Le bruit de deux personnes conversant à voix basse surprit Hermione quand elle se glissa de nouveau à travers le mur vers les quartiers du Professeur Snape. Elle avait laissé la pièce plongée dans le noir, et maintenant la faible lueur d'une bougie brillait au mur, venant de l'applique fixée dans le passage entre la chambre à coucher et la salle de bains. Se rendant rapidement invisible, elle avança avec précaution en direction des voix, pour trouver le Professeur Dumbledore et Madame Pomfresh en train de discuter tranquillement de l'homme qui était dans son lit, inconscient.
Malgré ses précautions, les yeux bleus de Dumbledore se posèrent sur elle par dessus l'épaule de la médisorcière, et il eut un sourire ravi. « Ah, Miss Granger. Nous nous demandions justement si Severus avait quelqu'un pour l'aider et le surveiller cette nuit. »
Par courtoisie, Hermione se matérialisa, surprenant Poppy Pomfresh qui en saisit le col de sa robe de chambre. « Je suppose que je peux m'occuper de lui, » répondit Hermione, un peu perdue. « Il n'est pas revenu depuis longtemps, juste assez pour préparer ça, » expliqua t'elle en désignant les fioles de Potion sur la table de chevet, « et se glisser au lit. »
L'infirmière de l'école prit une des fioles du présentoir et le leva à la lueur de la flamme. « Hum. J'imagine qu'il a dû boire ? » demanda t'elle sévèrement. Elle eut un claquement de langue irrité quand Hermione acquiesça.
« Il faut que Severus fasse semblant un minimum, Poppy, » lui rappela le Directeur. « Severus connaît ses limites. »
Pomfresh l'ignora et fixa Hermione d'un regard perçant. « Est-ce qu'il a vomi ? »
« Le whisky, oui. Mais pas la Potion. »
« Humpf. C'est aussi bien comme ça, » commenta t'elle. « Il a fait mieux que d'habitude cette fois-ci. Ce n'est pas souvent qu'il se soucie de filtrer cette concoction. »
Hermione ne dit rien, mais Dumbledore lui lança un long regard par dessus ses lunettes en demi-lune. Il choisit de ne pas non plus faire de commentaire, et de se retourner vers sa compagne. « Bien, Poppy, il se fait tard, et comme vous pouvez le voir Severus va aussi bien que possible étant données les circonstances. Maintenant, vous êtes loin d'avoir mon âge, mais nous avons l'un comme l'autre besoin de sommeil. Miss Granger, est-ce que je peux vous demander de garder un œil sur Severus pour nous ? »
« Ça ne me dérange pas, » lui répondit Hermione après une petite hésitation, « mais qu'est-ce qu'il faut que je surveille ? »
« Les fièvres soudaines, les cauchemars violents, les vomissements, » répondit rapidement Poppy, comme si c'étaient des choses courantes. « Il est deux heures du matin. S'il se réveille avant l'aube, rappelez-lui de prendre une dose de la Potion de Braxdice. Quoi qu'il arrive, il devra en prendre une autre dose dès qu'il se réveille. Je repasserai voir comment il va demain avant le petit-déjeuner. »
Plusieurs heures plus tard, Severus Snape commença en effet à remuer. Hermione, un peu coupable, reposa le livre qu'elle était en train de lire sur une étagère toute proche et se matérialisa près de la tête du lit.
Avec un grognement, Snape roula sur le côté et toussa à plusieurs reprises, clignant des yeux dans la faible lumière de la bougie qui brûlait toujours dans l'applique du mur. Quand son regard se posa sur la pâle silhouette d'Hermione, sa lèvre supérieure se retroussa dans une grimace de dégoût.
« Dumbledore est venu, pas vrai ? » marmonna Severus. « Il laisse toujours un chien de garde derrière lui. »
« Les humains ont besoin de dormir, » lui rappela Hermione. « Moi pas. »
Ne se donnant pas la peine de répondre à ça, Severus tendit une main tremblante vers le présentoir. Sa fébrilité fit cogner la fiole de verre violemment contre le présentoir, et Hermione se précipita pour sauver la dose avant qu'elle ne lui glisse entre les doigts. Il grogna, mais n'eut pas d'autre choix que d'accepter son aide – ce n'était pas comme s'il avait les moyens physiques de la repousser.
Il réussit à avaler le liquide épais, son expression exprimant avec éloquence ce qu'il pensait du goût, avant de retomber sur son oreiller, fermant les yeux, sa respiration haletante témoignant de ce que lui avait coûté ce petit effort.
Les yeux toujours fermés, Severus repoussa les couvertures, puis les remonta sur lui, ses mouvement à peine coordonnés, en se retournant sans trouver de confort. Une fine couche de sueur était apparue sur son visage, donnant à sa peau une apparence pâle et luisante.
Sans y penser, mue par un instinct plus vieux que toute civilisation et qui persistait au delà de la vie, Hermione posa la main sur le front de Severus pour voir s'il faisait de la température, mais elle fut incapable de déterminer si oui ou non il faisait de la fièvre. La chaleur collante, poisseuse d'un corps vivant envahit sa main, mais ses sens ne lui permirent pas de déterminer une différence avec le simple fait qu'il soit vivant.
Severus gémit légèrement, et elle se dépêcha de retirer sa main. « Oh, je suis vraiment désolée, professeur. Est-ce que je vous ai fait mal ? »
« C'merv'lleux, » soupira t'il, presque inaudible.
Avec hésitation, Hermione reposa prudemment la main sur son front. Elle fut récompensée par un autre soupir de satisfaction, et elle fit appel à sa volonté pour supporter la sensation désagréable. Si la fraîcheur de sa main fantomatique pouvait apaiser la douleur d'un homme malade, elle parviendrait à l'endurer.
Pendant un certain temps.
Alternant, une main, puis l'autre, Hermione fut contente de voir que l'agitation de Snape se calmait peu à peu, et que son sommeil semblait devenir plus profond. Même après qu'elle ait écarté sa main glaciale, il resta tranquille et immobile pendant plusieurs heures.
La longue chandelle n'était plus qu'un bout de bougie qui gouttait quand il commença une fois de plus à s'agiter, sa tête ballottant de droite à gauche, un murmure inintelligible échappant à ses lèvres fines. Il ne répondit pas quand Hermione l'appela, et elle eut beau essayer, elle ne réussit pas à comprendre ce qu'il disait. Elle entendit le nom de Dumbledore une fois, du moins, elle crut que c'était un 'Albus', mais ça aurait tout aussi bien pu être 'lapsus' ou 'autobus'.
Elle se pencha vers lui, essayant d'approcher son oreille plus près pour pouvoir entendre sa voix. Elle fit une erreur de calcul, il bougea soudain la tête, et sa mâchoire se retrouva exactement à l'endroit où se trouvait la joue d'Hermione. N'étant plus incarnée, son corps n'offrit aucune résistance, et le front de Snape traversa celui d'Hermione.
Tout comme un éclair peut permettre de soudain voir le contenu d'une pièce, Hermione aperçut une île embrumée et un homme grand, en vêtements sombres. L'image était si claire dans son esprit que si elle la voyait. Elle se redressa brusquement, flottant au dessus du lit de l'homme si agité, et l'image disparut. Hermione le dévisageait, les yeux écarquillés. Elle avait aperçu cet homme – Snape ? – et ressenti une impression de confusion et de perte et une terrible solitude qui l'avait transpercée comme autant de pointes acérées.
Severus s'était calmé quand leurs joues s'étaient croisées, mais après un bon moment, il recommença à jeter sa tête de côté. Il se remit à murmurer, à protester, sur un ton presque furieux.
Rassemblant son courage, Hermione se pencha une fois de plus, fermant les yeux et tournant la tête de côté. La joue d'Hermione était si proche de celle de Snape qu'elle pouvait sentir son aura de vivant s'élever comme la chaleur d'un sauna autour d'elle. Il prit soudain une profonde inspiration en sentant le froid de son être immatériel, alors qu'Hermione serrait les dents pour endurer la chaleur. Mais elle n'oubliait pas l'île et son habitant solitaire.
Quand Hermione reprit conscience, un lourd brouillard l'enveloppait comme une couverture grise. L'air de la nuit était frais et humide contre son visage, et sous ses pieds le sol était humide et spongieux. La gravité était un concept nouveau, elle s'était habituée à être un fantôme. Elle sautilla sur la pointe des pieds pour tester son poids dans cette réalité. La sensation perdit rapidement de son agrément quand de l'eau noire, fétide monta au dessus de ses ballerines et laissa ses orteils froids et mouillés.
S'extirpant prudemment de la flaque qu'elle venait de créer, Hermione regarda autour d'elle, cherchant quelque chose à quoi elle pourrait se repérer – des arbres, une route, où encore mieux, la haute silhouette de l'homme dans le rêve duquel elle était en ce moment. Sa vision, cependant, était extrêmement limitée, et les quelques mètres de visibilité qu'elle avait ne révélaient rien de remarquable : encore ce même sol bourbeux. Fronçant les sourcils, elle cala ses cheveux derrière ses oreilles, et écouta avec attention.
Un léger bruit l'attira dans une direction, et il ne lui fallut qu'un ou deux mètres avant de pouvoir distinguer une silhouette dans la grisaille. Dix pas de plus, et une forme émergea du brouillard : un homme grand, vêtu d'une chemise blanche et d'un pantalon noir. Il lui tournait le dos, mais sa minceur et ses cheveux noir ne lui permettaient pas de douter de la personne qu'elle venait de trouver.
« Professeur Snape ? » appela t'elle prudemment, mais l'homme ne se retourna pas. Son attention semblait toute entière focalisée sur le banc de brouillard qui était devant lui, et la façon dont il tenait ses épaules laissait transparaître son évidente frustration. Ses bottes avaient creusé un arc de cercle dans la terre détrempée, au fur et à mesure de ses va et viens. Il ne leva pas les yeux vers Hermione avant qu'elle ne vienne se placer tout à côté de lui.
« Tu n'es pas réelle, » lui dit-il, sans lui accorder plus d'attention, pour retourner à son observation.
Hermione n'avait pas de réponse à ça. Elle était bien trop occupée à essayer de digérer les différences entre le professeur qu'elle connaissait et l'homme qui se tenait devant elle. Il paraissait plus grand, ses cheveux n'étaient plus gras, mais de longues mèches noir-corbeau qui encadraient son visage allongé. Et ce visage… il fallut à Hermione un bon moment avant de réaliser qu'elle était en face d'un homme beaucoup plus jeune – ou alors… Non, pas forcément plus jeune.
Sa propre expérience, la façon dont elle agissait sur sa réalité fantôme, lui permit de clarifier sa compréhension de ce que signifiait cette image intérieure de Snape. C'était Severus Snape tel qu'il se souvenait avoir été – avant qu'il ne devienne Mangemort, avant que sa vie ne s'engage dans une spirale dont il avait perdu le contrôle, l'engageant à suivre un chemin pavé de mauvais choix et de conséquences pires encore, qui l'avaient fait vieillir de bien plus que les vingt ans qui s'étaient écoulés.
« Professeur Snape, » essaya de nouveau Hermione. « Est-ce que tout va bien ? »
De nouveau, il l'ignora, fixant l'horizon embrumé. Il était de plus en plus agité, marmonnant une suite ininterrompue de jurons entre ses dents serrées, tout en continuant à faire les cent pas.
« Professeur. Professeur Snape. Severus ! »
En entendant son prénom, il réagit finalement et se tourna vers elle. « Qu'est-ce que tu veux ? » aboya t'il.
« Où sommes-nous ? »
« Je ne sais pas où nous sommes, » admit-il. « Mais je devrais être quelque part ailleurs. »
« Où ? »
« Je… Je ne me souviens pas. Il faut que j'aille quelque part. Tu ne te souviens pas, toi ? Bien sûr que non, tu n'as jamais eu bonne mémoire pour ce genre de choses. »
Hermione réprima la réplique mordante qui lui brûla les lèvres, sachant que ça n'aiderait certainement pas. Il ne la reconnaissait probablement même pas. « Peut-être que je peux vous aider à vous souvenir. Est-ce que ça a quelque chose à voir avec la réunion ? »
« Je ne pense pas. Les réunions de préfets sont toujours une telle perte de temps. Je ne vois même pas pourquoi on a besoin d'y assister. » Il fronça les sourcils, réfléchissant. « Ce n'était pas une réunion des professeurs, » continua t'il, d'un ton incertain. Il passa une main sur sa manche gauche, où elle savait qu'il rangeait sa baguette, mais il ne trouva rien sous ses doigts.
« Est-ce que vous vouliez voir le Professeur Dumbledore ? J'ai cru vous entendre l'appeler un peu plus tôt. » Hermione ne précisa ni où ni quand il aurait pu murmurer ce nom.
« Albus ? Pourquoi est-ce que j'aurais pu vouloir lui parler ? A moins que ce ne soit en rapport avec… » Severus se tut, et sans prévenir émit un son étranglé. Il pâlit, et un instant plus tard, il se tenait l'estomac comme s'il y avait reçu une blessure mortelle.
« Professeur ! » appela Hermione, mais il tomba à genoux, plié en deux par la douleur. Par réflexe, elle lui attrapa le bras pour l'empêcher de s'écrouler par terre. A sa grande surprise, il était solide. S'effondrant lourdement contre elle, l'homme prit une inspiration saccadée, tout son corps tremblant de douleur.
« Arrête ça, » haleta t'il. « S'il te plaît, arrête-le. Assez, s'il te plaît – je t'en supplie, » implora t'il, pleurant presque.
« Arrêtez-le, vous, » lui ordonna Hermione, faisant de son mieux pour secouer son corps maigre, mais néanmoins résistant. « Ce c'est pas réel, Professeur. Severus, » corrigea t'elle. « C'est un rêve, Severus, ce n'est pas réel. »
L'homme qu'elle tenait contre elle frissonna de nouveau, mais elle pouvait sentir qu'une partie de sa tension s'évaporait. Hermione passa les bras autour de lui, et répéta les mêmes mots encore et encore et encore, jusqu'à ce que ses épaules arrêtent de trembler.
« Maman ? » murmura t'il d'un ton interrogateur.
Hermione baissa les yeux vers elle et réalisa qu'elle portait une robe traditionnelle de sorcière, passée de mode, mais alors même qu'elle regardait la robe se transforma en celle qu'elle portait la plupart du temps. L'homme qu'elle tenait dans ses bras s'éloigna suffisamment pour pouvoir la regarder, l'air soupçonneux.
« Tu n'es pas ma mère, » lui dit-il sans émotion, avant qu'elle ne puisse répondre. « Maman est morte. »
« Non, je ne suis pas ta mère, » confirma calmement Hermione, se concentrant avec précaution sur la conversation actuelle pour qu'il ne repense pas à la douleur qu'il venait d'éprouver. « Tu es en train de rêver, tu comprends ? » Elle posa la main sur le bras qu'il tenait serré contre son ventre. « Tout va bien, Severus. Ce n'est qu'un rêve, et tout va bien. »
Snape laissa avec hésitation Hermione l'aider à se relever, jusqu'à ce qu'il se retrouve debout, un peu chancelant. Elle garda les mains sur ses bras et ses épaules, essayant de lui faire garder son attention sur elle, et pas sur le brouillard informe et plutôt menaçant.
« C'est un rêve. Il n'y a que ce que tu veux, et le monde ressemble à ce que tu choisis d'en faire, Severus. Pas de douleur, pas de tristesse. »
Il desserra finalement les mains, et, prenant exemple sur elle, les posa sur les épaules d'Hermione. Il baissa les yeux vers elle, vers le cercle qu'ils formaient en se tenant ainsi l'un l'autre. Elle pouvait sentir les os et les muscles de ses bras, sentir la pression de ses longs doigts sur ses bras.
« Je suis toujours perdu, » lui affirma t'il. Il y avait toujours la même pointe d'incertitude dans sa voix profonde et veloutée, mais l'urgence et la douleur en avaient disparu.
« Ça n'a aucune importance, » répliqua Hermione. « Tu es en sécurité ici. Tu peux te reposer maintenant. »
Ses cheveux noirs balancèrent de droite à gauche, suivant le mouvement de sa tête. « On ne peut jamais se reposer, jamais vraiment, » dit-il d'un ton lugubre. Ses traits allongés étaient encadrés par ses cheveux noirs, il baissait les yeux vers elle. « Il faut toujours être sur ses gardes. Si tu baisses la garde ne serait-ce qu'un instant, ils t'attraperont. »
Hermione ne tenait pas à savoir qui 'ils' étaient. 'Ils' pouvaient être un certain nombre d'horreurs dans l'imagination de Severus Snape, et elle ne voulait pas courir le risque de réveiller le moindre monstre endormi dans les recoins de sa psyché. Elle ne doutait pas un instant que l'homme qu'elle avait en face d'elle avait eu plus que sa part d'expériences très désagréables.
« Je monterai la garde pendant que tu dors, » lui dit-elle. « Tu peux me faire confiance. Il ne t'arrivera rien. »
« C'est vrai ? » demanda t'il avec méfiance. « Pourquoi ? »
« Parce que, » répondit-elle, cherchant une raison qui serait suffisamment convaincante, « c'est pour ça que je suis là. Pour veiller sur toi. »
De façon surprenante, il sembla l'accepter. Avec un haussement d'épaules fatigué, il s'assit sur un banc de brouillard particulièrement épais, qui s'avéra être une vieille méridienne de millésime inconnu. Une couverture miteuse était jetée dessus, elle avait perdu tout ses motifs, entre les taches et l'usure. Ça avait l'air terriblement inconfortable, mais Snape s'y étendit comme si c'était un lit de plumes, et ferma les yeux.
Hermione resta à ses côtés dans le brouillard gris, attendant les monstres, mais après un moment la grisaille se dissipa complètement, et elle se retrouva une fois de plus à flotter au dessus du lit de Snape, dans sa chambre glaciale des cachots. Lui était tranquille, cependant, et profondément endormi.
Se sentant plus qu'un peu secouée, et terriblement peu sûre d'elle-même, Hermione serra ses bras contre elle, et se retira jusqu'au plafond.
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« Pas celui-là non plus. Je l'ai déjà lu. »
Vingt-quatre heures de repos forcé avaient fait merveille pour la santé du Maître de Potions, mais n'avaient en rien adouci ses dispositions. Les ordres de Poppy semblaient l'avoir rendu encore plus pénible à supporter que d'habitude, si la chose était possible, et si elle n'avait pas fait cette promesse à la Médisorcière, Snape se serait retrouvé tout seul pour aller chercher le livre qui trouverait grâce à ses yeux. Surtout qu'on était bien après le couvre-feu, et qu'Hermione aurait de beaucoup préféré aller patrouiller dans les couloirs plutôt que de jouer les infirmières auprès d'un homme d'âge moyen au tempérament volatil.
Hermione domina son envie de le lui jeter à la figure. « Oui, Professeur, je suis persuadée que c'est le cas. Après tout, c'est votre livre. Vous avez probablement déjà lu tous ces livres, mais malheureusement je ne peux pas faire apparaître de nouveaux volumes de sous mon chapeau ! »
« Je n'aurais jamais cru que les fantômes puissent être aussi colériques, » fit remarquer Snape tranquillement, sans faire le moindre geste pour se saisir du livre qu'elle lui tendait.
Elle avait sur le bout de la langue des commentaires sur l'hôpital qui se moquait de la charité. « Je peux toujours aller chercher les copies des troisième année qui attendent sur votre bureau, » lui fit-elle remarquer crânement. Comme elle s'y était attendue, l'idée de corriger des copies ne souleva pas chez lui le moindre enthousiasme.
« Donnez-moi le livre. »
Le lui tendant, Hermione rassembla le reste des livres qu'il avait rejetés, et alla s'installer de l'autre côté de la pièce. L'un d'entre eux, en particulier, avait attiré son regard, et elle fut rapidement absorbée par le sujet. Elle ignora les soupirs impatients et les bruit de pages tournées avec humeur, même si elle tirait une joie secrète de savoir que sa simple présence dans la pièce était si irritante. Si elle pouvait se faire expulser de sa chambre en bonne et due forme, l'accord irréfléchi que Dumbledore avait obtenu d'elle serait annulé, et elle pourrait s'échapper.
« Si vous vouliez vraiment vous rendre utile, Miss Granger, vous m'apporteriez ma baguette. »
« Je ne touche pas à cette chose, » lui répondit-elle. « Elle me brûle. Madame Pomfresh a dit que vous pourriez la récupérer quand vous vous sentiriez suffisamment bien pour aller la chercher tout seul. Et ça ne sert à rien de demander aux elfes de maison de vous l'apporter, » ajouta t'elle en le voyant prendre son inspiration pour crier ses ordres aux elfes qui seraient à l'écoute. « Elle leur a donné des ordres, à eux aussi. »
Il se contenta de marmonner des atrocités, mais Hermione ne prêta pas la moindre attention ni à ce qu'il disait, ni à ses regards noirs. Si son mauvais caractère était revenu à la normale, Severus Snape était toujours aussi fragile qu'un Sombral qui venait de naître, et il devrait se passer de sa baguette pour encore une bonne journée.
« Pourquoi est-ce que vous n'allez pas ennuyer Hagrid ? » demanda finalement Snape, quand il se rendit compte que de la fusiller du regard ne lui valait pas de réponse.
« Parce que, » répondit-elle sans cesser de lire, « j'ai dit à Madame Pomfresh et au Directeur que je resterais là cette nuit pour le cas où vous auriez besoin de quelque chose. » Hermione jeta un regard significatif aux livres éparpillés sur le sol. « Et puis, il est probablement en train de courir la Forêt Interdite, et à chaque fois que j'essaie de lui parler, il se met à larmoyer, et à hoqueter, et il n'y a plus moyen de tenir une conversation digne de ce nom. »
Snape rit, d'un rire aussi bref qu'inattendu. « Hagrid était un Gryffondor, Miss Granger. La flexibilité de pensée n'est pas ancrée dans cette maison aussi profondément que l'entêtement viscéral. »
Hermione le fusilla du regard par dessus son livre, et ne lut sur son visage que sa fierté d'être enfin parvenu à la faire réagir. Avant qu'elle ne puisse faire le moindre commentaire, il continua.
« En parlant d'entêtement viscéral, est-ce que vous évitez toujours Sir Nicholas ? »
« Non, je ne l'évite plus. Il n'a plus besoin d'être découragé autant qu'avant. »
« Comme je viens de le dire, Miss Granger, les Gryffondors sont têtus, et assez peu intuitifs aussi, et Nick Quasi Sans Tête est la quintessence de Gryffondor. Je serais surpris que le simple fait que vous l'évitiez avait suffi à le décourager. »
« Je m'en suis bien rendu compte, Professeur, c'est pour ça que j'ai opté pour une autre méthode. La distraction. »
« Comment ça ? » demanda t'il, comme s'il était sincèrement intéressé. L'ennui pouvait faire ça, se disait-elle, mais d'un autre côté le Serpentard chez lui devait être intéressé par la façon dont les gens pouvaient être manipulés. »
« Mimi, » répondit-elle brièvement.
« Celle des toilettes ? »
« Mm mm, » acquiesça distraitement Hermione. « Elle a finalement commencé à réaliser qu'elle n'avait plus d'acné, et sa peau s'est considérablement embellie. Je ne peux qu'espérer que le reste de son apparence suivra. La semaine dernière je l'ai surprise avec une coiffure qui faisait penser de façon effrayante à une ruche et dans un accoutrement des plus inappropriés ! »
« Vraiment ? » s'enquit Snape de sa voix veloutée.
Essayant de garder le contrôle de son sourire, elle expliqua. « Apparemment, elle a trouvé l'un de ces horribles magazines de charme abandonné par des garçons dans leur dortoir. Je l'ai convaincue d'adopter une tenue plus appropriée. »
« J'espère qu'elle n'était pas dans les dortoirs de Serpentard, » s'exclama t'il, horrifié.
« Poufsouffle. »
« Oui, il faut se méfier de l'eau qui dort. Les garçons de Serpentard se considèrent comme trop sophistiqués pour lire de la pornographie, et les garçons de Serdaigle ne se rendent pas compte que les filles peuvent valoir le coup d'œil avant d'être presque sortis de l'école. »
Hermione attendit qu'il fasse un commentaire sur les Gryffondors, mais curieusement il s'en abstint. Au lieu de cela, Severus se renfonça contre ses oreillers et sembla disposé à continuer une conversation civilisée. Ou une séance de commérage civilisée, puisque ladite conversation dégénéra rapidement.
« Et comment avez-vous mis en place cette distraction ? »
« Eh bien, Nick pense que Mimi a été incroyablement courageuse de tenir tête à Olive Hornby comme elle l'a fait. Et de savoir ça fait rougir Mimi comme une betterave. »
Il acquiesça comme pour montrer qu'il approuvait.
« Et quand je suis allée convaincre Mimi de venir se joindre à nous pour la réunion mensuelle du Baron Sanglant, Nick l'a entendue dire qu'il était l'homme le plus fringant et le plus beau qu'elle ait jamais vu. Ce qui aurait certainement eu un peu plus de poids si Mimi avait mis le nez hors de ses toilettes plus souvent ces cinquante dernières années. »
« Est-ce qu'elle n'est pas un peu jeune pour que vous la précipitiez dans les bras de Nick Quasi Sans Tête ? » Sa voix était un peu pâteuse, et Hermione, jetant un regard vers lui, se rendit compte que ses paupières commençaient à se faire lourdes. Rien de telle que les méandres de la romance pour ennuyer un homme au point de l'endormir.
« Eh bien, elle a seize ans. A l'époque de Nick, il y a cinq cents ans, c'était plus qu'assez. Ou si vous voulez compter autrement, elle a soixante-dix ans et quelque, puisque qu'elle hante ces toilettes depuis combien ? plus de cinquante ans maintenant ? Je dirais qu'elle a bien le droit à un amoureux. »
Severus grogna sans s'engager sur le sujet. « Et que pense le Baron Sanglant de tous vos efforts pour les rapprocher ? »
« Oh, il est toujours en faveur d'un peu de romance, ce vieil ivrogne. Parfois, je me demande s'il n'est pas encore pire que le Professeur Dumbledore. »
« Je ne crois pas que le Baron arrive à la cheville de Dumbledore pour créer des situations dramatiques, » commenta Severus.
Hermione rit. « Vous êtes en train de parler d'un fantôme qui se complait à porter des robes tâchées de sang tous les jours que Dieu fait. Ne vous laissez pas berner, Professeur, il ne les porte que parce qu'il aime leur effet sensationnel. Je tiens de Deirdre la Morte et de la Veuve Hurlante qu'il n'a été poignardé qu'une fois. Et dans son sommeil, rien de moins. »
« Qui est Deir… Un seul coup de poignard ? » s'écria Snape, stupéfait. « Le vieux menteur ! Déjà quand j'étais un première année il terrorisait les élèves en leur racontant qu'il avait été assassiné au Ministère après un scandale politique ! »
« Pas du tout, » répondit-elle fièrement. « Apparemment, sa maîtresse l'a surpris au lit avec sa femme. »
« Est-ce que ça ne devrait pas être dans l'autre sens ? »
« Apparemment, sa femme avait les idées plutôt larges. Mais il a eu la malchance de se retrouver avec une petite amie du genre possessif. Est-ce que les hommes sont toujours aussi stupides ?» demanda t'elle sans ingénuité. « Entre Nick, le Baron, et Peeves, je commence à me poser des questions. »
« La plupart, oui, » admit-il distraitement. « Il y a quelque chose dans le sexe opposé qui nous rend un peu dingues. »
« Eh bien dans ce cas, tant mieux. Je n'ai pas manqué grand chose. »
« Vous n'avez pas manqué… » Snape reprit soudain des couleurs, son léger rouge aux joues prenant le pas sur son teint cireux pour lui donner l'air d'être en bien meilleure santé. « Je vois. J'avais eu l'impression que Mr Weasley et vous vous étiez… mutuellement éduqués dans ce domaine. »
Hermione poussa un soupir théâtral. « Non. Hélas. J'ai été fauché dans ma jeunesse, sans jamais connaître ce pinacle des expériences. » Elle porta une main à sa tempe, avant de ruiner son effet en éclatant de rire.
« Eh bien, ce n'est pas tout à fait vrai, » spécula Severus. « Vous pouvez à l'évidence interagir avec les autres fantômes… Oh, pour l'amour de Merlin ! On est en plein milieu de la nuit, et je suis en train de discuter de votre vie amoureuse. Allez-vous en. Tout de suite. J'ai besoin de repos, et vous ne m'aidez pas. »
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Après avoir passé encore une nuit et une journée complète alité, Severus Snape se sentit suffisamment bien pour se lever, ou tout du moins, il s'ennuyait assez pour consentir à en faire l'effort. Son corps montra de moins bonnes dispositions, et son habituelle démarche énergique fut remplacé par un pas incertain. Plutôt que de s'habiller de pied en cap, il s'était contenté d'enfiler sa robe d'enseignant par dessus sa chemise de nuit, la boutonnant jusqu'au cou avec des doigts qui ne tremblaient plus que légèrement. Il attendit volontairement que le couvre-feu soit passé avant de tenter de sortir de ses quartiers. La dernière chose dont il avait envie était qu'un élève le voie se traîner comme un sorcier à la veille de son deux-centième anniversaire.
Comme il s'y était attendu, Dumbledore avait réussi à convaincre Sinistra de le remplacer, et comme il s'y attendait aussi les copies correspondantes l'attendaient sur son bureau. Sinistra avait l'habitude de demander des dissertations pour que les élèves ne fassent pas de bêtises d'une part, mais aussi pour ne pas avoir à fournir plus de travail qu'il n'était absolument nécessaire. Sur de courtes périodes, ça se révélait particulièrement efficace. Severus n'osait jamais rester malade plue de quelques jours, toutefois, parce qu'il n'osait pas imaginer dans quel état il retrouverait sa salle de classe si elle devait effectivement y enseigner quelque chose.
La différence cette fois-ci, quand il parvint à son bureau, c'est qu'il y trouva Hermione Granger assise derrière, une plume d'autruche mauve et rutilante dans sa main fantomatique, et ses pâles sourcils froncés par la concentration. Il lui resta juste assez de force pour se laisser tomber dans l'une des chaises qu'il réservait à ses visiteurs avant que ses jambes ne cèdent.
« Où diable avez-vous mis ma baguette ? » demanda t'il, en guise de salutation.
« Bonsoir, Professeur Snape, » répondit tranquillement Hermione. « Elle est là dedans. » Elle ouvrit le tiroir du haut, mais ne fit pas mine de l'en sortir.
« Qu'est-ce que vous m'avez raconté la dernière fois ? Vous ne pouvez pas la toucher ? Je croyais que vous maîtrisiez parfaitement la manipulation des objets maintenant. »
« Elle me brûle, » répliqua t'elle, en retournant un autre parchemin.
« Pourquoi ? »
« Je ne sais pas. Je pense que c'est à cause de la magie qu'elle contient. »
Réservant son souffle pour ses efforts, Severus parvint à se lever et à récupérer la baguette de bois gris. Sans sa baguette, il s'était senti nu malgré ses vêtements, et la remettre dans la poche de sa robe était un véritable soulagement. Il s'était déjà rassis sur sa chaise, avant même de penser à éjecter Hermione de son siège habituel, et il mit ça sur le compte de la fatigue. Remarquant que son spectre personnel lui lançait un bref regard interrogateur, il chercha quelque chose qui pourrait la distraire.
« Et qu'est-ce qu'elle vous ferait, cette magie ? » demanda t'il.
« J'ai une théorie sur la polarité de la magie, et sur le fait que les fantômes et les vivants – et leurs baguettes – sont chacun à une extrémité de cette polarité. Mais je ne pense pas que ce soit une discussion que nous devons avoir alors que vous êtes à peine capable de tenir debout. »
Il lui lança un regard noir. « Je vais très bien, » la contredit-il. « Et qu'est-ce que vous êtes en train de faire avec mes copies ? »
Apparemment, c'était à ce propos qu'Hermione s'attendait à être réprimandée, et elle répondit avec beaucoup de prudence. « Je les corrige. Ne vous en faites pas, personne ne saura que vous ne l'avez pas fait vous-même, » le rassura t'elle. « C'est un prototype des Farces pour Sorciers Facétieux. Cette plume imite l'écriture. »
« Cette idée me semble dangereusement propice aux abus. »
« Eh bien, » expliqua Hermione, repoussant le moment de s'expliquer sur la correction, « les jumeaux ont eu du mal à obtenir une licence, alors ils ont repris une idée de la Carte du Maraudeur. Cette plume ne peut pas écrire de testaments ou quoi que ce soit de sérieux, mais seulement des insultes. Comme ce sont vos copies, je doute que quiconque remarque la différence. »
« Et sur lesquelles travaillez-vous ? »
« Celles des deuxième année. Je me suis dit que je laisserais celles des élèves plus vieux pour la fin. »
« J'ai l'habitude de faire l'inverse, » commenta t'il. « Au moins, ils ont quelques notions rudimentaires d'orthographe. »
« Pour autant que je puisse en juger, Professeur, aucun de vos élèves n'a la moindre notion d'orthographe. Ni de grammaire. »
Severus eut un reniflement amusé, et posa le regard sur ses doigts pâles qui contrastaient violemment avec la plume violette. Il la regarda pendant plusieurs minutes.
« Pourquoi est-ce que vous faites ça, Miss Granger ? Vous avez envahi ma classe, mon laboratoire, et maintenant vous réquisitionnez mon bureau ? »
« Vous avez besoin d'aide, » répondit-elle simplement.
« Je n'ai besoin de rien, que ça vienne de vous ou de n'importe qui d'autre. »
« D'accord, alors dans ce cas peut-être que c'est moi qui ai besoin de vous aider. »
Il lui lança un regard incrédule et sceptique, qui lui fit détourner le regard un instant, avant qu'elle ne relève obstinément la tête.
« Ça vous est déjà arrivé de perdre un livre que vous aviez vraiment envie de lire ? » demanda t'elle doucement. « Vous l'aviez posé quelque part, et vous n'avez jamais réussi à le retrouver pour savoir comment l'histoire se terminait ? »
Severus hocha la tête pour lui montrer qu'il écoutait ce qu'elle disait.
« J'ai l'impression d'être ce livre qu'on a oublié. Mes amis sont partis, et on m'a oubliée. Tout ce que je voulais devenir, tout ce que je voulais faire dans la vie, rien de tout ça ne sera jamais fini. Si tout ce qu'il me reste à faire est d'aider quelques élèves et de faire vos basses besognes, c'est déjà mieux que rien. Mes doigts ne s'abîment pas quand je frotte des chaudrons, et si je peux à la fois vous donner un peu de temps pour vous remettre, et épargner quelques uns de vos sarcasmes à vos élèves, alors qu'est-ce qui me retient ? A moins que vous pensiez que je ne le ferai pas correctement,» ajouta t'elle d'une voix incertaine.
Un lourd silence emplit la pièce, et Hermione attendit, déterminée à ne pas se laisser atteindre par l'inévitable remarque blessante qui allait suivre. Un long moment s'écoula, pendant lequel Severus demeura silencieux. Ses yeux noirs étaient impassibles, mais il prit finalement une profonde inspiration et se leva.
« Miss Granger, je ne crois pas que vous sachiez faire quoi que ce soit autrement que correctement. »
Il sortit. Ses pas n'avaient toujours pas leur vigueur habituelle, mais il se tenait droit et, curieusement, il avait l'impression que son cœur était plus léger qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps.
Mais n'allez pas vous attendre à avoir le chapitre suivant dans trois jours ! benebu.
