Titre : Hic et nunc
Auteur : Aélane
Disclaimer : pas à moi, série créée & inventée par E. Kripke et son équipe (diffusion US : CW – diffusion française : TF6)
Personnages : les Winchester + un chouïa de Bobby
Rating : PG
Notes : ficlette présérie, écrite pour le thème « ici et maintenant » sur la communauté 31jours (LJ)


Parfois, il aurait rêvé de pouvoir fuir, lui aussi. Prendre l'Impala et se laisser porter par la route jusqu'à ce que la nuit tombe, jusqu'à s'écrouler à terre pour repartir de plus belle. Il trouverait d'autres chasseurs, qui l'aimeraient, qui l'encourageraient, qui riraient avec lui autour d'un verre.
Mais, dormir sous le même toit, rompre ensemble le pain, partager son savoir, passer tous à deux doigts de crever face à des ennemis similaires, cela ne valait rien, avait décrété son père dans une diatribe pleine de bruits et de fureurs, lorsqu'ils avaient quitté en pleine nuit le camp paramilitaire et leurs yeux fureteurs. Ils ne pouvaient ni comprendre ni respecter les liens unissant les Winchester. Billevesées de communauté. Une famille, c'était différent, aussi différent qu'un homme l'était des monstres qu'il tuait.

Alors, Dean ne fuyait pas. Parfois, il se bouchait les oreilles avec ses poings puis fronçait le front le plus fort possible pour avoir les yeux bien bien clos. Mais, jamais il n'oubliait de se creuser les méninges pour éviter que son père ne sente le besoin d'asseoir son autorité à table et Sam celui de la contester. Jamais il ne se gardait un peu d'argent au lieu de le voir fondre en pots-de-vin divers et variés : une tenue de foot, une inscription à la bibliothèque, un sandwich comme à la maison, un livre de recettes pour essayer en cachette de retrouver la saveur du gâteau au fromage blanc de son enfance. Toujours, pire qu'une gonzesse, il allumait la télé et remplissait les silences hostiles en baratinant sur tout et n'importe quoi qui ne soit ni club ni école ni sorties ni chasses ni entraînements, ni l'argent s'amenuisant au fond du sucrier ébréché ni – tabou des tabous, l'imminence de leur déménagement à la cloche de bois...

Parfois, il se demandait, si, avec les yeux et les oreilles ainsi fermés, il serait enfin arrivé à ne pas percevoir à quel point son frère et son père avaient refusé de vivre ensemble. Refusé de comprendre, de reconnaître, d'accepter qu'ils étaient du pareil au même. Des putains de têtes de mule qui s'obstinaient à rester éternellement malheureux.
Bobby avait comparé son père et son frère à Janus, une fois, une seule fois, car, bien sûr, Dean avait protesté avec la plus grande véhémence. Il avait même sciemment accusé Bobby, avec la plus mauvaise foi imaginable, d'employer son latin de professeur pour ne pas avoir à lui dire en face que sa famille était des enculés de première. Le terme « lâche » lui avait même peut-être échappé. Pourtant, ce soir-là, c'était lui, Dean, qui avait été bel et bien un enfoiré de première. Il avait refusé de s'avouer qu'il pensait la même chose : son frère vivait dans le futur, son père dans le passé, et jamais au grand jamais ils ne regarderaient dans la même direction, quoique tendus vers le même idéal.

Sammy appréhendait le monde… parce qu'une telle formule pompeuse lui allait comme un gant. Il appréhendait fichtrement son fichu monde à travers le filtre ultra-spécial de l'après. Après le prochain repas. Après leur départ de la ville où ils venaient de s'installer. Après leur série d'abdos et de pompes. Après l'abandon des amis qu'il n'avait pas encore. Après sa montagne de A+ sur son bulletin. Après avoir demandé la main de la mignonne Susan à qui il n'osait toujours pas adresser la parole en cours. Après ses 18 ans. Après ce maudit dossier d'inscription. Après Stanford. Et, non, Sam avait pu éructer ce qu'il voulait, non, non, ça n'avait rien de naturel, rien de normal, de raisonner ainsi. C'était juste… ou alors tous les madame monsieur tout-le-monde étaient des cons finis, malheureux à force de toujours penser à ce qu'ils achèteront peut-être ou peut-être pas après, après, après, avant même d'avoir le compte en banque pour.

L'avant en revanche, ce temps qui avait toute la saveur d'un jadis, de cet âge d'or irrémédiablement enfui qu'on cherchait certains jours à entrapercevoir au fond d'une bouteille, seul cet avant semblait avoir grâce aux yeux de leur père. Nul gâteau n'était aussi goûteux que ceux de Mary Winchester. Nulle maison ne pourrait remplacer celle qui avait brûlé. Nul bonheur ne pourrait plus être trouvé. À la peine de se remémorer jour après jour s'ajoutait celle de l'amoncellement des fausses pistes, de l'échec à dénicher jusqu'à l'espèce du ou des meurtriers. Il avait longtemps espéré qu'une fois sa quête achevée, leur quête achevée, leur père retrouverait quelque chose de son sourire, de cette joie qui avait bercé son enfance. Depuis le départ de Sammy, il n'en était plus si sûr.

Ce n'était pas leur faute, ça c'était sûr. Ils étaient comme ils étaient. C'était lui qui n'avait pas réussi à leur faire voir qu'ils se fourvoyaient à se morfondre, le dos tourné. Il n'avait pas réussi à leur montrer, par l'exemple, à quel point vivre dans le présent, tous ensemble, les rendrait enfin heureux.
Il ne s'agissait pas d'oublier la mort de Mary, juste de se focaliser sur les gens qu'ils venaient de sauver en éliminant le fantôme de leur arrière-grand-tante, sur les délicieux gâteaux au fromage blanc de leur voisine, si reconnaissante d'avoir encore la peau sur les os, sur la joie de reprendre la route ave le sentiment du devoir accompli.
Il ne s'agissait pas de nier le futur, au contraire, la route s'étalerait toujours devant eux, pleine de tous les possibles. Une nouvelle chasse se profilerait toujours à l'horizon. Projet après projet, ils pourraient aussi construire quelque chose. Être des héros. Une famille de héros. Ce qui n'était pas rien. Cela valait bien mille résidences au gazon impeccable, un million de trophées de foot et tous les diplômes du monde. Car il n'y avait pas que la croisade contre celui qui avait tellement brisé les siens qu'il s'était presque tué à la tâche pour maintenir vaille que vaille les morceaux ensemble, même si ce n'était plus qu'une grotesque forme où l'on y reconnaîtrait à peine celle d'antan, les yeux fermés, les oreilles bouchées. Cela avait été quelque chose. Ils avaient été heureux.