Il regarde le curseur de son ordinateur clignoter avec frénésie sur la page blanche. Ses yeux brûlent de fatigue. Sa tête est lourde et douloureuse. L'une de ses mains est perdue sur le clavier usé, mais elle est inerte. L'autre est tient celle de la jeune femme endormie dans son lit, caressant la peau blanche d'un geste automatique et tendre. Il sait qu'il doit écrire quelques lignes. Il se doit de le faire. Mais il en est incapable. Chaque fois qu'un mot apparaît, c'est le début d'une histoire d'amour. D'une lettre d'amour. Il ne doit pas coucher ses sentiments par écrit. Il doit se concentrer sur Nikki Heat. Non sur Kate Beckett. Il ferme l'ordinateur portable d'un geste de main tout sauf délicat, faisant tout de même attention pour ne pas réveillé la princesse endormie près de lui. Des coups se font entendre à la porte. Il dépose l'ordinateur. Son regard caresse la silhouette endormie alors qu'il se lève. La jeune femme endormie ne le remarque même pas. Elle bouge légèrement lorsqu'il lâche sa main, mais rien de plus. Sa main rejoint ses cheveux d'un roux flamboyant et s'y perd. Il sourit devant l'image de son petit ange endormie. Puis, il se détourne. Quitte la chambre d'Alexis. On frappe à nouveau à la porte. Plus fort. Presser. Insistant.
La porte s'ouvre. L'homme qui se tient derrière à un visage à la fois familier et étranger. Il l'a croisé plusieurs fois. Ils ont échangé plusieurs mots. Plusieurs regards. Mais ce n'est qu'un étranger pour lui. L'homme devant lui est entre deux âges. Il semble épuisé. Des cernes sombres ornent ses yeux. Ses cheveux semblent encore plus grisonnants que la première fois qu'il l'a vu. L'homme semble nerveux. Nombreuses fois pendant ces derniers mois, Rick s'est mit à sa place. Il n'imagine pas comment la douleur de cet homme doit être atroce. La sien l'est. Mais il se doute que rien n'est comparable. Il s'efface finalement. Jim Beckett entre dans le loft et se laisse guider par l'homme qu'aime sa fille. Ils s'installent à la table. L'écrivain sert les cafés fumants. Attend que l'homme face à lui prenne la parole. Il ne le fait pas. C'est lui qui brise le silence.
« Que puis-je pour vous?» Sa voix est basse. Polie.
« Vous avez échoué.» La sienne à des accents de regret. Un silence s'installe. Puis éclate. « J'ai échoué. Je suis son père. J'aurais dû être là pour la protéger. Pour l'empêcher de sombrer. Je ne l'ai pas fais. Les rôles ont été inversés. J'ai abandonné trop vite. Elle a prit le rôle du parent, j'ai pris celui de l'enfant. Mais rien n'est joué…»
Rick se demande pourquoi il lui raconte tout ça. Pourquoi maintenant. Kate est sortie d'affaire. Elle n'aura aucune séquelle à long terme. Les médecins ont été catégoriques. Son élocution reviendra à la normal. Ses facultés motrices aussi. Avec le temps. Alors, pourquoi Jim Beckett prend-t-il le temps de lui raconter tout cela maintenant? Il ne prononce pas un mot. Il sait qu'il a échoué. Il avait voulu protégé sa partenaire d'elle-même. Elle s'était ramassée à l'hôpital avec une balle logée dans la poitrine. Il s'en veut. Mais le temps n'est plus aux regrets. L'homme qui aurait pu être son beau-père dans une autre dimension reprend la parole.
« Je n'ai pas été là quand il le fallait, mais je ne la laisserais pas gâcher sa vie plus longtemps. Katie est têtue. Son plus grand ennemi est elle-même. Quelqu'un doit être là pour la protéger de sa propre personne. Et cette personne, ce n'est pas moi. J'ai déjà essayé. Pendant des années. Et ce n'est certainement pas ce Josh, non plus. »
De nouveau ce silence. Rick ne peut s'empêcher de croire que Josh ne peut rien pour Kate. Elle ne lui fait pas assez confiance pour le mettre au courant du meurtre de sa mère. Il ne sait rien. Ne connait pas l'histoire. Il ne connait pas les dangers. La douleur qui danse dans les yeux de la belle détective quand elle y pense. Non. Josh est un pion qui ne sait qu'à la distraire. L'homme parfait dans un monde qui n'est pas pour lui. Combien de fois, Castle avait-il regardé un couple main dans la main dans Central Park en s'imaginant Kate et Josh dans la même position. Elle légèrement appuyé sur lui, rigolant à ses propos, les yeux brillants. Jamais il n'avait réussit. Parce qu'ils n'étaient pas fait pour être ensemble. Lanie l'avait dit des mois plus tôt; ce couple avait tout de faux. Histoire d'amour illusoire créé pour bercer le cœur meurtrie d'une fillette qui ne croit plus au prince charmant. Kate pourrait être cette fille, celle qui rendrait n'importe quel homme heureux. Mais Josh n'était pas cet homme. Celui qui ferait naître des étincelles dans les yeux émeraude de la jeune femme.
« Vous êtes sans doute le seul à pouvoir y arriver.»
Castle secoue la tête. Prend la parole à son tour. D'une voix douloureuse.
« J'ai échoué, vous l'avez dit.»
« Réessayez. Je vous le demande. Personnellement.» C'est une supplique.
« Pourquoi? »
Jim Beckett sourit légèrement. Il prend une gorgée de liquide brûlant. Dépose la tasse sur la table lisse. Son regard se plonge dans celui trop bleu de l'écrivain.
« La première fois que Katie m'a parlé de vous, c'était il y a trois ans de cela, maintenant. Elle parlait de vous comme si vous étiez le pire gamin du monde. Elle mettait tellement de véhémence à vous insulter, que je me suis dis que soit il ne vous restait plus longtemps à vivre avant qu'elle vous flingue, soit que vous seriez le prochain homme qu'elle ramènerait à la maison pour Noël…»
Un sourire amusé se dessine sur les lèvres de Rick. C'est bien sa Kate. Sa Kate… Appellation injuste. Elle n'est pas à lui. Il a laissé passer sa chance. Jim Beckett soupire, baisse les yeux.
« Mais elle ne l'a pas fait. Et avec le temps, ses discours agacés sur vous ont changés en quelque chose d'autre. C'est passer de « Je vais le tuer» à « T'aurais tu voir comment Castle a…» mais au final, ça n'a jamais rien changé. Parce que c'est Katie…»
Une lueur passe dans les yeux de Rick. Ça ne passe pas inaperçu aux yeux de vieil homme.
« Pourquoi me dire tout ça?»
L'homme se lève. Enfile sa veste. Il se dirige vers la porte. Rick le suit, attendant toujours une réponse à sa question.
« Parce que c'est Katie…»
Il le laisse là. Avec mille et une questions. Sans comprendre. La porte se referme. Richard reste seul. Un moment. Puis, une main se pause sur son épaule. Il se retourne, croise le regard soucieux de sa mère. Il lui sourit. La rassure à demi. Essaie du moins. Ça ne fonctionne pas. Elle le connait trop bien.
« Un problème avec Beckett?»
« Non. Tout va bien, mère. »
« Hum…»
Seule et unique réponse. Et à son tour, elle le laisse perdu dans un monde de questions sans réponses.
