Titre : Filiation – partie 1
Auteur : Aélane
Rating/Genre : PG-13 – gen – drame / pov d'un tiers (OMC)

Avertissement : présérie

Résumé : 1986. Une série de morts suspectes dans une petite ville du Texas éveille l'attention d'un chasseur, sous les yeux curieux d'un gamin du coin.

Disclaimer : l'univers de Supernatural appartient à son créateur, E. Kripke et à son équipe, le texte ci-dessous n'est qu'un exercice d'écriture, je n'en tire nul profit pécunier et ne dénie nullement leurs droits à Kripke and co.

NB : mes connaissances en armes à feu sont purement livresques, mon expérience en la matière proche du néant et je n'ai jamais mis les pieds dans une armurie, tout est donc à prendre avec des pincettes (beaucoup de pincettes). Si vous repérez une grosse bêtise, n'hésitez pas à me la signaler !

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L'arme passa lentement d'une main flétrie à l'autre, tournoya un instant entre ses doigts gourds, intacte, pure. Ce brave petit ne l'avait jamais failli, c'était bien le seul, si on y réfléchissait un peu. Il n'avait pas l'habitude de réfléchir comme ça, pourtant.
L'âge le rendait peu à peu gâteux, y avait pas à dire. Jouer au docteur Phil, ça n'avait pas été son genre. Jamais. Il avait laissé les atermoiements derrière lui, le jour où sa famille avait dû abandonner ses jouets, son lit, sa chambre, sa maison, pour mieux fuir vers l'Ouest, toujours plus loin vers l'Ouest. Il avançait. Il créait. Il fonçait. Et qui m'aime me suive. Sa Ruth en riait toujours avec cette expression d'indulgence qui lui adoucissait les traits, la rendant presque aussi belle que les Madones adorées de son enfance, sauvées in extremis des fureurs apocalyptiques de ces satanés Rouges. Sa Ruth qui, après tant d'années, n'avait finalement jamais été sienne, s'il fallait en croire les lettres qu'il avait retrouvées à sa mort dans ces cartons de la cave dont il ignorait jusqu'à l'existence.

L'arme vint se reposer un temps sur ses genoux, trop lourde désormais pour ses bras amaigris. Même s'il devenait difficile de la manipuler, elle était toujours là, elle, immuable, fiable comme au premier jour.
Ses potes ? Peuh... Quand il ne semblait pas les enterrer les uns après les autres, ces derniers temps, il les voyait plus souvent autour d'un cercueil que d'un verre, tous à se lamenter sur ce fichu corps qui tombait peu à peu en ruines, tous à ânonner les vertus de tel médicament-miracle, de tel charlatan de médecin, lui renvoyant une image si horrible qu'il se surprenait à s'inventer des excuses pour ne pas aller présenter une nième fois ses condoléances. Comment le temps avait-il pu faire de lui ce genre de vieillard chevrotant dont il se moquait étant jeune ?

Le canon luisant se souleva millimètres par millimètres, se rapprocha de son poignet. Oui, c'était bien le seul être à être resté à ses côtés. C'était tellement dur, d'être seul. D'être seul à comprendre ce que c'était que d'être ainsi abandonné par tous, trahi par tous, jusqu'à soi-même.
Les enfants ? Tous éparpillés à droite et à gauche, trop occupés par leur vie pour songer à téléphoner les premiers. C'était leur tour, après tout. Avait-il inondé sa mère de lettres, jadis ? Non, pas vraiment. Noël. Une ou deux fois cartes postales, quand ils avaient pu économiser pour des vacances exotiques. Anniversaire. Thanksgiving. Et encore, c'était cette pauvre Ruth qui écrivait les petits riens tant répétés qu'il ne s'en souvenait plus devant la pesante blancheur du papier. Il n'avait fait que parafer le tout. Dany téléphonait déjà davantage qu'il n'avait parafé à son époque. Oui, mais Dany n'était pas son enfant. Juste l'ex de son fils. Elle avait dû lire quelque part que c'était bon de garder le contact avec la génération d'avant ou quelque chose du genre. Ce n'était pas comme s'ils avaient toujours vécu ensemble. Rien de personnel. Rien d'amical. Rien de… Et son propre sang n'avait pas reçu le mémo, fallait croire.

Fallait croire que c'était un soir à ressasser ce genre d'idées, oui, qu'tout foutait le camp, un jour ou l'autre. Sauf ça, sauf elle… Cette arme sera ton meilleur ami, quelqu'un lui avait dit, il ne savait plus qui, pas Joshua, non, ni son père qui la lui avait confié il y a si longtemps. C'était une voix de garçon, jeune, encore pointue, qui lui avait chuchoté ça, comme un secret. Peut-être bien son cousin, la première fois qu'il l'avait eue en main, plus fier qu'un martyr de sa foi, le jour où ils avaient accompagné leurs pères à la chasse. Sa mémoire lui faisait soudain défaut, comme le reste, comme tout le reste, sauf ELLE, sa dernière amie, son…

Le bois poli par les ans trompa sa paume rugueuse, sèche, crevassée par les années, échappa à ses mains maladroites, cassées par l'arthrite. Le pistolet heurta la moquette d'un son sourd, presque plaintif, comme si un reproche lui avait échappé au dernier moment, malgré lui.

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Des tas de gens poussaient la porte de la boutique paternelle.

Il y avait ceux qui entraient d'un air bravache, vous claquaient leur pognon et leur licence sur le comptoir. Ceux-là déclamaient très souvent à la cantonade qu'ils achèteraient cash le dernier cri ou ce que vous aviez de plus costaud en stock, de préférence les deux à la fois, sans jamais vous laisser pour autant le moindre pourboire.
Il y avait les gars qui ne venaient qu'accompagnés. Experts, potes, petite femme du moment, peu leur importait, tant qu'ils pouvaient se sentir confortés dans leur bravoure ou dans leurs connaissances, dans leur ego. Ces bœufs-là étaient les plus nombreux, et ils discutaient chaque commande sans fin.
Il y avait ceux qui se faufilaient en poussant la porte de guingois, se contorsionnaient le plus possible dans l'interstice comme si une seconde de carillon supplémentaire allait brûler leur conscience au fer rouge. Ceux-là ne vous regardait jamais dans les yeux. Vous pouviez leur refiler de la merde, ils ne trouvaient jamais rien à redire.
Il y avait les tout intimidés qui bredouillaient des noms gribouillés sur un bout de papier illisible. Eux vous laissaient toujours un pourboire plus généreux qu'ils n'auraient dû, comme pour compenser.
Il y avait les durs à cuire, anciens flics, chasseurs de prime, retraités de l'armée qui en entrant saluaient son père d'un « sergent-chef », ou mecs des équipes de sécurité qui lorgnaient toujours les nouveaux Tasers. Portique ou pas, ces clients-là entraient rarement désarmés. Et son père grognait toujours lorsqu'un nouveau qu'il ne connaissait pas l'obligeait à prendre une photo zoomée avec la caméra de surveillance. Ça grognait mille fois plus fort, toutefois, si c'était un civil qui entrait armé : soit c'était les emmerdes – une grosse pas piquée des vers même s'il ne fallait surtout pas répéter ça aussi à la maison, soit il allait falloir faire des réparations puis perdre un temps fou à expliquer à un incompétent comment nettoyer correctement son arme enrayée au lieu de vendre du matos.

Ce n'était pas juste amusant, ce n'était pas juste pour passer le temps ou renflouer son argent de poche – un type bon, un quarter ! C'était important de savoir à qui on avait affaire. Extrêmement important. Ca-pi-tal. « Car on ne vend pas n'importe quoi à n'importe qui, répétait son père à qui voulait l'entendre, c'est des foutaises de pacifistes, ça, mon bonhomme. »

Encore plus divers étaient leurs motifs. Chasse. Stand de tir. Sécurité. Bien sûr, c'est ce qu'ils avouaient tous à voix haute. Seulement, leurs yeux, leurs mots, leurs gestes, leurs rires, leurs pleurs, leurs choix, vous contaient souvent une histoire un petit peu différente.

Il devenait très fort avec les types. Il n'y avait pas eu besoin de le motiver beaucoup pour rajouter les raisons à leur petit jeu, bien qu'il eût marchandé aussitôt un autre quarter. De plus en plus, c'était ce que Pip préférait essayer de deviner. Pour apprendre à mieux faire tourner la boutique, mais pas que pour ça. Pas vraiment que pour aider son père. Son père savait déjà tout, de toute façon. C'était le plus fort.
Pip aimait en savoir toujours un peu plus. Discuter. Fouiner. Dénicher les histoires cachées. S'il fallait en croire sa mère, tout le rendait curieux. C'était l'âge qui voulait ça, ajoutait-elle immanquablement en levant les yeux au ciel. « Ce gosse peut vous taper la bavette à un chien avec un chapeau », s'excusait parfois son père lorsqu'il craignait qu'il n'ait ennuyé un client ombrageux. « Philip ! continuait-il immanquablement, fiche donc la paix au monde ! Va jouer dehors ! Ou va aider ta mère ! »

Ce n'était pas vrai. Ce n'était pas juste. Il fallait bien qu'il s'entraîne à être aussi bon vendeur que son père ! Et il n'avait jamais houspillé le monde pour savoir comment certains arbres restaient verts ou pourquoi l'on mettait les gens en terre, si le Père Noël existait. C'était pour les bébés, des questions pareilles. Lui, c'était juste les gens qui l'intriguaient, tout pareil que les grands.

Il y avait le petit vieux qui tremblait dès qu'on frappait à sa porte et qui voulait vous acheter tout un arsenal en refusant d'entendre qu'il ne pourrait jamais en soulever le tiers du quart. Il y avait la grenouille de bénitier qui pensait encore craindre pour sa vertu et croyait dur comme au Seigneur qu'elle pouvait toujours prendre le recul de la carabine reçue des mains de son oncle favori il y a Mathusalem, sans se fracasser l'omoplate. Il y avait le bon père de famille qui craignait moins les squatteurs du centre-ville que le gamin qu'il soupçonnait de sauter sa fille. Il y avait le petit col blanc stressé qui achetait cent cartouches pour le ball-trap du club en rêvant secrètement d'aller tirer un carton un jour sur son connard de patron. Il y avait le gars qui voulait descendre du gros avec ses potes, sauf que par gros il s'imaginait souvent son porc de voisin du dessus qui balançait ses mégots sur sa terrasse. Il y avait ces libéraux du Maine, si fiers d'être si modernes, si moins barbares que les péquenots du sud ou du centre ou d'ailleurs, et qui n'avaient pas besoin d'un tas de paperasses ici pour se sentir libres de prendre leurs bus sans jeter des regards inquiets aux dépenaillés de la gare routière par-dessus leur épaule.

« Tous armés, tous en sécurité », aimait affirmer son père aux clients en tapant du doigt sur la maxime accrochée à côté des écriteaux louant les remises exceptionnelles du jour. Pip n'ignorait pas que ce n'était pas vrai. Pas faux, vu tous ceux qui l'attestaient, mais pas vrai non plus. Brian avait eu beau apprendre à tirer avec les cartouches à blanc que Pip lui avait filées en douce, Pip avait dû aller à la chambre mortuaire fixer ses pieds, fixer le plafond, fixer le dos de ses parents, sans jamais voir le cadavre de son ami tout joliment arrangé qu'il ait été au milieu des fleurs et des pleurs.

Les motifs étaient importants, eux aussi, parce qu'il y avait la toute dernière catégorie, ceux qu'il n'osait plus regarder dans les yeux, ceux dont il aurait refusé l'argent si de lui avait dépendu la caisse. Les martyrs, il les appelait en son for intérieur, un peu comme les saints dans la Bible sauf que, eux, Dieu ne venait jamais les réconforter à la dernière minute. Les gens comme Brian, ceux que la vie avait traînés une fois de trop dans la boue, ceux qu'on avait couvert de goudrons et de plumes, ceux qui croyaient qu'une arme allait miraculeusement les changer, les rendre forts, les rendre puissants, faire fuir les méchants et résoudre tous les problèmes.

Puis, il y avait Caleb.
Le vieux Caleb qu'il se faisait appeler, parce qu'il y avait un jeune Caleb, dont le vieux donnait parfois des nouvelles en vérifiant l'alignement du canon, sans que nul n'en demande. Son père ne demandait jamais rien à Caleb. Ni pourquoi tel calibre, ni s'il avait fait bonne impression au ball-trap, ni s'il avait enfin abattu ce sacré cerf rouge avec ses potes, ni s'il se sentait bien mieux maintenant avec ce .36 dans son tiroir, ni s'il avait des problèmes avec le matos, ni quels nouveaux voisins il avait, ni ce qu'il avait mangé, ni s'il comptait voyager sur la côte Est, ni où il pensait donner un petit coup de jeune à sa caisse, ni comment allait sa femme. Rien.
Le bonhomme avait beau réclamer les trucs les plus inquiétants qui soient – « seuls les pires illuminés voudraient de quoi fondre leurs propres balles, chéri, des balles en argent en plus ! » avait protesté sa mère à table, une fois, une seule fois – son père qui pour tout autre quidam aurait aussitôt appuyé sur le bouton les reliant au shérif, son père opinait juste sans mot dire, et allongeait la marchandise.

Il aurait bien voulu poser lui-même toutes ces questions, puis tout un tas d'autres, mais cet homme avait le don pour venir rarement le week-end, toujours quand il n'y avait plus personne ou pas encore quelqu'un. Très souvent, pile le jour où sa mère voulait qu'il aille faire les courses avec elle, qu'il termine ses devoirs, range sa chambre, ramasse les feuilles mortes, aille à tout prix s'amuser avec son copain Tom quand ce n'était même pas son copain.
S'il arrivait à se faufiler jusqu'à l'armurerie malgré tout, dès qu'il s'approchait trop près, son père avait, lui, le chic pour avoir alors un carton à déplacer, un truc débile à vérifier en réserve, une commission à aller porter, un téléphone à décrocher, n'importe quoi pour l'occuper en l'envoyant le plus loin possible. On lui interdisait de rencontrer réellement Caleb, sans le lui interdire ouvertement, pour qu'il n'embarrasse pas les adultes avec des pourquoi et des revendications. C'était horriblement frustrant.

Il n'y avait plus qu'à tendre l'oreille, de loin, à son grand déplaisir. La nuit, tout au fond de son lit, il aurait bien caressé l'idée de se procurer les bandes de surveillance avant leur destruction ou de fouiller la comptabilité en douce, tel James Bond, il aurait concocté des plans mirobolants pour apaiser sa curiosité dévorante, planqué sous ses couvertures, s'il n'était pas déjà certain que son père ne questionnait pas plus Caleb qu'il ne le laissait marquer la moindre trace de son passage où que ce soit. Les caméras ne tournaient pas quand Caleb était là. La caisse ne s'ouvrait pas quand Caleb était là.

Son vœu le plus cher sembla s'exaucer toutefois lorsque le vieux s'installa soudain en ville, enfin, presque. Mais, où qu'il logeât, nul ne pouvait le rater aux heures fraîches, attablé qu'il était à la terrasse du bar que les garçons de son âge lorgnaient d'un air aussi envieux que bravache. Un jour, eux aussi, s'attableraient là, c'était leur désir le plus cher. Ce n'était pas celui de Pip.

Il voulait comprendre. Il voulait savoir. Il voulait être dans le secret. Il était grand. Il était suffisamment grand. Il rassembla tout son courage pour s'installer l'après-midi du cinquième jour en face du bonhomme occupé à griffonner quelque chose sur un carnet aussi abîmé et crevassé et usé que lui.

Intimidé par la proximité du trésor des trésors, enfin à portée de voix, enfin à portée d'oreilles, prêt à livrer tous ses secrets, Pip attendit si longtemps sans oser parler qu'il prit peur que Marty ou l'une des serveuses ne viennent le chasser manu-militari. Il avait bien une histoire de commission toute faite, une histoire qui ne voulait pas franchir ses lèvres, tout occupé qu'il était à dévorer le mystérieux Caleb, s'imprégnant de sa présence, prêt à boire la moindre de ses paroles.

« T'es le petit à Josh, toi. Ton père a pas un mot pour moi, n'est-ce pas », énonça soudain l'homme d'une voix égale, sans relever les yeux.
Ce n'était pas vraiment une question, mais ce ne fut pas ce qui fit sursauter Pip. L'homme avait une voix plus jeune que sa tête, puis pas le moindre accent d'ici ni pas franchement californien non plus. Pas d'au-dessus non plus. Il avait eu une maîtresse du Kansa. C'était pas ça. D'où ? D'où donc ? C'est à cet instant qu'il comprit à quel point il ne connaissait pas Caleb, même s'il lui semblait avoir passé son temps à l'imaginer et à l'observer de loin.

« Qu'est-ce que vous faîtes ? Ici, je veux dire, finit-il par répliquer, démangé par la curiosité.
— J'écoute les gens me raconter leurs histoires.
— Vous ne ressemblez pas aux reporters de la télé… ni à ceux de notre Gazette. Et vous n'êtes pas de la Gazette de la ville, sinon vous…
— J'ai pas dit que j'en étais un.
— ... et vous ne seriez pas tout le temps ici chez Mar… Oh. Alors, alors… qu'est-ce que vous faites ?
— J'enquête. Sur des accidents…
— Vous n'êtes pas flic !? Vous seriez chez le shérif !
— Ah, t'es un savant, toi. Mais faut pas croire ce que tu vois sur ton petit écran. Ça raccourcit toujours tout, ça…
— Je lis aussi beaucoup ! Et je regarde ! Je sais que si vous étiez un flic, vous achèteriez vos armes avec une carte. Et Papa vous aurait sur sa caméra !
— … T'as de bons yeux… Ton paternel sait que tu l'espionnes ?
— C'est Papa qui veut que j'observe ! C'est un jeu entre nous, je gagne tout le temps… presque, presque toujours…, et ça vous regarde pas !
— Yep, pour sûr. Et toi, p'tit, tu f'rais mieux d'…
— Je peux vous aider ! Vous avez dit que j'avais de bons yeux ! Puis je connais tout le monde. Je connais la ville. Je connais les histoires. Beaucoup. Même celles que les adultes croient qu'on connaît pas.
— Ah.
— Quel accident ? Sur quel accident vous enquêtez ? Un accident, c'est la faute de personne !
— Comme toi quand tu casses quelque chose ?
— Oh… Mais quel accident ?
— Y a quelqu'un qui pense que non.
— Qui ? Et non, quoi non ?
— Te précipite pas. Même en ayant l'œil, si tu te précipites sur le premier truc évident…
— Je sais ça !
— … sûr...
— Excusez-moi. Mais c'est vrai que je peux vous…
— Pas des accidents ou pas des suicides pour appeler un chat un chat.
— Oh. Le vieil Arthus ?! C'est ça ? Le petit Tom en parlait sous cape à la récré parce que les adultes veulent pas qu'on en parle, et…
— Moi.
— Euh, vous ?
— Moi, je crois pas que ce soit si simple.
— Simple ? Mais si vous êtes détective privé, c'est que quelqu'un vous a engagé. Donc, vous êtes deux à pas y croire. Ou plus.
— Ton vieux.
— … Mon... ?
— Ton paternel croit pas que ce pauvre Arthus se soit fourré l'canon dans la gueule, pas tout seul en tout cas.
— Oh, mais y avait personne ! Pas d'autres empreintes. Le shérif, c'est le papa de Tom, vous savez, et ils ont bien regardé partout, z'ont même envoyé à un labo de la grande ville, comme Deux flics à Miami…
— L'shérif a dit ça ?
— Oui. … Croix de boix, croix de fer.
— Ok. Ton paternel, lui, dit qu'il en est sûr, que c'était pas l'genre du brave vieux. Qu'sinon, il lui aurait jamais vendu ces cartouches toutes neuves.
— Mon père sait toujours qui… !
— Tout le monde fait des erreurs,
— Non, il… !
— …sauf que c'est la troisième, en six mois. Et ça, ça lui a mis la puce à l'oreille. Ou la trouille, plutôt.
— Papa n'est pas un… !
— Ai-je dit ça ? Mets pas tes mots dans la bouche des autres. Ton paternel est un homme… raisonnable. Personne n'aime reconnaître qu'il est dépassé, mais c'est un adulte, il sait appeler à l'aide au lieu de s'obstiner à s'dépatouiller tout seul. Pas comme certains crétins de ma connaissance…
— Alors, pourquoi vous ne logez pas à la maison ? Pourquoi vous n'êtes pas au moins passé manger ou un barbecue ou juste prendre une bière au lieu d'en prendre ici et pourquoi…
— Ton paternel nous a appelés, mais c'est tout. L'aime pas mon boulot. L'a jamais aimé.
— … oh...
— Tu disais les adultes aiment pas qu'on parle de certains sujets. Bein, ce boulot. Cette enquête. Ton paternel, il aime pas. Serait furieux même qu'on en discute tous les deux, bonhomme. Alors, tout ça reste entre nous, d'accord ? Et tu vas rentrer chez toi. T'as déjà bien aidé avec le shérif.
— Nous ?
— … Toi et moi. Rien que toi et m…
— Non. Je sais, je sais, je suis pas idiot ! Papa VOUS a appelés, vous avez dit.
— Mon partenaire et moi.
— Oh, oh. … Oh. L'autre Caleb ?
— … Oui.
— Il est où ? C'est votre fils ? Caleb le Jeune, Caleb Junior ? Vous travaillez avec votre fils, vous aussi !
— T'es vraiment un curieux, toi. T'me rappelles bien quelqu'un, tiens.
— … ah ?
— Fais pas cette tête indignée. Arf, quand on parle du loup… Tu vois l'costaud un peu rablé qui rapplique à grands pas ? Sur ta gauche.
— Vu ! Oula, il a pas l'air content ! Il vous ressemble pas beaucoup non plus…
— L'apprécie pas l'coin. Pas des masses. Rien contre ton état natal, petit… Il est du Texas, lui aussi. Préfère les grandes villes, oui, il préfère... un peu plus d'anonymat. C'est dur d'être l'étranger.
— Mais… s'il est texan.
— Tu peux être un étranger chez toi. Suffit d'être toujours en vadrouille. Notre boulot, tu comprends. Et non, pas mon fils. Pas le mien. On fait équipe. Voilà tout. Une sacrée bonne équipe.
— Encore heureux, l'interrompit Pas-son-fils-donc qui avait déboulé comme un taureau, bien plus vite que Pip ne l'aurait cru, t'aurais jamais survécu à ma crise d'ado, mon pauvre vieux. Et à qui tu blablates aux quatre vents des secrets d'état comme ça ? Je blague, petit. Pas de quoi s'émerveiller ni ouvrir des yeux si ronds, je t'assure. Privés. Bas de gamme en plus. C'est surtout très ennuyeux. Le moindre roman est plus amusant, crois-moi. Toi, tu m'as l'air du genre à lire non ? Va donc relire tes Hardy Boys, bien plus chouette. »

À suivre…