Chapitre 9 – Rendez-vous

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Son portable à l'oreille, il bloqua l'ascenseur.

« Ducky ? C'est moi.

- Anthony, un problème ?

- Ils savent.

- Pardon ?

- Ils savent que Jenny est vivante ! Youri a envoyé une photo prise cette année où elle lit le journal.

- Le Times. » précisa l'ancien directeur.

Donc le légiste avait branché le haut parleur. Il n'était pas certain que se soit judicieux au vu de l'annonce qu'il avait à faire, mais il n'avait pas le temps de débattre avec Jenny pour avoir une conversation privée avec lui.

« Il y a une heure et un lieu, poursuivit-il. Gibbs a décidé d'y aller.

- C'est un piège !

- Je le sais bien, Jen, mais je ne vois pas comment je pourrais l'empêcher de s'y rendre.

- Sait-il que je ne suis plus à l'agence ?

- Non, Ducky, mais ça ne va pas durer. Il est parti voir Abby. J'ai bloqué l'ascenseur, mais ça ne le dissuadera pas de descendre d'un niveau par les escaliers pour aller te parler.

- Sauf que je ne suis pas à mon poste.

- Ça ne va que renforcer son idée d'aller au rendez-vous.

- Ça t'évitera aussi des explications difficiles sur mon autopsie.

- Celle d'Anna.

- Ce qu'il ne sait pas.

- Ça ne tardera pas. D'ici une heure, il en saura assez pour tout comprendre.

- Si Youri ne le tue pas avant.

- On revient au point de départ.

- Dis-moi où vous devez aller.

- Non, Jen.

- Tony, dis-le-moi !

- N'y pense même pas !

- À cause de moi, Gibbs fonce droit dans un guet-apens !

- Tu crois que je ne le sais pas ? Il n'y a pas que Gibbs dans l'histoire, il y a aussi Ziva et Tim ! Sans parler d'Abby ou même Jimmy !

- Raison de plus pour me dire où ça doit se passer.

- Non.

- Tony, ce que veut Youri, c'est moi.

- Qu'est-ce-que tu en sais ? Je te rappelle que Gibbs, Ducky et moi sommes aussi mêlés à cette histoire.

- Justement ! Je ne vous laisserai pas prendre des risques alors que je peux régler ça seule.

- Tu n'en sais rien !

- Il est hors de question que l'un de vous paye pour mes erreurs !

- Il est hors de question que l'on te perde ! »

S'ils avaient été face à face, ils se seraient toisés du regard, cherchant à faire baisser les yeux de l'autre. Mais ce n'était pas le cas. Ils étaient reliés par des téléphones et ils n'étaient pas seuls.

« Occupe-toi de ce rendez-vous, décida Ducky. Je reste avec elle. »

Ils n'eurent pas le temps de répliquer. Il coupa la communication. Rageur, Tony donna un coup dans la cloison de métal avant de relancer la machine.


Après quelques secondes de descente, les portes s'ouvrirent sur le niveau du labo, face à un Gibbs remonté.

« Qu'est-ce-que tu faisais ?

- J'essayais de joindre Ducky.

- Et ?

- J'ai réussi.

- Vraiment ?

- Tu crois que je serais resté aussi longtemps là-dedans si j'étais tombé sur le répondeur ?

- Où est-il ?

- Il ne me l'a pas dit.

- Que fait-il ?

- Aucune idée.

- Que sais-tu ?

- Rien.

- Tu es resté plusieurs minutes à lui parler, non ?

- Je voulais savoir où il était et lui annoncer pour Jenny.

- J'allais le faire.

- Oui, justement. »

Gibbs sentait que son agent lui cachait quelque chose. Il n'était cependant pas en mesure de savoir quoi et il avait un rendez-vous à préparer.

« On y va. »


« Jenny, non ! s'écria-t-il en la retenant par le bras.

- Je dois y aller, Ducky, répliqua-t-elle.

- C'est exactement ce qu'il veut.

- Raison de plus.

- L'équipe est déjà en route.

- Je peux arriver avant eux.

- Et ensuite quoi ? Tu comptes affronter Youri et ses hommes seule ? C'est du suicide !

- Je dois le faire, tempêta-t-elle en dégageant son bras.

- Non, tu dois les laisser faire, objecta-t-il en gardant sa main dans la sienne.

- Ils ne savent pas où ils vont !

- Anthony le sait.

- Je ne le laisserai pas mourir à ma place.

- Comment peux-tu savoir qu'il va mourir ?

- Je connais Tchekov. Je sais comment il fonctionne.

- Nous aussi.

- Alors, laisse-moi y aller. Tu sais que je dois le faire.

- Laisse une chance à Anthony.

- Non, je prendrais pas ce risque. »

D'un geste précis, elle exerça une pression sur la main du légiste toujours dans la sienne, comme elle l'avait fait il y a plusieurs années avec René Benoit. Elle le vit pâlir.

« Je suis désolée, Ducky, dit-elle. »

Bien qu'incapable de bouger, son regard était équivoque. Elle détourna les yeux.

« Dis-lui que je devais le faire. »

Elle lâcha sa main et se précipita vers la porte sans qu'il pût la retenir.


La tombe de Jenny. Il ne pensait pas que ça pourrait être un jour un lieu de rendez-vous. Il ne pensait pas non plus que ça pût être le lieu d'un tel fiasco. Parce qu'une rencontre qui tournait de cette manière quand on était agent fédéral, ça s'appelait un fiasco.

Dès leur arrivée près de la tombe, et bien qu'ils aient été sur leurs gardes, des snipers les avaient pris en joue. Ils n'avaient pas tiré une seule fois. Leur patron, tranquillement installé sur la pelouse dos à la pierre tombale, leur avait demandé d'attendre un mouvement de fuite de leur part pour cela. Ils n'avaient pour l'instant pas été disposé à se faire tirer comme des pigeons et il rongeait son frein en attendant que ce fût le cas. Au contraire, ils avaient rangé leurs armes.

Ce n'était pas la seule chose que Youri Tchekov attendait près de sa tombe. C'était aussi sa venue. Il était persuadé que Jenny viendrait jouer les héros, qu'il n'avait qu'à patienter. Bien qu'il souhaitât ardemment que sa patience fût veine, il connaissait assez Jenny pour savoir que ce ne serait pas le cas. Il était même étonné qu'elle ne fût pas déjà là. La conduite somme toute personnelle de Gibbs y était pour beaucoup sur l'avance qu'ils avaient sur elle, selon lui.

Deux minutes et quatorze secondes après que des points rouges se fussent fixés sur leurs vestes dissimulant leurs gilets pare-balles, Gibbs osa poser une des questions qui le taraudait depuis la réception du mail. Il coupa ainsi court au discours de Youri expliquant comment il avait pu l'envoyer sans qu'ils pussent remonter sa trace. Cela ne l'intéressait aucunement et l'irritait plus qu'autre chose.

« Qui êtes-vous ?

- Youri Tchékov, répondit-il sans faire de cas de l'interruption.

- Russe, commenta le patron à son fort accent.

- Et vous américain, monsieur Leroy Jethro Gibbs. »

S'il n'aimait pas le « monsieur », il aimait encore moins les russes.

« Jenny Shepard. Vous m'avez envoyé une photo d'elle.

- Et donnez l'heure et le lieu de rendez-vous. Da, confirma-t-il.

- Pourquoi ?

- Je pensais ça évident.

- Pas pour tout le monde.

- Mais pour la tuer évidemment ! »

La révélation jeta un froid. Gibbs fronça les sourcils.

« Jenny Shepard est morte. » siffla-t-il.

Agitant son index droit, Youri contredit ses propos.

« Elle est vivante. La photo en est la preuve. On la voit lire le New York Times du premier janvier de cette année. Il n'y a aucun trucage. »

Sa façon de rouler les « r » l'horripilait. Jethro paraissait sur le point d'exploser.

« Elle est morte il y a cinq ans ! J'ai vu son cadavre ! »

Ses agents tressaillirent à ces mots, Youri aussi. Il se leva d'un bond.

« Elle est vivante ! J'ignore comment elle a simulé sa mort et sa disparition, mais je sais qu'elle est vivante. La photo en est la preuve !

- Comment l'avez-vous eu ?

- Un homme que j'ai engagé a réussi à la retrouver et à la photographier. Il m'a envoyé le cliché.

- Où est cet homme ?

- Il est mort.

- Tiens donc ! railla Gibbs.

- Elle l'a tué ! Je sais à présent qu'elle l'a délibérément laissé la retrouver pour se débarrasser ensuite de lui.

- Vous délirez totalement.

- Je vous interdis de dire ça ! »

Il s'approchait dangereusement de lui.

« Qui êtes-vous pour elle ? » lança Ziva.

La question lui fit oublier Gibbs. Sa colère retomba tandis qu'un voile de tristesse passait devant ses yeux.

« C'est elle qui m'a privé de mon amour.

- Qui ?

- Svetlana.

- Svetlana Chernitskaya ?

- Da.

- Elle aimait Anatoly Zukov, pas vous, objecta Jethro.

- Je l'aimais !

- Encore un russe qui illustre l'expression fou amoureux, ironisa Tony. Ça devient lassant.

- Elle l'a tuée !

- Jenny ? supposa Gibbs. Elle n'a pas tué Anatoly, ni Svetlana.

- Non, confirma-t-il, c'est vous. Vous avez tué mon amour pour venger la mort de votre compagne. Mais Jenny Shepard est vivante. Je vais donc faire la même chose que vous. »