Voilà la suite du combat de Merlin contre Jazor. Je tiens à remercier tous ceux qui m'ont laissé des reviews, c'est grâce à vous que j'aime toujours autant écrire. Et un grand merci à ma super beta Shima-chan.


Reprenant lentement conscience, Arthur retrouva progressivement le contrôle de ses sens. Bien qu'il ne s'en rende pas immédiatement compte, le premier fut l'ouïe. Il crut tout d'abord que le coup porté à sa tête avait endommagé ses capacités auditives, car il ne percevait que des sons étouffés, produisant une sorte de sifflement continu, comme si on lui avait bouché les oreilles avec du coton. Puis sa vue redevint nette. Et en ouvrant les yeux, Arthur crut être tombé en plein cauchemar : il se trouvait toujours sur la place principale de la ville basse au centre, une immense tornade faisait tourbillonner dans un nuage de poussières tout ce qui se trouvait dans son sillage : tables, poutres, charrettes, selles, enclumes, même des lances, des épées et des débris d'armure. Arthur réalisa alors que le sifflement continu qu'il entendait était le grondement de la tempête, étouffé par une sorte de dôme transparent dressé juste au-dessus de lui. Lorsqu'il tenta de le toucher, sa matière lui parut aussi dure que la pierre et lisse comme du verre. Il était emprisonné à proximité du cataclysme !

Regardant en direction du cœur de la tornade, il découvrit une scène qui le stupéfia. Merlin, son corps frêle tendu comme une lance, se tenait au milieu des nuages de poussières, les projectiles volant autour de lui sans le toucher, une main tendue vers Arthur, l'autre tournée dans la même direction que son regard, vers la silhouette noire et massive de Jazor.

Le sorcier repoussait les objets que Merlin faisait voler dans sa direction et les faisait dériver vers Arthur, heureusement protégé par le charme du bouclier. Jazor fit résonner un rire dément dans toute la cour, faisant trembler les murs.

– Tu te crois puissant, fruit de Mâab ! Mais ta magie ne peut pas me détruire. Que tu la tiennes de la Reine des fantômes elle-même n'y change rien ! La puissance ne suffit pas à faire un grand sorcier ! Il m'a fallu des années de pratique, avant de disposer de la maîtrise parfaite de mes pouvoirs ! Un temps dont tu ne disposes pas ! Mâab t'a peut-être donné sa magie, mais elle t'a aussi abandonné ! Comme elle nous a tous abandonnés ! Renonce à ton destin ! Il ne t'a apporté que souffrance et malheur !

– NON ! Je me fiche de Mâab ! Vous entendez ! Peu m'importe mon destin ou ce qu'elle attend de moi ! Arthur est mon ami ! Il est appelé à devenir le plus grand roi que le Monde ait jamais connu ! Et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous empêcher de l'éliminer !

Une immense couverture de nuages noirs s'était matérialisée au-dessus de Camelot. Des éclairs de lumière menaçants les transperçant par endroit.

– Arthur est comme son père ! Il ne te témoignera aucune gratitude pour les sacrifices que tu as faits ! A la minute où tu le libèreras, il te fera mettre à mort !

– TAISEZ-VOUS !

Un éclair déchira le ciel et vint s'abattre sur Jazor. Mais celui-ci l'écarta d'un geste du bras. Merlin commençait sérieusement à douter : jamais encore il n'avait eu à combattre un sorcier aussi puissant. Jazor déviait tout ses sortilèges avec une facilité déconcertante. De plus, le jeune magicien devait veiller à ce qu'aucun d'eux ne viennent frapper Arthur. Ce qui ne facilitait pas sa concentration. Toute l'énergie qu'il aurait dû concentrer pour détruire le Mage noir se retrouvait divisée pour protéger Arthur, tenir Jazor à distance et aussi le protéger lui-même de ses maléfices.

Merlin sentait la fatigue le gagner. Il ignorait combien de temps il pourrait tenir encore, avant d'être obligé de céder ou d'épuiser toutes ses forces pour son propre péril.

Arthur, toujours bloqué sous son dôme, bien que ne pouvant entendre l'échange entre les deux sorciers, ne perdait pas une miette de la scène incroyable qui se jouait sous ses yeux. Merlin – son Merlin – si frêle et si maladroit, tenant tête au plus puissant sorcier que Camelot ait eu à affronter. C'était à peine croyable ! Il voyait se peindre sur le visage de son valet une expression qui lui était jusque là inconnu : un masque de dureté et… Oserait-il le dire ? De puissance !

Des hauteurs du château, d'autres assistaient à ce spectacle terrible et grandiose sans plus savoir quoi penser. Pour les chevaliers de Camelot, leur roi était pris entre deux mages très puissants, l'un comme l'autre représentant une menace. Mais la tempête empêchait toute personne de venir porter secours au roi. Elle aurait été immédiatement balayée par la furie dévastatrice. Et pourtant, par miracle, Arthur se tenait indemne au milieu du cataclysme.

Pour Guenièvre et Gaius, leur inquiétude et leurs espoirs allaient à Arthur comme à Merlin. Même si Gwen était dans l'impossibilité de saisir tous les tenants et les aboutissants qui avaient conduit à ce moment, elle ne doutait pas d'une chose : Merlin ne laisserait pas le Mage noir gagner.

Quant aux chevaliers de la Table Ronde, tous regardaient avec inquiétude et perplexité autant leur roi que Merlin. Si Arthur était leur chef et leur leader, Merlin était également l'un des leurs. Tous auraient donné leur vie autant pour l'un que pour l'autre. Car dans leur esprit à tous, l'un et l'autre étaient tout simplement indissociables. Et au regard de ce qu'ils savaient à présent d'Emrys et du fameux présent de la Reine Mâab, cette si étrange et pourtant si forte relation prenait tout son sens.

Ce fut alors, qu'au travers du vacarme assourdissant de la tempête, s'éleva un bruit mâte et léger, comme les battements d'ailes d'un oiseau. Certains détachèrent alors leur regard de la cour, pour tourner leurs yeux vers le ciel. Des cris percèrent parmi la foule. D'autres furent pétrifiés. Bien que tout le monde ait vu la même chose, personne ne fut en mesure de la nommer, jusqu'à ce que…

– MÂAB !

La voix d'une des druidesses fit sursauter toutes les personnes présentes en haut des remparts.

– C'est la Reine Mâab ! La Reine Mâab est de retour à Camelot !

Le nom de Mâab se mit à glisser sur les lèvres de tous les sorciers et magiciens présents. Gaius lui-même fixait à présent la créature avec incrédulité. Etait-ce possible ? Après tout ce temps…

De son dôme, Arthur ne put évidemment pas entendre cette découverte. Il ne vit qu'une silhouette, ayant la forme d'un immense oiseau, apparaitre à travers le vent et la poussière, pour se poser tout près de Merlin. Sauf qu'en atteignant le sol, ce n'était plus un oiseau, mais une femme qui se tenait auprès de Merlin. Une femme grande, d'au moins deux mètres, au corps longiligne, enveloppée dans un ample manteau fait de plumes. Elle se tenait debout, au côté de Merlin opposé à Arthur. Ce dernier pouvait voir ses longs cheveux coulant sur ses épaules et se confondant avec ses plumes, elle avait un nez aquilin semblable au bec d'un aigle et des yeux noirs sans la moindre pupille. Pourtant, Arthur aurait juré qu'elle dardait son regard sur Merlin.

Merlin l'avait bien sûr sentie arriver. Sans entendre son nom, il comprit de qui il s'agissait. Malgré son inquiétude, il sentit un souffle de réconfort lui envelopper le cœur. Contrairement à Jazor, dont la rage semblait décuplée par la présence de la nouvelle arrivante. Il jeta un sortilège droit sur Merlin. Mais sans que celui-ci ait à faire quoique ce soit, le maléfice s'évapora avant de l'avoir touché.

– Mâab ! éclata-t-il, fou de rage. Comment as-tu pu nous trahir ? Nous étions tes enfants, tes serviteurs… ! Et tu nous as livrés à la folie destructrice d'Uther, et maintenant tu oses prendre la défense de son fils !

Je n'ai trahi personne, Jazor. J'avais des raisons de ne pas intervenir. Je t'avais dit d'attendre, d'être patient et surtout de laisser Arthur tranquille ! Mais tu m'as désobéi, tu as rompu tes vœux et tu m'as terriblement déçue… Et maintenant, tu t'en prends à Emrys ! Un tel parjure de la part de celui qui fut le plus loyal de mes disciples, c'est inqualifiable !...

La voix de Mâab résonna dans l'esprit de Merlin, sans qu'elle n'ait même bougé les lèvres. Elle était profonde, caverneuse, comme sortie du fond des âges. Une telle voix ne pouvait imposer que la crainte et le respect. Cependant, celle de Jazor lui répondit dans un flot de haine et de folie :

– Tu oses parler de loyauté !... A nous, tes enfants, tu n'as accordé aucune protection malgré nos prières et nos suppliques. Et au fils d'Uther tu as donné ton fruit !

Un nouveau sortilège fut jeté en direction de Merlin et fut de nouveau annihilé avant d'atteindre sa cible.

Toujours prisonnier sous le dôme, Arthur assistait impuissant au combat. Il fut envahi par un sentiment de rage et de frustration. Son serviteur était en train de se battre tout seul contre un ennemi qu'il ne pouvait vaincre, et lui, le Roi de Camelot, devait assister impuissant à la mort de son meilleur ami.

Jamais ! Plutôt perdre sa couronne que de permettre qu'une telle chose arrive.

Merlin !

Une voix profonde et gutturale résonna à l'intérieur de sa tête. Il comprit immédiatement qu'il s'agissait de la créature.

Tu ne peux maintenir les deux sorts en même temps ! Tes pouvoirs sont encore trop jeunes !

Ce à quoi il entendit la voix de Merlin répondre :

Si je lève le sort de protection, Arthur sera blessé ! Si j'arrête la tempête, Jazor tuera Arthur ! Je n'ai pas le choix ! Je dois continuer !

A travers le bouclier magique, Arthur voyait des projectiles voler en tout sens, certains venaient dangereusement frôler le dôme lumineux, avant de rebondir dans une autre direction. Il était certain que s'ils avaient pu atteindre Arthur, ce dernier aurait été gravement blessé. A l'extérieur, la tornade faisait rage autour de Jazor. Celui-ci parvenait à repousser la puissance destructrice du sort grâce à son propre bouclier. Il tentait en même temps de déstabiliser Merlin, en lui jetant divers maléfices que le jeune homme s'efforçait d'éviter.

Merlin, tu vas te tuer !

Arthur détailla avec plus d'attention la figure de Merlin. Il vit son visage marqué par la souffrance et la fatigue. Son corps, écartelé par les éléments, se mettait à trembler imperceptiblement et à mollir, de grosses gouttes de sueur glissaient sur son front et ses tempes et il saignait du nez. Pas besoin d'être sorcier pour savoir que Merlin arrivait au bout de ses forces.

– Merlin ! cria le roi de toutes ses forces, en frappant la surface du dôme. Renonce, Merlin ! Ne pense qu'à sauver ta vie ! Sauve-toi, Merlin !

Les paroles d'Arthur résonnèrent dans la tête du magicien. Il ne fallait plus attendre. Il serait bientôt à bout de force. S'il voulait vaincre Jazor, c'était maintenant ou jamais. Rassemblant toute l'énergie qu'il lui restait, il invoqua toute la puissance de son être. Jamais encore, dans aucun combat, il n'avait eu une telle conscience de sa puissance. Elle était en lui, dans chaque fibre de son corps, chaque particule de son être. C'était enivrant et en même temps effroyablement douloureux. Comme s'il prenait feu. Il n'entendait plus la voix d'Arthur, ni celle de Mâab. Tout son esprit était concentré sur Jazor, plongé au cœur de sa matière afin de le détruire de l'intérieur.

Sois maudite, Mâab ! Toi et ton fruit, Emrys ! Soyez maudits tous les deux ! Puisse la Terre s'ouvrir et l'engloutir ! Puisse-t-il perdre tout ce qui lui est cher ! Puisse son cœur devenir de la cendre et ses larmes de l'acide sur ses joues ! Qu'il connaisse à son tour la douleur d'être abandonné par celui en qui il avait placé tous ses espoirs !

Et dans un dernier cri de rage et de douleur, Jazor explosa en un milliard de fines particules de poussières. Et un voile blanc s'abattit sur les yeux de Merlin.

Emrys !

La tempête s'arrêta nette, au moment où le corps inerte du jeune magicien atteignit le sol. Autour de lui, les objets épars gisaient sur le pavé, seules traces du cataclysme qui s'était tenu en ce lieu à peine dix seconde auparavant. Le soleil brillait. Le ciel était bleu. Et au milieu de la cour, l'immense silhouette de la femme-oiseau était penchée au-dessus du corps inanimé de Merlin.

Arthur regarda, moitié horrifié moitié fasciné, une main, longue, fine et blanche, se poser sur la poitrine de son serviteur. Les doigts parurent disparaitre dans la chair. Mais lorsqu'ils en ressortirent, ce n'était plus une main, mais une serre d'aigle, tenant entre ses doigts écailleux et griffus quelque chose de lumineux, aussi brillant qu'une pierre précieuse et bleu comme le ciel.

Ce fut en entendant le bruit des pas des chevaliers martelant le pavé, qu'Arthur prit conscience qu'il n'était plus retenu par le bouclier magique. Sans réfléchir, il courut vers la femme-oiseau, alors qu'elle tendait son autre serre au-dessus du corps toujours inerte.

– NON !

Dégainant son épée, Arthur s'était glissé juste entre Mâab et sa proie.

– Ne l'approche pas ! Ecarte-toi de lui, sale bête !

Mâab pencha la tête sur le côté, comme un animal curieux, visiblement intriguée par une chose à laquelle elle ne s'attendait pas.

Qu'il en soit ainsi.

D'un bond, elle s'envola vers les cieux, emportant avec elle, serré entre ses griffes, la pierre bleue, qui continuait de briller de mille feux. Arthur la regarda s'éloigner, un immense sentiment de malaise lui serrant l'estomac. Il se pencha ensuite sur Merlin. Ce dernier était demeuré à terre, parfaitement immobile et les membres flasques comme un pantin désarticulé. Près d'eux, Arthur entendit ses hommes se regrouper.

– Emparez-vous du sorcier !

Comme monté sur ressort, Arthur dégaina à nouveau son épée et la pointa entre lui et les gardes, comme il l'avait fait pour la créature.

– Par mon épée ! rugit-il. Je jure que j'empale au fil de sa lame le premier qui touche à un seul de ses cheveux !

Convaincus, les soldats restèrent immobiles. Sans même réfléchir, le jeune roi s'agenouilla sur le sol poussiéreux, prit dans ses bras le corps inerte de Merlin et le porta lui-même jusqu'aux portes de la citadelle. Gauvain et Perceval l'attendaient déjà sur le pont-levis.

– Allez chercher Gaius, ordonna Arthur, ignorant les bras ouverts de Perceval, prêt à le soulager de son fardeau.

Ce fut dans les bras de son souverain, insensible aux murmures qui ne manquèrent pas de s'élever sur son chemin, que le corps de Merlin fut introduit dans les appartements du vieux médecin. Gaius, fébrile et tremblant, s'était précipité au chevet de son protégé et commença à l'examiner. Arthur déposa son fardeau sur la table avec mille précautions. Le cœur du Roi battait à tout rompre, il crut même que celui-ci allait éclater en sentant le poids de son ami quitter ses bras, pour venir reposer mollement sur le bois dur. Gaius s'attela à la tâche dès qu'Arthur eut complètement relâché le corps inerte de Merlin. Dans un geste spontané, le roi ôta son gantelet et essuya du pouce le filet de sang qui s'écoulait des narines de son valet.

Une demi-heure s'écoula, sans qu'aucun d'eux ne parle. Un silence lourd et pesant régnait dans la pièce. Près de la table, Arthur ne quittait pas des yeux le visage de son ami. Depuis que la femme-oiseau s'était penchée sur lui, Merlin n'avait pas repris connaissance. Pas même esquissé un mouvement. Pas le moindre soubresaut. La plus petite grimace. Rien, en dehors de sa faible respiration, ne laissait deviner qu'il était toujours vivant.

– Vous saviez.

La voix d'Arthur était à peine plus élevée qu'un murmure, cependant, dans le silence qui régnait, ses mots étaient parfaitement audibles. Ils n'échappèrent pas à Gaius, bien que celui-ci ne fit pas un geste pour montrer qu'il l'avait entendu.

– Vous saviez depuis le début, n'est-ce pas ?

– En effet, Sire.

– Vous hébergiez un sorcier, au sein même du palais, sous le nez de mon père, puis sous le mien. Alors que vous connaissez parfaitement la loi…

– Si vous pensez que je mérite la mort pour cela, Altesse : punissez-moi. Mais si vous attendez de moi que je présente des excuses ou que je dise que je regrette : vous risquez d'attendre longtemps.

Gaius avait redressé la tête et fixé Arthur droit dans les yeux pour dire ces mots. Une fois fait, il se replongea dans sa tâche de soigner Merlin. Même si, le temps passant, il se sentait de plus en plus impuissant à sauver son fils d'adoption.

Arthur, pour sa part, se sentait frustré. Il aurait été bien en peine de dire pourquoi. Si c'était parce qu'il avait découvert que Gaius lui avait menti, que lui et Merlin s'étaient joués de lui et de son père parce que les druides avaient eu le dernier mot parce qu'il réalisait qu'un puissant sorcier pouvait facilement user de la magie à quelques pas de lui sans qu'il s'en rende compte parce qu'au cours de toutes ses années, il avait dû sa vie et son salut à la Magie parce que celui qu'il considérait comme son seul véritable ami lui avait sauvé la vie tant de fois et lui – pauvre pantin sans cervelle ! – l'avait regardé épuiser toutes ses forces dans le combat, sans pouvoir lui venir en aide.

– Pourquoi ?

Arthur étouffa un grognement de rage en prononçant ce mot. Ce qui fit dresser l'oreille du vieux médecin.

– Pourquoi tous ces mystères ? Si vous étiez si sûr d'être dans votre bon droit, pourquoi avoir gardé le secret pendant tout ce temps ? Pourquoi avoir attendu… maintenant pour me le dire ?

– C'était prendre trop de risques pour rien. Si Uther l'avait appris, il n'aurait pas cherché à comprendre, il l'aurait immédiatement mis à mort. Merlin n'a jamais représenté une menace ! Ni pour vous, ni pour votre père, ni pour le Royaume. Il était venu ici se mettre sous ma protection : j'aurais préféré prendre sa place sur le bûcher que de permettre qu'on lui fasse du mal.

– Si vous n'approuviez pas la politique de mon père à propos de la magie, pourquoi être demeuré à ses côtés ? Pourquoi n'avez-vous pas levé le petit doigt lorsqu'il faisait mettre à mort tout ces gens ?

Gaius se redressa, piqué au vif. A nouveau, il regarda Arthur droit dans les yeux. Jamais le jeune roi n'avait vu le médecin paraitre aussi… vieux. Ses yeux exprimaient une tristesse profonde, mêlé à un sentiment de culpabilité et d'impuissance.

– Les choses, dit-il, étaient pour moi moins claires qu'elles ne le sont aujourd'hui. La Magie est une arme puissante, Arthur. Mise entre de mauvaises mains, elle peut avoir un effet dévastateur, comme vous en avez eu la démonstration en de maintes occasions. Ceci dit, elle n'est qu'une arme. Ce n'est pas elle qui détermine la nature et l'âme de son détenteur.

« A l'époque où la Grande Purge a été ordonnée, beaucoup de gens l'utilisaient à tord et à travers. Parfois, les effets pouvaient se révéler catastrophiques, si bien qu'ils en faisaient oublier tout le bien que d'autres parvenaient à en tirer.

– Et ces personnes, avez-vous tenté de les sauver ?

– Votre père à condamner à mort des milliers de gens, et parmi eux beaucoup étaient innocents. Alors oui, j'en ai aidés certains. Pas tous. Mais quelques uns. Balinor le dragonnier était de ceux-là. En ce temps-là, c'était encore un jeune homme naïf et optimiste. Il croyait sincèrement qu'une entente était possible entre les Camélotiens et les êtres doués de pouvoirs magiques. C'est pourquoi il a accepté sans trop de méfiance de faire venir le Grand Dragon à Camelot à la demande même d'Uther. Mais votre père n'a pas tenu sa parole : non seulement il a fait emprisonné le Grand Dragon, mais il s'est ensuite empressé de condamner Balinor à mort.

« Je suppose que c'est l'attitude abjecte d'Uther qui m'a décidé à venir en aide à ce jeune homme, dont le seul crime avait été de s'être montré trop naïf. Je l'ai fait évadé et je l'ai envoyé se cacher dans un petit village reculé, à la frontière du royaume de Cenred. Chez une jeune femme, que j'avais connue enfant, que je savais bonne et généreuse, et qui, j'en étais persuadé, ne fermerait pas sa porte à un homme dans le besoin. La seule chose que je n'avais pas prévue, c'est qu'ils tomberaient amoureux l'un de l'autre. Et que de cette union naîtrait un enfant.

Arthur redressa la tête, stupéfié.

– Merlin !...

Gaius, pour toute réponse, se contenta d'acquiescer silencieusement.

– Merlin est donc le fils de Balinor… Il ne m'en a jamais rien dit. Pas même lorsque nous sommes partis à sa recherche.

– C'est parce qu'il l'a lui-même longtemps ignoré, Sire. Uther n'a mis que quelques mois à retrouver la trace de Balinor le contraignant à fuir de nouveau. Il a été contraint de quitter Hunith, ignorant qu'elle était enceinte. Moi-même je n'ai reçu qu'une courte missive, où elle m'apprenait que Balinor s'était enfui vers le royaume de Cenred et qu'elle allait avoir un enfant. Je n'ai pas cherché à en savoir plus, sachant que les pouvoirs du dragonnier ne se révèlent qu'à la mort du père, et que si j'avais attiré l'attention sur eux, je les aurais mis en très grand danger : la mère comme le nourrisson.

« Puis les années ont passé, et je n'y ai plus vraiment songé. Jusqu'au jour où, après vingt années de silence, j'ai reçu une lettre d'Hunith, me demandant de bien vouloir prendre en charge l'éducation de son fils, qui était devenu un jeune homme et qui peinait à s'intégrer dans son village. Je n'avais aucune raison de refuser. J'ai accepté sans réfléchir. J'étais alors à mille lieux d'imaginer quelle mission je venais d'endosser. Lorsque Merlin est arrivé à Camelot, il ne lui a pas fallu plus de quelques secondes pour me faire une démonstration de sa puissance.

Gaius devint soudain rêveur. Comme s'il se remémorait un souvenir incroyable et merveilleux.

– Je n'avais encore jamais vu cela. Il employait la magie avec une facilité et un naturel que je n'avais encore jamais observé. Pas même chez les sorciers les plus puissants et les plus expérimentés du temps où ils étaient encore les bienvenus à la cour.

Arthur reporta son attention sur le corps inanimé de Merlin.

– Vous allez le sauver Gaius, n'est-ce pas ?

– Je fais tout pour cela, Sire. Mais…

Et une profonde détresse brilla dans ses yeux.

– J'ai beau déployer toutes ma science. Rien ne semble pouvoir le sortir de son état léthargique. Je ne sais même pas ce qu'il a, en vérité. C'est comme… si on l'avait vidé de toutes ses forces.

– C'est cette chose…

– Qui ?

– La créature… la femme-oiseau qui est apparue dans la cour…

Gaius trembla.

– Mâab ?…

– Si vous le dîtes, grogna Arthur. Elle lui a fait quelque chose…

– Quoi, Sire ?

– Je ne saurais le dire ! Il était étendu sur le sol, affaibli par son combat, elle s'est penchée sur lui et…

Arthur eut un frisson en revoyant la scène.

– Je l'ai vue, Gaïus ! Je l'ai vue plonger la main dans sa poitrine… et en retirer quelque chose… Et je n'ai rien fait pour l'arrêter !

De dépit, Arthur donna un coup de pied dans un tabouret. Gaius le regarda avec désespoir.

– Si tel est le cas, alors son état est dû à la magie. Je suis impuissant face à une telle chose.

– Vous avez pourtant su nous tirer de situations bien pires…

– Vous n'y êtes pas, Arthur. Ce n'était jamais moi qui intervenais lorsque la magie était en jeu. C'était Merlin.

Arthur sentit son cœur tomber au fond de son estomac.

– Merlin était celui qui contrecarrait les sortilèges, trouvait un antidote au maléfice. Au mieux, je ne faisais que le guider dans ses recherches.

– Il n'y a donc rien à faire ?...

– Si quelqu'un sait comment le soigner, ce ne peut être qu'une personne qui connaisse très bien le culte de Mâab…

– Un druide ?

– Oui, Sire.