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O … Chapitre douze … O

"Harder-Better-Faster-Stronger" - Daft Punk

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Planète Estë, six jours après la découverte de l'objet,

J'ai mangé mon riz en silence et sans avoir faim ce matin-là. Mon ventre était tordu depuis des jours, mon cœur palpitait comme jamais et j'avais dû abuser du correcteur anticerne pour cacher mon mal ainsi que les insomnies répétitives.

C'était demain… Demain ma vie basculera à tout jamais. Demain je cesserais d'être humaine pour devenir une machine bonne à graisser, demain mon cœur s'arrêterait de battre… Je serais une immortelle et foulerai le sol d'un pied de métal.

Mon anthropoforme était prête depuis quatre jours, mais j'avais demandé à Holorïn d'attendre encore un peu et bien entendu, il avait accepté d'un regard triste. J'allais mourir dans le sens médical du terme… Je restais longtemps le soir, compagnon aux oreilles en « vide sonore », à écouter le martellement lent de mon cœur. Demain quand l'opération sera terminée, ce ne sera plus le même au creux de ma poitrine. Celui que ma mère avait créé pendant neuf mois serait mort ou appartiendrait à quelqu'un d'autre. Les bouffées de stress montaient les unes après les autres m'obligeant à poser les baguettes pour marcher autour de l'îlot central en expirant bruyamment.

- Laureline ?

Mon regard se posa sur l'elfe qui venait de rentrer dans la cuisine à son tour. Il avait eu une crise il y a quelques jours, je n'étais pas là, mais Sophie m'en avait informé et j'étais allée le voir au centre médical. Elle avait durée 24h, c'était la plus longue qu'il n'avait jamais eu. Le temps pressait, même s'il n'en disait rien, je savais très bien qu'il souffrait, mais passait son mal sous silence, ce que je lui reprochais un peu sans oser lui en parler directement. De toute façon, j'avais choisi de faire de même en gardant pour moi la date de l'opération… C'était une excuse bidon en réalité... Je ne voulais pas lui en parler, ni à lui et ni à mes parents d'ailleurs et cela pour tout un tas de raisons… La principale étant que c'était mon épreuve. Bientôt ma vie lui appartiendrait alors autant garder mon libre arbitre jusqu'au bout. Pour mes parents, parce qu'ils auraient certainement souhaité venir, ce que je refusais catégoriquement.

- Bonjour Legolas, dis-je en reprenant mes baguettes.

- Bonjour, quoi de prévu aujourd'hui ?

J'avais terminé la formation de Lucienne et ce matin c'était mon dernier rendez-vous avec Holorïn pour signer les papiers et avoir les dernières informations pour demain.

- Dernière séance de formation ce matin et visite chez Holorïn avant, pour les derniers détails, j'ai menti en baissant les yeux sur mon bol.

- je vois… il répondit doucement. Avez-vous… Avez-vous convenu d'une date ?

Je réfléchissais en soupirant, comment me sortir de cette question, car non, je ne voulais pas qu'il se mêle de ça, pas le moins du monde.

- Non pas encore, peut-être aujourd'hui ou demain, on verra bien ce qu'il dit. Je ne porte pas assez ce truc, dis-je en montrant la combie sur moi.

- Je vois, tenez-moi au courant.

- Hum… Et vous quoi de prévu ?

- Eh bien, par miracle, pas grand-chose… Je vais me rendre aux hangars de maintenance, ça fait longtemps que je n'ai pas vu les membres de mon équipage.

- Vous avez l'air de tenir beaucoup à vos hommes ?

- Oui, leur bien-être m'est essentiel.

Il prit une tasse avant de la remplir de thé brûlant et de s'asseoir en face de moi. Je m'en voulais de ne pas lui en parler, il me le reprochera certainement d'ailleurs, mais c'était mon problème pas le sien.

- Rester à terre ne vous pose pas de problèmes ?

- Non, pas pour l'instant. Les temps son calme, la dernière bataille les a refroidis on dirait. Je sais que Glamdring, le vaisseau d'Elrohir, est sur le chemin du retour et, vous allez être contente, l'Aranrúth et l'Aeglos également.

- Oh, quand doivent-ils arriver ?

- Dans deux semaines.

- Je vois…

Dans deux semaines je risquais de ne pas encore savoir marcher…

- Vous n'avez pas l'air heureuse, pourtant vous allez pouvoir revoir vos amis.

- Je ne sais pas où j'en serais dans deux semaines… dis-je en détournant les yeux.

Il ne dit rien en se rendant compte qu'il venait de mettre les pieds dans le plat, puis passa une main dans ses cheveux avant de soupirer. Je savais qu'il était très mal à l'aise avec ça… Il avait beaucoup de choses à gérer, sa maladie, son devoir, moi… Le fait de garder la date sous silence permettait sans doute d'alléger un peu son mal.

- Je dois aller voir Holorïn.

- Voudriez-vous que je vous accompagne ? demanda-t-il soudain. Je n'ai rien de prévu ce matin.

- Non, non, ce ne sera pas long de toute façon.

- Très bien…

J'ai lavé mon bol avant de prendre mon sac pour partir à mon rendez-vous.

- Bonne journée à vous Legolas.

- Laureline ?

Je stoppai mon mouvement pour me retourner vers lui.

- Ne pensez-vous pas qu'il serait temps de nous tutoyer ?

J'ai réfléchi un instant et il n'avait peut-être pas tort… Le vouvoiement maintenait une barrière protocolaire entre nous. Bien entendu, celle-ci me convenait, mais je pouvais aussi comprendre que cela le dérangeait.

- Je vais y réfléchir, Legolas, dis-je avant de partir d'un signe de la main.


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L'esprit tourmenté, j'étais rentrée dans la salle d'attente du centre médical. J'attendais patiemment Holorïn en regardant les dernières nouvelles sur une tablette pour passer mon mal, l'ai vu marcher dans le couloir et me leva en remplaçant mon tee-shirt, distraite.

- Bonjour Laureline, on y va ?

- Bonjour Holorïn, oui je vous suis.

Il tenait une pile de papiers sous son bras et marchait silencieusement à côté de moi.

- Tout est prêt ? je demandais pour rompre le silence.

- Oui, oui, tout est prêt, dit-il.

- Vous avez l'air perturbé pourtant ?

- Vous n'allez certainement pas me croire, mais pour moi aussi l'opération est une épreuve.

Je le regardai, étonnée.

- Pourquoi, ce n'est pas vous qui êtes sur la table il me semble, dis-je en m'efforçant d'être aimable.

Il ouvrit le sas et je m'assis à ma place habituelle sans rechigner. Il déposa la pile de paperasse sur la table basse entre nous et fit une pause pour réfléchir.

- Ce n'est pas une partie de plaisir Laureline, ni pour moi et encore moins pour vous, mais demain je vais arrêter votre cœur, cela fait de moi un assassin. Ne pensez pas que je prenne ce rôle à la légère…

Son regard était sévère sur moi et j'ai compris qu'il prenait ça très au sérieux, beaucoup plus que je ne l'aurai imaginé d'ailleurs.

- Pardonnez-moi, dis-je.

- Vous êtes toute pardonnée, vous avez le droit d'en vouloir au monde entier si vous le souhaitez, je ne vous en tiendrais jamais rigueur et Legolas non plus il me semble.

- Hum…

- Bien. Parlons bien, parlons efficacement.

Il me fit remplir un tas de dossiers et ce qui me surprenait plus, c'était que dans les clauses de responsabilité il était écrit : Le centre médical d'Estëlia prendra toute responsabilité en cas d'échec de l'opération de transplantation conscience. L'Alliance des bras lumineux de la Galaxie Voie Lactée (ABL) s'engage à fournir un dédommagement tous les mois au membre de la famille et aux générations futures…

C'était plutôt impressionnant comme montant et trouvais ça plutôt avantageux pour nous d'ailleurs. Après les grandes clauses, nous étions passés à mes droits, c'était un sacré pavé…

- Vous avez le droit à un nombre d'Anthropoformes illimité, commença Holorïn pour me gratifier de la lecture. Je pourrais vous faire ce que vous voudrez et quand vous le souhaiterez. Il est expliqué : les phases de maintenance, et d'utilisation, mais nous resterons en contact pendant votre éternité de vie. Je serais toujours là pour vous aider Laureline, pour n'importe quoi. Vous ne devrez pas hésiter à me contacter si le besoin s'en fait sentir.

Il continua comme ça longtemps en m'expliquant un tas de trucs, mais quand nous en étions arrivés à l'opération en elle-même, je commençais à avoir chaud.

- Comme l'indique votre rendez-vous, nous commencerons à 9h. Ne mangez pas ce soir, ni demain matin, vous devez être parfaitement à jeun. Vous pourrez boire un thé ce soir, mais rien demain matin. Il faut que votre cerveau ait une sensation de faim pour rentrer plus facilement en osmose avec votre nouveau corps. Celui-ci lui fournira les nutriments dont il aura besoin et l'acceptation sera ainsi plus facile. L'opération durera 8h et vous vous réveillerez que le lendemain dans la matinée.

- Donc 24h ici, si je comprends bien.

- Oui, mais cela durera beaucoup plus de temps, je viens de vous expliquer uniquement la phase de l'opération, celle de réveil sera peut-être plus longue.

- Je vois…

- Votre première difficulté sera de respirer, ce ne sera pas inné, pas au début, il faudra vous forcer un peu. Vous ne pourrez probablement pas bouger non plus, mais pas de panique ce sera tout à fait normal. Notre première mission après la respiration sera de vous apprendre à utiliser votre voix, une fois cela fait, je vous poserai une série de questions pour voir si tout va bien.

- Et s'il y a un problème ? j'ai demandé vivement.

- Laureline, je ne vous réveillerai que si tout va bien. Je ne vais pas vous forcer à vous réveiller pour souffrir, ou pour tester quoi que ce soit, jamais de la vie. Si vous ouvrez les yeux, c'est que vous serez apte à le faire.

- Si je ne me réveille pas ?

- ça, je ne le permettrais pas.

- Vous paraissez bien sûr de vous, dis-je avec méfiance.

Il poussa un soupire avant de joindre ses mains devant lui.

- Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous ramener Laureline, et je vous assure que je vais réussir.

Ses mots avaient l'air sincères… Son regard était le plus profond et le plus certain qu'il n'avait jamais affiché en me disant cette phrase. Ma vie était entre les mains de cet elfe et pendant un instant j'en étais presque rassurée.

- Vous ne souhaitez toujours pas voir votre Anthropoforme je suppose ?

- Vous supposez bien, dis-je dans un sourire.

- Dans ce cas, nous avons terminé pour aujourd'hui. Vous pouvez manger ce midi, ne vous privez pas, d'accord ?

- Compter sur moi.

- Baladez-vous profitez de cette journée autant que vous le pouvez, Legolas sera surement heureux de vous accompagner d'ailleurs, il n'a pas quitté le palais depuis un bon moment depuis sa crise. Passer un moment avec vous avant…

- Je… Je ne lui ai pas dit, j'ai lancé en le coupant.

- Quoi donc ?

- Pour demain…

- Vous ne lui avez rien dit ? il répéta sidéré.

- Non, c'est mon problème et il en a déjà assez comme ça.

Il fit la moue un instant, avant de prendre sa pile de dossier pour ouvrir le sas.

- Il ne va pas aimer vous savez ?

- Je sais, mais je souhaite que cela reste ainsi…

- Et vos parents ?

- Non plus…

- Personne alors ?

- Personne, c'est mon épreuve, ma décision.

- Alors celle-ci sera la mienne, dit-il en me faisant un geste pour sortir.

J'ai fait comme il me l'avait dit et étais allée en ville toute la journée avec le navijet que Legolas m'avait prêté. Mangé dans un restaurant Hinodien, qui en passant était certainement le seul de la ville et dorénavant mon préféré. C'était petit et on y mangeait au bar comme de coutume chez moi. Le chef était sympa et avait été ravi de me voir la première fois. Il m'avait conseillé pas mal d'endroits à visiter et surtout, était devenu mon fournisseur particulier de riz. Ces dangos étaient à tomber et je ne parle même pas de son poisson… Je rentrais souvent avec pas mal de plats préparés et que dire du reste…

En tant qu'Archive j'avais un salaire… Je m'étais longtemps posée la question, je dois bien l'avouer et même préparer à demander à l'elfe de l'argent de poche, mais 24h après avoir reçu l'obtention de mon statut d'Archive, il était tombé… J'étais restée de longues minutes à regarder le nombre à cinq chiffres sur mon compte en banque au libellé de l'ABL. Il ne se foutait pas de ma gueule loin de là, mais bon en même temps il y avait de quoi, ma vie était liée à une autre, il fallait bien aligner quelque part…

C'était toute contente sur le coup que j'étais partie en quête d'habiller un peu mon intérieur d'un peu de couleur… Pas que je trouvais mon nouveau lieu de vie terne, mais la déco des elfes étaient un peu trop "classique" pour moi… Fini tête de lit en arabesque, bonjour ligne simple et droite ! Fini rideau gris en velours, bonjour store vénitien en bambou naturel, fait sur mesure s'il vous plaît ! Adieu canapé massif, bonjour sofa vieux rose design… Bref, je m'étais fait plaisir et j'avais enfin l'impression d'être chez moi.

Après avoir passé ma journée dehors, j'étais rentrée à reculons. Les parties communes étaient plongées dans le noir, comme d'habitude. J'avais regagné mon appartement et m'étais assise sur le sofa rose en soupirant. Cette journée n'avait pas été assez longue… J'aurai voulu qu'elle ne se termine jamais, ne pas avoir vu le soleil se coucher… J'ai entendu le sas d'entrée s'actionner et me leva pour aller voir, mais fini par me résigner en m'asseyant de nouveau. Je ne savais pas vraiment si j'avais envie de le voir ou non…

On frappa trois cours clairs et m'étais levée d'un bon, nerveuse. Alluma mon nouveau lampadaire pour donner une ambiance détendue, plutôt qu'une aura obscure et inconfortable plongée dans le noir avant d'ouvrir timidement sur, personne… Je sortis la tête dans le couloir pour voir Legolas partir.

- Legolas ? je demandais vivement.

Il se retourna avant d'afficher un sourire.

- Je ne savais pas si tu étais rentrée, dit-il.

Je tiquai au tutoiement un instant avant de me rappeler ce qu'il m'avait dit ce matin.

- Si, si, il y a une heure je pense, t… vous vouliez quelque chose ?

Non… Non, décidément je ne pouvais pas faire ça, pas encore. Il plissa le nez d'un mécontentement rapide avant de parler.

- Voudriez-vous une tasse de thé ? il demanda.

- Oui, pourquoi pas.

Je refermais la porte derrière moi avant de le rejoindre dans la cuisine. L'eau bouillait déjà et il avait rapidement versé dans deux tasses.

- Glamdring arrivera demain dans la journée, ils ont trouvé ce qu'il cherchait visiblement.

- Ce qu'ils cherchaient ? j'ai demandé.

- C'est vrai que je ne vous en ai pas encore parlé.

Il me raconta qu'un vaisseau Obake avait été trouvé vers le BL du Cygne et qu'il avait à son bord une chose qu'il appela le Savoir. Visiblement cette chose pourrait peut-être nous fournir des informations capitales sur eux, peut-être même comment les détruire. J'avais bu ses paroles à en oublier mes tourments. J'avais toujours trouvé que les elfes possedaient un don pour raconter, ou expliquer les choses. Les phrases qu'ils formulaient, étaient toujours bien construites et captant l'attention de ceux qui les écoutaient.

- Je vois alors c'est peut-être un sacré bon en avant.

- En effet, j'en saurai plus demain, mais Gandalf n'avait pas l'air serein pour exploiter cette chose.

- Qu'est-ce que c'est exactement ? j'ai demandé.

- Ils m'en ont fait une description rapide, mais c'est difficile à expliquer.

Il sortit rapidement de la cuisine pour revenir avec une tablette et y traça la chose en question du bout de son doigt. C'était un long losange en trois dimensions à l'intérieur d'une sphère de verre.

- En effet je n'ai jamais vu ça, dis-je.

- Moi non plus, nous en saurons plus demain, si cela vous dit de m'accompagner pour le voir, vous êtes la bienvenue, dit-il dans un sourire.

Mon sang n'a fait qu'un tour… Ce que j'avais oublié il y a quelque minute me revient en mémoire et j'ai hoqueté de surprise sans le vouloir.

- Non, j'ai une journée bien remplie… je suis désolée, j'aurai vraiment souhaité venir avec vous.

- Je vous y emmènerai après-demain dans ce cas, dit-il. De toute façon, cela risque de prendre longtemps avant d'exploiter ce savoir.

- Certainement oui… j'ai murmuré.

J'évitais son regard d'une manière grossière, mais je n'avais pas le choix. J'étais presque persuadée qu'il finirait par le remarquer tôt ou tard, ça n'a pas loupé d'ailleurs. Il posa une main sur la mienne et je l'ai retiré d'un geste brusque en me reculant de ma chaise haute.

- Tout va bien ? me demanda-t-il en fronçant les sourcils;

J'ai réfléchi à mille à l'heure en cherchant une excuse, de merde….

- Pardonnez-moi, remplir la paperasse m'a un peu inquiétée aujourd'hui et …

- Vous avez une date c'est ça ?

- Non… Non… Je n'ai pas pu le faire…

- Je vois…

Il passa une main sur son visage et je me rendis compte qu'il était vraiment perturbé par cette histoire de date… Je n'osais même pas imaginer son visage s'il était au courant que c'était demain… Non, le fait de l'avoir laissé dans l'ignorance était une bonne chose. Il m'en voudrait, mais quand je lui dirais pourquoi j'avais choisi d'agir ainsi, il comprendrait, parce que moi je l'aurai fait.

- Demain, je le ferai demain, dis-je.

- Hum… Il est tard, vous devriez aller vous coucher, dit-il en regardant le compagnon à son poignet.

- Oui…

Je m'étais levé pour partir, quand la peur de me mettre dans mon lit m'a prise dans une bouffée de chaleur insupportable de stress. Si je dormais, j'allais arriver vite à demain… Si je ne dormais pas, je serais fatiguée, mais en même temps j'allais dormir durant une journée entière… Après ça… Je n'aurai plus mon corps, je ne ressentirai plus le monde comme je le fais aujourd'hui. Je ne serais plus la même…

Je m'étais arrêtée, tenant l'encadrement de la porte pour ne pas flancher et m'étais retournée vers l'elfe comme pour y trouver un repère. Il me regardait faire avec une expression perdue sur le visage.

- ça ne va pas ?

Paniquée, j'ai dû secrètement m'avouer en avoir besoin… Le besoin de sentir mon corps compressé dans un autre, de le sentir entouré une dernière fois pour en deviner les formes, voire même la vie. De sentir ma peau collée à une autre. De sentir mon sang pulser dans mes veines sous la contrainte d'un renfermement protecteur et rassurant…

J'ai fait un pas vers lui, hésitante, mais j'en avais besoin… Il le fallait.

- Puis-je vous demander une chose déroutante ? j'ai murmuré en ayant honte.

- Oui.

J'ouvris mes bras vers lui, avant de soupirer sans pouvoir formuler ma demande. La surprise passa sur son visage, mais j'ai froncé les sourcils comme pour lui dire que je ne pouvais pas le dire… Il déposa rapidement le compagnon avant de se lever et de fondre brusquement contre moi comme s'il avait lu dans mon esprit. Sa clairvoyance avait-elle décelé ma panique…?

Ses mains étaient passées dans mon dos en caressant chacune de mes côtes et de mes vertèbres au passage dans une douceur maligne. Sa clavicule rentra dans ma joue, sa tête se posa contre mes cheveux et sa poitrine se leva doucement pour se trouver une place contre la mienne… La boucle de sa ceinture rentrait dans la peau du bas de mon ventre et ces bras encerclaient mes épaules dans une muraille infranchissable. Il serrait mon corps contre le sien et j'en soupirait de contentement.

Il était brûlant et je n'entendais rien d'autre que son cœur rapide aux creux de mon oreille. Je ne pouvais que sourire au sang qui circulait dans mon corps, pulsant sous la pression du sien, j'étais si bien… J'aurai voulu arrêter le temps… C'était un inconnu, le pire qui soit même et pourtant j'étais bien…

J'ai serré sa chemise entre mes doigts de toutes mes forces et senti son menton glisser de mon crâne pour déposer sa joue chaude contre mon front. Les cheveux blonds chatouillaient mon nez et j'inspira pour sentir son odeur. Il sentait bon, si bon et je ne l'avais jamais remarqué… Mon cœur battait la chamade, tous mes sens étaient en alerte, me sentant plus vivante que jamais.

Il me berça un moment en ne disant pas un seul mot, respectant le silence qu'imposait un tel instant. Sa main caressa mes cheveux, puis passa dans mon cou doucement en frôlant ma peau. Je le serrais plus fort, sachant que la réalité devait reprendre ses droits, mais il emprisonna mon cou comme pour me retenir, alors que mes doigts avaient déjà capitulé face à la bienséance…

- Merci, je murmurais dans son cou.

Il perdit ses doigts dans mes cheveux.

- Laureline que s'est-il passé ? dit-il en desserrant légèrement sa prise pour me regarder.

- Rien…

- Je sais que je ne suis pas le meilleur confident au monde, mais faites un effort. Je suis aussi perdu que vous l'êtes et je ne peux pas deviner ce qu'il vous passe par la tête…

Je levai les yeux pour me perdre dans les siens, laissant mes mains nonchalantes sur ses hanches pour savourer le corps chaud sous mes doigts.

- Le moment approche… J'avais simplement besoin de me sentir humaine… dis-je sans mentir.

Il fronça les sourcils et soupira en détaillant mon visage.

- L'art d'Holorïn est unique au monde, il est le concepteur le plus talentueux de cette galaxie, je suis certain que vous resterez toujours humaine.

- L'habit de fait pas le moine alors…

- Non, Laureline, l'habit ne fait pas le moine.

J'ai souri avant de me détacher de lui presque à regret. J'avais eu froid un instant, mais je me sentais mieux qu'il y a quelques minutes.

- Merci Legolas, dis-je d'un sourire en joignant les mains derrière mon dos, gênée.

- Vous êtes le bienvenu, dit-il d'un geste de respect.

- Bonne nuit.

- Bonne nuit.


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J'avais enfilé un short…

Une brassière et une chemise.

Lavé mes dents et brossé mes cheveux.

Et fit un sac en ne sachant pas pourquoi…

Quand j'étais sortie de l'appartement, il n'y avait personne et c'était tant mieux, car j'aurai certainement fondue en larme en croissant un simple regard sur moi.

Je regardais le ciel, respirait l'air frais autour de moi et marchais pied nue dans l'herbe en tenant mes chaussures dans une main jusqu'au centre médical. Chaque sensation était aujourd'hui la bienvenue…

Holorïn était là, m'attendant d'un pied ferme dans la salle d'attente. Je n'étais pas en retard, ni en avance, j'étais arrivée précisément à l'heure prévue…

- Bonjour Laureline.

- Bonjour Holorïn.

Nous n'avions pas pris le couloir de droite cette fois-ci… Non, on avait pris celui de gauche… Je l'ai suivi pour rentrer dans une salle que je n'avais jamais vue. J'ai retiré mes vêtements en silence pour finir entièrement nue et enfilé la petite robe blanche qu'il fixa dans mon dos. Une fois prête, j'ai passé le sas de décontamination pour arriver dans une salle de contrôle dernier cri. C'était là, à travers la baie vitrée, que je l'ai vue, … Le module médical de tous mes cauchemars, le dernier objet qui collerait ma peau vivante… L'elfe me regarda un moment, puis je lui fit un signe d'accord de la tête après avoir rassemblé mon faible courage d'un cœur suppliant dans ma poitrine. Il ouvrit le dernier sas pour me faire entrer…

J'eu envie de m'enfuir, quand l'odeur d'alcool a envahi mes narines en me piquant les yeux. De pleurer, quand j'ai entendu les bips sonores qui envahissaient la pièce. De hurler, en regardant tous les voyants au vert devant moi. Il y avait deux tables, l'une vide et une autre occupée par un corps sous un drap.

- Voudriez-vous ? demanda-t-il d'une voix si faible en le désignant.

- Non, Holorïn, toujours pas… je murmura la gorge sèche.

J'avais soif, faim, chaud, froid et si peur… L'elfe passa dans mon dos comme si c'était la Mort en personne, en entreprenant de retirer ma robe de soie blanche… Je respirais fortement pour calmer mon coeur, mais j'étais tétanisée et obligée de fermer les yeux pour avaler ma tristesse. Même me retrouver nue devant lui ne me faisait rien… J'étais terrorisée… Mes muscles tremblaient comme s'ils me suppliaient de ne pas les abandonner… Si démunie, si fébrile et plus faible que jamais je ne l'avais été… Et entre mes mains tremblantes, j'ai pleuré en silence… Holorïn posa les siennes sur mes épaules pour me retenir de l'écroulement. Elles étaient si chaudes que j'ai souhaité m'y accrocher comme si elles étaient une ancre… J'avais sans aucun doute détruit ses phalanges en y enfonçant mes ongles, mais tant pis…

- Je devrais appeler Legolas, dit-il perturbé.

- Non… Non, je t'en supplie ne fais pas ça… Juste… Continue…

J'avais oublié le protocole, j'avais tout oublié et je m'en foutais royalement. On allait tuer mon corps, alors au diable cette putin qu'était la politesse. Il colla une multitude de choses sur mon corps, que je savais être des stabilisateurs pour me maintenir en place quand le robot ferait son travail, mais je n'avais pas envie de les regarder… Ils tiraient sur ma peau et je bénis cette dernière douleur… Je mordais ma lèvre à la faire saigner, tremblante comme une feuille sans pouvoir m'en empêcher. Il attacha mes cheveux alors que je cachais mon visage de nouveau entre mes mains… Verser les dernières larmes vivantes de mon corps.

Une fois sa tâche terminée, il s'était assis sur la table en attendant sagement que je sois prête.

- Pardon… dis-je doucement en essuyant mes larmes.

- Prends ton temps Laureline, prends ton temps, dit-il de la voix la plus douce que je n'avais jamais entendu.

- Pardon… Pardon… Pardon…, je continuais de murmuré en étant incapable de faire un pas de plus vers lui et le module opératoir.

- Je ne te laisserais pas tomber Laureline… Quand tu te réveilleras, je serai là…

J'ai fait un "oui" timide de la tête en reprenant mon souffle bruyamment. Après plusieurs longues minutes, je tendis une main et il la saisit en se levant. Il me guida doucement vers la table pour m'aider à prendre place et à me fixer dans le module comme il était coutume de le faire.

- Bien, je vais t'endormir. Écoute-moi bien, tout au long de cette opération tu vas rêver, comme si rien ne se passait.

J'entendais les bips sonores de mon cœur envahir la salle alors qu'il me branchait petit à petit et j'ai de nouveau pleuré... J'essayais de me libérer un instant, mais je ne pouvais plus bouger…

- Kami-sama… Kami-sama…

Ce n'était plus des pleurs, mais des spasmes de panique incontrôlable… Si l'instinct de survie existait, alors il était maintenant à l'œuvre dans tout mon corps et mon esprit, me poussant presque à hurler de panique. L'elfe passa une main sur mon front, se pencha pour murmurer doucement à mon oreille et senti sa main prendre la mienne maintenant prisonnière de la machine.

- Respire, écoute ton cœur, respire… Je suis là et je resterai là. Ça va bien se passer, je t'en fais la promesse…

- Je vais me réveiller, hein ? Dis-moi une dernière fois que je vais me réveiller…

- Oui, tu vas te réveiller et tout ira bien, tu seras toi, je t'en fait la promesse Laureline.

- Ok… Ok… je soufflais pour ralentir mon cœur.

- Compte jusqu'à dix, dit-il en serrant ma main dans la sienne.

- Hum… Un… Deux… Trois… Qu… C…

- Puisses-tu me pardonner un jour, dit-il en écoutant le battement calme et régulier de son cœur envahir la salle.


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