CHAPITRE HUIT
Dites le moi si j'abuse (8)
"...En fait, quand je repense au cadeau de Mycroft, c'est vrai que ce Noël était magique.
-...Je te hais, John.
-Moi aussi je t'aime."
« Bonjour, Mrs Hudson.
-Dieu du ciel, vous êtes blessé Sherlock ?
-Oh, presque rien… John est là ?
-A cette heure-ci ? Bien sur que non, il travaille… »
Il travaillait. Avec Sarah ? Le brun savait qu'elle avait quitté l'hôpital trois jours avant lui, mais devait certainement avoir un congé maladie, ou quelque chose du genre. C'était normal. John, lui, avait tué un homme, et travaillait. Normal aussi. Sherlock fit un pas hésitant dans l'appartement, inquiet sans se l'avouer, et fut rassuré de trouver les choses à la même place qu'ils les avaient laissé. Le blond n'avait pas été furieux au point de vouloir quitter leur nid. C'était le principal.
« Oh, va-t'en, toi. » grimaça t-il alors que Gladstone se faisait un devoir de lécher ses chaussures. Il repoussa calmement le chiot avec le pied, posa son manteau sur le fauteuil. Il se laissa tomber sur le canapé, s'y allongeant par automatisme, et sentit quelque chose le gêner dans son dos. Un pull. Affreux, à grosses mailles, crème. Sherlock ôta sa chemise, passa le vêtement, le découvrit trop court aux manches et à la taille, inspira profondément le parfum du médecin, puis se roula en boule avec Gladstone avant de fermer les yeux. Son cerveau se mit en mouvement.
Moriarty était mort. Plus de puzzles. Plus d'énigmes pour le tenir en haleine. Une vilaine cicatrice, au creux de son bras, se mit à le démanger. Pas question de replonger dans la drogue. Il faudrait trouver autre chose. Le chiot émit un grognement, s'étira, puis se cala dans les plis du pull. Le détective n'était apparemment pas le seul à aimer ce parfum. Ses longs cils s'abaissèrent, et il sombra dans un lourd sommeil qui n'avait pourtant pas lieu d'être.
"..."
« Il est rentré. »
Mrs Hudson avait tenu à prévenir le médecin, et celui-ci estimait qu'elle avait eu raison. Sherlock lui avait manqué, ces derniers jours. Mais il ne le lui dirait pas avant d'avoir eu des excuses en bonnes et dues formes suivit d'explications claires. Remonté à bloc, les sacs de courses dans chaque main, il monta les escaliers, et poussa la porte. Là, il trouva un détective endormi sur le sofa, avec le chiot, vêtu de son pull préféré.
Il sentit sa volonté fondre comme neige au soleil alors que le rouge lui montait aux joues, et il grogna en allant ranger la commission que Sherlock n'était mignon que dans des situations inconfortable, et que cela n'allait pas du tout. Il passa devant l'ami crâne, le dépoussiéra avec sa manche, et le leva devant sa tête :
« S'il me manœuvre encore, et qu'il finit par m'envoyer bouler sans s'excuser, je le quitte. Tu es d'accord avec moi ?
-…
-Je savais qu'on était sur la même longueur d'onde. »
Il reposa l'objet sur la cheminée, prit son pot bien entamé de confiture de cerise, et s'installa dans son fauteuil. Il posa le couvercle sur la table basse, observant le bas du dos de Sherlock qui dépassait du pull, et dégusta sa gourmandise du bout de l'index.
« Tu comptes faire semblant de dormir longtemps ?
-Je ne savais pas que tu parvenais faire la différence chez moi.
-Quand tu dors vraiment, tes muscles se détendent. Là, tu es tout crispé. »
Sherlock n'aimait pas tellement le ton de son amant. Il se redressa, releva ses manches au niveau des coudes, et s'installa en tailleur avant de chasser le chiot du canapé. Un léger silence prit place. Le détective murmura qu'il n'allait pas faire un long discours creux et inutile, et qu'il s'était déjà assez humilié il y a peu de temps, lorsqu'il avait fumé une substance illicite et avait dit des choses mielleuses qui ne lui ressemblait pas.
« Je ne te demande pas une déclaration, Sherlock. Je sais que tu m'aimes – du moins il l'espérait très fort- et je veux juste que…Bon sang, que tu m'expliques. Au moins un peu. Pourquoi… ?
-Je te l'ai déjà dit, John.
-Je ne serais pas toujours aussi doux concernant tes coups dans mon dos. J'ai…Envie de te faire comprendre. De te faire voir, ce que j'ai ressentis.
-Il est impossible de voir un sentiment, John. »
Une anxiété perlait dans la voix de Sherlock. Il avait poussé le bouchon trop loin. Une fois encore. Et le détective n'arrivait simplement pas à comprendre pourquoi le blond lui en voulait tant d'avoir désiré l'éloigner, le protéger de la menace. Dans ses yeux bleus, on y voyait qu'il s'en voulait de ne pas être doué en relation humaine, de pas être capable de rougir, se mordre les lèvres, et s'excuser à voix basse d'avoir été égoïste. Ce n'était pas dans sa nature, et il ne pouvait rien y changer. Une ride vint plisser le front du blond qui eut un triste sourire.
« Cause the love that i got is deeper, so much deeper than you could ever feel…»
Car l'amour que je te porte est profond, tellement plus profond que tout ce que tu pourrais ressentir. Sherlock se sentit piqué au vif.
« John, ne te caches pas comme un adolescent derrière de stupides paroles de chanson.
-Cette chanson n'est pas stupide ! Et je ne me cache pas. C'est juste que des fois… Je me dis que l'on n'arrivera jamais à se comprendre.
-Nous n'avons pas besoin de mots.
-Moi, si. Je suis humain. Je m'exprime.
-Moi aussi. »
John secoua tragiquement la tête, et suçota son doigt, le regard tourné vers la fenêtre. Il était intensément heureux que le détective soit rentré à la maison, même si la conversation, une fois de plus, tournait en rond.
« Reprends ta chanson depuis le début.
-Sherlock, je ne sais pas chanter, et tu le sais très bien.
-Je me fiche de ce côté-là. »
John se sentit comme prit au piège. Il refusa sèchement, se leva, et alla mettre un Cd dans la petite chaîne Hi-fi poussiéreuse qui reposait sur la commode, coincée entre des livres et un bocal de formol. Il appuya sur un bouton, et disparu dans la cuisine. La voix quelque peu nasillarde d'Adam Levine se fit entendre après une courte introduction musicale :
« Go inside, kiss your mouth with my lips
J'entre, embrasse ta bouche avec mes lèvres
Grab your hips, can't remember why I fell in love with this
Je saisis tes hanches, impossible de me souvenir pourquoi je suis tombé amoureux de ça
But I miss you, I love you
Mais tu me manques, je t'aime
It's a shame you can't stay away from me this time cause oh no
C'est une honte que tu ne puisses pas rester loin de moi cette fois car oh non
You beg me you ask me to kiss you and hug you
Tu me supplies, tu me demandes de t'embrasser et de t'étreindre
You won't be getting my affection again cause oh no
Tu n'obtiendras pas encore mon affection car oh non
I don't need you tonight
Je n'ai pas besoin de toi ce soir […] »
Sherlock se leva, sans écouter la suite du morceau, et alla rejoindre le blond qui feignait de laver le lavabo. Il lui demanda sèchement en quoi cette chanson semblait les concerner, et le médecin répondit évasivement que c'était sa façon à lui de lui faire comprendre que malgré tout, il ne pourrait jamais cesser de l'aimer.
« …Je n'aime pas cette chanson.
-Normal. Tu en voudrais une qui dise que je suis ton objet personnel et que le reste n'est rien comparé à toi.
-Tu connais une telle chanson ?
-Non, Sherlock… »
Le brun noua ses bras autour des hanches de son amant, et cala son menton pointu dans son cou. Ses lèvres caressèrent la peau burinée, et il sentit l'autre se détendre.
« Je sais que cette conversation n'est pas terminée, mais… »
John se retourna, saisit l'autre par les poignets et colla sa bouche à la sienne dans un baiser possessif. C'était celui qu'il aurait voulu échanger avec le détective lorsqu'il s'était rendu compte qu'il était en quasi bonne santé. Il posa son front contre le sien, frissonnant de se sentir aussi vivant. Vivant. Ils avaient vécu tant d'aventures dangereuses ensembles qu'il se demandait quelques fois comment ils avaient fait pour ne pas y passer.
« Moriarty est mort, murmura Sherlock dans son oreille, tu es un héro John tu as sauvé tant de gens qui, dans le futur, auraient dû subir ses jeux macabres…
-Arrête ça…
-De nous deux, tu as tout de même plus l'aura de héro que moi… »
John le serra contre lui. C'était terrible de se dire que le brun résolvait ces meurtres simplement par ennui. Qu'il se fichait complétement du nombre de victime que l'assassin comptait dans ses papiers. Il voulait juste faire fonctionner ses méninges de façon à ne pas sombrer dans ses propres pensées. Le blond, le nez contre le torse de son amant, grogna qu'il aimerait, au moins une fois, savoir ce qui lui faisait peur dans le fait de rêvasser, sans être concentré. Sherlock eut un vague sourire.
« Pour moi, penser à ce que tu appelles rien, c'est comme plonger dans un trou noir. Une remise en question qui te déchires de l'intérieur, te persécutes, te remémores les pires choix de ton existence. Tu imagines ?
-Hm. »
Il préférait, somme toute, ne pas imaginer. Comment pouvait-on être aussi tordu ? John lui caressa la joue, et lâcha que puisqu'il lui avait faire découvrir une chanson, c'était à présent à son tour de lui jouer un air de musique sur son instrument, soit une excellente copie du Hellier 1679 de Stradivarius, un violon fait d'épicéa et d'érable flammé des Carpates. Les sillets incrustés dans le dos étaient faits d'ébène et d'os. L'objet valait dans les trois mille euros, et John n'avait jamais osé ne serait-ce que le nettoyer.
« Viens. »
Sherlock le prit par l'auriculaire, et le guida jusqu'à leur chambre. Il était surprit que le médecin ne fasse pas de commentaire désobligeant sur le fait qu'il porte son pull, mais se contenta de le faire asseoir sur le lit avant de saisir son instrument sans la moindre douceur. John s'allongea alors que le brun posait son nouvel archer sur les cordes, et la Valse des fleurs envahit le petit espace. John fronça les sourcils. Il connaissait cette musique, même s'il n'était pas calé en grand classique. Casse-noisette, non ? Mais pour le nom de l'artiste…
« Tchaïkovski », souffla tendrement Sherlock sans cesser de jouer, alternant les rythmes, un sourire aux lèvres alors que le blond se redressait avec douceur, l'observant du coin de l'œil. Le détective souriait. Il souriait sans sarcasme, sans ironie, sans être forcé. Il souriait parce qu'il aimait jouer, que cela le reposait, l'aidait. Comment ? Pourquoi ? Peu importait. John nota dans sa tête de ne plus jamais le déranger lors de ses petits concerts, même à deux heures du matin.
Plus un mot, plus un souffle.
John se sentait misérablement étranger dans le monde de notes que venait de créer son amant. Les yeux clos, la bouche entrouverte, le brun changea de morceau. Bach, Toccata et Fugue en ré mineur. Elle rendait terriblement bien sous les doigts de Sherlock. John regretta un instant son manque de connaissance musicale, mais ne dit rien. Il attendit sagement la fin. Quand Sherlock fit raisonner le dernier accord, il poussa un long soupire, puis sursauta, semblant reprendre conscience.
« Tu as aimé ?
-C'était magnifique. ».
John applaudit doucement.
« Sherlock, je voudrais que tu ailles remercier ton frère. Il t'a sauvé la vie avec le gilet, et tu le sais.
-Tu l'as déjà remercié pour moi.
-Tu n'es pas en position de refuser. »
Le détective ouvrit des grands yeux, les plissa, grogna une légère insulte avant de s'allonger sur le lit. John, posant ses avant bras sur ses propres cuisses, laissa ses épaules se détendre.
« Comment va Sarah ?
-Je n'ai pas eu de nouvelles depuis son déménagement. »
Sherlock tressaillit, mais laissa son amant continuer. Il avait sentit une mélancolie résignée dans la voix du blond qui fit craquer sa colonne en poussant un soupire de contentement. Cinq minutes passèrent.
« Elle est venu me voir, et m'a dit qu'elle avait retourner plusieurs jours ses parents avant d'être transférée dans une autre ville. Elle m'a dit que ce n'était pas de ma faute – Ce n'est pas ta faute, John, c'est celle de Sherlock, je suis désolée je dois m'en aller- et qu'elle devait s'en aller. Elle m'a dit qu'elle m'enverrait un mail bientôt. »
John savait qu'elle ne lui enverrait pas de mail, elle avait été séquestrée par un psychopathe le jour de Noël. Il se frotta les paupières. Sarah lui avait demandé, une dernière fois, s'il ne voulait pas d'une nouvelle vie, ailleurs, avec elle. Sans mensonge, sans danger, sans morts, sans levés à deux heures du matin pour élucider des affaires atroces. John avait déglutit, passé sa main dans ses cheveux courts, puis lui avait fait la bise avant de s'en aller. Une vie sans adrénaline n'était même plus envisageable. Il le savait. Sherlock tendit le bras, caressa la hanche de l'autre qui ne bougea pas.
« Tu tenais vraiment à elle ?
-Oui. »
Sherlock ouvrit la bouche pour dire quelque chose – Je suis désolé c'est de ma faute je vais aller lui parler je peux demander à Mycroft de l'obliger à rester John excuse-moi-, et au final lâcha simplement qu'il trouverait bien une autre gourde pour lui coller aux basques. John se retourna vivement, fâché :
« Tu ne comprends vraiment rien ! »
Sherlock le retint et le tira à lui, et le blond finit par se laisser faire. Le détective lui murmura dans le creux de l'oreille que c'était un nouveau commencement, et qu'il veillerait à ne pas faire de bavure concernant leur relation. S'il était incapable de changer réellement, il saurait retenir les erreurs du passé.
« Plus de cachoterie. Plus de mensonge. Plus de coups tordus.
-Tu mangeras pendant les enquêtes. Tu seras plus gentil avec ta famille.
-Si tu poses autant de règles, je veux un quota de sexe par jour. »
John s'étrangla en rougissant, mais sa gêne fut coupée par les coups portés à la porte. Mrs Hudson leur cria que l'aîné Holmes était là, et désirait entrer. De fort mauvaise grâce, le brun se leva pour lui ouvrir, plaquant un semblant de sourire sur ses fines lèvres. Mycroft fit deux pas dans la pièce, ôta son écharpe, posa son éternel parapluie devant la cheminée, et sursauta quand son frère lui pressa doucement le bras.
« Merci pour le cadeau. »
Il alla ensuite s'enfermer dans sa chambre. Mycroft, choqué et ravit à la fois, dédia un sourire ému au médecin.
« Et vous, votre présent vous a-t-il plu ?
-Avec tout ça, je l'ai complètement oublié ! Vous permettez que je…
-Je permets. »
Il ne s'agissait que d'une enveloppe. Grande, blanche, douce. John l'ouvrit avec appréhension ignorant les textos que son amant s'échinait à lui envoyer, et eut un moment d'arrêt en découvrant la lettre. Mycroft souriait quelque peu. L'autre débuta sa lecture à voix haute, hésitant :
« …Cher Docteur John Henry Watson, j'ai l'honneur de vous inviter à la célébration des trente-cinq ans de mon second fils, lors d'une réception intime, le Samedi sept Janvier, à Kensington. Si votre réponse est, comme je l'espère, positive, Mycroft saura vous donner tous les détails concernant la position du lieu. Mes salutations les plus respectueuses, la maman de Sherlock. »
John relu la lettre deux fois, comme assommé, et leva un regard incrédule vers l'agent du MI6 qui venait de passer un doigt dans la poussière présente sur la commode.
« C…C'est une blague ?
J'avais mis en haut " dites le moi si j'abuse"
Est-ce tiré par les cheveux? Un peu? Attention, je n'ai pas encore dévoilé ma dernière carte maitresse... 3
Un indice ? Il a prit une balle dans la tête.
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