Me revoilà après une si longue absence, eh non je n'ai pas abandonné même mon silence aurait pu le laisser croire!
Merci à tous ceux qui lisent cette fic et qui laissent des reviews, j'espère que la suite vous plaira.
Bonne lecture à tous!
Chapitre 4 : Rencontre au sommet
Le verdict était tombé : Noriko Kimura allait devoir rester à l'hôpital pendant plusieurs semaines, peut-être des mois. Le docteur Nakamura s'était montré plus que clair à ce sujet et tant bien même, Kazuya aurait-il voulu ramener sa mère à la maison de force, il se serait vite rendu compte que ce n'était pas possible. La pauvre femme était dans un état déplorable, enfermée dans une véritable cellule à la paroi de verre à travers laquelle, Kazuya avait pu venir la voir. Affalée contre la vitre comme si c'était ce qui la maintenait à peu près sur ses jambes, elle n'avait pas semblé le reconnaître et Kazuya n'avait pas pu rester à la contempler dans cet état une seconde de plus.
Le docteur Nakamura était beaucoup moins rude qu'il ne l'avait semblé au téléphone et avait tenté d'expliquer au jeune homme avec toute la douceur du monde ce qu'il diagnostiquait mais Kazuya n'avait strictement rien compris à son jargon médical. La seule chose qu'il avait imprimée, c'était que sa mère ne sortirait pas l'asile de si tôt. Tout en lui répétant inlassablement combien il était navré de cette situation difficile, Nakamura reconduisit Kazuya à la porte et lui promit de le tenir informé de l'évolution de l'état de santé de sa mère.
Cette fois, c'est bon : je suis dans la galère jusqu'au cou ; songea-t-il avec mélancolie sur le chemin du retour. Tout ça parce que Tatsumi n'avait pas eu les épaules assez solides pour supporter le statut ô combien humiliant de chômeur. Non mais quelle lavette, vraiment ! Est-ce que tous les chômeurs de la terre agissaient ainsi ? Quel lâche ! Pris d'un nouvel assaut de colère contre son père, Kazuya repensa vaguement à son futur entretien avec l'avocat irascible et songea qu'il n'avait même plus envie de savoir ce qui lui avait été légué.
Puis lorsque sa colère contre son père se fut apaisée, celle qu'il nourrissait contre Heihachi Mishima prit le relai. Il suffit d'une publicité vantant un énième produit sorti tout droit des usines Mishima pour donner envie à Kazuya d'envoyer la télévision valser par la fenêtre. Sans doute fut-il entendu car mystérieusement à l'instant où cette pensée lui traversait l'esprit, le téléviseur se mit à planter en crépitant de façon inquiétante comme s'il prenait feu de l'intérieur. Kazuya eut beau appuyer sur tous les boutons, débrancher les câbles et les remettre en place, le poste refusa de s'allumer. Génial c'est le bouquet ! pesta-t-il mentalement. Maintenant je n'ai même plus de télé ! Tout était de la faute de Mishima de toute façon. Kazuya l'avait élu son bouc émissaire. Il avait besoin d'être en colère contre quelqu'un et ce financier peu scrupuleux avait toutes les qualités requises pour jouer ce rôle.
Le gala annuel organisé par ce dernier survint bien vite. Il faut dire que Kazuya s'était efforcé de faire passer le temps le plus rapidement possible en se réfugiant dans la danse pour oublier son malheur. Cet entraînement quasi continuel lui avait permis de rattraper le retard qu'il avait pris à cause des funérailles et de l'internement. Lorsqu'arriva le grand soir, le jeune homme était prêt… du moins l'espérait-il.
- Vous vous rendez compte qu'on va danser devant les hommes les plus puissants de la Terre ? s'écria Kyoko dans les coulisses.
C'était une amie de Jun et accessoirement la cheftaine de file de la troupe Yamada, ce qui n'était pas très étonnant car elle pratiquait la danse depuis l'âge de quatre ans, selon ses dires. D'origine coréenne, elle était plus grande que la plupart des garçons de l'école et tellement mince qu'elle aurait pu être mannequin… ce qu'elle était à ses heures perdues d'ailleurs. Elle ressemblait si peu à Jun tant sur le plan physique qu'au niveau du caractère que Kazuya ne comprenait pas comment elles pouvaient être amies. De toute manière, le jour où il comprendrait les filles…
- Ne m'en parle pas ! glapit Zac soudain qui avait viré livide. J'ai déjà les jetons de danser devant Mishima seulement alors devant une dizaine de Mishima, je meurs.
Hormis Kazuya, il n'y avait que deux autres garçons, qui faisaient partie du groupe, dont Zac, qui ressemblait tellement à une fille avec ses longues couettes roses bonbon et son maquillage outrancier qu'il ne comptait pas. Les vêtements et les accessoires inutiles qu'il arborait étaient si colorés que Kazuya avait mal aux yeux rien qu'à le regarder. Ce soir-là pourtant, son accoutrement n'avait rien de détonant en raison du spectacle d'ailleurs Kazuya lui-même avait les yeux tartinés d'une impressionnante quantité d'eye-liner même si son costume de scène était simplement noir.
Midori Yamada surgit subitement de l'autre côté du rideau, l'air au bord de la crise de nerfs. Aussitôt le silence se fit, facilitant la tâche de l'entraîneuse. Cette dernière n'était pas à prendre avec des pincettes la veille d'une représentation.
- Ca y est, vous êtes prêts ? demanda-t-elle d'un ton signifiant clairement qu'il était exclu de répondre par la négative. Ca va bientôt être à vous. N'oubliez pas que vous représentez la Mishima High School devant les dirigeants du monde entier alors Heihachi Mishima n'apprécierait pas que vous salissiez le nom de son école. Soyez parfaits !
Elle termina par un regard qui voulait dire : « sinon gare à vous ! ». Rien de tel qu'un petit discours d'encouragement pour vous mettre dans les meilleurs dispositions ! Comme la majorité de ses camarades, le teint de Kazuya devint gris tant le trac s'emparait de lui.
Les artistes entrèrent en piste à la file indienne. Placé derrière Kyoko, qui se pavanait comme si elle était la reine de Sabah et devant Zac, qui se répétait à voix basse la mélopée défaitiste : « on va se planter », Kazuya se sentit pris de nausée. Il n'eut guère le temps d'y penser cependant qu'il se retrouva sous les projecteurs. La lumière l'aveuglait si bien qu'il ne distinguait même pas les visages des spectateurs. Le public lui apparaissait comme une grosse masse informe composée de silhouettes mouvantes sans corps à proprement parler. C'était mieux ainsi : en ayant l'impression de danser devant des fantômes, Kazuya sentit son trac du diable l'abandonner et la musique acheva de l'emporter.
La chorégraphie se passa merveilleusement bien. Oubliant vaguement qu'il était au sein d'une réception importante, entouré de très prestigieuses personnes, Kazuya exécuta les mouvements qu'il avait répété et répété avec sa grâce et sa légèreté habituelle. Ce n'était pas plus terrible qu'au cours des répétitions, c'était même encore mieux. Le jeu subtile des lumières se reflétant sur les costumes était du plus bel effet, preuve que Midori Yamada n'était pas la chorégraphe de la plus grande école du pays pour rien. Kazuya s'immobilisa souplement quand tomba la dernière note et se laissa griser par les applaudissements nourris de la foule. C'était la récompense du succès, une douce mélodie.
Kazuya et ses camarades échangèrent un regard complice puis tous se relevèrent d'un même mouvement et se placèrent en rang d'oignons sur le devant de la scène pour saluer bien bas le public. Les lumières de la scène s'étaient éteintes au profit de celles de la salle, ce qui permit enfin aux jeunes artistes de distinguer les apparences dans la masse compacte. Que des hommes d'un certain âge à la mine revêche, coincés dans des costumes de pingouin, ou des femmes en tailleur chic. Ce genre de public ne devait pas tellement raffoler d'un divertissement comme celui-ci pourtant ils semblaient avoir tout de même apprécié un minimum. Certains souriaient d'un air à la fois amusé et attendri comme s'ils se remémoraient leur propre jeunesse perdu. D'autres détaillaient chaque danseur tout en s'échangeant des commentaires plus ou moins flatteurs sur ce qu'ils avaient pensé de la prestation.
- Merci beaucoup les enfants ! Très plaisant votre petit spectacle !
Un frisson secoua la rangée d'adolescents, Kazuya inclus. Un homme massif venait de se frayer un chemin entre les convives et levait son verre en direction de la petite troupe comme pour leur faire signe qu'ils devaient regagner les coulisses à présent. C'était lui, c'était Heihachi Mishima himself. Il était impossible de ne pas le reconnaître avec sa moustache noire de jais et tombante comme deux rideaux encadrant ses lèvres minces, ses petits yeux scrutateurs comme ceux d'un oiseau de proie et son crâne décapé partageant sa chevelure en deux moitiés parfaitement symétriques, taillées avec une belle quantité de gel comme deux cornes menaçantes. Au milieu de tous les convives en habillés de vêtements sombres, le colosse se repérait au premier coup d'œil dans son costume pourpre.
Eberlué de la voir ainsi en personne, même de loin, Kazuya ne put détacher son regard de cet homme, même lorsque Kyoko le tira de force hors de la scène. C'est vrai qu'il était intimidant, Tatsumi n'avait pas exagéré. Heihachi Mishima dégageait une assurance et une puissance hors du commun. Il souriait d'un air bienveillant mais la main tenant son verre congratulateur semblait capable de broyer un rocher comme une coquille de noix. Irradié par cette aura extraordinaire, Kazuya oublia l'espace d'un instant qu'il était censé le détester et le rendre responsable de tous ses malheurs.
Alors que toute la troupe vidait les lieux et que l'adolescent à la traîne, se faisait emmener par sa camarade, Heihachi darda soudain son regard vers lui et ses petits yeux de rongeurs plongèrent directement dans les orbes écarquillés de Kazuya. Tout se passa en un éclair : le jeune homme sentit un flux d'électricité parcourir son corps entier et lui arracha un léger cri qui se mourut dans sa gorge.
- Kazuya ?
Kyoko exécuta un bond de recul, soudain effrayée. Sans doute avait-elle pris un coup de jus malencontreusement. Sentant le décor tourner dangereusement autour de lui, Kazuya attrapa sa tête entre ses mains et tenta de retrouver ses esprits. Que se passait-il bon sang ? Une crise d'hypoglycémie ? Son taux de sucre était pourtant au beau fixe, d'ailleurs depuis quand le manque de sucre produisait de l'électricité statique. N'importe quoi ! Il fallait se ressaisir. A un mètre de lui, Kyoko n'avait pas bougé.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda-t-elle d'une voix hésitante. Ca ne va pas ?
- Excusez-moi !
Dispensé de répondre, Kazuya se dressa aussitôt comme une fusée sur le point de décoller et fit volte-face au son de cette voix inconnue. Un homme quelconque en costume quelconque s'avança vers les deux adolescents d'une démarche quelconque.
- Vous êtes des danseurs de la troupe de Midori Yamada.
C'était à la fois une interrogation et une affirmation.
- Oui, répondit tout de même Kyoko un peu surprise.
L'homme braqua son regard sur Kazuya, qui se demanda bêtement l'espace d'une seconde si ce monsieur était venu réclamer un autographe. Il fut bien vite détrompé.
- Comment vous appelez-vous ? questionna l'homme d'un ton abrupt.
Légèrement interloqué de cet intérêt soudain qu'on lui portait, Kazuya consulta un instant Kyoko du regard comme s'il avait oublié la réponse et qu'elle pouvait l'aider à la retrouver. Tant bien même fût-ce le cas, Kyoko ne l'aurait pas épaulé le moins du monde, contrariée que l'homme ne lui eût pas demandé son prénom à elle.
- Kazuya Kimura, répondit-il alors, pourquoi ?
- Monsieur Mishima a apprécié votre style, expliqua le messager, il aimerait vous féliciter personnellement.
Il fallut un long moment pour que l'information pénétrât le cerveau de l'adolescent. Mishima ? Félicitation ? Il allait rencontrer Heihachi Mishima en personne. Kazuya déglutit avec difficulté et sentit monter en lui une bouffée de trac plus paralysante encore qu'avant de monter sur scène, peu de temps auparavant.
- C'est sérieux ? s'étrangla-t-il complètement déboussolé.
- Très sérieux, jeune homme ! répondit l'émissaire d'un ton sans réplique. Vous venez ? Monsieur Mishima vous attend dans son bureau.
On peut aisément imaginer dans quel état d'incrédulité totale, d'intimidation et d'excitation pouvait se trouver Kazuya lorsqu'il fut introduit dans l'immense bureau du grand Heihachi Mishima. Ce dernier, confortablement installé dans son fauteuil à roulettes, tournait le dos à la porte et admirait le paysage multicolore du Japon nocturne. Malgré l'heure tardive, la mégapole nipponne grouillait de vie, preuve en était les bâtiments illuminés de toutes les couleurs, le bruit du trafic éternellement dense et des clameurs humaines, qui parvenaient jusqu'aux occupants du building.
- Le voici monsieur ! annonça l'homme de main d'une voix respectueuse.
Le fauteuil pivota et laissa découvrir Heihachi, qui se leva aussitôt, la mine rayonnante. Même de loin, il était impressionnant et Kazuya se sentit mal à l'aise de plus belle, d'autant plus lorsque le PDG de la Zaibatsu fit signe à son sous-fifre de débarrasser le plancher. Comme dirait l'autre, c'était le moment d'assurer.
- Alors c'est toi, murmura Heihachi en se caressant lentement le menton.
Sa voix était aimable et de prime abord, il ne paraissait pas méchant pourtant Kazuya ne put s'empêcher de rester sur la défensive. C'était Mishima tout de même, le patron sans scrupule, qui avait poussé malgré lui son père au suicide. Prudence donc.
- Je suis très honoré de vous rencontrer, monsieur Mishima répondit Kazuya en s'inclinant respectueusement.
Avec son rimmel encore coulant sur la figure, il devait avoir belle allure tiens ! Le garde ne lui avait même pas laissé le temps de se démaquiller. Par chance, Heihachi ne sembla pas lui en tenir rigueur.
- Approche ! l'invita-t-il en joignant le geste à la parole. Ne sois pas timide ! Je voudrais mieux te voir.
Bigre ! En disant cela, Kazuya ne put s'empêcher de lui trouver une ressemblance inquiétante avec la grand-mère du Petit Chaperon Rouge au moment où le loup prend sa place pour piéger la naïve fillette (Les contes de Perrault, c'était un bouquin idiot qu'un étudiant français de la Mishima High School, avec lequel il avait sympathisé, lui avait prêté pour parfaire sa culture générale). A pas feutrés, comme s'il marchait sur des œufs, Kazuya s'avança vers l'homme le plus dangereux de la terre en se demandant ce qu'il faisait là. Que lui voulait-on à la fin ? Si dans un premier temps, Kazuya avait trouvé la faveur de Mishima pour sa prestation plutôt flatteuse, à présent, il avait surtout envie de s'enfuir loin de ce bureau.
Vu de près, Heihachi paraissait encore plus large et Kazuya pouvait le confirmer puisqu'il gardait les yeux rivés sur les épaules de son interlocuteur. Avant d'entrer dans le bureau, le sbire lui avait conseillé de ne pas trop croiser le regard de Mishima. A l'instar des chats, ce dernier pouvait prendre un contact visuel pour un défi. Heihachi ressemblait à un arbre massif avec ses cheveux comme des branches et sa mine implacable qui disait au défricheur : « tu n'arriveras pas à me déraciner. ». Malgré cela, il avait toujours son espèce de sourire, qui le faisait passer pour un bonhomme affable et qui suscitait inexorablement la sympathie. De ses yeux perçants, Heihachi détailla le visage de son jeune invité ainsi que ses cheveux et son apparence globale comme s'il le passait au scanner.
- Tu t'appelles Kazuya, c'est bien cela ?
- Oui, répondit celui-ci avec plus de cérémonial que s'il s'adressait à l'empereur en personne, Kazuya Kimura.
Le sourire boniface d'Heihachi s'élargit quelques peu en entendant ce nom comme s'il évoquait quelque chose pour lui sans qu'il ne se souvînt exactement de ce dont il s'agissait. Avec une familiarité à laquelle l'adolescent ne s'était pas du tout préparé et qui le laissa donc pétrifié d'effarement, Heihachi tendit une main franche et prit sans gêne le menton de Kazuya entre ses doigts pour forcer le jeune homme à le regarder dans les yeux.
Tout se passa alors en un éclair : comme quand leurs regards s'étaient croisés dans la salle de réception, Kazuya se sentit transcendé par un flux électrique au moment où les yeux de faucon d'Heihachi vrillèrent les siens. Pire encore, le jeune homme eut l'impression inexplicable d'être envahi par une vague de colère dévastatrice, comme il n'en avait jamais ressentie de sa vie. Tout à coup une voix nasillarde et irréelle s'éleva dans son cerveau et gronda impérieusement ces mots terribles : « Tue-le ! ».
Sans doute Kazuya aurait-il obéi à cet ordre donné par on-ne-sait-qui et se serait-il rué sur Mishima pour essayer de l'étrangler si celui-ci ne l'avait pas brutalement repoussé, le visage soudain livide, comme si lui aussi avait entendu cette voix surnaturelle. Tandis que l'adolescent se massait les tempes pour essayer de remettre en ordre ses pensées, Heihachi, encore ébranlé par ce phénomène, regardait Kazuya avec un mélange de crainte et de suspicion. Au plus profond de lui, le jeune homme serra les dents : l'entretien ne se déroulait pas du tout selon ses vœux.
Autour du grand patron, les quelques gardes, qui faisaient tapisserie dans le fond de la salle, s'animèrent soudain en voyant leur chef en état de choc. Heihachi leur fit signe cependant que tout allait bien. D'ailleurs, il avait déjà retrouvé son faux sourire tout sucre tout miel, à croire que rien ne s'était passé.
- Kimura, répéta Heihachi comme s'il avait subitement retrouvé ce que lui rappelait ce nom, tu ne serais pas le fils de cet ancien salarié qui est mort il y a quelques jours ?
Kazuya remarqua d'emblée qu'il avait eu la délicatesse de dire « il est mort » et non pas « il s'est suicidé » avec un mépris comparable à celui de Lee Chaolan. Ce n'était en rien une marque de compassion cependant mais une formule employée parce qu'elle mettait hors de cause la responsabilité de la Zaibatsu Mishima dans ce décès. Bien qu'Heihachi posât cette question sans méchanceté aucune, elle suscita chez Kazuya un nouvel accès de fureur.
- Vous voulez dire qu'il s'est tué il y a quelques jours, rectifia l'adolescent d'un ton acide.
Il avait presque craché ces mots comme un serpent crache son venin. Heihachi toisa le garçon d'un regard de plus en plus soupçonneux.
- En effet, admit-il magnanime, c'est une fin vraiment tragique.
- Ca, vous pouvez le dire ! C'est d'autant plus tragique que c'est de votre faute !
- Je te demande pardon ? s'exclama Heihachi d'un ton soudain enflammé.
Ce n'était pas tous les jours qu'un adolescent de quinze ans et des poussières venait le défier de la sorte au sein de son entreprise. Kazuya savait qu'il était en train de signer son arrêt de mort à parler de la sorte mais il ne pouvait plus interrompre sa litanie à présent qu'il avait commencé. C'était comme si une créature maligne dans son corps l'encourageait sournoisement à déverser son fiel.
- Rien ne serait arrivé si vous n'aviez pas viré mon père ! s'égosilla Kazuya en pointant sur l'homme un index accusateur. Il s'est crevé à la tâche dans votre entreprise pendant vingt ans et vous vous êtes débarrassé de lui comme s'il ne valait rien. C'est dégueulasse, ce que vous avez fait !
Aussitôt les gardes de Mishima avancèrent leurs mains vers le revolver qu'ils portaient tous au ceinturon, comme si l'index avec lequel Kazuya menaçait son interlocuteur était en fait le canon d'une arme à feu. D'un geste de la main, Heihachi immobilisa ses gens.
- Ne bougez pas ! ordonna-t-il sans détourner les yeux du jeune homme.
Il semblait à la fois ébahi par la conduite inqualifiable de ce garçon et… ravi, comme s'il trouvait plaisant de voir enfin quelqu'un lui répondre comme à un égal. Il est vrai qu'Heihachi ne devait pas souvent être contredit étant donné sa position.
- Comment oses-tu t'adresser à moi sur ce ton, petit impertinent ?
- Et vous, comment osez-vous parler de mon père devant moi ? rugit Kazuya.
Heihachi ne l'impressionnait plus à présent. Plus rien ne pouvait effrayer ce jeune homme, qui malgré sa frêle carrure et son apparente docilité, était désormais habité par la rage.
- Très intéressant, murmura Heihachi d'une voix doucereuse.
Son regard avait à présent quelque chose de malin et de calculateur, qui déplut profondément à Kazuya. Comme s'il venait de repérer un détail incongru, Heihachi baissa tout à coup ses yeux térébrants sur le torse du jeune homme, qui tressaillit. Certes, il avait une belle étoile pailletée sur son tee-shirt noir, qui venait peut-être d'attirer brutalement le regard du vieil homme d'affaire mais surtout il y avait en-dessous une énorme cicatrice qui balafrait son torse du Nord Est au Sud Ouest en passant par le Massif Central. Ce n'était pas le genre de petite cicatrice qui restait après s'être entaillé le doigt au couteau. Que nenni ! Là, c'était de la cicatrice de compétition, à faire passer Harry Potter, avec son minuscule éclair sur le front, pour un amateur. Le genre de stigmate qui plombe toute une adolescence, surtout dans les vestiaires avant les cours de sport. Bref, l'immondice était masqué par le tee-shirt et l'étoile à paillettes mais Kazuya avait l'étrange impression que c'était ce que le regard pénétrant d'Heihachi cherchait, comme s'il connaissait son existence. Et pourquoi pas ? Si ça se trouve, Mishima avait placé des caméras de surveillance dans les vestiaires de son école. Cette pensée était peut-être déplacée étant donné la circonstance mais elle arracha malgré tout une grimace très interne au jeune distrait.
Tandis que Kazuya et Heihachi s'observaient en chien de faïence, le roi des trouble-fête choisit cet instant mal à propos pour s'inviter.
- Père, est-ce que tout va bien ? J'ai entendu crier.
Kazuya fit volte-face et prit de plein fouet le regard estomaqué de Lee Chaolan. La vue de son rival dans ce bureau était un tableau à la limite du supportable, apparemment. Kazuya, en revanche, ne put s'empêcher de sourire tant la figure de Lee était comique. On eut dit qu'il portait l'un de ces fameux masques de la Commedia dell'arte. Très drôle, vraiment ! Au point où il en était, Kazuya n'était pas plus tenu à faire des courbettes au père qu'au fils.
- Tiens mais qui voilà ? Le fils à papa ! commenta-t-il d'un ton railleur. Ah ben tu tombes à pic. Il ne manquait plus que toi.
- Toi ! s'étrangla Lee au bord de la crise d'apoplexie. Mais… qu'est-ce que tu fiches ici ?
- Comment ça ? s'étonna Heihachi. Vous vous connaissez ?
- Oui, lança Lee en pointant son doigt sur Kazuya, c'est Kimura ! Le type dont je t'ai parlé. Celui qui est au lycée avec moi.
- Eh bien je vois que tu es allé baver auprès de papa sur mon compte ! Vous êtes un grand courageux, seigneur Lee.
Celui-ci devint blanc couleur de neige puis rouge écrevisse. Comment osait-il l'humilier ainsi devant son père ? Lee se sentit dévoré par un désir irrésistible d'étrangler cet effronté. Quant à Kazuya, il essayait tant bien que mal d'apaiser cette colère effroyable qui le submergeait et qui paraissait jaillir de nulle part. Il ne se reconnaissait plus, ni dans sa rage, ni dans ses propos. Que lui arrivait-il à la fin ? Ce n'était pas lui qui parlait ainsi. Il n'avait jamais voulu défier Mishima de la sorte, ni même s'en prendre à Lee Chaolan, quoique ce dernier ne l'eût pas volé. On eût dit qu'un autre se substituait à lui et proférait les blâmes à sa place, un être démoniaque qui n'avait pas la langue dans sa poche apparemment.
- Tu vas regretter ces paroles, Kimura ! morigéna Lee.
- Sans blague ! se moqua Kazuya avec le sourire assorti. Qu'est-ce que tu vas faire ? Tu vas tout rapporter à ton père. Ca tombe bien, il est sur place.
- Père ! gémit Lee en se tournant pitoyablement vers Heihachi. Vous n'allez pas le laisser me traiter de la sorte.
Malgré son état de transe avancé, Kazuya fut frappé par le vouvoiement solennel entre le père et le fils. D'ailleurs maintenant qu'il les voyait quasiment côte à côte, Kazuya songea que Lee ne ressemblait à Heihachi ni de près, ni de loin, peut-être à cause des cheveux teints du jeune homme. Et d'abord pourquoi Lee ne portait-il pas le nom de famille Mishima ? La question paraîtrait-elle déplacée si Kazuya trouvait le cran de la poser ? Heihachi lança à son fils un regard mécontent.
- D'ailleurs qu'est-ce qu'il fait là ? poursuivit Lee. Pourquoi lui avez-vous demandé de venir ? Vous voulez lui annoncer qu'il est renvoyé du lycée ?
Tu parles d'un scoop ! Après la scène qu'il venait de jouer, être viré du lycée paraissait un traitement de faveur comparé à ce qu'il s'attendait à recevoir en représailles. Kazuya était plutôt convaincu qu'il allait avoir droit à la visite d'un tueur à gages ou autre bourreau du même acabit pour lui administrer sa punition. La mine contrariée d'Heihachi laissa place à une sincère déroute, qui ne lui seyait guère.
- En réalité, marmonna-t-il, je l'avais fait venir pour le féliciter.
Kazuya ouvrit des yeux comme des billes. Il avait légèrement oublié ce détail et comprenait à présent la déconfiture de son ex congratulateur. Décidément, l'entretien avait tourné au vinaigre de façon spectaculaire. Une fois de plus, le faciès de Lee méritait d'être immortalisé sur papier glacé puis de concourir pour le catalogue des cent plus grandes figures à mourir de rire.
- Quoi ? Le féliciter ? Mais de…
- J'en veux pas de vos félicitations ! rugit soudain Kazuya.
Après un répit de quelques secondes, la bête en lui repartait à l'attaque, plus hargneuse que jamais.
- Je préfère me tirer d'ici ! Vous me dégoûtez tous les deux !
Joignant le geste à la parole, Kazuya fonça vers la sortie, qu'il atteignit en moins de temps qu'il n'en fallait pour l'écrire, et s'empressa de quitter la pièce sans se priver de claquer violemment la porte au passage. Parfois dans la vie, il faut savoir être crâne. Juste avant que le lourd battant ne s'abattît brutalement contre la cloison et ne mît un terme définitif à la conversation, l'adolescent fut persuadé d'avoir entendu Heihachi lui lancer en guise de final :
- Au revoir… Kazuya.
- Vous avez vu ? Vous avez vu comment il nous a parlé ? Ce garçon est complètement fou… comme ses parents !
Le teint toujours très rouge, Lee tremblait de la tête au pied, tant sa fureur le consumait.
- Il faut le renvoyer de l'école, continua-t-il, ce type est instable voilà tout. Je ne veux plus voir une énergumène pareil dans mon périmètre.
- Tais-toi Lee ! gronda soudain Heihachi avec agacement. Tu es un incapable et un lâche. Pourquoi faudrait-il que j'intervienne pour résoudre tes petits problèmes ? Apprends donc à gérer tout seul tes affaires ! Si ce Kazuya te cause des soucis, tu n'as qu'à lui donner une leçon par tes propres moyens.
- Mais…, bredouilla Lee mortifié, mais Père…
- Il n'y a pas de mais ! beugla Heihachi sévèrement.
Il gardait toujours les yeux braqués sur la porte par laquelle Kazuya venait de sortir, comme s'il pouvait suivre sa progression au moyen d'une vision à rayons X. Lee implosait sous l'effet d'une rage comme il n'en avait jamais connue auparavant. Entre Kazuya et lui, c'était la guerre jusqu'à la mort à présent.
- Il vous a manqué de respect à vous aussi, fit remarquer le jeune homme en dernier recours.
- Je me fiche bien des sautes d'humeur d'un gamin mal élevé, répliqua Heihachi avec une profonde indifférence, contrairement à toi, je suis persuadé que ce garçon n'est pas aussi fou que tu le prétends. Je crois juste qu'il a un sacrée tempérament, ce… Kazuya.
Un étrange sourire passa sur les lèvres d'Heihachi. Lee le remarqua mais ne sut guère ce qu'il signifiait. Peut-être en aurait-il eu une meilleure idée s'il était intervenu plus tôt dans la conversation. Malheureusement pour lui, il était arrivé un peu trop tard et par conséquent n'avait pas pu remarquer qu'au moment où les regards d'Heihachi et de son invité s'étaient croisés, les yeux de Kazuya avait viré au rouge pendant une fraction de seconde.
J'adore insérer des petits indices sur le démon qui possède Kazuya. Alors qu'avez-vous pensé de cette rencontre explosive entre Kazuya et son père?
Avouez que Kazuya a la classe en danseur X)
Merci beaucoup d'avoir lu, n'hésitez pas à me laisser votre avis !
