Chapitre 3

Jack regarda autour de lui. Les gens du passé s'étaient évanouis aussi et les ruines étaient vides... excepté lui-même. Un horrible sentiment de solitude le balaya. Si c'était un rêve, c'en était un sacrément réaliste. Et si ce n'en était pas un...

« Merde, Kawalsky... tu ferais bien de ne pas m'avoir laissé seul dans cet endroit oublié des dieux. »

« Ne vous inquiétez pas, monsieur. Il ne l'a pas fait. »

La voix était familière. Si familière qu'elle le fit à la fois se sentir soulagé et lui donna l'impression d'avoir reçu un sous la ceinture. Jack ferma les yeux et prit une profonde aspiration. Ouais. Il aurait dû s'en douter.

« Salut, Doc, » dit-il, se retournant lentement. Ouaip. C'était elle, pas de doute. Avec ses un mètre cinquante et des poussières. Ses yeux dansaient d'amusement et elle avait un petit sourire en coin sur le visage. C'était son sourire sincère... pas celui qu'elle se plaquait sur le visage quand elle s'efforçait de délivrer une nouvelle en faisant de telle sorte qu'elle ne paraisse pas trop mauvaise.

« C'est bon de vous voir, Général, » répondit Janet. Jack ne sut pourquoi, mais il s'était attendu à la voir porter sa blouse blanche. Il lui fallut un moment pour concilier cette attente avec le fait qu'elle portait le treillis de camouflage standard. Cette drôle de sensation dans sa gorge revint, mais il la réprima et choisit la désinvolture.

« Alors... qui êtes-vous supposée être... le fantôme du Noël Présent ? » lui demanda-t-il. Le sourire faiblit un peu.

« En fait, plutôt le futur, » lui dit-elle. Jack arbora sa meilleure imitation de la déception.

« Quoi... pas le présent ? »

« Pas cette fois, Général. »

« Alors... » réfléchit Jack. « Est-ce que nous parlons d'un futur très lointain ? Parce que si c'est le cas... »

Janet secoua la tête.

« Je suppose que je le considérerais davantage comme le futur proche, monsieur. Le futur très proche. Parce que pour être franche, Général... si les choses ne changent pas très bientôt, alors il n'y pas vraiment lieu d'aller tellement loin. »

Jack sentit un frisson le long de sa colonne vertébrale.

« Vous savez, vous me faites peur, Doc, » lui dit-il, essayant d'en faire une plaisanterie pour lutter contre la terreur qu'il commençait à ressentir. Frasier n'était pas du type à être trop dramatique. Ce qui rendait ses mots d'autant plus terrifiants.

« Bien, » répondit-elle, le fixant de ce regard perçant qu'il se rappelait si bien. « C'est pour ça que je suis là. »

« Ahhh... eh bien... toutes choses considérées, je crois que je préfère que ce soit vous que quelqu'un d'autre. Je m'attendais à moitié à quelque chose avec une capuche sombre et une voix caverneuse. »

Celle-ci aussi tomba à plat. Pas même un coin de la bouche de sa bouche ne se releva. Oh, oui. Il était vraiment dans la panade.

« Ecoutez, Général... juste parce que je suis un visage familier ne signifie pas que je vais vous ménager. Il y a un futur là-bas que vous n'allez probablement pas aimer, mais que vous devez voir. »

« Je sais... » soupira Jack. « C'est pour mon propre bien... mon propre bonheur... blah, blah, blah. Jacob m'a déjà fait le résumé. Je pense avoir saisi le topo. »

« Je n'en serais pas si sûr, monsieur. Il vous manque encore quelques pièces de ce puzzle. »

« Vraiment ? Et dire que je pensais que tout avait été clair comme le cristal jusqu'à maintenant. » Il ne put retenir le léger sarcasme qui résonna dans sa voix.

Frasier lui jeta à nouveau un regard évaluateur.

« Etes-vous prêt, alors ? » lui demanda-t-elle.

Diable, non, il ne l'était pas... mais ce n'était pas comme s'il avait le choix. Aussi il afficha un de ses sourires idiots et dit : « Je vous suis, Doc. »

A présent, la sensation était familière. Jack ne se donna même pas la peine de fermer les yeux cette fois. Ce qui fut une bonne chose, décida-t-il, car il se retrouva très confortablement calé dans un coin de la salle de bain... la salle de bain de Sam pour être précis... laquelle n'était pas très grand pour commencer, laquelle contenait maintenant Frasier et lui en plus de ses deux occupants originels : Sam, portant le peignoir qu'il lui avait offert le Noël précédent, et lui-même.

Whoa. Vraiment besoin de s'acheter de nouveaux boxers.

« J'ai un briefing avec Hank à 9 heures et ensuite je pars, » expliqua Boxer-Jack, essuyant son visage et remettant sa brosse à dents dans le verre. Jack vit Sam acquiescer. Elle paraissait... il y avait quelque chose. Il n'arriva pas à mettre le doigt dessus.

« Nous ne partons pas avant demain, » répondit-elle. « Landry a appelé... il veut s'assurer que nous avons analysé toutes les données du MALP et de l'UAV avant notre départ. Nous ne voulons pas trouver une vilaine surprise Ori qui nous attend. »

« Oui. Tu sais, ces Anciens et autres Etres Ascensionnés commencent à être des emmerdeurs de première. Ca me donne des migraines rien que d'essayer de me rappeler leur foutues règles. »

Jack observa un sourire crispé étirer les lèvres de Sam. Son double ne l'avait pas vu.

« Les Goa'uld – eux - étaient prévisibles, » radota Boxer-Jack. « Des ego énormes. Une garde-robe digne de Cecile B. DeMille. Assez de maquillage pour rendre Tammy-Faye fière. Tu pouvais compter sur eux à tout moment. »

Quand Sam ne répondit pas, Boxer-Jack lui jeta un coup d'œil dans le miroir. « Il y a quelque chose qui ne va pas, » murmura Jack. « Demande-lui. »

« Je vous demande pardon, monsieur... vous disiez ? » lui demanda Frasier.

« Rien, » répondit-il, voulant étudier Sam plus attentivement.

« Ca va ? » entendit-il son futur lui-même demander... enfin.

Sam bluffa très mal. C'était pourquoi elle était notoirement mauvaise au poker.

« Moi ? Oui. Pourquoi ? »

Boxer-Jack haussa les épaules.

« Rien. Tu sembles juste un peu, je ne sais pas. Pas vraiment toi. »

« Je pourrais te débiter à toute vitesse la Théorie des Quanta, si tu veux. » Ce fut une tentative peu enthousiaste. Jack trouvait que Sam était inhabituellement pâle. C'est drôle... il ne se souvenait pas de l'avoir jamais regardée aussi attentivement que maintenant. Il ressentit de l'irritation envers l'autre type dans la salle de bain car il ne sembla pas remarquer qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas avec elle.

« Non – merci. » Bon sang, mais il était désinvolte. « J'ai déjà un mal de tête à la perspective de passer plusieurs jours en compagnie de Woolsey, sans mentionner leur « pompeuseté » les Anciens. »

Jack se vit attendre le sourire indulgent de Sam quand il ne vint pas, un soupçon d'inquiétude passa sur son visage, mais un instant après, c'était parti. A sa place, il y avait cette expression de nonchalance qu'il avait mise des années à perfectionner.

« A mon avis, Daniel devrait être celui à faire ce petit séjour... pas moi, » poursuivit l'autre Jack. « Il a fait le tour de ces gars et les comprend. Merde... il a même été l'un d'eux, façon de parler. Mais je suppose que des aliens fanatiques, ascensionnés et marchands de peur dont le but est l'annihilation d'une galaxie, l'emportent sur un paquet d'ingrats vieux de dix mille ans, alors Danny va avec toi. »

Jack observa Sam réprimer ce qui la tracassait, quoi que cela puisse être. Il vit son double lui jeter un coup d'œil aussi.

« Demande-lui... idiot ! Elle ne te le dira pas si tu ne lui demandes pas. » Jack ne put s'empêcher de s'emporter.

« Comment avez-vous deviné ça ? » lui demanda Frasier. Il avait presque oublié qu'elle était là, tellement il avait été occupé à étudier la paire devant lui.

« Parce qu'elle est comme moi. Tous ces... sentiments... la rendent mal à l'aise. Comme si elle avait un défaut dans son armure et que quelqu'un allait s'en apercevoir. » Il jeta un œil à Frasier qui le regardait avec une expression de totale stupéfaction.

« Quoi ? » lui demanda-t-il, n'ayant pas eu l'intention que cela sorte de façon aussi irritable.

« Rien... en fait, c'est juste que... très bien, je crois que je ne m'attendais pas à ce que vous disiez quelque chose d'aussi... » La voix de Frasier s'estompa.

« Perspicace ? Pénétrant ? » offrit Jack.

« Honnêtement ? Oui... »

« Ahh. Bah... je ne m'en inquiéterais pas... je suis sûr que c'était une aberration momentanée. »

Il reporta son attention sur son alter ego... mais pas avant de saisir l'étrange expression sur le visage de Frasier. Ouais. Il ne savait pas non plus d'où son observation était venue. Mais il savait qu'il avait raison. Si Boxer-Jack ne l'incitait pas à lui en parler, Sam ne dirait pas un mot.

« En tout cas, » continua l'autre Jack. « Je suppose que j'aurai à improviser tout seul avec Woolsey l'emmerdeur. » Il jeta un nouveau regard en direction de Sam. « Tu es sûre que ça va ? »

Le sourire de Sam était forcé.

« Oui. Ce n'est... rien. J'ai fait un mauvais rêve cette nuit, c'est tout. Je vais bien. Des chances que tu puisses convaincre les Anciens de nous permettre de renvoyer un contingent dans la cité ? » demanda Sam, changeant de sujet. L'instant était passé. Il avait eu raison. Ils allaient juste laisser tomber. Tous les deux. Il eut une envie irrésistible d'aller enfoncer un peu de bon sens en eux à coups de baffes.

« Temps de changer de lieu, Général, » interrompit Frasier. Jack soupira. Boxer-Jack et Sam parlaient boulot maintenant. Quel que soit ce qui tracassait Sam à propos du rêve, elle l'avait enterré et elle avait tourné la page, mais Jack ne put s'empêcher de remarquer une nette tristesse sur son visage.

« Oui. Bien sûr. Peu importe, » répondit-il. Il se tourna vers Frasier. « Est-ce qu'elle lui a dit ce qui la tracassait ? »

Le docteur secoua la tête.

« Non. Dans quelques minutes ils vont partir pour le SGC, chacun dans sa voiture. Vous irez à Atlantis et demain, Sam ira off-world avec SG-1. Le temps qui leur était imparti s'est écoulé. »

Il y avait quelque chose dans la façon qu'eut Frasier de dire sa dernière phrase qui laissa Jack avec un sentiment dérangeant, mais avant qu'il puisse lui en parler, le rayon transporteur le saisit et la salle de bain tourbillonna dans le néant.

Un faisceau Asgard plus tard, Jack se retrouva regarder autour de lui la salle d'embarquement vide. La Porte était activée et la grande flaque miroitait, jetant une lumière bleutée dans la pièce sombre. Un coup d'œil dans la salle de contrôle et la salle de Briefing montra des fenêtres sombres, vides. Il y avait un silence absolu dans cet endroit qu'il n'avait jamais expérimenté dans la vraie vie. Ouaip. Il était presque sûr qu'ils n'étaient pas sur Terre.

« Un peu tranquille, » commenta-t-il, terminant son examen visuel de la salle. « Mais j'adore l'ambiance. Où est-ce que tout le monde est parti ? »

« Vous n'êtes pas vraiment au SGC, Général. Nous sommes en ce moment dans votre esprit. »

« Vous pouvez faire ça ? » demanda-t-il. Frasier fit un haussement d'épaules qui disait 'oui'. Jack regarda à nouveau autour de lui.

« Spacieux, vous ne trouvez pas ? » remarqua-t-il. Il observa sa réaction du coin de l'œil, mais à la place d'un sourire, une expression sombre traversa brièvement son visage. « Alors... à part apprendre qu'il ne se passe pas grand-chose ici... pourquoi sommes-nous là ? »

« Pour ça, » répondit Frasier, indiquant quelque chose derrière Jack. Il se retourna vivement et vit deux personnes debout sur la rampe derrière lui. L'un était un jeune homme qu'il ne reconnut pas l'autre était lui-même, légèrement mouillé et débraillé.

« Qu'est-ce que vous faites ? » demanda l'Autre Jack. Le jeune homme sourit.

« Je sonde votre esprit. »

Foutus Réplicateurs.

« Plutôt spacieux, non ? » dit l'Autre Jack avec un petit sourire narquois. Jack se sentit grimacer. Pas étonnant que Frasier l'avait regardé d'une drôle de façon.

« Pas si vide que vous voudriez me faire croire, je pense, » remarqua le Réplicateur. « Ou aussi soigneusement construit que cela. Il y a une faiblesse là... ah. Ici, je pense... »

Les mains de l'Autre Jack allèrent se poser sur ses tempes, de douleur. La salle devint noir un instant et Jack vit qu'ils se tenaient dans le labo de Sam au SGC. Elle regardait une autre version de lui-même, les yeux brillants.

Et vous... si les choses avaient été différentes...

... Je ne serais pas là...

La salle s'éteignit à nouveau. D'autres murs gris. Sam et lui murmurant dans un coin, à la façon de conspirateurs.

Monsieur... rien de ceci ne doit quitter cette pièce...

Nous sommes d'accord sur ça... ?

Un autre changement. La salle des machines d'un vaisseau cargo.

Mon Colonel... chez vous, avant que Daniel et Teal'c arrivent... ce que j'allais dire était...

Je sais.

Et un autre. Sa terrasse.

Le truc est que... plus on s'approche de la date, plus j'ai l'impression que je suis en train de faire une grande, énorme erreur...

... écoutez, Carter... je ne sais...

Eclair de lumière. La salle de bain de Sam.

Tu es sûre que ça va ?

Oui. Ce n'est... rien. J'ai fait un mauvais rêve cette nuit, c'est tout. Je vais bien.

« Des regrets, Général ? » Ils étaient de retour dans la salle d'embarquement. Jack répartit son poids pour retrouver l'équilibre. Cela avait été une sacrée balade. Le Réplicateur souriait d'un petit sourire suffisant à l'Autre Jack dont les mains pressaient toujours ses tempes. « Cette émotion humaine que vous appelez amour... une source de grande force... et pourtant, étrangement, de grande faiblesse, surtout quand il est combiné avec ce regret. Je vois dans votre cas que nous n'aurons aucun problème à extraire les informations dont nous avons besoin. Et... l'équipe venue à votre secours est déjà cachée quelque part dans la cité. Sans aucun doute espèrent-ils vous extraire, vous et M. Woolsey, avant de nous détruire. Merci, Général. Vous avez été des plus utiles. Comme je suis sûr que vous continuerez à l'être dans le futur. »

« Allez au diable ! » gronda l'Autre Jack, les yeux encore à moitié fermés, luttant contre la douleur. Le Réplicateur se contenta d'offrir un sourire étrangement terne.

« Alors c'est peut-être là-bas que nous nous rencontrerons la prochaine fois, vous et moi, » répondit-il, froidement.

Jack se tourna vers Frasier.

« Qu'est-ce qu'il vient de se passer au juste ? » demanda-t-il. Elle le regarda, ses yeux brillant dans le miroitement du vortex. Il avait vue ce regard des centaines de fois, chaque fois qu'elle devait annoncer une nouvelle qu'elle détestait, et pourtant se devait de le faire, avec aussi peu d'émotions que possible.

« Le Réplicateur a pu sonder vos pensées, monsieur. Il sait maintenant tout ce que vous savez. »

« Quand est-ce que ceci a lieu ? Au cours de ma visite prochaine à Atlantis ? »

Frasier secoua la tête.

« Je ne peux pas vous le dire, Général. C'est le futur. Il est changeant. Un grand nombre de facteurs peuvent affecter... »

Jack la coupa.

« Oui, oui... j'ai saisi. Contre les règles cosmiques ou quelque chose dans le genre. Très bien. Qu'est-ce que c'était que cette connerie à propos de regrets ? »

« L'esprit est une chose curieuse, monsieur. Je ne prétendrai pas en comprendre ne serait qu'une fraction. Mais sa capacité à résister au type d'agression perpétuée par un Réplicateur peut être autant une fonction de l'inconscient que du conscient. »

« Alors dans mon inconscient, je... quoi ? J'ai des regrets ? »

« C'est possible. Etant donné les images auxquelles le Réplicateur a fait appel... »

Pas besoin de parler d'elles.

« Okay. Très bien. Alors, j'ai des regrets. Qui n'en a pas ? Mais vous êtes en train de me dire que c'est pour ça que j'ai cédé au Réplicateur ? »

Frasier soupira. Elle agissait de plus en plus comme lorsqu'elle avait des nouvelles qu'elle ne voulait pas délivrer. L'estomac de Jack se mit à se barbouiller en guise d'avertissement. Il savait qu'il allait vraiment, vraiment détester cela.

« Parfois, monsieur, certains problèmes... non résolus dans nos vies nous rendent vulnérables à la maladie. C'est un aspect de la science qui n'est pas très bien compris... mais les gens qui subissent des traumatismes émotionnels ou encore vivent des événements stressants découvrent qu'ils tombent malades relativement peu de temps après. D'une façon ou d'une autre, cela abaisse le mécanisme de défense de leur corps. Les nanosondes des Réplicateurs pourraient agir de la même façon... sentant ces vulnérabilités et les exploitant. »

« Alors... ce que vous dites, c'est que... parce qu'il... je veux dire, je... nous... n'avons pas demandé à Sam ce qui n'allait pas à la maison, les Réplicateurs vont pouvoir prendre le contrôle d'Atlantis ? »

Frasier croisa les bras et le regarda avec cette expression qui disait 'à vous de trouver'.

« Je pense que la vraie question, monsieur, c'est pourquoi vous n'avez pas demandé à Sam ce qui n'allait pas ? »

Oui. Cela l'avait embêté aussi. Surtout depuis qu'il était évident qu'il y avait là plus qu'un mauvais rêve.

« Regardez la vérité en face, monsieur... quelque chose vous a retenu. Quelque chose vous retient toujours, même avec Sam. »

Jack grimaça. Aïe. Frasier ne retenait pas ses coups, elle n'avait pas menti.

« D'où tout ce truc des regrets, c'est ça ? » se risqua-t-il.

Le docteur haussa les épaules.

« A vous de me le dire. »

Jack soupira.

« Oui... je ne sais pas pourquoi, je savais que vous alliez me dire ça. Ecoutez... je sais...que je ne suis pas doué avec ce truc. En fait, je suis très, très nul à ça. Mais ça ne veut pas dire que je ne tiens pas à elle. C'est le cas. Je tiens sacrément à elle. »

« Est-ce que vous le lui avez dit ? »

« Quoi ? »

« Que vous teniez à elle. Que vous l'aimiez ? »

« Oui. Bien sûr. Je veux dire... je pense que oui. Ce n'est pas comme si elle ne le savait pas. »

Frasier le regarda simplement. On ne lui avait pas adressé ce regard cinglant depuis que Sœur Mary Henry l'avait regardé de tout son haut en classe de CM2 pour avoir osé suggéré qu'il n'avait pas fait ses devoirs parce qu'un ange l'avait averti de ne pas le faire. Il s'était rendu compte que son excuse, cette fois, était tout aussi peu crédible.

« Je pense que j'ai peut-être besoin d'avoir une conversation avec Sam à propos de quelques petites choses, » murmura-t-il, autant pour lui que Frasier.

« Je pense qu'il vous faut d'abord discuter avec vous-même. Il y a une raison qui fait que vous êtes si mauvais à ça, monsieur... et cela n'a rien à voir avec votre capacité à communiquer, » lui dit Frasier d'un ton plein de sous-entendus. « De quoi avez-vous peur exactement ? »

Whoa. Celle-là était venue de nulle part. Jack chercha comme il put une réponse.

De quoi avait-il peur ? A part d'être vieux et seul ? A part de perdre à nouveau quelqu'un qu'il aimait ? En plus des images de choses qu'il avait vues et faites qui hantaient ses rêves plus que souvent ? En plus de découvrir que Sam ne l'aimait pas autant qu'il l'aimait ?

Whoa. Encore.

Fraiser eut un petit sourire entendu.

« Elle vous aime, Général. Plus que vous ne le saurez jamais. Elle vous a toujours aimé, et elle vous aimera toujours. Je pense que vous comprenez cela maintenant. »

Oui. Il comprenait. Kawalsky le lui avait montré.

« Nous devons partir, Général... le temps qui nous est imparti arrive presque à sa fin, » interrompit-elle ses réflexions. Il la regarda en clignant des yeux.

« Hein ? » fut la réponse la plus intelligente qu'il put faire avant que le faisceau ne le saisisse et l'entraîne une nouvelle fois.

Le bureau de Landry. Avec Landry assis à son bureau qui avait été le sien. Celui dont il ne trouvait jamais la clé. Sam était là aussi... paraissant étrangement débraillée, une couverture pendant à ses épaules.

« Je vous assure, monsieur. Je vais bien. Juste un peu froid. Il ne fait pas tellement chaud dans le puits d'ascenseur. Mais le Dr. Lam m'a autorisé à reprendre du service. »

« Le Dr. Lam a peut-être donné son accord, Colonel, mais je vous dis... »

Il y eut un coup frappé à la porte et ils se tournèrent vers elle. Le Chef Harriman se tenait nerveusement dans l'embrasure, un morceau de papier dans la main. Jack aurait pu jurer que la main tremblait, très légèrement.

« Qu'y a-t-il, Chef ? » demanda Landry. Walter jeta un coup d'œil gêné vers Sam avant de parler.

« Nous venons de recevoir des nouvelles du Dédale, mon Général. » Il s'éclaircit la gorge nerveusement et lut la feuille. « Le Colonel Caldwell informe que le missile nucléaire a réussi à pénétrer les boucliers Atlantes et, à 9h49, heure de Colorado Springs, la cité d'Atlantis a été complètement détruite. Un scan de la planète n'a indiqué aucun signe de vie. Le Major Général Jack O'Neill, Richard Woolsey, le Lieutenant Colonel John Sheppard, le Dr. Rodney McKay, le Dr. Elizabeth Weir et le Dr. Carson Beckett sont tous présumés morts. »

Jack regarda avec horreur Sam fermer les yeux et tituber légèrement. Ses mains saisirent le bord du bureau de Landry pour la supporter alors que son visage perdait ses couleurs. Landry fit un petit mouvement, comme pour se lever, mais un instant plus tard, elle ouvrit les yeux et se redressa.

« Merci, Chef. Rompez, » dit Landry à voix basse. Comme Walter se tournait pour partir, Jack l'entendit murmurer, à voix basse : « Je suis désolé, Madame. »

Quand il fut parti, Landry porta toute son attention sur Sam. Ses yeux étaient remplis de compassion, remarqua Jack. Sam continua de fixer le bureau, la tête baissée.

« Colonel... Sam... Je suis désolé. S'il y avait eu un autre moyen... »

Sam leva ses yeux rougis et jeta un regard froid et dur à Landry.

« Je sais, monsieur. Permission de retourner à mes quartiers, mon Général. »

Quelque chose passa entre eux, quelque chose que Jack ne comprit pas, mais l'expression sur le visage de Sam lui donna une trouille bleue. C'était une expression qu'il avait vue sur son propre visage, une fois – dans le miroir de la chambre de Charlie, en ce jour qui aurait très bien pu être son dernier s'il n'y avait pas eu un coup fortuit à la porte.

Landry donna l'impression de vouloir ajouter quelque chose, mais renonça après réflexion. A la place, il acquiesça et dit : « Certainement, Colonel. Rompez. Je vous en prie... reposez-vous. »

Redressant ses épaules en un geste qui frappa le cœur de Jack comme une balle de révolver, elle sortit du bureau et referma la porte derrière elle. Lorsqu'elle partit, Landry poussa un soupir qui sembla venir du plus profond de lui.

« Doc... de quoi s'agissait-il ?... Je crois que j'ai raté quelque chose, » dit Jack en se tournant vers Frasier.

« Quand le Dr. McKay et les autres ont défié les ordres et réquisitionné un jumper pour vous secourir, vous et M. Woolsey, le Général Landry a dû se tourner vers quelqu'un d'autre pour trouver comment faire passer une tête nucléaire à travers les boucliers d'Atlantis. »

Un sentiment d'écoeurement le balaya.

« Pas Sam... »

Frasier prit une expression lugubre.

« Elle était la seule qui était assez intelligente pour le faire. Mais c'était votre ordre, Général. Il devait être exécuté, et elle le savait. »

Mon Dieu... pas étonnant qu'elle avait eu cet air là.

« C'était quoi avec... » commença Jack, s'interrogeant à propos de l'ascenseur, mais le docteur le coupa.

« Je suis désolée, monsieur... vraiment... le temps nous est compté... il y a encore un arrêt que nous devons faire. »

Le faisceau le saisit à nouveau et le bureau de Landry se fondit en une pièce qui ressemblait à un croisement entre une librairie et un magasin de gadgets high-tech. La première chose que l'œil militaire de Jack vit fut le corps immobile du soldat Ori. Il semblait mort. Sur une table, il y avait ce qui ressemblait à trois générateurs à naquadah, dont un semblait également à plat. Des fils arrivaient à un portable qui était illuminé de données incompréhensibles... et ce fichu truc de Merlin qui permettait de changer de phase était là aussi. Un son derrière lui fit tourner Jack... pour découvrir Sam, couchée sur un lit de camp de fortune, encore plus pâle que quand il l'avait vue quelques secondes plus tôt. Ses lèvres avaient une teinte grisâtre malsaine et ses yeux étaient fermés. Mitchell assis à côté d'elle fouillait le kit médical, cherchant quelque chose. Il sortit une seringue contenant ce que Jack présumât être de la morphine, et soulevant la couverture, il la planta dans la jambe de Sam. Elle broncha à peine. Ce fut alors qu'il vit le fouillis par terre... une mare de sang... des gazes et des bandages, brunis par le sang séché Des flacons d'antibiotiques vides avaient été écartés du chemin. Jack sentit le sang se retirer de son visage et ses oreilles se mirent à bourdonner légèrement.

« Sam... » Il se mit à s'avancer vers elle, mais Frasier posa avec douceur une main sur son bras, comme un rappel. Ouais. Il n'était pas vraiment là.

Il ne l'aurait jamais cru.

« Allez, Sam. Tiens bon. Je te défends de renoncer, » marmonnait Mitchell. Il tourna avec douceur le visage terreux de Sam vers lui. Ses yeux battirent et s'ouvrirent. « Salut... » dit-il d'un ton cajoleur. « Reste avec moi, Sam. Ne me fais pas ça. J'ai enfin réussi à réunir la bande pour perdre Jackson. Je ne vais pas te perdre aussi. »

Sam ferma les yeux et avec un effort paraissant surhumain, elle secoua la tête.

« Je ne peux plus lutter, Cam, » murmura-t-elle à travers ses lèvres parcheminées. « Je ne veux plus. Ca fait trop mal. »

« Je t'ai fait une autre injection de morphine... ça prendra quelques minutes pour faire effet. »

Jack vit Sam tenter de sourire. Cela lui brisa le cœur.

« Ca n'aidera pas, » dit-elle. « Pas là où ça fait mal. »

« Oh, » répondit Cam, avec pondération, comprenant. « Ecoute-moi, Sam. Il ne voudrait pas que tu renonces comme ça. Il voudrait que tu continues de lutter – de vivre. Nous réussirons à retourner à la Porte, Sam, je te le promets. Tu dois juste tenir le coup. »

Sam tenta de secouer à nouveau la tête, mais se mit à tousser. Du sang apparut au coin de sa bouche. Jamais un bon signe.

Quand les spasmes cessèrent, elle donna l'impression qu'elle avait à moitié disparu.

« Portable, » réussit-elle à dire.

« Tu veux le portable ? » demanda Cam, faisant mine d'aller le chercher. Sam secoua la tête.

« Des fichiers, » émit-elle. « Dans mon dossier personnel. Le mot de passe est 'Pêche'. Des lettres... Cassie... d'autres personnes. Détruis... détruis celle pour Jack. Personne ne doit la voir. J'aurais dû le faire avant. Pas pu. »

« Ah... tu vois, maintenant... tu vas devoir changer ton mot de passe quand nous rentrerons... parce que je ne vais pas le faire, Sam... tu vas t'en sortir. Je ne peux pas te l'ordonner... mais je peux fichtrement te le suggérer. »

Elle tendit une main et la posa sur le bras de Mitchell, le forçant à rencontrer ses yeux.

« Laisse-moi partir, Cam. » Cela sortit plus distinctement que tout ce qu'elle s'était efforcée de dire jusqu'à maintenant. « S'il te plait. Je suis tellement fatiguée. Et il me manque tellement. Laisse-moi juste... partir. »

Elle ferma les yeux et ne bougea pas. Cam la regarda pendant une seconde et enfouit sa tête dans ses mains.

« Merde ! » jura le jeune homme à voix basse. « Putain de merde ! »

Jack ne pouvait plus bouger. Il avait l'impression que quelqu'un lui avait arraché le cœur et l'avait frappé de milliers de coups de couteau. Ca faisait un mal de chien même pour respirer. Finalement il réussit à regarder Frasier. Des larmes coulaient sur ses joues.

« Dites-moi que ceci ne doit pas forcément arriver, » plaida-t-il en un murmure rauque. « Dites-moi que je peux changer ça. Je n'irai pas à Atlantis demain. Je les avertirai à propos des Réplicateurs. Je ne donnerai pas l'ordre de détruire la cité... »

« Vous pouvez faire tout ce que vous voudrez, Général, » répondit Frasier, essuyant son visage et levant les yeux sur lui. « Vous pourriez faire toutes ces choses... mais ce ne sont pas elles qui vont faire la différence. Ce ne sont que de simples événements. Modifiez-en un et ils se produiront quand même, comme la chute des dominos. Il n'y a qu'une façon de changer ce que vous avez vu ici. Et vous êtes le seul à savoir ce que c'est. »

Jack regarda à nouveau Sam. Il avait fait cela. Il ne savait pas comment, mais il en était responsable. Elle lui avait donné tout ce qu'elle avait depuis le commencement et il lui avait donné... rien. Ne lui avait même pas dit qu'il l'aimait... qu'elle était son univers... que le jour le plus heureux de sa vie avait été celui où elle s'était tenue dans son jardin et avait avoué ses doutes à propos de Shanahan... qu'il était impatient de la voir quand ils avaient été séparés... qu'une petite partie de lui mourait chaque fois qu'elle franchissait la Porte sans lui... que la tenir dans ses bras la nuit et se réveiller à côté d'elle le matin était plus de bonheur que quelqu'un comme lui ne méritait... qu'il ne voulait rien de plus que de passer le reste de sa vie à ses côtés, vieillissant ensemble, regardant leurs petits-enfants jouer dans la neige du Minnesota

« L'heure de rentrer, Général. »

La voix de Frasier ramena Jack à la scène devant lui. Il changerait ceci. Il le fallait.

Et il réalisait maintenant qu'il savait comment.

« D'accord, Doc. Quand vous voulez, » répondit-il, distrait. Il espérait qu'il n'était pas trop tard. Dieu... faites qu'il ne soit pas trop tard.

Frasier devenait toute transparente, juste comme Kawalsky... juste comme Jacob. La salle autour de lui miroita. La silhouette éplorée de Mitchell et le corps de Sam devinrent une tâche, comme une coulée de peinture et la lumière fit place à l'obscurité. L'obscurité sombre et désolée de la nuit.

Et il fut dans son propre lit. La chaleur du corps endormi de Sam à côté lui assura qu'elle était vraiment là... en vie... visiblement.

Pas trop tard après tout.

Ses yeux scrutèrent la chambre, espérant trouver une trace de Frasier qui se serait attardée. Il voulait la remercier. Mais il n'y avait aucun signe d'elle, de Kawalsky ou de Jacob. La chambre était dans une obscurité inexorable. Pas un fantôme en vue.

Fixant le néant, Jack se mit à élaborer son plan.