Flottant dans le couloir du troisième étage, Hermione se félicitait d'être parvenue au dessus des cachots sans se faire remarquer quand la tête de Sir Nicholas apparut à travers le mur d'en face.

« Ah, vous voilà, Miss Hermione, » annonça t'il de sa voix forte. Hermione ferma les yeux et se retint de pousser un juron qui n'aurait pas plu à sa maman. Glissant un morceau de parchemin dans sa manche, elle se retourna pour saluer le vieux fantôme.

« Bonsoir, Sir Nicholas, » dit-elle poliment, mais ses mots furent ignorés par le chevalier qui glissa un bras sous le sien et commença à lui raconter, avec beaucoup d'enthousiasme, combien ils allaient s'amuser ce soir-là lors du match de Polo Sans Tête. L'équipe adverse venait de Mongolie, apparemment, et était particulièrement réputée pour les manœuvres brillantes que ses joueurs exécutaient avec leurs têtes coupées. Quand Nick se lança dans une description de têtes échangées au milieu de la partie, Hermione fut heureuse de ne plus avoir d'estomac qui puisse être retourné.

Cherchant désespérément à changer de sujet, elle vit l'ombre de Mimi disparaître au coin du couloir, et elle l'appela. « Mimi ! Approche un peu, Nick me racontait justement une histoire des plus passionnantes ! » mentit-elle avec conviction.

L'une des plus grandes surprises de l'année avait été la popularité croissante des toilettes de Mimi. Sa confrontation avec la bête noire de ses jeunes années avait eu un effet incroyable sur la confiance en elle de la jeune fille, et, comme le Phénix de Dumbledore, c'était lentement qu'elle devenait la confidente préférée de Poudlard. Les élèves perturbées pouvaient compter sur Mimi pour prêter une oreille attentive à leurs problèmes – plus elles étaient malheureuses, mieux c'était – et elles venaient en nombre s'épancher auprès d'elle. Le peu de conseils qu'elles obtenaient de Mimi étaient souvent frivoles, mais sa sympathie et sa compassion étaient sincères, et elles se sentaient mieux en repartant.

La Mimi qui flotta vers Nick et Hermione dans ce couloir, en conséquence, était quelque peu différente de l'entité si malheureuse qui avait existé ces cinquante dernières années. Elle rougit un peu quand Nick la salua, et elle répondit, le souffle court, timidement, avec un petit rire qui fit quelque peu tressaillir Hermione.

« Nick était en train de me parler des Mutins de Mongolie, » expliqua t'elle à Mimi avec un enthousiasme forcé. « N'est-ce pas, Nick ? Je vous en prie, racontez donc à Mimi ce que vous venez de me dire. »

« Mais bien sûr, » répondit Nick, se rengorgeant discrètement pendant que Mimi le regardait avidement par dessus ses épaisses lunettes noires. Hermione fit mine d'écouter son histoire tout aussi attentivement, tout en s'éloignant progressivement d'eux. Elle fut ravie de s'apercevoir que ni Nick, ni Mimi, ne semblèrent remarquer son silence pendant que Nick expliquait, en détail, toutes les nuances du jeu. En fait, Hermione soupçonnait qu'elle aurait tout aussi bien pu se tenir la tête en bas, pour toute l'attention qu'ils lui accordaient.

« Oh, ça a l'air tout simplement passionnant, » s'enthousiasma Mimi, avant de baisser la tête, timide. « Jamais je n'avais si bien compris ce jeu, Sir Nicholas. J'aurais vraiment voulu avoir quelqu'un qui en sache autant que vous sur le sujet pour me l'enseigner ! » Elle eut un éclat de rire haut perché, mais au lieu de le trouver irritant, Nick semblait assez flatté de son attention.

« Je viens d'avoir une idée formidable, » intervint Hermione, sentant le vent tourner. « Nick, pourquoi n'emmèneriez-vous pas Mimi au match ce soir, à ma place ? » Mimi eut de nouveau l'argent aux joues, pendant que Nick protestait sans conviction qu'il avait engagé sa parole de gentilhomme. Hermione affirma qu'elle voulait de toute façon discuter d'un article qu'elle avait lu dans le dernier Potion Trimestriel avec le Professeur Snape. Finalement, Nick se laissa convaincre. Il inclina la tête vers Hermione en partant, espérant qu'elle ne soit pas trop déçue de manquer une partie qui s'annonçait si passionnante, pendant que Mimi poussait de petits cris de joie et devint quasiment tout argent quand Nick lui offrit son bras.

Hermione était persuadée de pouvoir surmonter cette déception. En fait, elle eut du mal à retenir son soupir de soulagement quand le couple disparut de sa vue, en parlant de cette bizarre habitude qu'avait Hermione de discuter si souvent avec les 'vivants'. Hermione n'était pas sûre que d'interagir avec les habitants du château était plus bizarre que d'aller voir un groupe de cavaliers morts se disputer une tête coupée, mais si c'était le cas, elle était prête à vivre avec. Ou ne pas vivre avec. Enfin bref.

Oubliant ces balivernes, elle flotta dans le château en direction des cachots. Même s'il y avait vraiment une chose dont elle voulait discuter avec le Maître de Potions, elle n'avait pas l'intention de le chercher avant d'avoir fini ce qu'elle était en train de faire. L'expérience lui avait appris que de discuter avec le Maître de Potions ressemblait beaucoup à essayer de caresser un chat à moitié Fléreur. On ne savait jamais quand il allait se rebiffer.

Curieusement, sa relation avec Ron et Harry connaissait des développements pour le moins inattendus. La lettre qu'elle avait écrite plus tôt dans la soirée, et qui était soigneusement calée dans sa manche, était une réponse à celle qu'elle avait reçue de Harry plus tôt dans la semaine. Il était en plein dans son entraînement d'Auror, et il avait rarement le temps de lui écrire.

La distance qu'il y avait entre eux, sans compter qu'elle ne faisait plus partie du royaume des vivants, avait amené une certaine retenue dans leur correspondance. Harry était aussi réticent que jamais à parler des difficultés qu'il rencontrait, mais elle le connaissait suffisamment pour trouver les maigres indices qui laissaient entrevoir qu'il travaillait dur. Elle ne savait rien de sa vie privée, même pas s'il en avait une, parce qu'il refusait de coucher sur le parchemin quoi que ce soit qui puisse être utilisé contre lui ou contre l'Ordre. Même les questions qu'il lui envoyait, pour lui demander des détails au sujet d'obscures potions, ou un œil neuf sur certains sortilèges et leurs incantations, sur le ton de la plaisanterie, étaient à la fois pointilleuse et exigeantes, et très vagues sur les circonstances dans lesquelles il les avait rencontrés.

Ron, quant à lui, s'éloignait, et Hermione chérissait le moindre message qu'il lui envoyait, parce qu'elle ne savait pas si ce ne serait pas le dernier. Ses lettres n'étaient plus si franches et pleines des ratures par lesquelles il effaçait ses gros mots, elles devenaient vagues et amicales, un peu comme ses lettres qu'on se sent obligé d'envoyer à la vieille tante célibataire qui vous offre des vêtements trop petits et démodés. Les réponses d'Hermione devenaient également monotones, elle avait peu de nouvelles à annoncer et rien dont discuter avec lui. Elle se demandait parfois s'ils arrêteraient finalement de correspondre, et décida d'arrêter de se préoccuper de leur détachement éventuel. C'était naturel, se disait t'elle, qu'ils soient moins proches maintenant que la fin de leur scolarité les avait séparés. Ça aurait probablement été pareil si jamais elle n'était pas morte, mais elle portait le deuil de leur amitié comme il avait autrefois pleuré pour elle.

C'était avec ces sentiments un peu troublés qu'Hermione arriva dans les cachots pour les trouver complètement déserts. La salle de classe de Snape était silencieuse et plongée dans le noir, tout comme son bureau.

Suivant l'accord dont ils n'avaient jamais reparlé, Hermione déposa sa lettre sur le coin de son bureau. Comme prévu, il avait été assez ennuyé qu'elle se soit permis d'emprunter son corbeau pour qu'il lui serve de hibou postal, ce matin-là, plusieurs mois auparavant. Elle lui avait expliqué la situation, le fait que les hiboux la fuyaient, mais elle n'avait obtenu que peu de compassion de sa part. Finalement, elle lui avait fait accepter une sorte de compromis. Elle laisserait ses lettres sur le coin de son bureau, et, s'il n'avait pas d'autre correspondance à envoyer, il demanderait à Edgar d'aller les porter.

« Edgar ? » s'était-elle étouffée. « Vous avez appelé votre corbeau Edgar ? »

« Non, je ne l'ai pas appelé comme ça – il portait déjà ce nom quand je l'ai eu. Et oui, Miss Granger, je connais suffisamment la littérature moldue pour savoir d'où vient ce nom. »

Ayant fini ce qu'elle avait à faire, et étant Dieu merci débarrassée de toute obligation sociale, Hermione traîna un peu dans la salle de classe et le bureau de Snape, en regardant les spécimens qui flottaient dans leurs bocaux. Quand elle était élève, elle s'était souvent demandée où il s'était procuré la plupart d'entre eux, mais un commentaire du Directeur surpris par hasard lui avait laissé entendre qu'il s'agissait d'un héritage de son prédécesseur. Elle avait du mal à s'imaginer que quelqu'un puisse délibérément acheter des choses mortes dans des bocaux, mais c'était tout aussi raisonnable que de collectionner les images de Chocogrenouilles.

Le noir total qui régnait dans les cachots n'était pas un problème pour la vue d'Hermione, qui se pencha vers la myriade de réceptacles. Certains étaient faciles à deviner : des Doxys et des Billywigs, conservés dans du formol bien plus longtemps que prévu. D'autres spécimens demeuraient un vrai mystère, mais étaient toutefois suffisamment amusants pour qu'on cherche à savoir ce qu'ils avaient été avant de se retrouver dans leur infâme dernière demeure.

Au milieu de ses explorations, un rai de lumière émanant du bord d'un mur nu du bureau de Snape attira son attention. Des yeux humains ne l'auraient probablement pas vu, mais un fantôme n'était pas limité au spectre habituel, et les yeux d'Hermione, ou tout du moins ce qui permettait à Hermione de faire usage du sens de la vue, repérèrent la fissure qui ne devait rien à l'âge du château.

Se souvenant à peine de se rendre invisible, Hermione passa la tête à travers le mur et découvrit un court passage derrière la porte dérobée. Il débouchait presque immédiatement sur un autre passage étroit, qui partait dans deux directions. Avec une brève pensée pour Ron et Harry, qui auraient tant aimé trouver un nouveau passage secret dans le château, Hermione s'engagea dans le boyau au sol de pierre usé qui la mena jusqu'à une ouverture étroite dans la pierre massive. L'ouverture était couverte de l'autre côté par une lourde tapisserie, et un rapide coup d'œil de l'autre côté lui confirma ce que le son de voix jeunes lui avait laissé deviner : elle avait trouvé la salle commune de Serpentard. Il était tard, et elle était quasiment déserte, à part trois des élèves les plus âgés qui discutaient d'un ton ensommeillé de leur projets pour les vacances.

Revenant sur ses pas, Hermione suivit le passage au delà de l'embranchement venant du bureau de Snape, et trouva rapidement une autre ouverture, qui donnait cette fois sur une pièce plus grande. Elle reconnu quasi-immédiatement un laboratoire personnel, non seulement à cause des chaudrons de qualité professionnelle alignés sur leur étagère le long d'un mur, mais aussi grâce à la table couverte de livres, de rouleaux de parchemin, de plumes, et d'autres instruments que le professeur qui défendait son espace privé avec tant de véhémence n'aurait jamais laissé traîner si des élèves avaient eu la moindre chance de s'en approcher.

Elle pesa le pour et le contre, le respect de cet espace privé contre sa propre curiosité. Hermione se justifia à ses yeux par le temps qu'elle avait passé dans les cachots, à frotter des chaudrons et à nettoyer les restes d'explosions des poutres du plafond, et se précipita vers la table. Au centre de ce fouillis se trouvait un lourd lutrin de bois, sur lequel était drapée une serviette. Capitonnées par cette serviette, non pas une mais deux plaques de verre enserraient un morceau de parchemin déchiré. Hermione reconnut le texte après un instant de réflexion, c'était le rouleau que Snape avait sorti de cette ancienne boite aux gonds oxydés l'autre nuit, pendant qu'elle observait, invisible, du plafond.

A côté de ce présentoir, il y avait une pile de notes de l'écriture familière de Snape, avec des variations dans la couleur de l'encre qui montraient qu'il avait annoté son propre travail à plusieurs reprises. Sans s'en rendre compte, Hermione s'installa sur la chaise et se mit à lire ces notes, fascinée par le mystère qu'elle avait sous les yeux.

Le texte original était codé, mais Hermione, malgré ses dons plus qu'acceptables dans le domaine des langues, savait qu'elle n'avait pas la moindre chance de décoder le texte original en latin. Heureusement, les papiers de Snape comportaient à la fois la version en latin décodé et sa traduction en anglais. Les heures passèrent, sans qu'elle ne s'en rende compte. Elle restait absorbée dans sa lecture, souriant occasionnellement en voyant les changements dans l'écriture qui trahissaient l'énervement et l'impatience du professeur devant le récit désorganisé.

Quand elle eut terminé sa lecture, Hermione était à la fois époustouflée et intriguée. L'auteur, qui jamais ne donnait d'indication sur son identité, avait passé un bon bout de temps et utilisé son encre pour crypter ce qui était peut-être l'autobiographie la plus ennuyeuse qu'elle ait jamais eu la malchance de lire. Au milieu de tout ce radotage, cependant, il y avait de temps en temps des allusions à des potions fantastiques qu'il avait rencontrées ou même créées. La plupart étaient tellement absurdes qu'on ne pouvait y croire, par exemple celle qui, selon l'auteur, pouvait rediriger toute la frustration sexuelle d'un moine, et la transformer en une ferveur nouvelle pour faire le bien et vivre sobrement et chastement sa vie de prières. Comme il ne donnait pas la moindre indication au sujet des ingrédients, Hermione en déduisit que le projet en était resté au stade de cette idée merveilleuse.

L'une des potions qu'il évoquait, cependant, était accompagnée d'ingrédients. Quelques uns d'entre eux seulement, par places, sans détail sur leurs quantités ou la préparation qu'ils demandaient. La promesse de ce que Snape avait traduit par les Larmes de Phénix était mêlée à des commentaires sur les ampoules aux pieds et la meilleure façon de faire cuire un poulet trop filandreux.

Relisant les marges une fois de plus, Hermione vit que Snape avait bien sûr remarqué de cette prometteuse potion miracle, et qu'il avait déjà abattu un travail considérable à son sujet. Les marges des parchemins étaient pleines de notes sur ce qui était un ingrédient probable et ceux qu'on pouvait probablement éliminer. Même le passage sur le poulet était marqué d'un point d'interrogation, et Hermione pouvait parfaitement imaginer Snape en train de lever un sourcil avec dédain en l'inscrivant.

Penser à Snape lui fit se demander une fois de plus où il pouvait bien être passé, et en même temps réaliser tout le temps qui s'était écoulé. Prise de panique à l'idée de la contrariété qu'il éprouverait à voir qu'elle était venue mettre son nez dans ses affaires, elle remit les papiers approximativement en place avec précaution et se leva, prête à fuir s'il devait faire irruption dans la pièce et commencer à lui crier dessus.

Il n'en fit rien, cependant, et la frayeur d'Hermione à l'idée de se faire prendre fut bientôt remplacée par de l'étonnement. Elle n'avait pas vu le professeur patrouiller dans les couloirs ce soir, et elle savait, depuis tous ces mois de cohabitation dans les cachots, qu'il ne disparaissait jamais tout à coup.

Sauf quand il était convoqué par Voldemort.

Malgré son manque de corps incarné, l'idée que Snape ait pu être convoqué lui fit courir un frisson de malaise dans le dos. Même s'il pouvait se montrer incroyablement déplaisant, Snape était toujours un membre de l'Ordre du Phénix, et, plus que tout, un allié dans la guerre contre Voldemort. Ses efforts d'espion étaient d'une grande valeur, mais très dangereux, et elle savait que chaque fois qu'il répondait à l'appel de Voldemort qui rassemblait ses Mangemorts, il pouvait très bien y laisser la vie si sa trahison était découverte.

De plus en plus inquiète, Hermione quitta le cabinet de travail dérobé, et, suivant un pressentiment, plongea à travers le mur qui faisait face à l'entrée. Comme elle s'y était attendue, de l'autre côté de l'épais mur de pierre se trouvaient les quartiers de quelqu'un. L'ameublement, massif et masculin, et la décoration chiche ne donnaient pas d'indications sur leur propriétaire, mais la longue robe noire d'enseignant abandonnée sur le dossier d'une chaise lui disait qu'elle était chez Snape.

D'une propreté immaculée, les quartiers spartiates se composaient d'un salon, d'une kitchenette à peine suffisante pour se faire cuire un œuf ou préparer un thé, et d'une chambre à coucher. Une porte sur le mur d'en face menait probablement à la salle de bains. Quelques rares effets éparpillés trahissaient le fait que quelqu'un vivait ici en permanence, mais ces babioles au mur ou sur les étagères ne révélaient presque rien de leur propriétaire.

La seule chose qui faisait désordre dans tout le lieu était une porte ouverte, celle d'un petit placard sous une bibliothèque dans la chambre à coucher. En se penchant pour voir dedans, Hermione vit qu'il contenait une boite de bois ouverte, le couvercle repoussé de côté comme si on en avait attrapé le contenu à la hâte. L'intérieur de la boite avait été recouvert de velours, mais il était maintenant usé et froissé, à peine plus qu'un soupçon de vert au dessus de la base de tissu neutre, qui formait un creux au fond de la boite. Elle resta sans comprendre un moment, avant que les bosses ne finissent par former un visage sous son regard, et qu'elle ne réalise que cette surface convexe serait exactement ce que quelqu'un utiliserait pour garder à l'abri un masque d'argent.

Décidant qu'elle s'était suffisamment mêlée de ce qui ne la regardait pas pour une seule nuit, et contente de ne pas s'être rendue suffisamment solide pour déranger physiquement quoi que ce soit dans la pièce, Hermione s'éleva à travers le plafond des cachots, comme un nuage de fumée, jusqu'à ce qu'elle émerge dans la Grande Salle. L'immense horloge de l'entrée sonna l'heure quand elle émergea à travers le sol de pierre, l'informant que l'aube n'était plus très loin.

L'un des avantages d'être un fantôme, c'était qu'on avait tout le temps qu'on voulait pour penser et réfléchir, et Hermione avait eu tout le temps de s'interroger sur son compagnon de cachots. S'il ne servait à rien de nier que Severus Snape était d'un abord désagréable, elle ne pouvait pas ignorer les dangers qu'il courait, et se surprenait même à admirer contre son gré ses capacités à continuer à enseigner tout en jouant ce jeu du chat et de la souris dont les conséquences pouvaient être fatales.

Déchirée entre son inquiétude pour lui, et la peur de ce qu'il dirait s'il la trouvait en train de s'inquiéter, elle décida de se montrer plus discrète, et flotta nonchalamment à travers les couloirs, dans la direction générale du bureau du Directeur. Si quelque chose allait de travers, l'activité régnant autour du bureau de Dumbledore lui en donnerait une claire indication.

Elle eut confirmation que son inquiétude était justifiée quand la gargouille qui gardait les escalier menant au domaine du Directeur se mit en action à grand bruit, indiquant que quelqu'un montait ou descendait. Quand elle put voir la dernière marche, cependant, Hermione se sentit trahie par les événements et un peu bête, en voyant que Snape en personne descendait l'escalier. Il avait l'air fatigué mais en un seul morceau, même si son apparence générale laissait beaucoup à désirer : ses cheveux pendaient en mèches tristes sur ses joues blafardes, et ses robes étaient lourdement froissées.

Il lui lança un regard perçant, et Hermione se demanda si elle s'était trahie d'une façon ou d'une autre. « Bonjour, Professeur, » parvint-elle à articuler.

Elle ne reçut qu'un bref signe de tête en réponse de la part de Snape avant qu'il ne tourne les talons et s'engage dans le couloir. Elle remarqua qu'il se dirigeait dans la direction opposée à celle des cachots, et puisque techniquement c'était aussi de ce côté qu'elle allait, Hermione flotta à côté de lui. Il était probablement resté debout toute la nuit, se dit-elle, remarquant que son pas n'avait pas la vivacité habituelle, avant de se reprendre : elle n'avait pas à se faire de souci pour quelqu'un qui était parfaitement capable de prendre soin de lui-même. Plutôt que d'attendre que Snape ne lui reproche de le suivre, Hermione plongea devant ses pas qui ne semblaient pas avoir de destination précise, et accéléra dans le couloir vide.

Laissant derrière elle l'homme en noir, Hermione avança dans le couloir sombre, éclairé ponctuellement par des torches, jusqu'à ce que les murs de pierre ne laissent place à des fenêtres à grande arche sur l'un des côtés. Lentement, elle ralentit, pour venir s'arrêter devant l'une des larges ouvertures, secouant la tête intérieurement. Bien qu'ils se partagent les cachots, c'était folie de penser que le Professeur Snape puisse accepter, et encore moins se réjouir, de son inquiétude pour lui. C'était absolument futile de s'en faire à son sujet, se répéta t'elle avec force en regardant par la fenêtre.

Au plus profond de ses os fantômes, Hermione sentait que le soleil était sur le point de se lever, et porta son attention sur l'horizon, à travers les panneaux de verre qui lui faisaient face.

Plus bas, le lac sombre et immobile se dessinait contre la masse d'arbres qui constituaient l'orée de la Forêt Interdite. Le solstice d'hiver approchant, le soleil se levait de plus en plus tard chaque jour, les nuits étaient plus longues, et laissaient aux fantômes plus de temps pour errer dans les couloirs et se livrer à leurs activités. Certains des esprits du château évitaient coûte que coûte le soleil, mais Hermione ne laissait pas l'inconfort qu'il provoquait l'empêcher d'apprécier le jeu des couleurs quand la nuit faisait place au jour. Elle avait aimé regarder les couchers de soleil de son vivant, et depuis sa mort, elle avait dans son esprit étiqueté son nouveau penchant pour les levers de soleil comme une réaction opposée.

A sa surprise, un bruit de pas résonna dans le couloir qu'elle venait d'emprunter, et après un moment elle put voir une tête aux cheveux noirs. Le Professeur Snape émergea du couloir et se dirigea vers elle. Il avait l'air tout aussi surpris de la voir flotter devant une fenêtre et s'arrêta net.

« Vous vouliez quelque chose, Miss Granger ? » demanda t'il, d'une voix que la fatigue rendait rocailleuse, et sans son mordant habituel.

« Non, Professeur, » répliqua t'elle, déconcertée. « En fait, c'est l'un de mes endroits préférés pour regarder le soleil se lever. »

Par dessus son épaule, Hermione pouvait voir que les premiers rais de lumière qui se faisaient plus fort à l'est. Sans un mot, Snape avança vers le renfoncement de la fenêtre et s'appuya lourdement contre la rambarde de pierre. Ils regardèrent tous deux le soleil apparaître progressivement par dessus l'eau et la forêt lointaine.

Ne sachant pas comment aborder le sujet, Hermione observait ses traits creusés du coin de l'œil. Avant de pouvoir s'en empêcher, elle s'entendit demander, « Est-ce que vous avez dormi cette nuit, Professeur ? »

Trop fatigué pour répondre par un sarcasme, Snape se contenta de secouer la tête avec lassitude.

« Je ne voudrais pas passer pour une je-sais-tout, mais quelqu'un qui en fait autant que vous et reste encore debout pour regarder le soleil se lever, c'est quelqu'un qui ne dort pas suffisamment. »

« Pas besoin d'être un génie pour arriver à cette conclusion, Miss Granger, et non, je ne me suis pas couché de la nuit, » répondit-il, sans son habituel ton acerbe. « Et vous ressemblez plutôt à une bonne d'enfants, » ajouta t'il en entendant son claquement de langue désapprobateur.

Hermione sourit gentiment, à la fois à cause de la fatigue que lui causait le début du jour, et du soulagement de trouver Snape si abordable. « Et bien dans ce cas, jeune homme, il est grand temps d'aller dormir. »

« Je ne peux pas dormir, » marmonna t'il. « J'ai bien trop besoin de voir le soleil se lever ce matin. »

« Je ne voudrais pas vous offenser, Professeur Snape, mais je n'ai jamais pensé à vous comme à quelqu'un qui aime particulièrement les levers de soleil. »

Il se passa un long moment avant qu'il ne réponde. « C'est la seule constante de ma vie. La seule chose sur laquelle je puisse compter sans réserve. »

Hermione rit. « Et moi qui vous prenait pour un pessimiste. » Il lui lança un regard qui disait clairement 'ne dites pas de bêtises', et elle se dépêcha de clarifier ce qu'elle voulait dire. « J'ai entendu dire qu'un véritable pessimiste ne croit pas que le soleil se lèvera le matin seulement parce qu'il l'a fait, tous les jours, depuis plus ou moins dix millions d'années. »

A sa grande surprise, sa bouche se tordit dans une grimace d'appréciation pour son commentaire. « Même moi je ne suis pas cynique à ce point. »

Un silence presque confortable s'installa entre eux, pendant que le soleil continuait de s'élever par dessus les hauteurs, dégageant une lumière rose, puis dorée au fur et à mesure qu'il apparaissait. Hermione regarda l'homme qui se tenait tellement immobile à ses côtés, le visage tourné vers les rayons éblouissants du soleil qui se levait. Son profil était sec dans la lumière qui ne pardonnait rien, adouci seulement par ses longs cils qui lui mangeaient le visage, et les rides tracées par la fatigue.

Alors qu'elle le regardait, le professeur Snape prit une profonde inspiration, et, sentant qu'elle le regardait, leva un sourcil en sa direction.

« Alors comme ça le Professeur Snape n'est pas une créature de la nuit, » plaisanta t'elle. « Qui l'aurait deviné ? »

Comme s'il avait de nouveau replacé un masque, il reprit immédiatement son air maussade habituel, et toute trace de l'homme tranquille qui s'était tenu là auparavant disparut. « Je suis constamment dans la nuit, » lui dit-il d'une voix pleine de lassitude. Sans un mot de plus, il s'éloigna, ses robes froissées flottant à sa suite.

&&&&&&&&

Hermione reposait la pile de livres qu'elle venait rapporter sur la table prévue à cet effet, récoltant un nouveau reniflement désapprobateur de la part de Madame Pince. La bibliothécaire guindée avait finalement cessé de protester face à l'usage que le fantôme faisait de la bibliothèque, mais elle laissait toujours transparaître son avis sur la situation par de fréquents 'tssss', des soupirs et autres plaintes inarticulées au moment où Hermione empruntait ses livres. En retour, Hermione faisait de son mieux pour l'ignorer en toute sérénité. Si de temps à autre elle avait l'air particulièrement contente d'elle en émergeant d'un rayon, c'était, bien sûr, parce qu'elle se réjouissait d'avoir trouvé un livre rare, et non pas parce qu'elle s'amusait de voir la bibliothécaire écumer de frustration.

« Excusez-moi, Miss Granger, » appela une voix timide derrière elle. Se retournant, Hermione vit une Gryffondor de deuxième année. La fille avait également une pile de livre dans les mains, une pile qui avait l'air trop lourde pour elle. Hermione sourit et s'écarta obligeamment du chemin, et fut agréablement surprise de voir que la fillette lui rendait timidement son sourire.

Les élèves les plus jeunes commençaient à accepter la fréquente présence d'Hermione à la bibliothèque, surtout après une soirée mémorable où elle avait aidé deux d'entre eux à faire leurs devoirs de Potions. Le mot s'était répandu que le fantôme 'Miss Granger' en savait pas mal non plus sur les Sortilèges, et avant même qu'elle ne s'en rende compte, Hermione était devenue le secret le mieux gardé des élèves qui avaient besoin d'aide dans leurs devoirs.

Prenant un raccourci à travers le mur, Hermione quitta l'aile dans laquelle se trouvait la bibliothèque, pour se diriger vers la Grande Salle, et les cachots qui étaient situés dessous. Elle avait presque traversé la petite cour quand elle s'arrêta soudain doucement. Tout autour d'elle, le sol était blanc, et elle cligna des yeux, surprise, en voyant plus de neige encore tomber par vagues. Elle aurait pourtant juré que l'année n'avait pas recommencé depuis plus d'une semaine !

Faisant un tour sur elle-même, Hermione absorba la beauté sombre et tranquille de la neige qui glissait contre les murs de pierre. Elle ne laissa derrière elle aucune trace en avançant plus loin, et son visage levé pouvait tout juste ressentir la caresse de la neige qui tombait. Les gros flocons passaient à travers elle au lieu de se poser sur ses boucles comme ils l'auraient fait avant, et, avec une clarté aveuglante, Hermione se souvint d'un moment avec Harry et Ron. Ils se tenaient là, sous la neige qui tombait, et se lançaient des boules de neige en riant ensemble, et le mur de pierre leur renvoyait leurs rires en écho. Le silence immobile lui en parut plus profond sous cette neige qui tombait, et elle ne savait pas ce qui était le plus douloureux, se souvenir de ses amis, ou avoir oublié le temps qu'ils avaient passé ensemble.

Le temps qu'Hermione sorte de sa rêverie pour retourner à l'intérieur de l'école, les lumières étaient éteintes et les élèves étaient retournés à leurs dortoirs. Le même calme qui prévalait dans les cachots que celui qu'elle avait trouvé dans la cour enneigée, plus apaisant et mélancolique qu'étrange. Ça lui fit penser à ce moment calme qu'elle avait partagé avec le Maître de Potions avant un lever de soleil plus tôt dans l'année, et une fois de plus elle ressentit un peu d'inquiétude à son sujet.

Peu importait le nombre de fois où elle essayait de penser à autre chose, une certaine inquiétude pour Severus Snape semblait toujours s'insinuer dans ses pensées. Peut-être que c'était à cause de tout ce temps qu'elle passait avec lui, pas forcément à discuter, mais simplement à être présente dans le même cachot. Elle avait vu ses mains trembler pendant qu'il corrigeait ses copies, la fatigue récurrente semblait faire partie de lui au même degré que ses robes noires.

Hermione était même allée jusqu'à aborder le sujet avec le Directeur un soir, pendant l'une des trop fréquentes absences de Severus, mais Albus s'était contenté de la rassurer d'un ton enjoué. « Severus va bien, Hermione, » lui avait-il assuré. « Ne plus avoir à enseigner à votre ami Harry, ni à aucun des Weasley, a fait merveille pour lui, tout comme votre aide prolongée. Il y a bien longtemps qu'il aurait dû prendre une assistante ! »

Le vieux sorcier avait trottiné plus loin, riant de sa propre blague, laissant Hermione tirer ses propres conclusions. Soit Dumbledore manquait totalement de sens de l'observation, soit il savait que Snape avait horreur qu'on se mêle de sa vie privée, et qu'il accepterait toute intrusion aussi bien qu'une fête d'anniversaire surprise en son honneur. Ce qui laissait Hermione exactement à l'endroit où elle se trouvait, flottant, invisible, près du plafond des cachots, à se demander si les idées noires étaient contagieuses.

Elle était toujours plongée dans ses réflexions quand la porte de la salle de classe s'ouvrit à la volée. Titubant, Snape entra en laissant échapper une volée de jurons en claquant la porte derrière lui. Il avait des glaçons dans les cheveux et sur le manteau, et il avait l'air d'un homme qui avait traîné dans des bois enneigés pendant bien trop longtemps.

« Espèce d'empaffés, à rester dehors pendant des heures d'un temps pareil, » se plaignit-il, à personne en particulier. Il se dirigea d'un pas incertain vers le comptoir qu'il utilisait pour faire ses démonstrations pendant ses cours. « On pourrait croire qu'un homme qui est à moitié reptile chercherait à garder son dos au chaud. Mais non, bien sûr que non, il a eu besoin de nous faire des discours, et de laisser tout un chacun pérorer à propos de sa contribution à la cause. On aurait tous gelé sur place s'il n'y avait pas eu un peu d'air chaud. »

Il laissa tomber sa cape détrempée par terre, et sa veste suivit le même chemin. Ses doigts trop maladroits pour réussir à la déboutonner, il n'avait eu aucun scrupule à en arracher plusieurs boutons. Il tendit l'un de ses long bras pour saisir un chaudron dans son armoire avant de passer derrière la table, et de le poser sur son support avec un lourd claquement. Repoussant en arrière ses cheveux mouillés, Snape se pencha pour diriger sa baguette vers le brûleur, et après plusieurs tentatives, réussir à l'allumer dans un mouvement emphatique.

Il laissa tomber sa baguette, sans façons, à côté de l'étagère des chaudrons, pour tendre les mains vers les pauvres flammes pour les réchauffer. Il ne réagit pas quand Hermione se matérialisa au niveau de son épaule.

« Est-ce que vous allez bien ? » demanda t'elle, inquiète. Le regard qu'elle reçut pour sa peine aurait pu rivaliser avec celui d'un basilic.

« Est-ce que j'ai l'air d'aller bien ? »

« Non. Vous avez l'air d'être mouillé, et d'avoir froid, » elle marqua une pause, et l'observa un peu mieux, « et d'être à moitié saoul, aussi. »

« Merci de me le rappeler, » ironisa t'il, mais sa voix manquait de conviction, peut-être parce qu'il avait tellement froid qu'il en claquait des dents.

« Pourquoi n'allez-vous pas prendre un bon bain chaud ? » lui reprocha Hermione. « Vous ne vous réchaufferez jamais en restant là. »

« Merci, Nanny Granger, » répondit-il, attrapant avec raideur une fiole d'eau distillée de l'armoire et la versant dans le chaudron. « Pourquoi ne vous rendez-vous pas utile en m'apportant la bile de tatou ? »

Médusée mais obéissante, Hermione alla chercher la grosse bouteille dans le réduit des ingrédients et la posa un peu rudement sur la table de travail.

« Depuis quand on met de la bile de tatou dans une Potion de sobriété ? » demanda t'elle. « Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux utiliser quelque chose d'un peu moins agressif pour l'estomac ? »

« Ça neutralise les toxines, » expliqua t'il brièvement, en en versant une dose généreuse dans l'eau qui commençait à fumer. Il ajouta plusieurs autres choses, comme une espèce d'algue jaune et une poignée de chardons de Sainte-Marie. Ce n'étaient pas des ingrédients inhabituels, mais leur préparation était la plus approximative qu'Hermione ait jamais vue ailleurs que dans les classes de première année.

Toute idée de lui poser des questions à ce sujet s'évanouit quand elle vit Snape se tenir le côté comme s'il souffrait terriblement. Il n'y avait pas trace de sang sur sa chemise blanche, cependant, et un moment plus tard il se redressa et reprit son travail maladroit comme si rien ne s'était passé.

Moins d'une minute plus tard, cependant, il laissa échapper un grognement en appuyant la main sur son côté une fois de plus. Il tituba de côté, butant violemment contre la table, et attrapa le bord, la serrant au point de faire blanchir les jointures de ses doigts pour ne pas tomber.

Un bruit de haut-le-cœur lui échappa, malgré ses dents serrées, et Hermione eut à peine le temps d'attraper un chaudron oublié par un élève en dessous de l'une des tables, et de le mettre en place avant que ses genoux ne cèdent et qu'il ne soit violemment malade.

Ne sachant quoi faire d'autre, Hermione tint le chaudron pendant que Snape vidait son estomac, vomissant encore et encore avec des spasmes douloureux. Elle présuma qu'il avait fini quand il le repoussa et essuya sa bouche contre sa manche. Ses mains tremblaient.

« Vous n'avez pas besoin de rester, » dit-il brièvement, la dignité en lambeaux.

« Eh bien, » dit-elle, « Je suis là, et je pense que ce n'est pas plus mal. »

« Vous avez toujours eu un bon timing avec les chaudrons, » admit-il. « Mais je doute que Miss Bettencourt n'apprécie ce que vous avez fait du sien. »

« Ce qu'il contient maintenant est bien mieux que ce que Miss Bettencourt n'y a jamais mis, » rétorqua Hermione, essayant prudemment de se faire une idée de son humeur. « Apparemment, c'est pire que d'avoir simplement trop bu. On vous a jeté un sort ? »

« Non, ce n'est que la conséquence du sens de l'humour vicieux de mes prétendus amis. »

« Quelqu'un vous a empoisonné ? » demanda t'elle, atterrée.

Snape grommela avec impatience, et se releva avec difficulté, s'appuyant lourdement sur le comptoir. Un portant d'huiles essentielles tomba bruyamment, et plusieurs tubes commencèrent à rouler vers le bord de la table.

D'une main assurée pour quelqu'un qui n'avait pas de corps, Hermione rattrapa les petites bouteilles et les replaça au centre de la table. Snape se battait avec le bouchon de l'une d'entre elles. Ses mains tremblaient tellement qu'elle était sûre qu'il répandrait tout avant de réussir à en verser dans le chaudron. Incapable de le supporter plus longtemps, elle prit la fiole de ses doigts malhabiles.

« Asseyez vous, espèce d'idiot, et laissez-moi vous aider. Vous allez en mettre plein la table. Combien ? »

Avec un effort visible, Severus Snape laissa son outrage s'évaporer comme une flamme vacillante, et se laissa tomber sur un tabouret tout proche. Il lui fallut un moment avant de laisser échapper un profond soupir, et lui dise combien de gouttes il fallait ajouter. Pendant les quelques minutes qui suivirent, il ne fit rien d'autre que de diriger les actions d'Hermione d'une voix résignée, comme s'il s'attendait à ce qu'elle tire avantage de son état de faiblesse.

Ce ne fut qu'après avoir ajouté le dernier ingrédient, et avoir remué le nombre de fois requises, qu'Hermione reprit la parole.

« Est-ce que vous aviez mangé quelque chose avant de commencer à boire ? »

Malgré lui, Severus sentit un coin de sa bouche se relever un peu. « Oui, Nanny Granger, j'ai mangé. »

« Apparemment pas suffisamment pour contrebalancer l'eau-de-vie que vous avez bue, » rétorqua t'elle. Tournant les yeux vers lui à son absence de réponse, elle fut étonnée de voir une fine couche de sueur perler sur son front. Il avait les yeux fermés, et la douleur se lisait partout sur son visage alors qu'un autre spasme le mettait à la torture.

« Professeur ? » demanda t'elle. Il ne bougea pas, ce qui ne fit que renforcer son inquiétude. « Professeur Snape ! »

Elle fut soulagée de le voir lentement rouvrir les yeux, ses pupilles noires se concentrant finalement sur elle et son visage translucide.

« Est-ce que vous ne devriez pas aller voir Madame Pomfresh ? » demanda t'elle nerveusement.

« Non, » répondit Snape, d'une voix quasi inaudible. « Il n'y a rien qu'elle ne puisse faire pour ça, rien d'autre que ce que je suis en train de faire. »

« Vous en êtes sûr ? »

« Arrêtez de babiller, Miss Granger. Je sais ce qui ne va pas et Poppy le sait également. » Il tourna les yeux vers le chaudron, qui laissait échapper de la fumée violette, alors que son contenu était maintenant d'une drôle de teinte orange. Avec plus de force que ce dont Hermione ne l'aurait cru capable, Snape se leva et avança jusqu'à la table.

« Ça à l'air correct. Donnez-m'en. »

« C'est terriblement chaud, » le prévint-elle, en en versant une louche dans un gobelet propre. Snape en but la moitié avant d'être interrompu par un nouveau haut-le-cœur, mais il réussit à ne pas recracher sa Potion par la seule force de sa volonté.

Finalement, Hermione abandonna le tact pour lui demander directement. « Mais qu'est-ce qui ne va pas chez vous ? »

« C'est une question plutôt ouverte, Miss Granger, sans parler du fait que c'est incroyablement impertinent. »

« Plaignez-vous auprès du Baron. Pourquoi est-ce que vous buvez cette concoction de stimulants ? » Elle vit qu'il avait toujours la main appuyé sur son côté. « Attendez un peu… racine de cucurma, pissenlit, gallium aperine… » compta t'elle sur ses doigts, additionnant les indices dans son esprit. « Un problème rénal ? »

« C'est le foie, en fait, » corrigea t'il distraitement en retournant son verre pour boire les dernières gouttes de sa Potion. « Les sorciers parlent du Syndrome de Braxdice. Je crois que les moldus l'appellent hépatite. »

« Il y a plus d'une sorte d'hépatite. »

« Tout comme il y a plus d'une sorte de Braxdice. La mienne est la forme incurable. Et si tous ses symptômes sont tous absolument charmants, elle a le bénéfice ajouté d'amuser infiniment Lucius Malefoy, surtout quand il insiste pour que je boive le tord-boyaux qu'il fait passer pour du whisky pur feu. Ça ne me surprendrait pas qu'il réserve cette cuvée particulièrement bas de gamme à ses collègues Mangemorts. »

Forte de ces nouvelles informations, Hermione regarda une fois de plus Severus Snape, et ne put s'empêcher de remarquer combien son teint était blafard, combien sa peau collait à l'ossature de son visage. S'il avait le teint jaune, ce n'était pas par manque d'exposition au soleil, mais à cause d'un dysfonctionnement du foie. C'était aussi la raison qui lui donnait cet air général de mauvaise santé, et s'il était sous un régime soutenu de stimulant, ça expliquait son infatigable énergie, et ses légendaires insomnies.

Pas besoin d'avoir beaucoup d'imagination pour penser au plaisir sadique que devait éprouver Lucius Malefoy à faire boire de l'alcool de mauvaise qualité à Snape – il était exactement le type d'homme à trouver qu'empoisonner un Maître de Potions était une bonne blague.

« Est-ce que cette Potion va chasser la douleur ? » demanda t'elle.

« Non, » répondit-il simplement. « Mais elle va empêcher mon foie de se retourner comme une chaussette, et neutraliser l'alcool que j'ai toujours dans le système. « Je boirai le reste, » dit-il en indiquant le chaudron d'un signe de tête, « en dose régulières. » Il se tut quand une autre vague de douleur le paralysa.

« Allez vous coucher, » lui ordonna Hermione, une fois l'élancement passé. « Je la mettrai en bouteille et l'apporterai dans votre chambre. A moins que vous n'ayez besoin d'aide ? »

Il donna une réponse inintelligible, mais réussit à se lever et à arriver à la porte d'un pas incertain. Une fois que le passage secret se fut refermé derrière lui, Hermione alla chercher plusieurs fioles de bonne taille et un filtre. Snape avait bu sa première dose sans se préoccuper des morceaux, mais elle se doutait qu'il n'était pas nécessaire de les laisser dedans.

Le temps qu'elle finisse et qu'elle apporte nerveusement les six fioles à travers le passage secret menant aux quartiers de Snape, (en se rappelant nerveusement d'ouvrir les portes, et non de passer à travers, ce qui aurait eu des conséquences désastreuses sur les bouteilles de verre qu'elle avait à la main), il s'était glissé sous ses couvertures et endormi. Posant le portant des doses de Potion sur la table de nuit, Hermione ressentit le besoin d'en faire plus que simplement cette livraison. Un coup d'œil vers la cheminée vide lui fit convoquer un elfe de maison, qui fut ravi d'allumer un bon feu et, après avoir promis d'être discret, de sécher d'un sort les cheveux toujours trempés qui collaient au visage épuisé de Severus Snape.

L'elfe fut également ravi de s'occuper des vêtements qui gisaient en tas, abandonnés au profit de l'épaisse chemise de nuit que portait Snape, boutonnée jusqu'au menton évidemment. Hermione espérait qu'il avait aussi pensé à mettre de bonnes chaussettes bien chaudes, mais décida de ne pas demander à l'elfe de le faire.

Hermione demanda à l'elfe de la suivre, et passa à travers le mur, retournant dans la salle de classe, alors que l'elfe se déplaçait en Transplanant sans problèmes de l'autre côté des portes. Là, elle donna des instructions à son petit compagnon pour qu'il ramasse la cape et les autres vêtements qui traînaient, pendant qu'elle nettoyait la table de travail, sachant pertinemment que les elfes n'avaient pas le droit de toucher à quoi que ce soit dans le domaine du Maître de Potions.

Une fois qu'Hermione eut remis tous les ingrédients sur leurs étagères, placé le chaudron dans l'évier, et se fut débarrassée de tous les déchets, elle se retrouva avec la baguette de Snape, qu'il avait oubliée sur la table. Ça dépassait l'entendement qu'il ait pu oublier sa baguette, et Maugrey Fol Œil aurait ri comme un fou à l'idée que quelqu'un de presque aussi paranoïaque que lui puisse perdre sa baguette, mais bon, Maugrey n'était pas connu non plus pour sa compassion envers son prochain.

Se disant qu'il valait mieux ne pas la laisser traîner, et avec l'intention de la poser sur la table de chevet à côté de ses doses de Potions, Hermione ramassa la baguette, pour la lâcher immédiatement, le souffle coupé, quand une douleur insoutenable lui brûla les doigts. Momentanément désarçonnée, elle mit ses doigts blessés dans sa bouche, et observa la baguette d'un œil soupçonneux, son cerveau commençant à fourmiller de questions, d'observations et de possibilités, qui se bousculaient.

Elle utilisa finalement une paire de bâtonnets de bois, et s'en servit pour soulever la baguette avec précaution, comme si elle déplaçait une barre d'acier fraîchement coulé, pour aller jusqu'au bureau de Snape. Le tiroir du haut était plein de plumes, de bonbons, et d'autres babioles confisquées aux élèves dans les mois passés, et c'était un endroit comme un autre pour y cacher la baguette en attendant que son propriétaire soit en état de venir l'y récupérer.