CHAPITRE II

VIVI, LE SOLITAIRE

Les villageois d'Alexandrie étaient fébriles à l'idée de voir la pièce de théâtre « Je veux être ton canari » qui fut annoncée si soudainement. Le soleil était haut dans le ciel et les oiseaux voletaient paisiblement au-dessus des commerces. Tout le monde se dépêchait dans les rues pour pouvoir avoir les meilleures places lors du spectacle. La vente de billet avait eu lieu la journée même et elle s'était terminée en une heure. Tout le monde s'était rué à la billetterie de la Grande Place alors que les premiers rayons de soleil avaient fait leur apparition.

Lors de la vente, on remarqua plusieurs faux billets dans la circulation. Il fallut donc, à la demande royale, mettre sur pied un kiosque dans lequel un homme estamperait chacun des billets suite à une examination. Seuls les billets estampés seraient admis. Comme une quantité phénoménale de billets falsifiés avaient été fabriqués, l'homme du kiosque avait connu une journée des plus chargées et pouvait à présent remarquer d'un seul coup d'œil si le billet était véritable ou non.

Alors que tout le monde était impatient pour la soirée, chaque personne sortit de leur demeure afin d'admirer l'arrivée de l'aérothéâtre sur lequel allait être présenté le spectacle. Celui-ci volait au-dessus de leur tête en frôlant le dessus des toitures de la ville. Celui-ci semblait neuf en raison de son vernis parfaitement lustré. Tout le monde se tassa dans la Place Publique afin d'être en extase devant le vaisseau qui se dirigeait droit vers la cour du château. De grands cris d'admiration se firent entendre à Alexandrie. Il semblait bien que les Tantalus eussent réussi leur premier objectif : attirer l'attention sur la pièce de théâtre sans engendrer le moindre soupçon.

Lorsque le Prima Vista eut traversé le ciel de la Place Publique, la foule se précipita dans les rues de la ville afin de pouvoir l'admirer encore un peu. Lorsqu'il se déplaça, l'attroupement emmena avec elle plusieurs pauvres personnes qui se firent piétiner et blesser. Parmi elles se trouvait un petit garçon avec un chapeau pointu. Il se trouvait sur le sol, le visage contre les pierres. Son manteau et ses pantalons rayés turquoise et blanc étaient couverts de poussière.

Ça va? Demanda alors la voix d'une petite fille.

Le petit bonhomme sentit alors une main le prendre par l'épaule et l'aider à se relever. Il regarda la petite fille qui lui faisait face et se permit de la remercier. Lorsque ses yeux croisèrent ceux de la fille, elle sursauta légèrement. Le petit bonhomme n'avait pas de visage. En fait, il avait un visage, mais il n'était pas constitué d'une matière solide. On aurait plutôt dit une entité noire comme la nuit avec, en son centre, deux grands yeux jaunes et flamboyants. La petite fille tendit son bras vers le garçon et lui présenta un bout de papier.

Tiens! Ton billet… tu l'as échappé!

Le garçon replaça son chapeau sur sa tête et empoigna le billet tout en lui présentant sa gratitude. Elle lui mentionna ensuite qu'il devrait peut-être aller faire estamper son billet, car s'il ne le faisait pas, il ne pourrait pas assister à la pièce de théâtre. Le garçon, qui n'avait pas été mis au courant de cela, la remercia de nouveau pour ce renseignement avant qu'elle ne parte en trottant vers la Grande Place.

Alors qu'il se mit à marcher tranquillement à son tour vers la Grande Place où se trouvait le kiosque, le petit bonhomme remarqua un petit sac dans un recoin entre une auberge et le bar de la star du matin. Il s'en approcha et l'ouvrit pour y découvrir cinquante gils. Il n'arrivait pas à y croire. Lors de l'attroupement qu'il y avait eu lorsque l'aérothéâtre volait au-dessus de leur tête, une personne avait dû l'échapper par inadvertance. Sans se soucier davantage de la raison de la présence de ce sac rempli d'argent, le garçon le referma avec le cordon qui y était rattaché et le fourra dans sa poche. Cet argent pourrait toujours lui être utile.

Lorsqu'il traversa les rues d'Alexandrie en direction de la Grande Place, le petit bonhomme croisa, entre autres, un petit groupe d'habitants de la ville de Tréno, la ville des nobles. Ceux-ci semblaient se déplacer en se braquant le cou vers l'arrière. Il ne comprit jamais la raison de cette habitude étrange que les nobles possédaient. Alors qu'il s'approchait de sa destination, il croisa une statue d'environ deux mètres représentant trois soldats qui brandissaient leur épée. Sur le piédestal à la base de la statue de pierre se trouvaient quelques mots :

Cette statue fut construite afin de commémorer les trois chevaliers de Pluto qui ont combattu bravement durant la XVe guerre de Lindblum, en 1601.

Le petit bonhomme ignorait ce que signifiait « faire la guerre » et ne comprit donc pas l'intention d'installer une telle statue sur la place publique. Il la regarda tout de même longuement et put admirer sa beauté artistique qui le satisfit amplement.

Il n'y avait aucun villageois au kiosque lorsque le garçon y arriva. Il put donc parler immédiatement à l'homme ayant la tâche d'estamper son billet. L'homme avait la physionomie d'un chien, c'est-à-dire qu'il avait le visage couvert de poils gris et possédait de grosses pattes velues plutôt que des mains en chair.

Qu'est-ce que tu veux? Demanda alors l'homme-chien au garçon.

Le petit bonhomme fut secoué par la froideur du guichetier, mais décida tout de même de lui poser quelques questions avant de lui présenter son billet. Il était complètement perdu dans cette ville et désirait en connaître un peu plus. Lors de la discussion, il apprit que la ville était gouvernée par la reine Brahne et que sa fille, la princesse Garnet, fêtait aujourd'hui ses seize ans. De plus, il apprit que quelques rumeurs circulaient au sujet de la reine… des rumeurs par rapport à de mauvaises fréquentations.

Je peux voir ton billet maintenant? Demanda alors froidement le guichetier qui en avait assez de répondre à ses questions.

Le petit bonhomme fourra sa main dans sa poche et en ressortit le bout de papier qu'il présenta à son interlocuteur. Il ne désirait plus le déranger, car il semblait d'une humeur massacrante. Sans toucher au billet, le guichetier annonça :

C'est un faux! Il y en a plein en ce moment!

Il empoigna tout de même le billet et le déchira sous les yeux du garçon qui baissa la tête, complètement désespéré. Il aurait dû s'en douter, un billet qui traînait sur le sol ne pouvait être vrai. Une personne avait dû se faire prendre avec ce faux billet et s'en est tout simplement débarrassé en le lançant dans la rue.

Allez! Maintenant, débarrasse les lieux, petit! Lança le guichetier qui n'eut aucune compassion pour le garçon qui était complètement déçu de ne pas pouvoir assister au spectacle tant attendu.

Tout en regardant ses bottes en cuirs brunâtres, le garçon s'éloigna du kiosque en se demandant ce qu'il pourrait bien faire de sa journée. Il était seul et personne ne semblait désirer lui parler. Sa gêne était, à son avis, la plus grande difficulté qui pouvait l'habiter. Il n'arrivait pas à s'exprimer tel qu'il le voulait, car il vivait dans un monde qui lui semblait incompréhensible.

Alors qu'il traversa la Grande Place pour aller se promener dans une allée à proximité, il remarqua la petite fille qui l'avait aidé à se relever plus tôt. Elle sautait à la corde à danser avec ses deux amies. Elle lui envoya la main en lui faisant un sourire flamboyant. Le garçon lui envoya à son tour la main. Cette fille avait été la seule personne généreuse à son égard et il lui en était reconnaissant.

Comme il ne voulait pas la déranger alors qu'elle jouait avec ses amies, le garçon cru bon de ne pas aller la voir. Il continua donc son chemin dans l'allée ombragée qui connectait à la Grande Place. Tout en regardant un homme en haut d'une échelle qui installait une pancarte au dessus d'un bar situé sous la route, le garçon trébucha sur une pierre qui était mal incrustée dans la route et tomba tête première sur le sol. Tout en chutant, le garçon ne put s'empêcher de lancer une exclamation. Un cri qui entraîna le mécontentement de l'homme en haut de son échelle.

Aie! Non, mais tu peux pas regarder où tu mets les pieds! Cria-t-il en lançant des jurons à l'adresse du garçon qui se relevait en essuyant ses vêtements brunis par la poussière.

Il semblait bien que sa chute eût fait réagir l'homme qui installait la pancarte. Son gros pouce rouge faisait comprendre qu'il s'y était donné un coup de marteau et le petit bonhomme s'excusa de plus bel. L'homme donna quelques coups sur son dernier clou et la pancarte semblait enfin prête à tenir correctement.

Pff… Voilà! Ça devrait tenir comme ça! (Il descendit alors de son échelle) Bon, c'est fini pour aujourd'hui!

Il s'étira alors et se dirigea vers la Grande Place en sifflotant sans faire la moindre attention au garçon. Le petit bonhomme le regarda marcher tranquillement : il semblait heureux et excité et c'était sûrement dû au fait qu'il irait voir le spectacle de ce soir.

Alors que le garçon tourna la tête, il remarqua un petit garçon qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à une souris. Il avait un casque et une salopette rouge tout en laissant sortir sa longue queue de souris mince et fine par un petit trou dans le bas de son dos. Celui-ci semblait examiner l'échelle que l'homme venait d'oublier. Il embarqua dessus et fit de petits sauts pour vérifier sa solidité. Satisfait du résultat de son expérience, il redescendit et regarda le garçon au chapeau pointu. Il porta son regard du bout de son chapeau à la semelle de ses bottes. Le jeune garçon ne savait trop comment réagir et le laissa l'examiner de la sorte.

Ça te dirait de voir la pièce de théâtre de ce soir? Demanda alors le souriceau.

Sans avoir à réfléchir, le garçon lui répondit positivement en se demandant ce que son interlocuteur allait lui offrir. Peut-être allait-il lui vendre son propre billet.

Si tu deviens mon serviteur, tu pourras la voir!

En se disant qu'il n'avait rien à perdre, le garçon acquiesça de nouveau.

D'accord, alors tu dois m'obéir! Va surveiller le bout de l'allée!

Sans se faire prier, le garçon, qui ignorait ce que planifiait le souriceau, se précipita vers l'endroit dont il était arrivé. Il jeta un coup d'œil à la Grande Place. Il remarqua à nouveau la petite fille qui sautait à la corde à danser.

Alors? Tu vois quelqu'un qui arrive? Cria le souriceau.

Non, il y a personne!

Le petit bonhomme revint voir le souriceau tout en le regardant ramasser l'échelle en la tenant au dessus de sa tête. Il était étonnant de voir un personnage aussi petit et frêle qui avait la capacité de tenir un objet aussi gros au bout de ses bras. Alors que le garçon au chapeau pointu voulut lui demander ce qu'il avait l'intention de faire avec cette échelle, le souriceau lui ordonna de le suivre sans poser la moindre question.

Le drôle de personnage s'élança alors dans la direction opposée à la Grande Place. Tous les deux coururent environ cinq minutes avant d'arriver au port de pêche d'Alexandrie. Plusieurs hommes étaient sur leur chaloupe et étaient occupés à y installer des filets. Ils étaient trempés et dégageaient une odeur infecte de poisson. Sans porter attention à eux, les deux garçons dévalèrent les rues du port tout en contournant les demeures des pêcheurs pour enfin arriver au clocher de la ville.

Ouvre-moi la porte! Ordonna le souriceau.

Le garçon s'exécuta et le fit entrer dans les lieux sans la moindre opposition. Le clocher était d'une forme circulaire avec, en son centre, une tour dans laquelle on pouvait faire sonner la cloche de la ville. Le garçon-souris déposa alors l'échelle sur le sol en soufflant quelque peu. Il était à bout de souffle et désirait avoir une petite pause.

Peuf… peuf… Au fait…Je t'ai pas encore demandé… comment tu t'appelais… peuf… peuf…

Vivi! Répondit le garçon au chapeau pointu.

Vivi? C'est marrant comme nom! Moi c'est Puck!

Après avoir repris son souffle, Puck empoigna à nouveau l'échelle et se dirigea vers la tour du clocher. À l'intérieur se trouvait une longue échelle afin de pouvoir l'escalader jusqu'au sommet. Le souriceau dit à Vivi d'y aller en premier pour qu'il puisse l'aider à grimper avec l'échelle qu'il devait porter.

Le garçon s'installa au pied de l'échelle en se frottant les mains. Alors qu'il s'apprêtait à empoigner le premier barreau, il sentit quelque chose de lourd lui tomber sur la tête. Vivi tomba à la renverse étant donné le poids de ce qui venait de lui écraser le chapeau. Tout secoué, il s'appuya sur ses deux mains en restant assis sur le sol et tenta de voir de quoi il s'agissait.

Je t'ai fait peur? Désolé, kupo! Dit alors une voix enfantine.

Vivi remarqua alors que ce qui lui était tombé sur la tête était en fait une créature semblable à une peluche rose. Elle possédait de petites ailes installées au niveau de ses omoplates ainsi qu'une petite antenne se terminant par une minuscule boule de poils rouges. Elle remuait énormément en lançant de petits cris de joie. À chaque exclamation, elle semblait dire « kupo! ». Vivi se retourna alors vers Puck et lui demanda ce qu'était cette étrange créature.

C'est Kupo, le Mog! C'est mon premier serviteur!

Enchanté! Dit alors le Mog à l'adresse du garçon en lui présentant sa patte.

Vivi répondit à sa salutation en lui serrant la patte et en secouant la tête. Il ignorait complètement ce qu'était un Mog.

On a pas le temps Kupo, il faut se rendre au château le plus vite possible! Dit le souriceau.

En effet, le ciel avait maintenant une teinte rosée et le soleil n'était plus décelable entre les nuages. Le spectacle devait bientôt débuter et ils n'étaient pas près de la cour du château où se trouvait l'aérothéâtre.

C'est quoi un Mog? Demanda alors Vivi qui ne fit pas attention à Puck.

Kupo s'agita de plus belle. Il semblait très excité du fait que le garçon voulut en savoir plus sur lui et sa race. Il sautilla dans tous les sens pour enfin atterrir à ses pieds.

Un Mog est une créature tout comme toi, kupo! Commença le petit Mog. Il s'agit en fait de l'une des races les plus populeuses du continent. Tu pourras pratiquement en rencontrer partout où tu te trouveras, kupo! On adore voyager. J'ai d'ailleurs un ami, kupo, qui a décidé de voyager au travers du continent. Peut-être que tu le rencontreras un jour, il s'appelle Steelskin.

Vivi fut émerveillé par cette déclaration. Lui aussi voulait voyager par-dessus tout et ne pouvait qu'envier ce Steelskin.

Hé! On a pas juste ça à faire Vivi! On monte! Cria alors le souriceau qui décida de s'engager lui-même dans l'échelle en espérant réussir à atteindre le sommet sans se briser les os.

Le garçon, qui se trouvait aux côtés de Kupo, regarda le souriceau, l'échelle de bois dans une main, grimper avec difficultés dans la tour du clocher. Le Mog, qui ne fit pas attention aux propos de Puck, continua sa discussion.

Nous, les Mogs, on peut avoir toutes sortes de dons, kupo! La plupart peuvent avoir la faculté de guérison. Ils peuvent, par exemple, guérir une personne qui a été empoisonnée par un serpent sans que la victime ait le moindre effet secondaire, kupo! Et il y en a d'autres qui préfèrent vendre des objets. C'est d'ailleurs mon cas, kupo!

Et qu'est-ce que vous…? Commença Vivi.

Hé! Serviteur, tu me dois obéissance alors tu amènes tes fesses ici tout de suite ou tu vas manquer le spectacle. Cria Puck du haut de la tour, il semblait qu'il avait réussi son ascension pénible.

Vivi tourna alors les talons en saluant son nouvel ami. Finalement, il aimait bien les Mogs et avait hâte d'en rencontrer d'autres. Il espérait surtout rencontrer un jour le dénommé Steelskin.

Rendus au sommet de la tour du clocher, les deux garçons se trouvaient sur les toits de la ville d'Alexandrie. Au loin, il leur était possible d'apercevoir les murailles du château et un sentiment d'exaltation vint chatouiller l'estomac de Vivi. Il avait un sentiment de liberté insoupçonné, un sentiment qu'il n'avait jamais vraiment ressenti… Il jeta un œil au ciel et remarqua les derniers rayons de soleil de la journée. Le spectacle allait bientôt commencer et ils ne s'y trouvaient toujours pas.

Bon, maintenant! Suis-moi, serviteur! Lança le souriceau qui semblait en colère contre Vivi qui était resté auprès de Kupo plutôt que de l'aider à gravir la tour du clocher.

Sans attendre la moindre réponse, Puck commença à courir vers le toit suivant. Le bardeau craquait sous ses pieds. Alors qu'il décida d'avancer à son tour, Vivi remarqua qu'il se trouvait incroyablement haut et eut alors un haut-le-cœur. Ses jambes se mirent à trembler, ce qui le fit perdre pied. Quelques morceaux de bardeaux rouges déteints se brisèrent et tombèrent en bas du bâtiment. Par chance, le garçon était parvenu à empoigner le sommet de la toiture tout en demeurant immobile. Il regarda sous ses pieds et eut l'impression que tout tournait autour de lui. La ruelle semblait si basse sous ses pieds.

Vivi ignorait combien de temps il était resté couché sans bouger à tenir fermement le sommet de la toiture, mais Puck lui fit comprendre qu'il commençait à être impatient.

T'as pas à avoir peur! Il suffit de penser que c'est pas haut! Dit le souriceau qui voulait absolument qu'il reprenne ses esprits le plus rapidement possible.

Dans un effort surhumain, Vivi parvint à se relever et à garder ses jambes plus ou moins solides. Le reste de la randonnée sur les toits fut un vrai supplice pour lui. Il dut parfois traverser des planches de bois reliant deux bâtiments. Celles-ci avaient été installées auparavant par Puck qui devait régulièrement utiliser les toitures pour traverser la ville.

Rendus sur le dernier toit, celui d'une auberge, ils se trouvèrent face aux murailles du château d'Alexandrie. Le seul problème était l'espace les distançant de celles-ci. En effet, Puck semblait avoir oublié d'installer la moindre planche pour traverser de l'autre côté et ainsi pénétrer dans les murs du château. Vivi regarda en bas du toit et remarqua qu'il s'agissait en fait d'une rivière qui séparait l'auberge du château. Il leur était impossible de pouvoir espérer sauter une telle distance. Ce serait du suicide.

Vivi regarda Puck un instant en voulant dire qu'il n'y avait aucune chance qu'il essaie de faire un tel saut. Le souriceau sourit et déposa l'échelle qu'il portait au dessus de la tête et lui fit un sourire.

J'ai pensé à tout! Dit-il.

À ces mots, il lança l'échelle pour que son extrémité atteigne un échafaud installé aux murailles du château. Il déposa ensuite l'autre extrémité à leurs pieds. L'échelle semblait être assez longue pour leur permettre de traverser du toit de l'auberge à l'échafaud. En voyant cela, Vivi se demanda s'il était vraiment prêt à faire cela. Les planches qu'il avait déjà traversées devaient seulement mesurer un mètre et demi alors que cette échelle était d'environ trois mètres. De plus, s'il advenait qu'il en vienne à tomber, il plongerait dans une rivière avec un courant qui pourrait l'emporter hors des limites d'Alexandrie. Il fallait dire que les circonstances étaient ici beaucoup plus dangereuses.

Puck traversa l'échelle sans la moindre difficulté et remarqua que Vivi semblait méfiant à nouveau.

Quoi encore?

Vivi lui lança un regard piteux. Il sentit ses jambes se mettre à trembler de nouveau. Voulait-il à ce point voir le spectacle de ce soir?

Je te dis que c'est bon! C'est solide, ça tombera pas! Dit Puck pour rassurer son ami.

Le garçon enfonça son chapeau sur sa tête et décida de mettre le pied sur l'échelle. Il n'entendit pas le moindre craquement, Puck devait avoir raison : elle était assez solide. Il n'avait qu'à garder son sang froid. Il déposa son deuxième pied en avant et se trouva à présent totalement sur l'échelle sans avoir aucun autre soutient. Il regarda alors en bas et vit la rivière qui coulait rapidement.

Regardes pas en bas! C'est la pire chose à faire! Cria le souriceau en le regardant attentivement faire chaque pas.

Vivi leva alors la tête et fit son troisième pas. Lorsque son pied se déposa sur la planche de bois, il sentit son autre jambe se mettre à trembler de plus belle. Il avait peur, très peur. Il s'imaginait de l'autre côté, près de Puck et avec la seule excitation de voir la pièce de théâtre. Cette traversée ne sera qu'un mauvais souvenir.

Malgré le tremblement de sa jambe gauche, Vivi réussit à effectuer un quatrième pas. Lorsque son pied toucha à nouveau le bois de l'échelle, il se rendit compte qu'il manquait d'air. Il oubliait de respirer chaque fois qu'il faisait l'effort d'avancer. Il prit donc le temps de respirer tranquillement, mais il sentait bien le fond de sa gorge qui vacillait. Il était complètement essoufflé.

Lorsqu'il se rendit au centre de l'échelle, il ne put avoir le courage de faire le moindre pas de plus. Ses deux jambes tremblaient et il sentait des gouttes de sueur froide lui couler le long du dos. Il était complètement paralysé par la peur de chuter dans la rivière.

Ses jambes tremblaient à une telle intensité que l'échelle tout entière se mit à remuer à son tour. Puck ne savait plus quoi faire mis à part l'empoigner pour qu'elle ne bouge plus. Malheureusement, cela ne donnait aucune aide à Vivi qui avait complètement oublié le souriceau de l'autre côté de l'échelle. Tout ce qu'il pouvait voir était la rivière qui défilait à une vitesse ahurissante sous ses pieds.

Allez! Un autre pas Vivi! Tu es presque rendu! Cria Puck qui retenait toujours l'échelle.

Soudainement, le garçon entendit un craquement. Celui-ci ne passa pas inaperçu et Vivi se figea d'horreur au même instant. Aucun membre ni aucun muscle de son corps ne tremblait à présent. Qu'allait-il faire? Lorsqu'un deuxième craquement eut lieu, la section de l'échelle où Vivi se trouvait descendit d'environ un demi-centimètre. Le garçon leva la tête et regarda Puck qui avait de gros yeux d'épouvante. Il avait même une petite goutte de sueur qui lui coulait près de l'œil.

Le troisième craquement fut fatal. L'échelle se rompit complètement en deux sections bien distinctes. Vivi, dans un dernier espoir, trouva le courage de s'élancer vers Puck avant qu'il ne tombe dans le vide. Assuré de ne pas y parvenir, il fut plus que surpris d'être parvenu à s'agripper à l'échafaud sur lequel le souriceau se trouvait. Sans avoir à se le faire demander, Puck l'aida à grimper pour que Vivi se retrouve finalement à ses côtés.

Ha ha… c'est tombé… je me suis trompé. Désolé. Dit le souriceau qui ressentit une petite pointe de remords.

Lorsqu'ils arrivèrent dans la cour du château d'Alexandrie, le Prima Vista avait été installé devant les sièges des spectateurs. La fanfare, qui était présente pour accompagner les acteurs durant le spectacle, se trouvait sur un balcon situé sous le chapiteau de l'aérothéâtre. Elle jouait une charmante mélodie pour créer une atmosphère joviale à la soirée. Tous les nobles, qu'ils soient originaires de la ville de Tréno, de Lindblum ou d'Alexandrie étaient présents pour assister à leur pièce de théâtre favorite. Tout le monde était déjà assis et le ciel était d'une couleur bleu foncé. Sous ce plafond étoilé, les deux amis réussirent à se frayer un chemin derrière tous les sièges. Étant donné leur petite taille, ils durent se mettre sur la pointe des pieds pour apercevoir la scène qui avait été aménagée sur l'aérothéâtre.

Sous le chapiteau rayé bleu et blanc du navire se trouvait la représentation de remparts d'un château. Au centre se trouvait une ouverture avec des rideaux rouges vin pour pénétrer dans les coulisses. À chacune des extrémités se trouvaient des escaliers qui permettraient aux acteurs de se rendre au deuxième étage de la scène. Deuxième étage qui représentait le sommet des murailles du château. De plus, sur la scène de bois se trouvaient trois plates-formes servant à faire monter les personnages sur scène de manière plus théâtrale. C'est-à-dire, en provenance du plancher.

Comme le spectacle ne semblait pas encore commencer, Vivi leva la tête et regarda l'intérieur du château d'Alexandrie plus en détail. L'architecture était sublime et les chevaliers qui menaient la garde étaient plus qu'imposants. Le garçon remarqua alors que la reine Brahne elle-même assistait à la pièce de théâtre et qu'elle se trouvait sur son balcon, au dessus des spectateurs. Une jeune fille était assise à quelques mètres d'elle sur un siège tout aussi majestueux. Elle arborait un diadème fabuleux surmonté d'une énorme perle verte. Il s'agissait vraisemblablement de la princesse Garnet.

Les lumières s'éteignirent tout à coup. Vivi baissa alors la tête et déposa le regard vers le chapiteau du Prima Vista.

Le spectacle allait commencer.