Sebastian fut encore plus vif que Maylene, pourtant tireuse d'élite. Il se jeta sur Ciel et ils glissèrent ensemble sur le sol, emportés par le verglas. Maylene émergea d'entre les tombes, vêtue d'une robe blanche qu'elle avait dû voler. Ses grands yeux bruns éclairaient tout son visage. Tout en étant d'une grande beauté, ils respiraient le danger. Elle ne leur laissa pas le temps de reprendre leur souffle mais reprit sa série de tirs. Ses deux fusils éclatèrent dans l'air glacé, laissant derrière eux une odeur de poudre.
Sebastian se releva en soulevant Ciel. Il bondit aussitôt pour se jeter derrière un mausolée en marbre, qui subit à leur place plusieurs balles. L'écriture et les dates d'un illustre inconnu furent abîmées par les balles de Maylene, effaçant à jamais l'identité du mort. Grell n'avait pas bougé, et il s'appuyait désormais contre sa tombe, l'air ennuyé.
- Et j'étais si proche de Sebas-chan… Cette femme a tout ruiné, grogna-t-il.
Maylene rechargeait calmement ses armes. Sebastian posa Ciel contre la tombe et se redressa pour observer la domestique. Il dut se baisser aussitôt, esquivant de justesse une série de tirs.
- Tous ces bruits vont attirer la police. Je ne veux pas que Scotland Yard soit mêlé à tout ça.
Ciel porta la main à son bandeau, qu'il toucha du bout des doigts.
- Sebastian… Arrête-la. C'est un ordre.
- Yes, my Lord.
Les yeux du démon furent bientôt aussi angoissants que ceux de Maylene. Il se leva et avança dans l'allée, tandis que Maylene tirait plusieurs coups ajustés. Il continua à avancer malgré les balles qui trouaient son habit de majordome. Le flanc et le cœur percé de balles, il s'approchait d'un pas régulier.
Grell s'était de nouveau piqué d'intérêt pour la situation. Il se releva de sa tombe en souriant et en faisant des grands gestes :
- Vas-y mon amour ! Mets-lui-en plein la vue !
Soudain, Maylene se tourna vers le shinigami et tira. Il fut le premier surpris de comprendre qu'on cherchait à l'atteindre, mais il esquiva par pur réflexe. La balle siffla devant son visage, l'évitant de quelques centimètres à peine. En revanche, elle atteignit la chaîne qui reliait ses lunettes. La belle petite chaînette de crânes fut brisée deux fois, touchée à deux reprises par le fusil de Maylene.
Grell – sans mauvais jeu de mots – vit rouge.
- Mes belles lunettes !
Il avait soudain bondi, des ciseaux rouges apparaissant entre ses doigts.
- Va expliquer à Will qu'il m'en faut des neuves !
Il plongea sur Maylene, qui chercha à l'abattre, paniquée. Mais ses fusils n'avaient pas plus d'effets sur le shinigami que sur Sebastian. Grand oiseau couleur sang, Grell s'abattit sur la jeune femme. Sa belle faux de la mort avait été confisquée, mais il se débrouillait avec ses petits ciseaux à bouts ronds.
Il visa deux fois le visage, partiellement parce qu'il méprisait les personnes plus élégantes que lui et que Maylene sans lunettes était très jolie. Elle réussit à parer sa première attaque avec son fusil, mais le deuxième ciseau vint griffer sa joue et dérapa sur son cou. Grell recula en un bond, ses ciseaux cliquetant dans le silence, prêt à s'élancer de nouveau.
Sebastian l'attrapa par le bras au moment où il plongeait en avant.
- Non, dit-il.
Grell se dégagea sans douceur et fit claquer ses ciseaux sous le nez du démon.
- Il est hors de question que je sois une femme soumise à son compagnon ! Tu as vu ce qu'elle a fait de mes lunettes ?
- Attend, ordonna Sebastian.
Il fut aux côtés de Maylene en un geste. Un deuxième lui permit de saisir la bonne par le visage et de l'assommer proprement.
- Tu disais ?
Grell sourit en rangeant ses ciseaux.
- Joli, apprécia-t-il. Toi tout autant que ton geste.
Sebastian posa une main en visière sur son visage avec un soupir agacé. Ce shinigami avait le don d'user ses nerfs.
- Je savais que tu prendrais mon parti contre cette harpie, sourit Grell.
Ciel émergea de derrière sa tombe et épousseta ses habits blanchis par la neige. A petit pas prudents, pour éviter de glisser sur le verglas, il s'approcha de son majordome. Grell le vit approcher avec une moue de mépris.
- Tout ce que je fais, je le fais pour mon maître, et lui seul, répondit calmement Sebastian.
- Si jeune ? s'étonna Grell. Ce n'est pas illégal ?
Ciel et Sebastian se regardèrent, perplexes, un court instant. Ils comprirent en même temps, et leurs yeux s'agrandirent de dégoût.
- Quoi ? Moi et… Jamais ! s'offusqua le jeune noble.
Ils échangèrent un autre regard, et ils furent bientôt tout aussi écarlates, les joues brûlantes. Leur chair de poule n'était sûrement pas due au froid.
- Tu fais vraiment des remarques répugnantes, quelquefois… marmonna Sebastian.
- Tiens, Sebas-chan qui rougit… Je peux vraiment tout peindre en rouge, avec ou sans ma faux de la mort, ricana Grell.
Ciel prit la parole, impatient d'échapper au regard moqueur du shinigami :
- Comment va Maylene ?
- Elle est vivante. Mais je crains qu'elle ne trouve la paix qu'une fois ses lunettes réparées, ou remplacées.
- Quoi ? intervint Grell. Ces trucs minables ?
Il tenait chichement les lunettes rondes et disgracieuses, fendillées, avec leur verre manquant. Ciel observa le shinigami d'un air pensif, tandis que Sebastian s'avançait d'un air menaçant pour récupérer les lunettes. Le regard du maître de la maison Phantomhive allait des lunettes rouges de Grell à celles dans sa main, puis à Maylene évanouie dans la neige.
- Attend, dit Ciel à l'encontre de son majordome. Grell, tu as dit que tu pouvais réclamer de nouvelles lunettes à Will, non ? Est-ce que tu pourrais en prendre pour Maylene ressemblant aux siennes ?
Outragé, Grell se tourna vers Ciel pour venir secouer une main impatiente, au bout de laquelle pendait une paire de lunettes, sous son nez.
- Gratuitement ? Dans tes rêves, nabot !
- Et en échange d'une journée avec Sebastian ? Durant laquelle tu pourras lui faire tout ce que tu veux ?
Ciel soupira : ce shinigami était tellement prévisible. Il était déjà parti avant que le jeune noble ait pu terminer sa phrase.
Sebastian, lui, était allé déprimer dans un recoin du cimetière.
ooo
Lorsque Grell arriva devant le repaire des shinigamis, il se rendit compte de la difficulté de ce qu'il allait entreprendre. William contrôlait les réserves de biens et ne laisserait personne piocher à l'intérieur sans sa permission. Et il ne serait pas prêt à accorder sa permission à Grell, qui n'était pas exactement dans ses bonnes grâces. Le shinigami vêtu de rouge réfléchit un moment, jouant distraitement avec les lunettes de Maylene qu'il tenait encore à la main. Son regard se posa sur elles.
Après tout, il était une actrice.
- Heu… Vous êtes ?
- Je suis Françoise. La shinigami venue de France, sourit Grell.
Son déguisement était imparable. Il avait échangé le manteau éclatant de Madame Red contre un habit brun et assez banal. Des gants blancs, une écharpe pour cacher son visage, les lunettes de Maylene pour cacher ses yeux, un chapeau haut de forme qui retenait ses belles mèches écarlates. Il était si disgracieux que personne ne pourrait reconnaître le sublime…
- Grell Suttcliff, arrêtez ça immédiatement.
Incrédule, découvert, Grell ôta son chapeau pour libérer ses longs cheveux avant qu'ils soient trop emmêlés.
- Tu es une bête, William. Comment as-tu fait ?
- Françoise la française ? Ne prenez pas pour un imbécile.
- Oh, mon beau et froid guerrier, comment ai-je pu espérer te tromper ? murmura Grell avec un soupir d'aise. Tu me reconnaîtrais entre mille, n'est-ce pas ?
William leva momentanément les yeux de ses fiches, puis se concentra de nouveau sur son travail en répondant froidement :
- En effet. Il m'est impossible d'oublier votre visage répugnant.
- Ah, tes insultes sont autant de barrières et d'épreuves que tu t'imposes pour ne pas avoir à écouter ton cœur !
- Pas vraiment, non, répliqua William.
- Will-chan, mon tout beau, ne sois pas aussi agressif. Cela ride ton joli front.
Tout en parlant, Grell s'était jeté en avant, ses deux coudes posés sur le bureau de William, son visage à quelques centimètres de celui de son supérieur. Celui-ci faisait de son mieux pour remplir ses fiches, penché en arrière sur son siège de manière à éviter tout contact avec le shinigami rouge. C'est alors qu'il vit les deux chaînes brisées.
- Ah, je comprends mieux.
Il posa son stylo sur ses feuilles et leva son arme, dont il posa la pointe sur le front de Grell. Il appuya lentement mais fermement, de manière à faire reculer son collègue envahissant. Il sortit ensuite un petit mouchoir et entreprit d'un essuyer la partie qui avait été en contact avec le shinigami rouge, tout en disant :
- Si c'est pour des nouvelles lunettes, la réponse est non. Celles-ci tiennent très bien sans avoir besoin de chaînes.
- Tu lis dans mon âme, chéri. C'est bien la preuve que nos esprits sont en osmoses.
Grell lâcha un soupir énamouré.
- Je m'en voudrais tant de te décevoir. Je peux avoir des nouvelles lunettes, alors ?
- Vous n'avez rien écouté à ce que je viens de dire.
- Comment se concentrer sur les mots quand d'aussi belles lèvres les prononcent ?
William redressa ses lunettes sur son nez à l'aide de son arme, désormais propre de toute souillure relative à Grell. Ses yeux noirs étaient inflexibles.
- Vous allez sortir de mon bureau.
Ce n'était pas un ordre. C'était un fait.
- Tu préférerais parler dans un lieu plus… intime ? sourit Grell avec un clin d'œil suggestif. Oh, Will-chan, tu vas un peu vite, tout de même ! Enfin, si c'est pour toi…
William soupira. Il avait de plus en plus de mal à se concentrer sur les documents urgents qu'il était supposé remplir.
- Vous vouliez des lunettes, donc ?
Grell sourit. Il savait arracher tout ce qu'il désirait de William, avec ou sans déguisement, avec ou sans faux de la mort. Son supérieur ferait tout ce qui était en son pouvoir pour se débarrasser de lui. Grell était devenu un maître dans l'art d'agacer William. Il osait même songer que, avec poursuivre Sebastian et trouver de beaux jeunes hommes, c'était un de ses plaisirs préférés.
D'ailleurs, il se devait de mêler l'agréable à l'agréable : après avoir agacé William, il avait quelques bons projets à accomplir avec Sebastian…
ooo
Les nouvelles lunettes furent soigneusement récupérées par Sebastian qui les glissa sur le visage de Maylene. Puis, très doucement, il lui secoua l'épaule. Elle gémit, puis se réveilla. Discernant vaguement le visage du beau majordome, elle devint écarlate et s'écarta en un bond.
- Je… Vous…
Elle devint de plus en plus rouge au fur et à mesure que ses pensées avançaient.
- Si près de moi, c'est… c'est indécent…
Grell eut un claquement de langue agacé, mais l'idée de pouvoir s'approprier Sebas-chan une journée entière le rendait indulgent à l'égard de la bonne. Qu'elle l'apprécie, au moins ça prouvait qu'elle avait bon goût. Mais le démon était à lui.
- Bienvenue de retour parmi nous, sourit le diable de majordome en se redressant.
Alors qu'elle se souvenait de son bref accès de folie, Maylene se sentit très embarrassée. Elle vint s'incliner devant Ciel, les larmes aux yeux derrière ses nouvelles lunettes, larges et presque aussi opaques que les autres :
- Je suis vraiment désolée !
- Ce n'est rien.
Ciel haussa les épaules et se détourna. La brise glacée jouait avec ses cheveux tandis qu'il fixait l'horizon. La nuit soulignait les ombres et grandissait les tombes clairsemées. Créature des ténèbres, Ciel parla au milieu de ces entrelacs de noir et de blanc, qui semblaient former un vaste échiquier qui s'étendait tout autour de lui :
- Le devoir d'un maître de maison est de protéger ses domestiques, et celui d'un roi et de contrôler ses pions. J'aurais dû prendre des mesures pour éviter que tu te retrouves dans cette position, voilà tout. Rentrons.
- Hé ! intervint Grell.
Le shinigami rouge tranchait crûment avec l'élégant décor. Il passait une main dans ses cheveux, langoureusement, un sourire se dessinant sur ses lèvres.
- Tu n'as pas oublié notre, hum… contrat ?
Sebastian se raidit insensiblement. Ciel sourit.
- J'ai entièrement oublié.
Incrédule, le shinigami vit ses espoirs s'écrouler. Sebastian lâcha le plus discret des soupirs, tout en glissant un regard en coin vers son maître. Ciel, fragile silhouette debout devant Grell, répondit sur le ton de l'évidence :
- Contrairement aux démons, les humains, eux, mentent.
Le silence laissa la nuit envahir le cimetière.
- Devrais-je venger Madame Red maintenant, bochan ?
Grell hésita le temps d'un soupir, puis décida que le beau démon, bien que précieux, ne valait pas un autre combat qui risquait de tourner en la défaveur du shinigami.
- Quel hasard ! sourit-il. Je dois filer. A charge de revanche, morveux. Au revoir, Sebas-chan de mon cœur !
Il s'échappa en quelques bonds gracieux. Sebastian fit mine de le poursuivre mais Ciel leva la main et fit un discret « non » de la tête. Ils laissèrent le dieu de la mort s'échapper entre les tombes grises et noires.
- C'était qui, lui ? demanda Maylene dans le silence.
ooo
Pendant ce temps-là, au manoir, une femme aux cheveux d'argent souriait. Elle laverait le monde de toutes ses souillures. Elle ne considérait pas ses actes comme traîtres ou lâches. Frapper quand l'ennemi était faible, détruire quand il était impur. Ce n'était pas une mission : c'était une manière de vivre, une respiration. La seule chose qui l'étonnait encore, dans la longue éternité où elle était réfugiée, c'était de savoir que les souillés ne se détruisaient pas eux-mêmes, par honte d'exister. A leur place, elle n'aurait pas hésité à se donner la mort. Ils étaient, après tout, un danger pour leur entourage.
Finny l'écoutait, des larmes dans le regard. Après un long moment de silence, il hocha la tête.
