La conversation avec l'Undertaker fut facile. Il avait pris Pluton sur ses genoux, ce qui lui avait valu d'être généreusement léché sur la joue. Assis derrière son bureau, l'urne à biscuits devant lui, il laissait Pluton manger et piochait de temps à autre une croquette entre deux longs doigts pâles. Il mangeait rejeté en arrière pour ne pas gêner le chien-démon, qui enfournait autant de nourriture dans sa bouche qu'il en était capable, semant des miettes sur tout le bureau. De temps en temps, il se retournait pour aboyer ou gémir joyeusement en direction de l'Undertaker, avant de replonger dans les biscuits en forme d'os.
- Peut-on échapper à la mort ?
- Depuis quand t'inquiètes-tu de la mort, petit fantôme ? demanda le fossoyeur. L'au-delà ne t'intéresse pas.
- Mais l'avenir de mes pions est ma responsabilité. J'ai un serviteur gravement malade. Je dois le guérir.
L'Undertaker haussa les épaules et se servit un nouveau biscuit, qu'il pinça entre deux ongles noirs.
- Va voir un docteur. Je ne peux te fournir que des cercueils.
- Aucune solution n'existe pour lutter contre la mort ? insista Ciel.
L'Undertaker s'était mis à caresser doucement la tête de Pluton, qui essayait de ronronner comme un chat mais ne parvenait qu'à émettre des grognements sourds. Sebastian, vaguement dégoûté, restait en retrait. Qu'on puisse vouloir câliner un chien baveux au poil rugueux le dépassait. D'un autre côté, le fossoyeur bavait autant que Pluton et aimait les os. Le vieil adage s'appliquait : qui se ressemble s'assemble. Sebastian espérait juste que le fossoyeur se lavait plus souvent que le chien-démon.
Après un moment de réflexion, l'Undertaker annonça d'un ton catégorique :
- Non.
- En êtes-vous certain ? s'enquit poliment le majordome.
L'Undertaker fut secoué d'un petit rire sinistre.
- Oh, bien sûr, on peut se nourrir des âmes d'innocents pour se raccrocher à la vie, fil d'araignée pour sortir de l'abîme du désespoir, fil tissé du sang et de la souffrance de centaines de victimes… Cela s'appelle devenir un démon.
Le fossoyeur riait franchement, désormais. Pluton, dérangé par ses soubresauts, sauta de ses genoux pour aller s'installer sur le sol, où il entreprit bravement de se gratter l'oreille avec le pied gauche.
- Mais qui voudrait devenir une de ces créatures ? reprit l'Undertaker.
Ciel répéta la question du fossoyeur, un vague sourire aux lèvres, un regard en coin posé sur son majordome, toujours aussi droit et toujours aussi digne :
- Oui, qui ?
- Ceux qui haïssent le désespoir, répondit calmement Sebastian.
Un instant de silence. Puis l'Undertaker repartit d'un grand éclat de rire, son timbre aussi tordu que son chapeau.
- Oui, marmonna-t-il, oui. Je vais vous dire comment sauver ce domestique.
ooo
Ciel considéra, un peu agacé, les trois shinigamis qui leur faisait face. Au début, il n'y en avait eu qu'un, blond méché de noir, à l'air égaré, dont le rôle semblait être de tondre la pelouse qui entourait le domaine des dieux de la mort. Il s'était transformé en gardien quand il avait vu Ciel et son majordome engagés sur le pont de pierre qui menait au repaire des shinigamis.
L'Undertaker les avait envoyés là-bas en leur expliquant qu'ils devaient trouver le livre de la mort contenant le nom de Bard. Cette liste des morts pouvait être modifiée si l'on barrait des noms, détruisait le livre, ou encore si on posait dedans le marque-page de la mort et que l'on modifiait le temps. Ciel avait décidé, en toute simplicité, de récupérer ce fameux livre de la mort.
Le jeune blond ne leur avait pas bloqué l'accès. Il s'était précipité pour prévenir son supérieur. William T. Spears était arrivé avant même que le jeune Phantomhive ait traversé le pont.
- J'ai bien fait d'aller vous chercher, senpai ? Il me semblait que c'était le démon dont vous m'aviez parlé, dit le jeune shinigami d'un air anxieux.
- Vous avez bien fait, Ronald Knox, répondit William sans un regard pour son subalterne. Que faites-vous ici, bête féroce ? Votre maître ne vous tient plus en laisse ?
- Si quelqu'un fait quoi que ce soit avec Sebastian et une laisse, je veux être là !
Avec un éclat de voix hystérique et reconnaissable à des kilomètres, Grell était arrivé, dans un tourbillon de tissu rouge. C'est ainsi que Ciel se retrouvait face à trois dieux de la mort, sans la moindre angoisse, simplement un peu ennuyé. Portant la main à son œil, il ordonna :
- Fais en sorte qu'il ne m'arrive rien, Sebastian. C'est un ordre.
- Yes, my Lord.
Sebastian se jeta en avant, choisissant tout naturellement l'assassin de Madame Red comme première cible. William s'écarta, tirant avec lui le jeune Ronald. Grell leva ses petits ciseaux de la mort en un geste paniqué pour se protéger. Le démon l'attaquait sur deux flancs, mais le shinigami roux pu bloquer ses deux poings. Son poignet droit appuyait contre les petits ciseaux au niveau du flanc droit de Grell, son poignet gauche était piégé en hauteur, au-dessus de leurs deux visages. Les deux bras, entaillés sous le gant et les manches noires, saignaient légèrement.
Le démon se dégagea tandis que le shinigami reculait d'un pas, un peu désorganisé, hésitant quant à la démarche à suivre pour lutter avec deux ciseaux à bouts ronds. Ils se battaient sur le pont de pierre, dont la carrure trapue enjambait une rivière. Celle-ci coulait sur un des flancs du large bâtiment blanc qui semblait être le repaire des dieux de la mort. Ciel, ayant traversé le premier tiers du pont, attendait une main sur la rambarde de pierre. Les deux autres shinigamis, le noir et le blond, attendaient de l'autre côté du pont, sur l'herbe fraîchement coupée.
Le diable de majordome voulut frapper de nouveau, au visage. Sa main droite fut piégée par les deux ciseaux, qui entaillèrent profondément sa chair. Grell, tout sourire, sans cesser de maintenir la pression sur ses petits ciseaux, s'approcha de cette main ensanglantée. Ravi comme un enfant, il regarda quelques gouttes de sang couler du bras du démon. Soudain, à la grande horreur de toutes les personnes présentes (aussi bien ses collègues shinigamis que ses ennemis) Grell lécha la plaie.
Il y eut un court instant de flottement, durant lequel Grell eut un rire de petite fille et Sebastian se raidit. Puis quelque chose dans le regard du démon se durcit, et soudain, ce n'était plus un jeu.
Un premier coup de pied saisit Grell au niveau des côtes flottantes, sous la cage thoracique. Alors qu'il titubait en arrière, Sebastian bondit sur lui. En plein air, il lui décocha un second coup au visage, que le shinigami ne put éviter. Ses lunettes glissèrent légèrement, retenues par leur chaîne de crânes. Il leva ses ciseaux en un geste défensif au niveau de ses yeux. Sebastian empoigna une de ses mains et la tordit, arrachant les ciseaux et les jetant au loin.
- William ? entama Grell d'une voix hésitante.
Il reculait toujours, son unique ciseau cliquetant d'un air pathétique. Sebastian s'élança, prit appui sur le sol, et se jeta de nouveau en l'air.
Le shinigami voulut l'éviter, mais ne fut pas assez rapide : le démon s'abattit sur lui, pied en avant, le clouant au sol. Il écrasa sa main qui tenait encore le ciseau de la mort contre le sol, broyant dans le même élan l'arme et les doigts de son adversaire.
Debout, digne, avec un Grell agenouillé et gémissant devant lui, le diable de majordome commenta sèchement :
- C'était écœurant.
Grell essayait de sauver ce qui pouvait l'être de son arme avec sa main libre. Sebastian, lui, leva son pied pour un autre coup. Le shinigami rouge profita de ce que sa main était libre pour rouler de côté. Il se releva précipitamment et recula en quelques bonds puissants.
- Will-chan de mon cœur, j'ai un souci, commenta-t-il une fois à distante prudente.
Le shinigami le plus organisé de l'histoire s'autorisa un court soupir. Sebastian, lui, s'avançait avec un doux sourire en direction du jeune roux.
- Combattons à mains nues, comme la dernière fois.
- Will, sans blagues, j'ai besoin d'une arme.
Grell esquiva vivement un coup en glissant sur le côté, puis il entreprit de courir en arc de cercle pour échapper à Sebastian. Celui-ci se précipita vers lui. Le shinigami se jeta brutalement en un salto arrière pour échapper au démon, que son élan entraîna sur quelques mètres.
- Will-chan, sois raisonnable, ce n'est pas de la mauvaise volonté, un ciseau est cassé et l'autre est tombé dans l'eau.
- Il a raison, William-senpai. Vous voulez que je l'aide ?
Grell revenait sur ses pas, reculait vers le pont. Sebastian ne souriait plus. Dans ses yeux rôdait un lourd mépris.
- Le monde voit enfin la fin de l'aberration que fut Grell Suttclifff, commenta-t-il.
Il s'avança. William lança un objet. Ronald et Ciel levèrent la tête.
- Attrape, ordonna le shinigami aux cheveux noirs.
Grell sourit, un large sourire qui dévoilait toutes ses dents pointues. Puis il bondit gracieusement, empoigna son arme, et la déclencha avant même de retomber au sol. Il atterrit sur ses jambes, une main posée devant lui pour maintenir son équilibre, sa main libre tenant haut sa faux de la mort. La tronçonneuse vrombissait déjà.
- Tout va devenir tellement plus intéressant, chéri.
Sebastian jeta un coup d'œil vers son maître.
- Excusez-moi, bochan, je risque de prendre quelques minutes de plus.
Ciel fit un petit geste de la main.
- Dépêche-toi, c'est tout, lâcha-t-il avec dédain.
Le jeune Phantomhive ne put s'empêcher, en regardant le shinigami perfectionniste et son apprenti tondeur, de trouver l'orgueil de William T. Spears impressionnant. Il laissait Grell, instable et visiblement plus faible que lui, s'occuper seul d'un démon tel que Sebastian. L'assassin de Madame Red, ses deux mains autour de sa faux, riait comme le plus heureux des imbéciles. Néanmoins, il restait frêle comparé à Sebastian. Le diable de majordome avait parlé de minutes en plus, pas d'échec. Les yeux posés sur les deux adversaires, le jeune Phantomhive remarqua sobrement :
- Vous n'allez pas aider vos hommes ?
- Il y a 84.7% de chances que Grell gagne sans mon aide, répondit le shinigami vêtu de noir.
Il remonta ses lunettes du bout de son arme, fixant lui aussi les deux opposants. Derrière lui, bouche ouverte d'admiration, Ronald Knox se nourrissait de la vision de ce démon, le premier vrai ennemi qu'il ait jamais eu à affronter, face à son senpai, en qui il plaçait toute sa foi.
- Vous êtes prêt à risquer ces 20% ? demanda Ciel.
- 16.3%
Le Phantomhive répéta, patient :
- Vous êtes prêt à prendre ce risque ?
- Ce n'est pas la bonne question, humain. La question est : veux-tu risquer la vie de ton serviteur, sachant qu'il a environ 85% de chances d'échouer ?
Le chien de garde de la reine s'autorisa un léger sourire. Puis il porta lentement les mains à son visage et dénoua son bandeau. Dès que son œil fut visible, il prit la parole, calme et assuré :
- Sebastian, débarrasse-moi d'eux. C'est un ordre.
William T. Spears compléta, glacial :
- Grell Suttclifff, si vous voulez garder votre faux de la mort, il faut éliminer cette bête.
Le majordome noir et le majordome rouge parlèrent ensemble, derrière le bruit ronronnant de la faux de la mort.
- Comment désobéir à un type aussi sexy ?
- Yes, my Lord.
ooo
Grell secoua ses longs cheveux rouges, qui cascadaient le long de son dos.
- Sebas-chan chéri, tu me dis toujours que tu aimerais que j'arrête de te dire des choses grossières, et moi je veux que tu arrêtes de me frapper au visage. Faisons un contrat. Je ne te parle que du plus raffiné et du plus pur amour, et tu bats comme si tu n'étais pas attaché à un balai. D'accord ?
Son visage heureux aurait pu être celui d'un enfant, si ce n'était les marques de rouge à lèvre, les dents aiguisées, et le bruit sinistre de la faux qui broyait l'air.
- Nous passons donc enfin aux choses sérieuses, répondit placidement Sebastian.
Grell attaqua le premier, enivré par son nouveau pouvoir. Un large mouvement circulaire obligea le démon à bondir pour éviter son coup.
- Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladive !
Le coup de pied du démon qui aurait dû le réduire au silence fut paré par le plat de sa faux, qui obligea Sebastian à dévier sa trajectoire. Alors que le démon se rétablissait au sol, Grell continua, ravi et enflammé :
- Tout n'est que métal et sang, tout est rouge comme l'amour ou noir comme mon démon ! Démon que je vais peindre en rouge, d'ailleurs…
Il était soudain derrière Sebastian, encore à genoux. La faux fit un large geste vers le bas, que le diable de majordome rattrapa. Il eut tout juste le temps de se retourner et de placer une main de chaque côté de la tronçonneuse. Elle continuait à vibrer dans un grincement de ferraille, bloquée par le démon.
- Si tu savais combien je te hais, mon tout beau, susurra Grell.
Il prit appui sur sa faux, maintenue par Sebastian, pour donner un grand coup de pied à son adversaire. Le majordome de la maison Phantomhive esquiva en se baissant, puis poussa rudement la faux de côté et se redressa pour porter un coup. Grell l'évita souplement, et leur lutte reprit. Des tourbillons de robes rouges et noires étaient les seules traces de couleur visible dans le décor blanc de l'école des shinigamis. Leur public, trois êtres solitaires debout sur le pont, regardaient sans rien dire. Impossible de dire qui tenait l'avantage. Pour l'instant, aucune blessure sérieuse n'avait été infligée.
- Je hais chaque coup que tu as porté à mon noble visage, et j'adore chaque instant où nous avons été en contact. Ah, oui, ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore avec l'amour…
La faux traça un arc de cercle éblouissant, auxquelles pendaient quelques gouttes de sang. L'avant des vêtements de Sebastian avait été entaillé, et une blessure dessinait une ligne rouge sur sa poitrine. Grell riait hystériquement. William T. Spears, en retrait, remonta délicatement ses lunettes sans rien dire, son visage impassible. Il corrigea son collègue d'une voix neutre :
- Vous croyez qu'il y a de l'amour, Suttclifff, ne mélangez pas tout.
Impossible de savoir si le shinigami rouge l'entendait. Probablement pas, paria Ciel. Il semblait absorbé par son combat.
- Amour ! ô tumultueux amour !
Ronald intervint à son tour, mains en porte-voix :
- Tumultueux, carrément, il essaye de vous tuer, Grell-senpai !
- C'est toute la beauté de l'acte, Ronald.
Si, il les entendait.
- Ô amoureuse haine !
La force de Grell était dangereusement proche de celle du démon qu'il combattait. Certes, la dernière fois, son arme mis hors d'état de nuire, Grell avait été assez facile à vaincre. Mais désormais, il était attentif à tout mouvement du diable qui signalait qu'il risquait d'utiliser ses habits pour bloquer sa faux. Il ne se laisserait pas piéger deux fois par la même manœuvre, ce qui compliquait la tâche de Sebastian. Leur combat les entraîna en dehors du pont et jusqu'à la terre verdoyante.
- Il est hors d'atteinte des flèches de Cupidon : il a le caractère de Diane armé d'une chasteté à toute épreuve, il vit à l'abri de l'arc enfantin de l'Amour.
Impressionnant de constater qu'il restait assez de souffle au shinigami pour déclamer du Shakespeare. Le pied de Sebastian atterrit brutalement contre ses poignets et le jeta, lui et son arme, vers le sol. Grell se retrouva penché en avant, son arme légèrement enfoncée dans le sol, Sebastian debout face à lui, en contre-haut. Le shinigami rouge lui sourit de toutes ses dents pointues, sans se laisser démonter par son arme qui mâchait désormais la terre et les pavés du sol.
- Ô Sebas-chan, démon sans sens et sans désir, tu as juré de n'aimer jamais.
- Je n'ai pas eu besoin de jurer. Je n'ai aucun cœur pour aimer, voilà tout.
Grell, appuyé sur sa faux, jeta ses deux jambes en hauteur pour porter un coup. Le diable de majordome recula d'un pas souple pour l'esquiver. Le shinigami, emporté par son élan, arracha son arme du sol et alla déraper sur quelques mètres, soulevant un nuage de poussière et son manteau couleur sang.
- Cette réponse me tue en me laissant vivre, puisque c'est un vivant qui te parle.
- Plus pour longtemps, répondit Sebastian.
- Grell Suttclifff, vous n'êtes pas vivant au sens strict du terme, compléta William en réajustant ses lunettes.
- Ah ! Quel sens de la répartie ont mes beaux amants !
Grell eut un gloussement de jeune fille, qui ne l'empêcha pas de parer le coup de Sebastian et de reprendre le combat.
- L'amour est une fumée de soupirs dégagé, c'est une flamme qui étincelle aux yeux des amants…
Grell fit un large geste dramatique pour illustrer son propos. Soudain, il bondit dans les airs, en même temps que le majordome de la maison Phantomhive, arme levée. Sebastian eut à peine le temps de changer de trajectoire : déjà la faux entaillait profondément son bras, lâchant une gerbe de sang qui retomba en instants éclatés d'existence. Grell s'y intéressa à peine, ce qui était loin d'être son habitude mais il était trop imprégné de Shakespeare pour s'intéresser à autre chose.
- …comprimé, l'amour devient une mer qu'alimentent leurs armes, termina-t-il. Une mer de sang et de souvenirs, Sebas-chan !
- Shakespeare a écrit ''larmes'', non pas ''armes'', corrigea le noble démon d'un air ennuyé.
- Ne dénaturez pas ce grand auteur, Suttclifff, ordonna froidement son supérieur.
Grell regarda William, puis Sebastian, puis il éclata de rire en se trémoussant, ravi :
- Oh, vous êtes si froid, tous les deux, et pourtant vous connaissez Roméo et Juliette par cœur ! Tout est dit en si peu de mots…
Le combat reprit, avec la même violence. Mais cette-fois, les combattants se dirigèrent vers le pont. William T. Spears recula prudemment, Ronald sur ses talons. Ciel, à contrecœur, les imita, mais lui se plaça de l'autre côté du pont. Ainsi, les shinigamis se tenaient debout d'un côté du large édifice de pierre blanche, du côté de leur école et le jeune Phantomhive était debout de l'autre. Sur le pont lui-même, d'un blanc désormais souillé de rouge, les représentants de leurs forces respectives s'échinaient toujours à se déchirer.
Grell monta sur la petite rambarde de pierre du pont, au-dessus de l'eau vive, et tendit une main en direction du démon :
- Viens, Sebas-chan, viens ajouter d'heureuses nuits à tes heureux jours.
Sebastian réajusta paisiblement ses gants.
- Vous êtes retombé dans le répugnant, commenta-t-il. C'était plus fort que vous ?
- Je te jure que c'est du Shakespeare ! s'offusqua Grell.
- Je ne vous crois pas.
Le shinigami casa sa faux de la mort sous son bras gauche pour pouvoir trouver, de la main droite, un exemplaire abîmé du grand auteur anglophone, qu'il tira hors d'une poche intérieure de son manteau. Il l'ouvrit d'un mouvement vif, poussa ses lunettes sur son nez avec le livre en question, et relut le texte. Finalement, il lâcha un petit cri victorieux :
- C'est la fin de la scène 3 de l'Acte I, dit-il fièrement, un doigt sur la bonne ligne.
Il releva la tête à temps pour voir venir le coup de Sebastian, mais pas à temps pour l'éviter. Le coup de pied le saisit en plein torse, l'envoyant chuter en arrière, hors du pont. Sa faux de la mort lui échappa et vola dans la direction opposée, rebondissant contre le pont et allant déraper aux pieds de Ciel dans un grincement de métal contre la pierre. Elle s'immobilisa devant le jeune Phantomhive, crachotante et sans propriétaire.
Ledit propriétaire s'accrochait laborieusement à la rambarde du pont pour ne pas tomber à l'eau. Il avait réussi à passer une jambe par-dessus le rebord, mais l'autre pendait toujours dans le vide. Le menton posé sur la pierre, les deux bras tenant à pleines mains la balustrade, Grell avait repris un air assez pathétique.
- C'était traître, marmonna le shinigami rouge.
- Non. C'était démoniaque, rectifia doucement Sebastian.
Il ramassa le Shakespeare entre deux doigts et le considéra avec mépris.
- Tu as de nouveau perdu ta faux de la mort. Perdre deux fois de la même manière…
Et Grell souriait, de manière inattendue. Avant que quiconque ait pu réagir, il avait dégagé le fusil de Bard de sous son grand manteau d'une main, se maintenant toujours de l'autre contre le pont.
- Non, Sebas-chan. Pas deux fois…
Il tira.
Un coup contre le démon aurait été vain. Voilà pourquoi la balle filait vers le jeune Phantomhive.
Pour la première fois, l'éclat de l'angoisse était dans les yeux de Sebastian. Le sombre majordome se précipita pour intervenir. Il serait assez rapide. Il devait être assez rapide. Il avait toujours été assez rapide.
Mais cette-fois, William était intervenu.
ooo
C'était un coup somme toute assez minable, à peine suffisant pour le ralentir. La faux en forme de pince du shinigami sombre le mordit à l'épaule. Sebastian continua d'avancer en s'arrachant la chair, mais ce simple geste le ralentit. Il arriva quelques instants trop tard. Quelques instants après la balle fatidique. Ses doigts n'attrapèrent que son sillage.
Ciel reçut la balle de plein fouet, à l'épaule. Il tituba en arrière, et tomba sur le dos. Sa main
tenait son épaule blessée. Quand il retira ses doigts, ils étaient moites de sang.
Fais en sorte qu'il ne m'arrive rien, Sebastian. C'est un ordre.
Yes, my Lord.
Yes, Lord.
Yes.
Il avait désobéi.
Le Pacte était rompu.
ooo
Je dois avouer que ce chapitre existe surtout parce que, si une chose m'agaçait dans Black Butler, c'était la toute-puissance de Sebastian, incapable de connaître l'échec. J'avais envie de voir comment il s'en sortait quand les choses cessaient d'être évidentes pour lui.
Et depuis que j'ai remarqué que certaines des phrases de Grell, lors de son premier combat avec Sebastian, sont de vraies citations de Shakespeare, la tentation de reprendre cette idée est devenue trop forte.
Voilà le résultat de ces deux envies croisées. ^^
