CHAPITRE III
JE VEUX ÊTRE TON CANARI
La reine Brahne était confortablement installée dans son fauteuil rembourré et incrusté de diamants. Elle était impatiente de voir la qualité du spectacle que les Tantalus avaient préparé pour cette année. À ses côtés se trouvait sa jeune fille qui avait aujourd'hui seize ans. Elle regardait la scène qui se trouvait devant leur balcon sans y faire vraiment attention. Pourtant, tout l'aménagement qui avait été installé était plus qu'époustouflant, mais il semblait bien que quelque chose la tracassait. Ce tracas ne semblait pas le moins du monde inquiéter sa mère qui ne lui adressa pas la moindre parole de toute la soirée.
La reine Brahne, contrairement à sa fille, avait une beauté beaucoup plus singulière. En réalité, plusieurs villageois d'Alexandrie pouvaient employer plusieurs termes dégradants à son égard pour décrire son physique. En effet, son excès de poids ne faisait que rendre ses autres horribles traits moins apparents. Sa peau bleuâtre ne pouvait qu'instaurer le dégoût, tout comme son nez qui avait la fâcheuse habitude de devenir violet. Comme le fait de tenir son éventail tous les jours était sa seule activité physique, elle n'avait pas une très bonne santé et demeurait donc, la majorité du temps, assise sur son trône à lancer des ordres à ses gardes et ses serviteurs.
Alors qu'elle se rafraîchissait avec son éventail, la reine fit un signe au dirigeant des Tantalus pour lui démontrer son impatience. Le spectacle avait cinq minutes de retard. Au même instant, les lumières s'éteignirent toutes à la fois. Le spectacle allait enfin débuter.
Le capitaine Adelbert Steiner, le plus fidèle chevalier de la reine, restait debout derrière elle. Il avait reçu la plus simple mission pour la soirée : protéger la reine ainsi que sa fille. Il remarqua alors que tous les gens de l'auditoire se mirent à applaudir lorsque les lumières s'éteignirent. Tous sauf une. Il remarqua la jeune princesse Garnet qui regardait le sol sans démontrer le moindre signe d'excitation. Il décida donc de lui en mettre plein la vue.
Avant que le spectacle ne débute, le capitaine Steiner avait été chargé de donner le coup d'envoi. Il brandit alors son épée dans les airs en direction de l'aérothéâtre. La lame sonna d'une clarté inégalée tout en émettant un reflet flamboyant. Au même instant, une série d'énormes feux d'artifice fut propulsée dans le firmament. Les premiers feux envoyés provenaient des extrémités de la scène pour que les suivants se rapprochent de plus en plus du centre. Aussitôt qu'il y eut la première étincelle, la fanfare se mit à entonner une chanson rythmée qui n'avait rien à voir avec ce qu'elle jouait lorsque les spectateurs s'asseyaient à leur siège. L'introduction du spectacle était absolument fantastique et les réactions firent l'unanimité.
La reine, prisonnière du rythme qu'instaurait la fanfare, se mit à danser tout en tournoyant. Elle fit virevolter son éventail tout en lançant des cris de joie. De toute la durée de son service envers la Couronne, jamais le capitaine Steiner n'avait eu le privilège de voir sa reine se trémousser de la sorte. Avec un sourire de satisfaction, celui-ci se tourna alors vers la princesse. Celle-ci semblait toujours avoir le moral bas. Mais comment les choses auraient-elles pu être plus attrayantes pour elle? Steiner l'observa avec tristesse et compassion. Il ignorait ce qu'il pouvait faire pour lui remonter le moral. Il ressentait au plus profond de son être qu'il avait pour tâche de s'assurer du bonheur des membres de la famille royale et qu'il y avait failli.
Lorsque la chanson de la fanfare toucha à sa fin et qu'il n'y eut plus la moindre étincelle dans le ciel étoilé, un homme barbu aux longues oreilles de rongeur monta sur scène en sortant des rideaux de l'ouverture centrale du décor.
Baku faisait à présent face à l'assistance qui venait de cesser ses applaudissements. Habillé d'une robe de roi, il jeta un regard furtif vers le balcon royal où se trouvaient la reine, sa garde personnelle et la princesse : leur cible. Il baissa alors les yeux, leva les bras vers le ciel et s'adressa au public qui était tout ouïe.
Très chers spectateurs! La pièce que nous allons jouer devant vous ce soir nous vient d'un lointain passé.
Il s'arrêta alors un bref instant pour remarquer que tout le monde était pendu à ses lèvres et attendait d'entendre chaque prochaine syllabe.
L'héroïne de cette histoire, la princesse Cornélia, et son amant Marcus sont sur le point d'être séparés. La princesse décide alors de fuir le château familial, mais elle est ramenée devant son père, le roi Léo qui désire la voir épouser le prince Schneider.
Baku remarqua alors déjà quelques réactions qui semblaient surtout provenir de la gent féminine de l'assistance. Il trouva cela plutôt amusant.
La pièce de ce soir commence alors qu'ayant appris cela, Marcus envisage de tourner son épée contre le roi Léo… Et à présent, Votre Majesté, vous, princesse Garnet, noble assistance et vous, qui nous regardez du haut des toits, je vous demande d'applaudir très fort. Mesdames et Messieurs, nous sommes fiers de vous présenter « Je veux être ton canari »!
Un tonnerre d'applaudissements fit alors trembler les murs de pierre de la cour du château d'Alexandrie alors que Baku fit la révérence. Il tourna ensuite les talons pour retourner dans les coulisses en traversant les rideaux rouges situés au centre de la scène. L'introduction du spectacle avait été plus que parfaite et le chef des Tantalus en fut fort aise. Il fallait toutefois conserver l'attention de l'assistance pour la totalité de la pièce afin que leur plan se déroule comme prévu.
Zidane, Cinna et Blank se trouvaient dans les coulisses alors que Marcus et Baku s'échangeaient leurs répliques sur scène. Les premières scènes semblaient s'être bien déroulées. Les trois garçons attendaient le moment où ils devaient monter en scène, à leur tour, pour faire valoir leur talent de prestataire.
Blank se tourna alors vers ses deux acolytes.
Je vous rappelle qu'il faut suivre le plan à la lettre. Si quelque chose fonctionne pas comme on l'a prévu, il faut abandonner aussitôt! On fait un travail d'équipe et si un de nous décide d'en faire à sa tête, ce sera impossible d'atteindre notre objectif. J'ai été clair?
Zidane regarda son ami et lui donna une tape amicale sur l'épaule. Tout allait bien se dérouler, leur plan était infaillible.
C'est très clair Blank, mais t'as pas à avoir peur, tout va bien aller.
Son ami lui remit son sourire alors tout en lui faisant un signe d'approbation. Le fait de voir Zidane en confiance lui assurait que leur plan se déroulerait sans anicroche.
Ils remarquèrent alors Marcus qui brandit son épée sur la scène. Il s'agissait là du moment où ils devaient entrer en scène. Les trois garçons sortirent leurs armes à l'unisson : Cinna brandit son marteau de bois, Zidane empoigna ses deux dagues argentées et Blank sortit son épée de son fourreau. Ils s'élancèrent alors tous les trois sur les planches de la scène pour rejoindre leur ami qui confrontait le roi Léo qui était interprété par leur chef.
Les trois garçons vinrent se situer du côté cours de la scène1 derrière Marcus qui s'apprêtait à croiser les fers avec le roi Léo.
Abandonne vieil homme! Tu ne peux rien faire contre nous! Lança Blank en direction du roi.
Baku sortit alors son épée à double lame et la pointa en direction des quatre garçons. Marcus fit un pas vers lui.
Laissez-le moi! Cria-t-il vers ses trois compagnons.
C'est impossible! Cet homme a assassiné mes frères! Répondit Cinna.
Deux gardes arrivèrent alors aux côtés du roi Léo qui faisait virevolter son arme. Il fit, à son tour, un pas vers l'avant.
N'approchez pas misérables vauriens! Nul ne résiste à ma vaillante épée! Ceux qui l'affrontent disparaissent dans les ténèbres!
Marcus se positionna en position d'attaque. Il s'apprêtait à se ruer sur le roi. Zidane fit lui aussi un pas vers l'avant tout en lançant :
Roi Léo! Vois la douleur qui habite le cœur de mon ami… et reçois sa souffrance!
À ces mots, Marcus s'élança vers leur adversaire. Il pointait son arme vers l'arrière pour qu'au dernier instant, il puisse trancher l'abdomen du roi. Baku, qui jouait très bien le personnage qui ressentait une panique soudaine, tenta une attaque au visage. Sa lame s'élança vers sa cible, mais se fit bloquer au dernier instant par l'épée de Marcus qui fut surpris par cette attaque et qui avait réagi par réflexe.
Sa surprise amena un déséquilibre qui lui fit perdre pied. Il tomba sur le dos, tout en regardant le roi lever son arme dans les airs. Les deux Tantalus jouaient leur rôle à merveille. Lorsque l'épée du roi fendit l'air en direction du jeune homme, une lame s'interposa dans sa descente : une petite lame bleu argenté.
Zidane s'était interposé dans le coup fatal du roi. Le vieil homme tourna le regard vers le garçon dans un état d'angoisse soudaine avant de recevoir un coup de pied fracassant à l'abdomen. Baku chuta alors sous l'impact du coup envoyé par Zidane. Étendu de tout son long, le roi s'appuya sur son coude tout en tentant de reprendre son souffle.
Les quatre garçons le regardaient souffrir sur le sol. Le roi réussit enfin à se relever de peine et de misère puis se déplaça vers les escaliers du côté cours de la scène. Il passa entre Blank et Zidane puis commença à les gravir en gémissant. Rendu au sommet, il se trouva au deuxième étage des décors, immobile sur les remparts du château. Il regarda alors les quatre combattants en dessous de lui.
Jamais tu n'auras mon pardon Marcus!
Puis, Baku sortit de scène du côté Jardin2 au deuxième étage. L'assistance se mit alors à applaudir de plus belle face à la prestation du chef des Tantalus. Zidane attendit que le calme revienne pour lancer sa prochaine réplique : « Revenez ici, vieil homme! ». À ces mots, il se précipita vers les escaliers que le roi avait empruntés précédemment, mais Blank s'interposa.
Pourquoi m'arrêtes-tu, Blank? Dit-il en le repoussant.
Le garçon au bandeau fit quelques pas vers l'arrière tout en grimpant les marches. Il pointa son épée vers Zidane qui simulait l'incompréhension.
Zidane! Reprends-toi! Si la princesse Cornélia épouse le prince Schneider, nos deux royaumes vivront en paix!
Cesse tes plaisanteries! Il n'y aurait pas de situation plus malheureuse de par le monde! Répondit Zidane qui referma fermement les poings sur le manche de ses deux dagues.
L'assistance était attachée à leur lèvre et attendait chaque nouvelle réplique avec avidité. Jamais les Tantalus n'avaient présenté un spectacle aussi réussi.
La simulation de duel la plus importante de la représentation allait bientôt débuter. Zidane se mit à poursuivre Blank jusqu'au sommet des escaliers et leur combat se mit en branle. Du haut des remparts du décor, les deux combattants échangeaient d'énormes attaques. Chacun d'eux parvenait à éviter de justesse la lame de son adversaire et cela entraînait l'exaltation de l'assistance. Ils avaient pratiqué un bon moment pour mettre sur pied ce duel et ils en furent grandement récompensés par la réaction du public.
Alors que tous les échanges de coups furent terminés pour ce segment. Blank sauta en bas du rempart pour atterrir sur les planches de la scène aux côtés de Marcus. Il se mit ensuite à courir au pied de la scène où se trouvait le public. Zidane le poursuivit. La finale du duel allait se dérouler devant les yeux des spectateurs. Alors qu'ils se trouvaient à moins d'un mètre de l'assistance, ils croisèrent les fers de nouveau.
Zidane parvint à faire un saut périlleux arrière tout en atterrissant sur ses genoux pour bloquer la seconde attaque de son opposant. Blank, quant à lui, faisait de grandes figures théâtrales avec son épée pour faire grande impression. Il para quelques fois les attaques de Zidane, mais il était définitivement le combattant le plus offensif du duel. Lorsque se termina la dernière attaque, Blank tourna les talons et s'enfuit dans les coulisses de l'aérothéâtre.
Je ne te laisserai pas fuir, traître! Cria alors Zidane qui fit tournoyer ses deux dagues au dessus de sa tête tout en s'élançant vers les coulisses à son tour.
Lorsque les deux acteurs eurent quitté les lieux, l'assistance se mit à applaudir tout en se levant pour les ovationner. Ce duel avait été une vraie réussite qui en avait épaté plus d'un. Malheureusement, Zidane et Blank ne purent profiter de cette ovation étant donné que leur vraie mission était sur le point de débuter…
La reine Brahne était debout et applaudissait à s'en rougir les mains. La prestation que les deux acteurs avaient effectuée l'avait beaucoup impressionnée. Ces deux jeunes hommes devaient être en très bonne santé pour avoir effectué de telles figures. Le garçon aux cheveux rouges possédait une grande force et le blond était des plus agiles.
Lorsqu'elle se rassit, la reine pensa à ses deux bouffons, Pile et Face. S'ils désiraient un jour pouvoir la divertir à ce point, ce serait peut-être une bonne idée qu'ils assistent à ce spectacle. Bien sûr, ils étaient très travaillants et effectuaient chaque tâche ordonnée par la reine, mais pour ce qui est du divertissement, ils étaient plutôt médiocres.
Comme la pièce de théâtre présentée cette année était un véritable chef-d'œuvre, la reine, qui portait son attention seulement sur ce qui se déroulait sous ses yeux, ne remarqua pas que sa fille ne fût plus dans son siège à regarder le spectacle…
