Titre : Le Changelin (pre-série)
Auteur : Aélane
Genre : humour/drame psychologique
Rating : PG
Résumé : où Sam Winchester décide qu'il doit aller à l'école pour avoir des réponses, ce qui apportera un tout autre genre de questions à sa porte...
Disclaimer : je ne fais que m'amuser avec l'univers de cette série imaginée et produite par Kripke & consorts qui ont tous les droits dessus (diffusion américaine : CW - diffusion française : M6).
Avertissement : légers spoilers pour l'épisode 1 de la saison 1 (Pilot/La Dame Blanche) et vagues spoilers sur un détail de l'épisode 17 de la saison 1 (Something Wicked)
Remarque : réponse au thème « les liens du sang » sur 31jours
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Pour ses sept ans, il avait réclamé à corps et à cris d'aller enfin à l'école, même si c'était juste pour une semaine, un mois, à la fois.
Depuis que le Pasteur Jim avait failli mourir lorsque Sam lui avait expliqué avec application que si la lune n'était pas tout le temps pleine c'était à cause du sacrifice des chasseurs de l'Atlantide, et que, si elle était encore là, c'était parce que personne n'avait retrouvé leur incantation pour chasser le double maléfique du soleil comme leur île avait sombré, il y a très très longtemps en plus – puis personne n'avait trop osé, bien que ça rende plus difficile de repérer les loups-garous au bout du compte, depuis ce moment de honte absolue dont il ne se remettrait jamais, il ne faisait plus trop confiance aux réponses de Dean.
Pire, son grand frère avait ri à son tour, quoique pas au point de s'étouffer, lui, lorsque Sam était allé lui demander des comptes. Il l'avait fait exprès, pour que Sammy apprenne à repérer les bobards, c'était important de démêler le vrai du faux dans le récit d'un témoin, sauf que Sam n'était pas un témoin et que les questions qui se bousculaient dans sa tête n'avaient rien à voir avec une chasse. Dean n'avait pas compris le point soulevé, bien sûr, comme d'habitude ; du moins c'est qu'il avait cru, mais peut-être que son frère avait des questions lui aussi, sauf qu'il les gardait pour lui, laissant Sammy oser les poser à sa place et essuyer le feu, ce qui était profondément injuste.
Car une fois revenu au motel, il avait dû aller se coucher en premier, tout seul, dans le noir, pour avoir fait une scène au resto routier : Papa avait dit non, trois mille fois non en un seul non. Toutefois, Dean avait dit oui, lui, le soir, quand il était venu dans son lit à pas de loups parce qu'il en avait si mal au ventre qu'il ne pouvait s'endormir. Son grand frère croyait qu'il avait raison, son grand frère avait concocté un plan terrible pour que leur père cède. Il aurait dû se souvenir que, la dernière fois, il n'avait pas réussi à obtenir le dernier cookie avec cette technique – Dean n'avait pas tort.
Le lendemain, Dean créa une liste sur son cahier de brouillon où Sam se soulagea de toutes les questions qui se pressaient sous son crâne. Tous les jours il en rajoutait, tous les jours il en posait sept à son frère, sept était un bon chiffre. Dean répondait comme il pouvait à une ou trois, dont une, vraiment n'importe quoi, et uniquement lorsque Papa était là, sinon ça ne servait à rien.
Au début, Papa corrigeait ses erreurs. Enfin, il essayait. Un mois plus tard, il les envoyait chercher dans les encyclopédies pendant qu'il consultait les archives. Dean commença à demander à la bibliothécaire en souriant un peu trop, aux gens qui lisaient, au Pasteur Jim au téléphone, à absolument tout le monde tout le temps.
Deux mois plus tard, Sammy rentrait pour la première fois à l'école, un pentagramme dessiné sur son ventre, du sel dans son cartable, la main de son frère dans la sienne, même s'il nia par la suite qu'il l'avait serrée trop fort.
Il n'aurait pas dû le laisser utiliser le marqueur indélébile : c'était le paradis, le vrai, vide tout démon, un jardin d'Eden croulant sous les pommes, plein de gentilles maîtresses qui adoraient lui expliquer des tas de choses. Dean croyait que si sa curiosité n'épuisait pas leur patience, c'était parce qu'ils en changeaient souvent, mais il était juste jaloux qu'elles préfèrent son petit frère. Dean n'aimait pas lire, Dean était en retard, Dean répondait aux adultes, Dean laissait tout traîner, Dean trouvait ses camarades ennuyeux, Dean venait dans sa classe sans attendre la récréation : il ne s'était jamais rendu compte à quel point ils étaient différents.
Il n'y aurait toujours pas prêté très attention, toute à sa joie d'apprendre, si à chaque fois il n'avait pas entendu Mme Desmond, Melle Armelle ou M. Min, s'étonner que son frère lui ressemble si peu, et pas juste parce que Sammy n'avait toujours pas de tâches de rousseurs, à son grand désespoir. Cela finit par l'inquiéter, pas au point d'oser le faire remarquer à Papa et risquer de ne plus jamais retourner à l'école. Il pouvait résoudre ce mystère tout seul, il était grand. M. Min le trouvait précoce pour son âge. Brillant.
Il commença une nouvelle liste.
La première liste, qu'il planqua dans son oreiller puisque son grand frère détestait faire les lits, détaillait les différences entre Dean avant l'irruption de l'école et Dean après. C'était la base. Mais, il avait beau observer, il n'y en avait pas franchement, au fond. Dean répondait aussi aux serveuses, croyant qu'il était drôle. Dean ne posait toujours pas ses questions à lui. Dean ne parlait jamais aux enfants de leur âge qu'ils croisaient parfois sur la route. Si Dean lisait une histoire, c'était pour Sammy ou pour aider leur père, voire les deux à la fois. Pas… conclusif. Papa détestait quand c'était pas conclusif. Sam en fut, lui, très soulagé : personne à l'école n'avait jeté de sortilège à Dean. Il était sauf.
La deuxième liste fut créée lorsque Dean cogna l'un de leurs camarades jusqu'au sang. Il eut peur. Et ce n'était pas comme s'il ne connaissait pas bien plus d'insultes que le grand Régis : il l'aurait empêché d'ennuyer plus petit que lui sans avoir besoin de quitter l'école, la ville, avant que les costards cravates ne tentent de les kidnapper.
Dean faisait la vaisselle ou autre bruit nuisible dès que Cosmocats passait à la télé, il traitait Sammy de poule mouillée lorsque son frère voulait lire ses comics au lieu d'aller pister le chat noir qui venait fouiller les poubelles du parking, il mordait toujours sur le côté de la banquette arrière qui était pas à lui, puis il mentait parce qu'il utilisait les chatouilles quand on avait dit que non… et… encore… sans oublier la fois où…
C'était la liste la plus longue qu'il ait jamais écrite, tellement longue que son père découvrit le pot aux roses parce que Dean était parti en courses et Sammy venait emprunter bien trop de feuilles.
Après que John l'eut sommé de s'expliquer ce qu'il en était sans marmonner dans ses dents, il aurait été difficile de dire qui était le plus mortifié. Les choses maléfiques faisaient des choses vraiment plus horribles, comme torturer les gens, tuer leur mère. Son grand frère le protégeait, veillait sur lui, serait toujours là pour lui, sauf que Sam savait bien que Dean n'était pas un ange pour autant – les anges gardiens restaient invisibles, déjà, selon le livre du Pasteur Jim.
Mais les gens continuaient à dire et il continuait à voir. Il le remarquait de plus en plus. Quand Mme Johnson leur donna un conte européen à lire, Sammy crut qu'il avait enfin trouvé une piste, bien que personne n'eût jamais traité son frère de laideron : les contes n'avaient pas toujours tout juste, ça clochait souvent dans les détails. Il se mit à compter dans sa tête chaque soir les différences qu'il avait trouvées entre Dean et leur père.
Plus il observait, toutefois, plus le lien entre son frère aîné et leur père apparaissait si étroit, si évident, qu'il en devenait oppressant. Sam paniqua. C'était peut-être lui, le vrai leurre laissé par les fées ou autre. Il en faisait des cauchemars en plein jour, jusqu'à ce que son grand frère lui affirme que les changelins, c'était des bobards, ça n'existait pas vraiment dans le noir. Il lui renversa même dessus une bouteille d'eau bénite, pour faire bonne mesure.
A huit ans, Sam essaya de ne pas écouter la petite voix qui continuait à se demander s'il n'y avait pas juste eu erreur de bébés comme dans les films à la télé, si il avait une maman vivante quelque part, qui vivait dans une vraie maison à Lawrence ou ailleurs, avec un papa qui détestait la chasse et encourageait son fils au match de soccer le dimanche, comme les autres, comme tout le monde.
A dix-huit ans, quand son père le chassa, il avait oublié depuis belle lurette ses rêveries d'enfant perdus, tout comme ses listes, égarées au fil des motels ou détruites par l'essoreuse d'un lavomatic. Il ne voulait pas se retrouver lui aussi prisonnier de la vie que menait son père. Il voulait quelque chose de différent. Il voulait être libre.
« Je ne reviendrai pas », affirma-t-il d'emblée, n'osant demander « Viens avec moi ! » lorsque Dean le rattrapa avec l'Impala. Il trouva les deux bracelets en nœuds de serpent et la liasse de billets soigneusement roulée, trois frontières plus loin, en cherchant son canif dans la poche sur sa cuisse. Une fois en Californie, il jeta le treillis, s'acheta un bermuda, planqua les bracelets sous sa taie d'oreillers et mit sept jours à effacer le pentacle que son frère lui avait dessiné sur la paume des mains.
FIN
