CHAPITRE ONZE
John regardait ses mains depuis sept minutes et trois secondes. Pas qu'il les trouve plus jolies qu'à l'accoutumée, non, mais c'était un moyen parfaitement lâche et efficace pour échapper au regard bleu braqué sur lui. Maintenant, il savait d'où son amant tenait ses yeux, au moins. Sherlock était entré le premier dans la gigantesque résidence, il avait planté une bise sonore sur la joue de sa mère sous l'air choqué du blond avant de grimper les escaliers menant à l'étage. Il n'était pas redescendu, bien que le repas ait commencé depuis un bon quart d'heure. John se jura de lui faire payer son absence.
« Et donc…Monsieur Watson…Je peux vous appeler John ? »
Madame Holmes se tenait bien droite dans sa robe pourpre.
-O…Oui, bien sur. »
Sourire crispé. La vieille femme respirait la candeur, la joie de vivre, elle parlait gentiment, doucement, mais son regard, glacé, acéré, le mettait terriblement mal à l'aise. Ils étaient cinq à table. Il y avait Mummy, Mycroft, Anthea, un inconnu qui devait probablement se charger de protéger la génitrice, et lui, John. John qui se sentait tendu au-delà du raisonnable, qui avait l'estomac noué et qui cherchait un moyen quelconque pour faire revenir le détective.
« Parlez-moi un peu de vous. Vous devez être un homme exceptionnel pour avoir réussi à dompter mon petit Sherlock. »
John tiqua. Le « petit Sherlock » ? Allons bon. Il fallait jouer le jeu.
« …A vrai dire…Je crois que je n'ai pas eu tellement le choix. Je…C'est arrivé parce qu'il l'a voulu. Sherlock…Obtient, en général, toujours ce qu'il veut. Et cette fois-ci, c'était moi. »
La vieille dame eut un grand sourire et se leva pour déplacer sa chaise près de John. Mycroft voulu l'aider, mais elle le chassa d'un geste sec des doigts. Le blond ne savait plus quoi faire. Mummy prit sa main dans la sienne, touchant sans rechigner les cicatrices qui parsemaient la peau burinée, et l'autre devint rouge vif sans savoir pourquoi.
« Vous savez, John, j'ai toujours voulu avoir des petits enfants. Et entre Mycroft, ce grand dadais qui ne fait que travailler, et mon petit Sherlock qui court derrière les criminels, j'ai bien crus que je n'en aurais jamais. Mais vous êtes là, dieu merci !
-Madame, je-
-Appelez moi Mummy. Tout le monde m'appelle comme ça. »
John déglutit misérablement. Il n'avait pas prévu que les choses se déroulent de cette façon, visiblement. Il reprit, s'ébrouant :
« Et bien, Mummy, je crois devoir vous avertir que...Votre fils ne…Désire pas d'enfant. Chose que j'ai... Accepté.
-Pourtant, vous avez changé tellement de choses chez lui ! Sa présence même ici le montre. Et dîtes moi, John, vous satisfait-il ? »
Le blond, qui portait une tasse à ses lèvres en tremblant, lui demanda avec inquiétude ce que concernait cette question. Il vit Mycroft détourner la tête vers une fenêtre en se mordant les lèvres pour ne pas rire, et son cœur s'affola. La vieille dame lâcha un petit rire saccadé, entre l'hilarité et la moquerie profonde :
« Sexuellement parlant, évidemment. Vous satisfait-il ? »
John piqua le fard le monstrueux de sa vie, lâcha sa tasse qui répandit son contenu sur la nappe, il jura, se leva, épongea avec sa serviette sans regarder Mummy qui l'observait avec tranquillité, et au final resta debout, l'observant à la dérobée.
« Madame…Nous ne sommes pas assez intime pour que je puisse vous-
-Oui, je le satisfais, Mum. »
Sherlock était négligemment adossé contre le cadre de la porte, toujours entièrement vêtu. Si les trois Holmes étaient réunis, la fête allait donc battre son comble. Le médecin se rassit, le cœur au bord des lèvres, pourquoi fallait-il que sa première rencontre avec la mère de son amant soit si catastrophique ? Mummy se tourna soudainement vers le blond :
« Ca vous dirait que je vous raconte des anecdotes sur la jeunesse de mon petit Sherlock ?
-J'en serais enchanté.
-Mummy, si tu fais ça, je…
-Tu quoi ? Tu rien. Vilain garçon. »
Une méchante rougeur prit place sur les pommettes du détective qui fit volte-face avant de s'en aller mécaniquement. John avait ouvert la bouche d'effarement. Vilain garçon ? Sherlock qui se faisait moucher sans rien dire ? Tout ne tournait pas rond dans cette famille, décidemment. La vieille dame reprit sa main dans la sienne, caressant sa paume avec concentration. Elle murmura entre ses dents qu'il fallait rester ferme avec ses enfants, sinon ils se croyaient tout permis. Mycroft haussa sagement les épaules.
« Sherlock… A vécu une enfance difficile. Vous devez vous en douter. Il n'aimait pas la compagnie des autres, vivait dans l'exclusion, mais une exclusion qu'il entretenait lui-même. Il était vulgaire, désagréable, méchant même. Rien à voir avec aujourd'hui. »
John songea une seconde aux violentes altercations avec Sarah, Anderson ou même Donnovan, mais ne fit pas le moindre commentaire. Si Mummy comprit ses pensées, elle n'en pipa mot.
« La disparition de son père…A été l'élément déclencheur. Nous sommes intelligents, John, nos trois QI réunis vous donneraient le frisson. Mais nous n'avons pas été capables de garder notre famille unie. Mycroft à sacrifié une partie de sa vie pour devenir ce qu'il est maintenant. Et Sherlock, qui le voyait grimper les échelons les uns après les autres, s'embourbait dans des domaines interdits dans l'unique optique de gâcher ses chances de réussites.
-Sherlock ? Vouloir gâcher le futur de son frère ?
-Pour lui, Mycroft ne s'intéressait qu'aux études. Il ne comprenait pas que sans lui, nous étions voués à la misère. Sherlock…A toujours aimé le danger. Se mettre au bord du quai quand le train passe. Courir entre les voitures. Aller dans la forêt les jours de chasse. Croyez-moi, j'ai eu des cheveux blancs avant l'heure ! »
La vieille dame lâcha le même petit rire, se reprit, continua. Ensuite, il y avait eu la drogue. Le brun avait trouvé un nouveau jeu, qui semblait booster ses capacités intellectuelles. Il avait terminé plusieurs fois à l'hôpital, se convulsant dans le lit blanc, les côtes saillantes, bavant sur le côté, les yeux fous. Puis, Mycroft avait fait fonctionner sa toute première protection. Pour son propre frère qui faisait une partie d'échec contre la mort par pur ennui.
« Si vous l'aviez vu, au lycée… Un livre sous la main, dans ses vêtements noirs, tout mince, tout blanc…Longeant les murs, fuyant le soleil, observant les autres, notant, sifflant des commentaires odieux qui lui ont valu tant d'exclusions… »
John lâcha qu'au lycée, il avait été l'adolescent de base. Il faisait du foot dans une équipe, n'aimait pas tellement les études, sortait souvent avec des filles différentes. Puis, il s'était dirigé vers l'armée. Il connaissait, comme tout le monde, ces garçons et ces filles, toujours seuls, dans un coin, le nez dans un livre. Et, comme les autres, il n'était jamais allé les voir.
« Ne vous sentez pas coupable. Sherlock avait choisi ce mode de vie. Il pensait que tous les hommes étaient comme son père, et en même temps, il se savait homosexuel. Les femmes, dont moi, sont faibles, dans son esprit.
-Ne dîtes pas ça ! Sherlock ne croit pas que v-
-Si. J'ai laissé partir son père. Dès cet instant, je n'avais plus de crédit à ses yeux. »
Un silence pesant prit place. John se mordit les lèvres. Mummy se racla la gorge, et indiqua qu'elle était ravie que son fils cadet ait trouvé un compagnon à son écoute, sachant que la vie avec Sherlock ne devait pas être de tout repos.
« C'est une question d'habitude…
-Et vous, comment vivez-vous le fait d'aimer un homme ?
-…En général j'évite d'y penser. Je…Je me dis que…C'est l'exception qui confirme la règle…
-Savez-vous que Sherlock préfèrerait vous tuer plutôt que de vous laisser dans les bras de quelqu'un d'autre ?
-J…Je… »
Mummy s'excusa en riant de son incroyable indiscrétion, et lui demanda quel serait, pour lui, un motif de rupture. John s'étrangla, se tritura les méninges, et au final lâcha qu'il ne supporterait pas d'être trompé. La vieille dame hocha lentement la tête :
« Et bien, deux garçons possessifs ensemble, la vie est bien faite. Saviez-vous que mon petit Sherlock à un point sensible entre les deux omoplates ? »
John aimait bien la mère de son amant.
"..."
« S'il te plaît. Va la voir. Elle voudrait te parler un peu.
-Non. Je suis sûr qu'elle t'a raconté des choses humiliantes sur moi.
-Non. Pas humiliantes. »
John se dandina d'une jambe sur l'autre, ce qui fit craquer le parquet du second étage.
Sherlock grogna quelque chose, s'allongea un peu plus sur le petit lit. Le blond était mal à l'aise dans cette chambre, qui était restée à l'identique depuis le départ du brun, soit à ses dix-sept ans. Sur les étagères, des crânes, des fioles, des livres, des outils étranges. C'était à peu près tout.
« Elle était comment, ta chambre ? demanda le brun qui avait surprit son regard.
-…Il y avait des posters de groupes de musiques, d'équipes de basket, des coupes gagnée avec l'équipe de foot, quelques bouquins, des bandes dessinées, pleins de livre de médecine, une mallette de peintures, un cerf-volant, une raquette de tennis à moitié cassée…
-Et des préservatifs un peu partout.
-…Hm. »
Sherlock se redressa brusquement. Ils étaient à demi dans le noir, et pas un bruit ne parvenait de l'étage inférieur. Le brun siffla qu'il n'aimait pas rester dans cette maison. Qu'elle faisait ressortir des souvenirs qu'il aurait aimé oublier.
« Lesquels ?
-C'est ici, sur ce lit, que je me suis piqué pour la première fois. J'aurais pu mourir, j'étais tellement maladroit, au début. Mais je voulais le faire seul. L'aiguille est entrée, j'ai eu peur, et au final…J'ai appuyé. C'était…C'était tellement…Bon… »
Une excitation sourde perçait dans sa voix. Sherlock était passé à deux doigts d'une vie de toxicomane, mais Mycroft avait veillé à ne jamais le laisser plonger. Le brun fit claquer sa langue :
« Je sais que tu as pitié de moi.
-C'est faux !
-Je sais quand tu mens. Tu as pitié de moi. Tu crois que je suis quelqu'un qui a été traumatisé dans son enfance, qui n'a pas su se relever suite au départ de son père. Tu dois même croire que je suis avec toi à cause du complexe d'Œdipe.
-Pourquoi es-tu toujours en train de spéculer ? Je t'aime pour ce que tu es maintenant, peu m'importe ton passé. »
John s'avança, fourra ses mains dans les boucles noires. Le brun paraissait presque fragile, ainsi. C'était terriblement dérangeant. Sherlock s'ébroua, et lui murmura qu'il était prêt à descendre, au moins quelques minutes, et l'autre l'en remercia par un chaste baiser sur le haut du crâne.
"..."
Sherlock mangeait son dessert en silence. Il avait éteint les bougies d'anniversaire avec ses doigts, une par une, sous le regard navré de l'assistance, l'air ailleurs. John s'était dit à cet instant qu'au moins la fin de la soirée se ferait dans un calme relatif. Il avait tors. Même en se concentrant, il n'arrivait pas à se souvenir comment la dispute avait éclaté. Non, il se remémorait uniquement les cris blessants qui avaient fusés dans la pièce. Peut était-ce Mycroft qui avait débuté, commentant de façon acerbe la présence de son frère parmi eux. Sherlock avait répliqué. La tension était monté d'un cran, Mummy avait voulu s'interposer, s'était ajoutée à la querelle. Et, en quelques secondes, John les avait vu tous trois debout, le visage rouge, se tuant des yeux, ingérables. Ingérables était bien le mot.
Sherlock criait à son aîné qu'il ne le considérait que comme un boulet qu'il devait se traîner jour après jour sans pouvoir s'en détacher, et que seul leur lien de parenté l'empêchait de faire de sa vie un enfer, il criait à sa mère qu'elle était d'une faiblesse misérable, s'accrochant aux vies de ses enfants pour ne pas réaliser à quel la sienne était fade et dénuée de sens, il criait qu'ils ne l'avaient jamais compris, n'avaient même pas essayé, et continuaient à s'embourber dans leurs erreurs.
« Ne parle pas à Mummy comme ça, gronda Mycroft les mâchoires serrés, toi sale petit égoïste capricieux qui continue à utiliser les gens sans voir qu'un jour, tu finiras réellement seul ! A cet instant tu regretteras, Sherlock, crois-moi ! »
Mummy rétorquait qu'elle avait tout fait pour être une bonne mère, mais que, tel un animal blessé, Sherlock n'avait jamais daigné lui témoigner ne serait-ce qu'une seule marque d'amour, la laissant désœuvrée, inquiète, mortifiée par ce comportement étrange . Anthéa avait quitté la salle. Elle n'aimait pas ce genre de choses. Les Holmes continuaient. Puis, Mycroft marqua, pour une fois, le point final de cette bataille contre son frère :
« Tu bousilles tout, Sherlock, les mots, les sentiments et les gens, tu bousilleras John, un jour, et se sera uniquement ta faute »
John redoutait le moment ou son nom serait cité dans la conversation. Le brun se raidit, son visage se mua en un masque de haine, et il sortit dans le jardin à grandes enjambées. Mycroft faillit le suivre, mais son orgueil le fit se rasseoir avec une hargne peu contenue. La vieille dame chancela, secoua la tête, restant debout. Ses yeux délavés se posèrent sur le médecin toujours mutique :
« …Je suis navrée que vous aillez du assister à cette scène. Vous devez comprendre que…Nous sommes …Incapables de nous exprimer de façon correcte en famille. »
Le blond se leva, ne pu prononcer le moindre mot, alla rejoindre Sherlock le cœur battant.
"..."
« Il me déteste certainement…
-Non, Mummy. Watson est un homme qui sait nuancer.
-Tout de même, pour une première rencontre… »
La vieille dame secoua tragiquement la tête. Enfin, le fait de savoir son petit Sherlock entre de bonnes mains la rassurait, c'était toujours une bonne chose.
« Tu devrais aller lui dire pardon, je sens que tu lui as fais du mal.
-…Il ne se gêne pas pour me critiquer, lui.
-Mycroft… »
Le brun haussa les épaules, amer. La douleur d'être l'aîné. Le sacrifié. Et de savoir que le cadet est le préféré d'une mère devant laquelle on a toujours essayé de briller, en vain.
"..."
Sherlock était roulé en boule sous un grand saule pleureur. Le blond eut soudainement la vision d'un adolescent chétif, et secoua la tête en marchant avec difficulté dans les herbes hautes. Il s'arrêta, chercha ses mots, ne les trouva pas, et au final s'accroupit auprès de lui.
« Je ne veux pas de ta pitié, je te l'ai déjà dit.
-Et de mon amour, tu en veux ? »
John lui caressa tendrement la tête. Le brun les yeux fixés sur l'écorce de l'arbre, n'exprimaient rien. Il murmura d'une voix acide que rien n'avait de sens dans cette maison, et qu'il ne voyait plus l'intérêt d'y venir, même tous les deux ans.
« Vous êtes tous idiots. Vous vous aimez, Sherlock, non ne dis rien, je m'y connais plus que toi. Tu sais…Je ne m'entendais pas avec mon père, quand j'étais jeune. Il disait qu'être médecin était un métier de femmes, un métier de lopette. J'ai fais la guerre pour lui, je le sais. Mais au final, ma voie à prit le dessus, et je ne le regrette pas. Mon père m'en a toujours voulu, mais au fond, il est heureux pour moi, comme ta mère pour toi. Et Mycroft tient à toi aussi.
-Ce sale…
-Arrête. Vous êtes deux gamins arrogants. Cette spirale infernale dure depuis trop longtemps. »
Sherlock voulu le contredire, grogna, sortit de sa poche une cigarette volée à son frère de sa poche. Il l'alluma, en tira une longue bouffée, remarqua les yeux terrifiés du blond et la jeta au loin d'un geste gracieux.
« Je ne voulais pas venir, John. Je savais que ça se passerait comme ça. Je veux rentrer.
-Alors rentrons. J'ai eu assez de gêne pour aujourd'hui. »
Ils s'embrassèrent. Le goût de tabac fit frissonner le médecin qui ne commenta pas.
"..."
« Je…Je… »
J'ai passé une charmante soirée. Non, trop dur à dire sans se sentir honteux.
« Je suis heureux d'avoir fais votre connaissance. »
Mummy aimait les hommes qui avaient les mots justes. Elle serra le blond dans ses bras, le remerciant à l'oreille pour tout ce qu'il avait fait et ferait plus tard. John sourit timidement, se recula. Il avança jusqu'à la porte, posa sa main sur la poignée, et vit clairement dans le reflet de la vitre son amant posa un baiser sur la joue ridée de sa génitrice. Un souffle d'espoir gonfla son giron alors qu'il s'installait dans la voiture de Mycroft.
...Des retrouvailles qui, pour moi, ne pouvaient pas bien se passer :) On en apprends aussi un peu sur Mycroft, ahah.
Le chapitre suivant sera le dernier, mes chéris, le point final à cette trilogie :) ! J'ai donc une page pour clôturer ces trois fictions mises bout à bout, tout en vous laissant sur votre faim 3...
REVIEW :)?
