bonne lecture à tous !


Chapitre 5

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Croyances douteuses

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L'esprit du demi-élémentaire de l'eau subit un raz-de-marée sensitif lorsque la porte de ses pensées s'ouvrit soudainement, libérant un flot ininterrompu d'informations à traiter.

Shin venait de s'éveiller, sans en connaître la raison. Il était toujours piégé par le sort, le corps figé, mais d'une manière qu'il ne pouvait s'expliquer, il comprenait tous les sons qu'il entendait et les images que ses yeux ouverts observaient devant lui.

Comme si la mémoire lui était revenue, il avait le souvenir de toutes les paroles échangées à proximité. La discussion entre Bob et le demi-élémentaire de l'air, Théo et Enoch… Et les questions fusèrent tandis qu'il se repassait tous les événements dans sa tête.

Comment allaient Bob et Grunlek ? Pourquoi son ami paladin était-il avec le père de Bob ? Pourquoi le demi-élémentaire du temps et le Démon avaient-ils des versions contradictoires à propos du sort qu'on lui avait jeté ?

Et surtout, que se passait-il dans la tête de Théo ? Il l'avait à peine regardé, avait dit qu'il l'avait trahi… Et il avait même déclaré être prêt à le tuer ! Shin n'en revenait pas, le coup était terrible car ils pensaient l'avoir sauvé.

Se forçant à ne pas se lamenter, il imagina toutes les causes possibles de ce changement, et la plus évidente fit surface rapidement : Enoch. L'archer était certain que le Démon était à l'origine de la noirceur nouvelle dans le cœur de son ami paladin. Et il craignait qu'il ne fût trop tard, ne voyant pas vraiment comment l'esprit de Théo pourrait résister une nouvelle fois à l'intrusion mentale d'éléments extérieurs.

Mais alors, quel sens avaient les derniers mots adressés par Enoch avant de partir ? Une tentative de rachat ? Un mensonge ? Oui, ce devait être ça, le Démon était un habitué, il était très certainement en train d'utiliser son ami à des fins personnelles. Mais, et si le paladin n'avait rien fait pour empêcher cela ? pensa-t-il brusquement. Après tout, il était un inquisiteur au comportement étrange et les épreuves récentes avaient pu altérer sa façon de penser. A cause de cette terrible idée, la colère s'ancra plus profondément en Shin et lui permit de prêter un serment personnel de loyauté envers le bien. Enoch devrait répondre de ses actes. Et si Théo avait quitté les sentiers de l'honneur, de gré ou de force, alors il subirait les mêmes conséquences… Il ne pouvait plus jouer avec le sort du monde sur des suppositions, même si elles concernaient son ami.

Il s'obligea à entrer en méditation, car son instinct lui soufflait que sa libération serait plus rapide que prévue. Sa méthode, qu'il n'avait plus pratiquée depuis des années, était un modèle d'efficacité, permettant à son corps et son esprit de se régénérer tout en étant conscient. Un des avantages de sa magie. Le seul qui pouvait l'aider à ce moment-là.


- Je prendrai le premier tour de garde, prévint Enoch.

- Si ça vous fait plaisir…

Les deux compagnons avaient fait halte pour acheter des vivres dans une petite bourgade le matin-même. Les commerçants les avaient prévenus que des brigands rôdaient dans les environs, détroussant, dans le meilleur des cas, les imprudents. Etait-ce la vérité ou un moyen détourné, et inefficace les concernant, de les faire séjourner plus longtemps au village ? Ils n'en savaient rien, mais Enoch ne semblait vouloir prendre aucun risque avec la surveillance.

Il s'endormit rapidement, laissant l'ex-paladin seul avec ses pensées.

Plusieurs heures s'écoulèrent durant lesquelles Théo, pour la première fois depuis qu'il était avec le père de Bob, s'interrogea longuement sur lui-même et sur ses pouvoirs. Il avait senti un changement s'opérer au plus profond de son être. Il ignorait quand cela avait réellement commencé, mais certainement plusieurs semaines auparavant.

L'invocation de ses pouvoirs de la lumière lui demandait plus d'efforts chaque jour, et même si le résultat final contentait toujours le guerrier, il y accédait le moins souvent possible. En fait, l'idée même d'utiliser les aptitudes de la lumière le dérangeait. Cela ne l'étonnait pas, car tout son être refusait désormais la soumission à son ancienne église et à ses anciennes fonctions. Et surtout, l'obscurité ne le troublait plus. Jadis, Théo se serait senti mal à l'aise, scruté et observé au milieu d'une forêt en pleine nuit. Maintenant, il avait l'impression d'être dans son élément…

Des voix au loin interrompirent la réflexion en cours du guerrier. Il s'étonna de parfaitement comprendre les propos des hommes et femmes alors même qu'ils étaient, au minimum, à 200 mètres de lui, car sa vue lui permettait d'observer le sentier jusqu'aux premiers arbres. Etait-ce dû à la clarté de la lune ? Il n'en savait rien mais il appréciait cette chance. Et le discours des cachés était limpide : "Il est seul avec un vieux, y aura aucun problème, on y va !"

Théo se leva et se dirigea vers le cheval d'Enoch, où étaient accrochées les différentes affaires qu'il avait prises. Parmi lesquelles, son épée, qu'il dégaina en douceur, avant de retourner à sa place, sans s'asseoir toutefois. Il scruta l'horizon, certains que les bandits s'étaient arrêtés de parler pour observer son comportement étrange, et s'exprima d'une voix forte et lente :

- Qui que vous soyez, je vous tuerais tous si vous approchez. Repartez et votre rendez-vous avec la mort aura lieu plus tard !

Le silence se fît. Il tenta d'écouter une nouvelle fois, mais plus rien ne lui parvint. En revanche, sa colère grandissait de seconde en seconde. Avait-il rêvé ? Y avait-il réellement quelqu'un ? La pointe de son épée s'abaissa tandis que Théo maugréa contre les fantômes venus troubler sa garde. Mais alors qu'il était sur le point de poser son épée à terre, le bruit caractéristique d'une corde d'arc se relâchant siffla à ses oreilles. Il leva le bras gauche afin d'intercepter la flèche avec son bouclier… pour finalement se rendre compte qu'il ne l'avait pas pris.

Le cheval d'Enoch le percuta sur le côté juste avant que la flèche ne le transperce. Jeté à terre, les côtes en feu, il mit quelques secondes à se relever. Quand ce fût fait, son regard se porta sur le bouclier posé sur le flanc du canasson, qu'il prit rapidement, puis sur les ennemis approchant. Une nouvelle flèche le visa, qu'il stoppa avec sa nouvelle protection. Alors son regard changea, noir comme les ténèbres. Il laissa libre-court à sa rage.

Ils étaient six, dont deux femmes, et tous armés d'une épée courte, à l'exception de l'archer qui avait saisi deux poignards. L'ex-paladin était presque certain que les armes étaient émoussées tant leurs vêtements étaient abîmés et impropres. Des gars perdus probablement. Encore quelques mètres et ils seraient sur lui.

Enoch, réveillé, regardait la scène avec intérêt. La présence des bandits ne le surprit pas, il leur avait même sciemment donné de bonnes raisons le matin-même de venir tenter leur chance. De l'argent, un vieillard dans le groupe de deux, la fatigue. Un jeu d'enfant leur avait-il fait croire, pour leur malheur.

Le père de Bob observait intensément les moindres réactions de Théo, espérant avoir raison le concernant. Il fallait qu'il ait raison ! Sinon, son fils et lui seraient en fâcheuses postures. Le monde aussi, mais il s'en fichait.

Les bandits avaient crû pouvoir trouver un avantage dans l'obscurité mais ils comprirent rapidement que leur opposant ne pouvait être piégé de cette manière. Trois avaient déjà été terrassés par la virtuosité de Théo et un quatrième, l'une des femmes, mordit la poussière, le crâne ouvert et le sang ruisselant le long du cou.

Les deux derniers bandits attaquèrent, davantage par désespoir que par raison, simultanément, chacun sur un côté. Attendant que les deux épées ne le touchent presque, il se retira au tout dernier moment, laissant les survivants s'occire mutuellement, trop surpris pour esquisser le moindre geste de défense. Le combat était terminé. Il n'avait pas duré plus d'une minute.

Il entendit un reniflement sur le côté et s'avisa de la femme touchée à la tête, encore en vie. Le guerrier s'approcha afin de donner le coup de grâce, indifférent aux suppliques de la fille et à ses pleurs répétés entremêlés de demandes de pardon. Il leva son épée mais avant d'entamer le mouvement de l'épée vers le bas, leurs regards se croisèrent. Elle était à peine majeure, un visage d'enfant presque. Comment avait-elle pu se retrouver dans cette situation ? Cela échappait à Théo. Il lâcha néanmoins son épée. Il n'y avait plus aucune trace de colère dans ses yeux et sur son visage.

- Nous allons temporairement soigner ta blessure et tu retourneras là d'où tu viens demain matin. Si tu es encore là à mon réveil, je te tuerai, c'est clair ? Et si je te recroise un jour en train de faire ce genre de conneries, je prendrais plaisir à t'éviscérer.

La fille se perdit en remerciements confus avant de s'évanouir, vaincue par toutes ces émotions.

Théo leva les yeux et vit qu'Enoch était debout et le regardait. Il n'y avait pas l'habituel sourire sur son visage. Mais un étrange sentiment semblait toutefois en rejaillir : de la fierté.


Albertus entra en transe, seul dans sa chapelle, agenouillé sur un socle de pierre, les mains tendues, paumes vers l'avant. C'était la position requise pour entrer en communication avec son maître. Il appréhendait la discussion à venir car ils n'avaient pas rempli leur mission correctement, à savoir tuer les aventuriers. Son esprit se brouilla tandis que son corps se détendait petit à petit. La conscience d'Albertus rejoignit un monde où la souffrance n'existait pas sous la forme d'un fantôme, car la représentation physique de tout être y était interdite. Il y retrouva son maître. Le haut-prêtre de l'Eglise de la Vengeance ignorait qui il était mais étant un ancien membre de l'Eglise de la Lumière, il espérait que celui qui l'avait contacté pour reformer la nouvelle Eglise était l'un de ceux qu'il vénérait.

- Maître, dit-il d'une voix douce, presque amoureuse.

- Vous m'avez déçu, toi et tes semblables.

- Oui, maître. Mes hommes ont affronté des mages trop puissants pour les faibles que nous étions… Je vous offre mon âme en pardon si cela vous permet de calmer la colère que vous pouvez légitimement ressentir…

- Ton âme ne m'importe pas. Vous avez rencontré des demi-élémentaires, votre défaite est logique, je ne te blâme pas pour cela. Sache juste que vous avez encore un rôle important à jouer et que je vous fais confiance.

- Pensez-vous que nous ayons une chance contre ces demi-élémentaires ? Mon cœur me dit que nous ne pourrons remplir notre mission tant que les hommes à tuer seront protégés par ces monstres…

- Et ton cœur voit juste. C'est pourquoi vous devez vous allier avec la guilde des Intendants. Ils sont les seuls à posséder des pouvoirs exceptionnels et suffisants pour vous aider à accomplir votre tâche.

- Mais maître, la guilde s'est jurée de détruire les églises ! Ne croyez-vous pas qu'ils se serviraient de l'occasion pour nous anéantir définitivement ? Et à quoi pourrions-nous bien leur servir ?

- Remets-tu mon jugement en cause ? Fais-moi confiance, ils verront toutes les qualités que l'Eglise de la Vengeance peut leur apporter, et ne pourront pas refuser votre aide. Vous n'êtes plus une menace pour eux, ils vous accueilleront à bras ouvert. Cependant, peut-être vaudrait-il mieux leur apporter un gage de bonne volonté. La guilde appréciera, et peu importe de les contenter après tout, ils ne sont rien pour nous.

- Que pouvons-nous leur offrir de précieux, mon maître ?

- Des mages qui serviront de cobayes pour leurs expériences…


Kaherlov ouvrit les yeux et reprit goût à l'air environnant. Le Codex était posé sur un piédestal juste devant lui. Il était vidé de ses forces, comme après chaque communication de ce type. Mais cela en valait la peine, car il venait peut-être de faire d'une pierre deux, trois voire quatre coups.

Le maître de la guilde des Intendants quitta la grande salle en sifflotant. Son plan était parfait, tous ses ennemis allaient désormais se déplacer jusqu'au manoir. Et alors, il pourrait mettre à exécution la dernière phase du programme…