Titre : Leave it all behind (never change my mind) - Partir sans rien emporter (ne jamais changer d'avis)
Auteur : Aélane
Rating/Genre : PG - het – étude de caractère avec une louche de romance et une pincée d'angst.

Résumé : Pour des raisons à la fois proches de celles de Sam et diamétralement opposées, Stanford est aussi aux yeux de Jess le symbole d'une remise à zéro des compteurs...

Disclaimer : l'univers de Supernatural appartient à son créateur E. Kripke & consorts (diffusion américaine : CW, diffusion française : M6), j'en annote juste les marges en attendant patiemment, très patiemment, la prochaine saison (dieu que c'est long !) – le titre est tiré d'une chanson de Kansas, tandis que Smallestown & la nationale 80 sont issues de ma seule imagination.

Remarque : ficlette écrite pour le thème « nouveau départ » sur 31jours.

O'o'O

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La grosse Ellaine avait fait profiter toute la cafet' de son décompte, au rythme de la confection du patron de sa robe, mais celles qui en avaient ricané sous cape à la grille du lycée avaient compté tout autant les jours. L'intello de la classe B, l'icône des garçons, les grenouilles de bénitier, ce fayot de Cody, le dingue de bolides customisés, la pauvre fille toujours aussi mal fagottée, tous avaient coché leurs calendriers avec une impatience frébile. Jess avait même surpris Mason à l'oeuvre en suçotant distraitement le bouchon de son stabylo : depuis qu'il lui avait enfin demandé d'être sa cavalière au bal de fin d'année, il ne tenait plus en place. L'aboutissement de longs mois de soupirs, de rires téléphoniques entre copines, de plans, de feuilles froissées, de maquillages, toilettes, larmes, ne lui avait plus alors semblé aussi passionnant : son petit ami parlait déjà de reprendre à plein temps le petit boulot au magasin de son père, de mettre de côté pour pouvoir s'installer ensemble dans la maison d'en face ou la rue d'après quand sa petite femme si mignonne, si intelligente, si normale, reviendrait dans la bonne ville de Smallestown une fois son diplôme de comptable en poche, parce qu'il était persuadé que c'était là son rêve.

Tous l'étaient : on avait le malheur de citer au repas de famille l'un des métiers de sa fiche de voeux et les 15064 âmes du comté décidaient que c'était ce que vous deviendrez. Elle en avait ragé. Elle en avait envoyé des dossiers un peu partout, y compris aux facs de l'Ivy League, sur un coup de tête, au grand amusement de ses frères qui avaient à peine traîné leurs guêtres à l'université pourrave du coin. Elle n'avait pas fait une petite crise d'ado de village, ni eu la grosse tête. Oh que non. Ne vivait-elle pas à présent à Stanford en Californie ? Elle. Elle et elle seule. Même si elle se pinçait des fois en cachette, même si elle n'y avait pas cru elle-même, peu importait, elle avait réussi à ne pas rester jusqu'à ce que s'ouvre sa tombe la petite Jess du n°4678 de la 80 Ouest ! Elle avait tant rêvé, enfant, qu'elle suivrait cette route qui cahin, cahant, transperçait la ville de part en part jusqu'à un pays neuf où nul ne la connaitrait.

La principale ne l'y regarderait pas de travers dès avant son arrivée à cause des sales blagues de son frère aîné. Elle n'aurait jamais à faire oublier à coups d'entraînement de pompom girls le surnom de pattes maigres, gagné dès qu'elle avait dépassé toutes les filles de sa classe. Elle ne serait plus la fille du vétérinaire, condamnée au costume d'infirmière – là-bas elle pourrait porter ce costume à Halloween parce qu'elle l'aimait. Avoir refusé d'embrasser Peter sur la bouche, sur la joue, sur le coude, à cause d'un stupide jeu ne gênerait plus ses tentatives de plaire aux garçons. Elle ne ferait plus attention à éviter qui était pauvre, qui était bizarre, à bien suivre ceux du bon côté de la barrière, à être comme tout le monde, à n'être personne. Oui, ici, en Californie, elle ferait tout autrement.

Déjà, elle sortirait avec Sam, avait-elle décidé, parce qu'il n'avait rien à voir avec tous ces garçons devant lesquels elle pouvait à présent avoir honte d'avoir minaudé. La coloc que ses parents lui avait trouvée dans les petites annonces lui avait rabâché dès les premiers jours que ce gars de sa promo avait de drôles de manies, qu'il fréquentait de ces bars en ville, que les mecs le surnommaient le zombie tellement il dormait rarement la nuit, qu'il donnait même parfois l'impression d'être sorti tout droit du roman de Robert Ludnum, cet amnésique aux réflexes hallucinants dont toute la vie antérieure avait été effacée, voire d'être un golem réveillé par les profs juste pour entrer en fac de droit et garder les bachoteurs humbles.

Elle en avait été presque déçue lorsqu'elle l'avait enfin rencontré : Sam était tellement normal, il avait même une photo de ses parents sur la tablette de son bureau dans sa chambre d'internat, même si, au moins, ses parents ne le harcelaient pas, lui, sur son portable tous les soirs pour vérifier que la météo californienne ne l'avait pas tué, que la fac lui plaisait, qu'il se languissait des siens au point de subir de longs monologues sur tout le petit train-train quotidien d'une ville qui n'était plus la sienne. Il semblait juste intimidé, comme elle l'avait été, par toute la vie bouillonnante de la fac. Peut-être avait-il fui lui aussi l'insupportable banalité d'un trou-du-cul-du-monde. Ou peut-être était-il juste réservé, timide, mais c'était adorable de le voir essayer de la courtiser quand même, tout futur grand avocat qu'il serait un jour, elle en était sûre. Car, plus ils se parlaient, plus il lui plaisait : il avait tout à découvrir, et parfois il la regardait à la dérobée comme la septième merveille du monde, un Saint Graal, une fée – c'était grisant.

Elle voulait lui montrer tous les avantages de vivre dans une grande ville, l'encanailler, rire de son embarras devant les soirées étudiantes, le surprendre avec des cadeaux impromptus, l'amener là-bas un week-end pour se moquer avec lui de Smallestown, mettre des sous de côté pour leur offrir un voyage de fin d'études sur les routes d'Europe, prendre un appartement ensemble, rester avec lui. Elle n'aurait su dire pourquoi, mais il lui faisait oublier le spectre de la petite maison blanche au fin fond du pays, avec sa pelouse tondue ras à l'équerre, perdue au milieu de ses semblables.

FIN.