Chapitre 2

Le trajet jusqu'à Darrington était très long. Je me souvenais d'avoir été plus rapide en courant, la première fois que je m'étais rendue chez les Cullen, que présentement. Heureusement qu'Emmett était un bon compagnon de voyage. Il me raconta de nombreuses anecdotes à propos de Bella, du temps où elle était humaine. Au bout de quelques heures de rire, Emmett redevint sérieux.

- Rachel, Rose m'a rapporté ce que tu lui avais dit de ton histoire, quand on ignorait encore que tu es ma sœur. Tu as souffert de ma disparition, et je le regrette.

- Tu n'y peux rien, lui assurai-je. Tu étais devenu vampire.

- Je me souviens encore de ce jour-là, fit-il, d'une voix grave. C'était au printemps. J'étais simplement parti me promener dans les montagnes. Bien sûr, je savais pertinemment que c'était dangereux, parce que les ours sortaient tout juste d'hibernation. Ce n'était absolument pas le bon moment pour tomber sur l'un d'eux. J'avais pris mon fusil afin de me défendre, au cas où. Je braconnais aussi, en ce temps-là. J'aimais la chasse, me retrouver comme cela, seul, au milieu de la nature… Mais bon, j'étais jeune. Je connaissais ces montagnes et me croyais le plus fort. En tout cas, je pensais être suffisamment habile pour contrer tous les dangers. Je me trompais lourdement…

- Emmett… Grand frère… Tu n'es pas obligé, tu sais. Je sais à quel point ce n'est pas aisé de parler de sa transformation.

- Je ne veux pas avoir de secrets pour toi. Tu as le droit de savoir. Et puis, ça fait du bien de parler. Je veux que tu connaisses mon histoire. Et je désire te la raconter telle que je l'ai vécue ce jour-là. Pas avec ce que je sais maintenant. Sauf si cela te dérange…

- Alors je t'écoute.

- Je suis toujours surpris de constater à quel point cette journée est nette dans ma mémoire.

- C'est le cas pour beaucoup d'entre nous.

- J'étais en train de vérifier les collets que j'avais posés, reprit-il, se replongeant dans ses souvenirs.

Mon frère poursuivit son récit. En fait il le faisait tellement bien que je pouvais voir très précisément la scène se jouer devant moi.

Flash back (pdv Emmett)

Très concentré, je n'ai rien entendu venir. Soudain, un grognement jaillit derrière moi. Nul besoin de se retourner, car il était impossible de se tromper… Un seul animal poussait ce genre de cri. Un ours… Doucement, j'ai saisi mon fusil, sans me retourner. Lentement, je l'ai armé, tressaillant en entendant le déclic de l'arme. Je n'avais droit qu'à un seul essai, si je voulais m'en sortir. Je sentais que mes mains devenir moites. Jamais je ne m'étais retrouvé dans une telle situation. Brusquement, je me suis retourné, épaulant dans un même geste mon fusil. Trop tard. L'ours chargeait ! J'ai tout juste eut le temps de me jeter sur le côté pour éviter l'attaque. En même temps, j'ai tiré. Mais déséquilibré comme je l'étais, je n'ai guère eu le temps de viser et le coup de feu a juste énervé un peu plus la bête. Je ne l'avais même pas touché ! L'animal revenait déjà à l'assaut. J'étais à terre et ne pouvais esquiver. Alors, tenant le fusil à deux mains, j'ai tente de repousser la charge. Bien entendu, j'avais beau être fort, je n'avais aucune chance. Le pire, c'était que j'en étais conscient ! Puis il y a eu la douleur. Cuisante, instantanée. D'abord dans la cuisse, puis les bras, le ventre. L'ours était en train de me lacérer. Je sentais ses griffes s'enfoncer dans mon corps. J'ai hurlé comme je ne l'avais encore jamais fait. Je ne pouvais pas retenir mes cris, même si je savais que c'était inutile. Puis, comme si elle s'était lassée, la bête est partie et m'a laissé. Je saignais de toutes parts et je savais que j'allais mourir là, seul. J'avais été trop confiant en moi, et j'en payais douloureusement le prix.

J'ai dû perdre connaissance plusieurs fois parce que soudain, j'ai vu un ange. Une superbe jeune femme se tenait devant moi, ses longs cheveux blonds formant une auréole. Ses yeux jaunes me transperçaient littéralement. Elle était d'une beauté incroyable, et je lui ai souri. Elle me regardait tendrement. Ah ! Si seulement je pouvais rester avec elle aussi longtemps que je le pouvais ! Bien entendu, ce ne serait pas très longtemps, puisque je perdais mon sang de toute part. Il devait me rester une heure, deux au maximum avant de mourir. Mais cela m'était égal. Elle devait être venue pour m'emmener au ciel, il n'y avait pas d'autres explications. Elle était bien trop parfaite pour appartenir à notre monde. J'étais heureux à l'idée que ce soit elle qui m'emporte au ciel. Toutes les filles que j'avais connues jusqu'alors ne signifiaient plus rien. Aucune n'avait le dixième de la beauté de cette apparition. La douleur me faisait grimacer et gémir et j'en avais presque honte. Je lui souriais, de la meilleure façon dont j'étais capable à ce moment-là. Elle s'est penchée sur moi, me passant la main dans les cheveux.

Elle fronça légèrement les sourcils, comme si elle se posait une question. Soudain, elle m'a saisit par els épaules et m'a soulevé. C'était incroyable ! Elle semblait si frêle, si fragile et moi… et bien, j'étais un type plutôt musclé pour mon âge. D'où lui venait cette force ? Dans le même temps, je sentais la fraîcheur de sa peau. Je la trouvais froide, très froide. Mais après tout, pourquoi un ange serait-il pareil qu'un banal être humain ? Pendant qu'elle me hissait sur son dos, je sentis la douleur ressurgir dans mon corps. Curieusement, alors que je pensais que nous allions nous élever dans le ciel, j'ai senti qu'elle se mettait à courir. Ma tête reposait sur ses épaules, et je m'enivrai de son doux parfum. Je tentais de lui parler, mais les mots semblaient difficiles à prononcer. Je lui ai dit mon nom et lui ai demandé le sien. Mais pas un seul son ne sortait de sa bouche. J'ai songé alors que les anges ne parlaient peut-être pas…

Ensuite, je sombrai dans l'inconscience, cédant à la vague de souffrance qui m'envahissait. Je me souviens m'être réveillé plusieurs fois, surpris d'être encore en vie. Mon ange courrait toujours, de plus en plus vite, comme pressée par une urgence. Une fois de plus, la léthargie mortelle eut raison de ma volonté.

Je m'éveillais une nouvelle fois sur un canapé. J'avais froid et mon ange se trouvait à mes côtés. Mais elle n'était plus seule. Un homme blond se trouvait avec nous. Il semblait plus vieux que ma belle, plus vieux que moi. Ils parlaient ensemble, mais leur discours était trop rapide pour moi. Je n'en percevais que des bribes.

- Rosalie… Tu te rends comptes…

- S'il te plaît…. Carlisle… tu l'as fait pour…

- Oui, mais….

- Je le veux… fais-le… je ne peux pas…

- Rose…

- Il va mourir… c'est lui…

- Tu es certaine… tu sais ce que ça signifie…

- Oui… Carlisle, regarde-le… Il est si…

Je ne comprenais pas tout ce qu'ils se disaient. Néanmoins, je savais à présent que mon ange se prénommait Rosalie. Rosalie… jamais je n'avais entendu un prénom aussi doux à prononcer. J'essayais de me redresser, mais tout ce que je parvins à faire, c'est réveiller la douleur qui sommeillait. Rosalie et l'autre ange, Carlisle, se tournèrent vers moi. Je n'avais d'yeux que pour elle. Je lui ai souris encore une fois, heureux de mourir ainsi, près d'elle. Alors, Carlisle s'est approché de moi. Lentement, il s'est penché, me fixant de ses yeux dorés. Il se rapprochait doucement de moi, de plus en plus près. Au moment où je sentis ses lèvres sur mon cou, il prononça trois mots avant de me mordre.

- Désolé. Pardonne-moi.

Je n'avais plus que quelques minutes à vivre et j'en étais conscient. Je savais que je n'avais plus beaucoup de sang, j'en avais trop perdu. Néanmoins, je sentais qu'il aspirait le peu qui demeurait en moi. Je ne comprenais pas pourquoi il faisait. Mais je ne l'en empêchait point. Si c'était ce que Rosalie voulait, alors j'y consentais. Sur le coup, ça ne m'a fait plus mal qu'une simple piqûre de guêpe. Ce n'est que lorsqu'il s'est redressé que j'ai senti la douleur. C'était comme si je brûlais vif. J'avais beau me tordre dans tous les sens et crier, rien n'y faisait. Les blessures que m'avait infligées l'ours me semblaient soudain bien dérisoires. J'entendais que Carlisle me parlait, mais je souffrais trop pour saisir ses paroles. J'avais l'impression de passer brusquement du paradis en enfer. Je sentais que je me consumais, des cheveux jusqu'aux orteils. Je voulais que cette douleur cesse, tellement c'était insupportable. Peu m'importait la manière, du moment que cela finisse. Je me disais que j'allais fatalement mourir, mais cela me semblait trop long à venir. Je perdis la notion du temps.

Mon ange, Rosalie, se trouvait constamment près de moi, parfois accompagnée de Carlisle, parfois de deux autres « anges » que je ne connaissais pas. Je me demandais vaguement qui étaient ces nouveaux venus, mais j'avais trop mal pour m'interroger davantage. Je me souviens avoir hurlé lorsque la douleur a atteint son paroxysme. Puis, doucement, lentement, elle a commencé à décroître. Rosalie me disait que le plus dur était passé, que cela ne serait plus long maintenant. Elle me souriait, et cela suffisait pour que je reprenne courage. Je ne voulais pas passer pour une mauviette devant elle. Mais son sourire et son regard me disaient qu'elle connaissait parfaitement l'épreuve que je traversais. Et effectivement, je ressentais de moins en moins la douleur. En même temps, je commençais à percevoir des changements en moi. Je sentais des odeurs inconnues autour de moi, je n'avais plus froid. Rapidement, le brasier s'éteignit. Je me sentais bien, très bien même. J'ai remué mes bras et mes jambes, afin de vérifier si tout fonctionnait. Puis, j'ai ouvert les yeux. Il m'a semblé voir pour la première fois de ma vie. Si Rosalie m'avait paru très belle avant, je la trouvais absolument sublime maintenant. Elle était avec les trois autres, préservant une distance entre elle et moi. Je me levai, mais si rapidement que je faillis en perdre l'équilibre. Faut dire que je ne m'attendais pas à la rapidité de mes réactions…

Je me tenais là, debout, face à ces quatre magnifiques personnes. Je détournais mes yeux de Rosalie, avec un effort certain. Après avoir regardé Carlisle, je m'attardais sur la jeune femme qu'il enlaçait. Belle, brune, elle me souriait. Ses yeux étaient emplis de chaleur et… d'amour ? Interloqué, je m'intéressai au jeune homme. Mince, grand, roux, il me fixait avec attention. Je ne pouvais m'empêcher de remarquer les nombreuses ressemblances qu'il y avait entre eux tous. Ils avaient tous une beauté surhumaine, des yeux dorés, la peau très pâle… Il était plus qu'évident que Carlisle et la jeune femme brune formait un couple. Est-ce que par hasard… Avant de pouvoir m'interroger plus en avant, Carlisle s'approcha de moi, prudemment.

- Bonjour. Je m'appelle Carlisle Cullen.

- Emmett MacCarty.

- Je te présente ma femme, Esmée et mes enfants, Rosalie et Edward.

Ouf, ils n'étaient que frère et sœur… Dans ce cas, j'avais encore des chances avec cette beauté. Je ne comprenais pas pourquoi Edward souriait étrangement en me regardant. Je n'avais pourtant rien dit de drôle… Quelque chose commençait à me déranger. Une soif impérieuse montait en moi. Je ne voyais rien autour de moi qui pourrait me permettre de l'éteindre. Je décidais de me contenir, au moins le temps de comprendre ce qui se passait, malgré l'inconfort que je ressentais.

- Suis-je mort ? demandai-je, ne comprenant pas comment il pouvait en être autrement.

- Non. Enfin, pas dans le sens où tu l'entends.

- Pourtant, je me souviens de l'attaque de l'ours. Personne ne pourrait y réchapper, insistai-je.

- En effet, fit-il, conciliant. Rosalie t'a trouvé agonisant et t'a amené à moi.

- Vous avez réussi à me soigner, alors.

- Non, me contredit-il, de sa voix douce. En fait, je t'ai transformé en…

- En quoi ? m'enquis-je, percevant son hésitation.

- En vampire.

- Vampire ? repris-je.

- Oui. Ma famille et moi-même sommes des vampires. Toi aussi à présent. Navré.

- Pourquoi ?

- Parce que je n'ai pu refuser cela à Rose. Elle m'a prié de te changer et a insisté jusqu'à ce que j'accepte.

- Vous ne vouliez pas le faire ?

- Je n'aime pas condamner quelqu'un à être damné, comme nous.

- Si vous et Rosalie, mon ange, êtes des vampires, comment cela pourrait-il être mal ?

Sur le coup, il me dévisagea avec un air interloqué.

- Qu'y a-t-il ? fis-je, surpris par sa réaction.

- Je suis étonné de la façon dont tu prends tout ça. Je ne m'y attendais pas vraiment.

- Ah…

- Comprends-tu bien ce que cela implique ?

- Je sens que je vais avoir quelques détails.

- Tu ne vieilliras plus, tu ne changeras plus. Le sommeil n'est plus qu'un souvenir, tout comme les rêves. Tu es pratiquement indestructible et…

- Et ?

- Tu te nourriras de sang pour le reste de tes jours, soupira-t-il.

- De sang ?

- Oui. D'ailleurs, nous allons chasser, de suite.

- Nous ?

- Edward, toi et moi.

- Un truc entre hommes, quoi !

- En réalité, Edward entend les pensées des gens autour de lui. Il sera plus à même de prévenir tes réactions. N'oublie pas que, maintenant, tu es nettement plus fort et rapide qu'avant, et ça ira.

- D'accord.

Il s'éloigna, se dirigeant vers la porte. Je lui emboîtais le pas. Pour m'arrêter aussitôt. Je venais de faire cinq mètres, presque sans y penser ! Qu'avait-il dit ? Que j'étais plus rapide ? Quel euphémisme ! Si ma force avait grandit dans une mesure identique, j'allais devoir faire attention. Vraiment attention. Bon, c'était reparti…

- Emmett ? interrogea Carlisle.

- Est-ce que ça va ? poursuivit Edward, une lueur d'inquiétude dans le regard.

- Pas de problème. J'ai juste été un peu surpris. On y va ?

Nous sortîmes de la maison et nous nous dirigeâmes vers les bois. Je ne comprenais pas. J'avais toujours entendu dire que les vampires chassaient des humains. D'ailleurs, c'était la seule chose qui me perturbait réellement. Je n'avais encore jamais tué d'être humain.

- Ne t'inquiète pas, ce ne sont pas des humains que nous allons chasser, fit Edward, tout à coup.

- Quoi ? m'étonnai-je, réalisant qu'il venait de répondre à mes interrogations silencieuses

- Dans la famille, nous avons une règle de vie, m'informa alors Carlisle. Nous ne tuons jamais d'humains.

- Mais alors, je ne saisis plus…

- Nous nous nourrissons grâce aux animaux. Cela nous convient parfaitement, tu verras.

- Si vous le dites…

Je n'avais jamais entendu ça, mais d'un autre côté, je n'y avais jamais non plus réellement prêté attention. Les histoires de vampires, cela m'était toujours apparu comme de simples légendes, rien d'autre. Mais à présent, j'en étais un. Cela faisait une grande différence. Encore déboussolé par tout cela, je suivis simplement le mouvement, me mettant à courir à la suite de Carlisle et d'Edward, tout en laissant mes pensées dériver.

- La réponse est non, dit tout à coup Edward.

- Pardon ?

- Je réponds simplement à la question qui tourne sans cesse dans ta tête. Non, je ne suis pas avec Rosalie. C'est simplement ma sœur.

- Ah d'accord, fis-je. Pratique ton truc, de lire dans les pensées.

- Pas toujours, répliqua-t-il.

- Et vous pouvez tous le faire ?

- Non, il n'y a que moi.

- Veinard !

- Il y a des choses que je préfèrerai ne pas entendre, soupira-t-il.

- Alors n'écoute pas.

- Si seulement c'était aussi simple… Je ne peux pas « ne pas écouter », comme tu dis.

- Alors tu entends tout, tout le temps ? m'étonnai-je, réalisant que tout n'était pas bon à entendre.

- Oui.

- Je retire ce que j'ai dit. C'est moins bien que je ne le pensais.

- Je te serai reconnaissant de surveiller tes pensées, même si je sais que c'est difficile. Surtout si tu veux garder certaines choses pour toi.

- J'essayerai.

Fin du flash back

Emmett fit une pause dans son récit et je respectai son silence. Je ne savais que trop bien ce qu'il devait ressentir. Moi aussi, j'étais passé par là.

- C'est ainsi qu'a commencé ma nouvelle vie. Quand j'y repense, j'ai été tellement surpris de tout ce qui se passait que je me suis laissé guider, sans me braquer. Bien sûr, le « régime végétarien » m'a posé quelques problèmes au début. Carlisle a dû rattraper des bêtises, nous avons déménagé. J'ai tué plusieurs fois. Je ne pouvais pas m'en empêcher. L'odeur de certaines personnes est si tentante… C'était trop dur de résister. Maintenant, cela va, bien entendu. Cela fait des années que je n'ai pas craqué.

Consciente des efforts que mon frère avait dû faire pour me conter sa transformation, je décidais de l'imiter. Après tout, pour une fois que nous étions vraiment seuls. Surtout qu'il y avait une partie de mon histoire qui était aussi la sienne. Nous étions frère et sœur et, même si cela remontait à plusieurs dizaines d'années, il me semblait normal qu'il connaisse comment avait fini notre famille.

- Les circonstances ont été très différentes pour moi.

- Rachel, tu n'es pas forcée…

- Je sais, l'interrompis-je. Mais tu m'as donné du courage. Et le moins que je puisse faire, c'est quand même de t'apprendre comment sont morts nos parents. La seule chose que je te demande, c'est de ne pas m'interrompre.

- Puisque tu le désires, je t'écoute.

- Avant de voir les photos dans les médaillons, je ne me souvenais presque plus du visage de nos parents. Ils devenaient flous... Cependant, je me rappelle que ce soir-là, maman portait une robe blanche. Elle avait paré ses poignets de bracelets. C'est étrange, comme certains détails peuvent rester en mémoire… C'était pendant les vacances de papa. Il était souvent fatigué, depuis ta disparition. Il passait beaucoup de temps à te rechercher, dépensant sans compter, écoutant chaque rumeur, dans l'espoir de trouver une trace de toi. Tu sais, la seule chose qu'on a retrouvée de toi, c'était ton fusil. Papa le gardait précieusement, le nettoyant chaque semaine. Maman est allé voir chacune de tes connaissances, afin d'essayer d'avoir des informations. Mais ils n'ont rien trouvé. Ils n'ont jamais perdu espoir non plus. Maman répétait que tu allais rentrer un jour, qu'on aurait découvert ton corps depuis longtemps si tu étais mort. En tout cas, ils ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour te retrouver, lui racontai-je, à voix basse. Toujours est-il que nous étions dans cette maison, au bord du lac, qu'il aimait tant. Le repas était fini, maman s'était mise à broder et papa lisait le journal, tout en fumant sa pipe. Une soirée somme toute très banale. Jusqu'à ce qu'ils arrivent. Carole et Thomas. Je me souviens encore de la façon dont ils sont entrés, fracassant la porte. Un couple jaillissant de l'obscurité et se jetant sur nous. Papa a bondi de son fauteuil et a voulu prendre son fusil, mais Carole était bien plus rapide. Elle fut sur lui en un instant. Maman a crié, une seconde. Thomas s'est saisi d'elle. J'étais complètement tétanisée, incapable de comprendre ce que je voyais. Je revoie encore papa lâchant sa pipe, qui s'est fracassée sur le sol, répandant des cendres sur le tapis. Les épingles qui retenaient la chevelure de maman sont tombées sur le sol, dans un tintement clair. Ils ont tenté de se débattre, mais c'était peine perdue. J'ai hurlé, hurlé si fort que les pierres ont dû en garder le souvenir. Le premier, Thomas a lâché maman. Elle est tombée par terre, comme une poupée de chiffons. Alors, il s'est approché de moi. Je ne pouvais pas bouger. Je regardai Carole qui venait de laisser tomber papa. Son corps n'était qu'à trois mètres de moi. Je n'ai pas esquissé un geste, ni même tenté de me défendre. Tout ce que je voyais, c'était ces deux corps sans vie, inanimés, comme des marionnettes à qui on avait brutalement coupé les fils. Je ne m'étais même pas rendue compte que j'étais tombée à genoux. Thomas me releva, sans ménagement et planta ses crocs dans ma gorge. J'eus un sursaut de conscience et tentai de le repousser, mais… Cependant, il me relâcha rapidement, déclarant qu'il avait trop bu pour ce soir. Carole se trouvait dans la même situation. Nous étions quand même la deuxième famille qu'il visitait ce soir-là. Alors, ils m'ont emmenée dans ma chambre et ont attendu que je me transforme. Il n'y avait plus d'autre solution, sauf me tuer. Mais Carole avait émis l'idée de me garder avec eux et Thomas ne lui a pas refusé cela. La suite, tu la connais. La douleur insoutenable. Ce brasier incessant qui parcoure le corps tout entier. Et au réveil, cette soif qui nous tenaille. Nous avons chassé de suite, tuant deux familles. Nous avons commencé notre périple vers le sud, vers l'Amazonie. Thomas et Carole trouvaient plus sage de m'apprendre de suite leurs règles et leurs restrictions. Ils voulaient que j'aie de bonnes habitudes avant d'être entourée d'une infinité de repas possibles.

Je me tus. Emmett, ému, posa une de ses mains sur mon épaule, dans un geste de réconfort. J'essayai de lui sourire, mais la vision de cette nuit particulière était encore trop présente à mon esprit. Je savais que j'avais bien fait de tout lui dire, qu'il était en droit de savoir, mais cela ne me soulageai point.