Chapitre 12

Lentement, Guiseppe se releva. Il était sur le point de remonter l'escalier lorsqu'il nous dévisagea de façon étrange. Le sourire qu'il arborait n'était vraiment pas fait pour me rassurer.

- Vous savez, reprit-il, je ne suis pas suffisamment stupide pour ne pas me rendre compte que Carlisle n'est pas entièrement responsable de la mort de ma chère Lucinda. J'aurai dû mieux la surveiller, prendre plus soin d'elle. Mais que voulez-vous, c'est si bon de lui en vouloir ! Cela me donne un but dans la vie. Je ne supporte pas de le savoir heureux alors que je souffre tant. Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas certain que tuer Esmée m'apportera la paix. J'en doute même fortement. Néanmoins, je ne puis faire autrement. Surtout quand je repense à la façon qu'avait Lucinda de regarder Carlisle, à l'intérêt qu'elle lui portait… Ma femme s'est éloignée de moi à cause de lui. Et s'il ne lui avait pas rempli la tête d'idées complètement farfelues et contre nature, je sais parfaitement que ma douce femme n'aurait pas changé de la sorte et ne se serait jamais alimentée de cette façon. Elle serait restée la tendre épouse que je connaissais et serait encore à mes côtés.

Il se tut. Le silence tomba sur nous, un silence lourd d'attente. Je sentais qu'il n'avait pas fini de parler et je ne cessai de réfléchir à ce que pouvait cacher son sourire. En tout cas, ce n'était certainement pas bon pour nous.

- En tout cas, vous allez m'aider, poursuivit-il, l'air presqu'enjoué. Toi, Emmett ! Tu viens avec moi.

- Pourquoi ? demanda aussitôt mon frère.

- Parce que je le dis. Et parce que, si tu refuses…

Guiseppe n'acheva pas sa phrase. Il me fixa intensément et, soudain, je fus saisie d'un frisson. En une seconde, il se transforma en une vive douleur. J'avais l'impression que l'on broyait mon corps et, pourtant, il n'y avait rien de visible. Juste cette sensation d'être écrasée par… de la peine, du chagrin, de la rancœur. Comme si ces émotions étaient palpables et qu'elles s'en prenaient à moi. La douleur était si forte que je ne pus rester debout et je tombais à genoux en poussant un gémissement. La souffrance augmenta et je me repliai sur moi-même, ne pouvant retenir mes cris. Je n'avais plus enduré de douleur aussi forte depuis ma transformation. J'avais l'impression de ressentir toute la peine du monde, et c'était intolérable. Comment pouvait-on éprouver autant de peine et rester en vie ? C'était tout simplement incompréhensible.

- Arrête ! hurla-t-il. Laisse-la !

Immédiatement, la douleur cessa. Haletante, je mis un moment avant de me relever. J'étais légèrement désorientée, un peu hébétée. Le regard que posait mon frère sur moi était suffisamment éloquent pour que les mots soient inutiles.

- Ne t'inquiète pas, le rassurai-je, ça va.

Bien entendu, il ne fut pas dupe un seul instant. Mais il n'insista pas. Je fermai une seconde les yeux, peinée de voir l'anxiété et la colère qui se disputaient le visage d'Emmett. De plus, j'avais besoin de quelques instants pour reprendre mes esprits, chasser toute trace des émotions de Guiseppe en moi. Je savais maintenant avec certitude pourquoi nous étions encore en vie. Si Guiseppe torturait Emmett devant moi, je ferai ce qu'il voudrait pour qu'il cesse et l'inverse était vrai.

- J'ai un petit don, moi aussi, déclara l'Italien, d'une voix onctueuse. Je peux vous faire ressentir mes émotions, avec toute la force et la douleur nécessaires. Alors, jeune homme, si tu ne veux pas que… Au fait, qu'est Rachel pour toi ? Une amie ? Une femme ?

- C'est ma sœur, révéla mon frère.

- Alors ou tu me suis bien gentiment, ou ta charmante sœur souffrira encore. Le choix est entre tes mains.

Emmett me regarda et un air résigné s'abattit sur lui. Il me tourna le dos et se dirigea vers les escaliers.

- Emmett, non, soufflai-je.

- Je t'ai fait une promesse et je la tiendrai.

Pendant que je le regardai monter les marches, j'eus l'impression qu'une partie de moi m'était arrachée. Je ne me le pardonnerai jamais s'il lui arrivait quelque chose. Qu'est-ce que l'Italien pouvait bien avoir en tête ? Dès que la porte se fut refermée, la colère remplaça ma peur et je me tournai vers Andrew.

- Tu as intérêt à ce que mon frère revienne, et en un seul morceau ! menaçais-je. Autrement, je ne donne pas cher de ta tête.

- Tu oublies un léger détail : mon pouvoir, rétorqua-t-il avec suffisance.

Tendue, je me mis à faire les cents pas. Je percevais des sons venant de l'étage, mais rien de compréhensible. Deux minutes passèrent, pendant lesquelles j'avais l'impression d'être sur des charbons ardents. Soudain, le calme fut rompu par un cri de douleur.

- Emmett ! criai-je, me précipitant vers l'escalier.

- Tu ne bouges pas ! ordonna Andrew, me bloquant le passage.

Un second cri déchira l'air. Mon frère souffrait ! Guiseppe lui infligeait le même traitement que celui que je venais de subir !

- Ôte-toi de mon chemin ! grondai-je à l'adresse de mon geôlier.

Je percevais un fourmillement bien agréable dans mes bras. Le don d'Andrew ne résisterait peut-être pas à ma colère. Je tendis les bras vers lui et projetai mon pouvoir. J'eus le vif plaisir de le voir subitement cloué au mur. Malheureusement, alors que je passai près de lui, voulant gagner la sortie, il imita mon geste. Immédiatement, un voile de plomb me recouvrit et souffla mon don comme une bougie. Mais je refusais de m'avouer vaincue. Mon frère avait besoin de moi, je n'allais pas abandonner aussi facilement ! Puisant ma force dans ma rage, je tentai de contrer Andrew. Je sentis mon pouvoir s'éveiller à nouveau, mais si faiblement que je doutai de son efficacité. Néanmoins, je continuai à viser Andrew. Je devais me saisir de lui et arracher sa tête. Me concentrant, je fis appel à toutes mes forces.

- Tu es obstinée, fit Andrew.

- Ça te dérange ?

- Tu peux augmenter ta télékinésie autant que tu veux, elle ne sera jamais plus forte que moi. Tu ne peux me vaincre.

Refusant de l'écouter, je poursuivis mes efforts. Le troisième cri d'Emmett retentit. Tout en essayant de contrer Andrew, je fis un pas vers lui, puis un second. Si la télékinésie ne pouvait rien contre lui, peut-être que la simple force… Mais je ne pouvais me relâcher. Il pouvait toujours être distrait et, alors, je ne voulais pas laisser passer ma chance. Dos contre le mur, il semblait m'attendre. Qu'à cela ne tienne ! Je maintins mon pouvoir actif, espérant que son don le mobilisait suffisamment pour que je puisse mettre mon plan à exécution. Lorsque je ne fus qu'à un mètre de lui, je relâchai la tension dans mes bras et me jetai sur le jeune homme. Malheureusement pour moi, j'étais incapable d'utiliser ensemble la télékinésie et la force brute. Qu'à cela ne tienne ! Pendant que nous roulions au sol, je m'évertuai à me saisir de sa gorge. Cependant, Andrew avait refermé ses mains sur mes poignets. Je sentis mes mains s'engourdir. Mon adversaire se redressa, tout en continuant à me tenir. Face à face, j'eus la désagréable impression de m'affaiblir. Je ne sentais presque plus mes bras, comme s'ils étaient trop faibles pour que je parvienne à les bouger. Et cette sensation s'insinuait en moi, comme un liquide glacé qui me parcourrait le corps.

- Surprise ? demanda Andrew, narquois. Tu étais pourtant prévenue, j'affaibli les vampires. Et cela ne s'applique pas seulement à leurs dons. Je perçois la force qui est en toi, c'est un vrai régal pour moi.

Incapable de réagir, j'étais comme un insecte pris dans une toile d'araignée. Le contact se prolongeant, mes jambes furent atteintes à leur tour et je tombai à genoux. Jusqu'où pouvait-il aller ? En tout cas, c'était un don redoutable. Comment allions-nous pouvoir sortir de cette cave si nous ne pouvions tenir tête à Andrew ? Une nouvelle vague me parcourut. Mes sens perdirent de leur acuité. Ma vision se troubla. Mes pensées s'engourdirent également. J'étais persuadée que si Andrew lâchait mes poignets, j'allais m'effondrer au sol, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Je ne m'étais jamais sentie aussi faible et impuissante.

Emmett, pardonne-moi. Je ne peux rien faire pour t'aider. J'ai essayé, mais il est trop fort. Tiens le coup, je t'en prie…et reviens-moi.

J'entendis encore mon frère hurler sa douleur.

- Il a une jolie voix, commenta Andrew.

- Pourquoi faites-vous ça ? Vous n'en avez pas besoin.

- C'est simplement pour que le message passe bien, je pense.

- Et tu cautionnes ça ?

- On ne m'a pas demandé mon avis.

- Tes actions parlent pour toi.

- Probablement, fit-il, après une brève hésitation.

- Tu aimes donc tant voir les autres souffrir ? insistai-je.

- Non, pas vraiment

- Alors lâche-moi et laisse-moi aller aider Emmett.

- Non. Guiseppe m'a ordonné de te garder là, et c'est là que tu resteras.

- Salaud.

- Possible. Mais je ne tiens pas à être à la place de ton frère. Les colères de mon père sont effroyables.

- Tu m'en diras tant, ironisai-je. Dire que j'ai failli passer à côté d'une révélation pareille. Je m'en serai voulue, franchement.

- D'ailleurs, ça ne devrait pas tarder à s'arrêter.

Comme pour lui donner raison, la porte s'ouvrit à la volée et Emmett apparut dans l'encadrement. Il paraissait sonné, mais il était vivant. Lentement, il descendit l'escalier, la tête baissée, les épaules voûtées. Une main contre le mur l'aidait à garder l'équilibre. Andrew me lâcha et je me précipitai immédiatement vers mon frère. Je ne pus m'empêcher de remarquer que je bougeai plus lentement que d'habitude. Le contre-coup du don d'Andrew, sans aucun doute. Enfin, dans quelques instants, il n'y paraîtrait plus.

- Emmett…

- Ne t'en fais pas, ça va bien, affirma-t-il, la voix cassée par la souffrance.

Je voyais bien que tout, dans son attitude, démentait ses paroles. Pensait-il vraiment que j'allais le croire ?

- Menteur, fis-je, doucement. Tu vas tout, sauf bien. Viens, appuie-toi sur moi, je vais t'aider.

- Merci.

Il passa un bras autour de mes épaules et se laissa guider vers le mur. Rien que cela démontrait à quel point il se sentait faible. Je notais avec inquiétude l'hésitation qui marquait chacun de ses pas. Pour l'avoir expérimenté, je savais que le don de Guiseppe vous laissait désorienté quelque temps. Et vu ce que j'avais entendu, il n'y était pas allé de main morte sur mon frère. Lorsque nous eûmes atteints le mur, Emmett se laissa pesamment tomber au sol et s'adossa aux pierres humides.

J'étais effondrée de voir dans quel état Guiseppe avait mis mon frère. Dire qu'Emmett était si fort, si gai… Et là, je ne voyais rien de tout cela devant moi. Juste un vampire brisé par ce qu'il venait de subir. J'en conçu de la rage contre Guiseppe. Je n'avais encore jamais haï personne comme cela. Même Jasper ne serait pas en mesure de me calmer. L'impuissance à laquelle j'étais réduite, ajoutée à la fureur qui m'animait, me faisait trembler. Je sentis soudain une main se refermer doucement sur mon poignet et je baissais les yeux.

- Assieds-toi près de moi, petite sœur, murmura Emmett, dans un souffle.

Docilement, j'obtempérai. Il semblait encore sous le coup de l'épreuve qu'il venait de traverser.

- Calme-toi, susurra-t-il.

- Je suis calme, répliquai-je, plus brusquement que nécessaire.

- Et moi je suis le Président des Etats-Unis. Allez, je te connais suffisamment. Pas la peine de me dire que c'est le froid qui te fait trembler ainsi.

- Je suis désolée, déclarai-je d'un coup, faisant par là même retomber ma colère.

- De quoi ? demanda mon frère, le regard rempli d'incompréhension.

- Tu souffres et c'est encore toi qui trouves la force de t'occuper de moi. Tu ne crois pas que cela devrait être l'inverse ?

- Disons que j'ai simplement l'habitude de la famille. Toi, pas encore.

- J'ai… j'ai essayé de venir t'aider… de quitter cette cave, avouai-je soudain. Mais je n'ai pas réussi. Andrew, il… c'est vraiment injuste… Non seulement je ne peux me servir de mon don à cause de lui, mais quand il m'a pris les mains… J'ai senti toutes mes forces m'abandonner. Je n'arrivais même plus à me tenir sur mes jambes.

- Rachel, regarde-moi, m'intima Emmett, avec autorité.

Relevant la tête, j'obtempérai. Mon frère paraissait avoir repris tous ses esprits et ses yeux brillaient de colère.

- Qu'est-ce qu'il t'a fait ? Raconte-moi tout.

- Je viens de te le dire. J'étais tellement en colère que j'ai pu utiliser mon don un instant, trop bref hélas. Andrew a fait appel au sien, et je ne pouvais plus rien faire. Alors je l'ai attaqué de front et là, il m'a attrapé et je me suis retrouvée aussi faible qu'un bébé.

- Je t'interdis de recommencer. Tu m'entends ? Je suis prêt à subir encore ça, je suis suffisamment fort pour tenir le coup. Mais je refuse que ce crétin te touche. Je ne veux pas que tu prennes des risques.

- Parce que tu croies sincèrement que je vais jouer tranquillement à la belote pendant que tu hurles de douleur ? répliquai-je.

- J'ai quelques doutes, en effet.

- Si tu es prêt à mettre en jeu ta vie pour moi, l'inverse est vrai. Et si tu m'interdis de prendre des risques pour toi, je te l'interdis également. Tu peux me dire à quoi ça nous avance ?

- C'est moi l'aîné, je te rappelle, fit-il en souriant. Tu me dois…

- Respect et obéissance, terminai-je à sa place. J'ai dû lire un truc là-dessus. Si tu veux mon avis, c'est complètement démodé.

Avec un plaisir certain, je vis le sourire de mon frère s'élargir. Il tendit une main vers moi et replaça une mèche derrière mon oreille.

- Ma têtue petite sœur.

- Je te retourne le compliment. Comment te sens-tu ?

- Bien. J'avais tellement mal que je n'ai pas pu vraiment entendre ce qu'il disait à Carlisle. C'est… incroyable comme les émotions peuvent faire souffrir. Je n'avais encore jamais éprouvé cela. C'était comme si j'étais transpercé de toute part. Je sentais sa peine, sa colère, sa douleur avec une telle force… J'espère que ce n'est pas ce que ressent continuellement Jasper. Ce serait vraiment terrible.

- D'après ce que j'ai compris, tu peux être rassuré.

- Je me demande ce qu'ils font tous, en ce moment, dit-il d'un coup, changeant radicalement de sujet.

- Rosalie doit être folle de rage et d'inquiétude, déclarai-je, imaginant bien la réaction de la belle blonde. Elle doit vouloir se lancer à notre recherche sans attendre.

- Carlisle doit avoir du mal à la retenir et Esmée à la calmer, poursuivit mon frère. Jasper doit, une fois encore, être en train de gérer les émotions de tout le monde.

- Alice est probablement concentrée pour avoir une vision.

- Sauf qu'elle ne connaît pas Guiseppe.

- Et alors ? demandai-je, surprise.

- Cela la limite. Elle a certainement vu ce que j'allais subir, puisque ça me concerne. Mais elle ne peut voir les décisions de quelqu'un qu'elle ne connaît pas.

- Donc, elle doit probablement culpabiliser de ne pouvoir nous aider, complétai-je.

- Carlisle est certainement furieux et cherche une solution.

- Esmée est prête à tout pour nous sortir de là.

- Bella va proposer de mettre en action sa force de nouveau-né.

- Edward doit avoir la migraine à force de tout entendre et Jacob ne doit pas savoir quoi faire.

- Je crois que nous ne sommes pas trop loin de la vérité, déclara mon frère.

- A ton avis, ils continuent de jouer la comédie des ados humains ?

- Non. Carlisle a dû nous trouver une maladie bien contagieuse et tout le monde est à la maison.

Nous nous tûmes. Rien que d'évoquer ma famille m'avait redonné de la force et renforcé ma détermination. Nous devions partir d'ici, au plus vite. Avant qu'ils ne décident pour nous. Je ne pouvais qu'imaginer la réaction de Carlisle en entendant Emmett hurler. Le regard de mon frère montrait combien il partageait mes pensées.

- Je crois que nous sommes restés absents trop longtemps, déclara-t-il d'une voix si basse que je devais me pencher pour l'entendre.

- Moi aussi, fis-je, tout aussi doucement. Ce coup de téléphone va avoir un effet dévastateur sur notre famille.

- Alors, nous devons aller les rassurer.

- Que proposes-tu ? Ni la force ni mon don n'ont d'effets sur l'autre, là.

- Parce que tu étais seule.

- Explique-toi.

- Je me souviens de ton entraînement. Tu ne peux activer ton don que sur ce qui se trouve dans ton champ de vision.

- Exact.

- Restons en mouvement. Tu l'attaques avec ta télékinésie, moi avec mes muscles. Il ne pourra probablement pas faire face à deux attaques différentes en même temps.

- Mais s'il te touche…

- Il sera alors concentré sur moi et tu seras libre de tes mouvements.

- Tu te sens suffisamment bien pour y arriver ?

- Oui. Une fois Andrew liquidé, nous n'en aurons qu'un ou deux à tuer avant de nous enfuir. Alex et Guiseppe sont sortis après avoir raccroché et il en manquait un.

- Nous devons agir vite, alors.

- Que dirais-tu de…MAINTENANT !