Voilà la suite, on va faire une petite pause dans l'action, avec un chapitre centré cette fois sur Arthur qui, comme vous allez le voir, essaie tant bien que mal de mettre de l'ordre dans sa jolie tête blonde, suite aux révélations sur Merlin. J'espère que vous aimerez.
Un grand merci à ma super-beta, Shima-chan et à tous ceux (ou devrais-je dire celles ^^) qui m'ont laissé des reviews : Florette, Mariepolska, Stellina, Black59 (et pour répondre à ta question, je n'y connais rien en mécanique ^^ mais j'aime les métaphores imagées), hinatanatkae, Nini03 et Ekio Kimiko.
Arthur s'efforça toute la journée de remettre de l'ordre dans les affaires de Camelot. Les officiers tinrent une réunion pour fixer le bilan des pertes. Du côté des civils, ils s'en sortaient sans trop de dégâts. Les pertes des soldats étaient plus importantes, ce qui était logique. Pour les dégâts matériels, ce serait facilement réparable. Puis vint la question délicate :
– Que devons-nous faire des sorciers ? demanda le seigneur Keu d'une voix froide.
Les chevaliers présents dressèrent l'oreille, avec surprise.
– Les alliés de Jazor ont pris la fuite, poursuivit Keu. Devons-nous les poursuivre ?
– Non, dit Arthur. Ce serait peine perdue. Ils n'ont plus de chef et sont livrés à eux-mêmes. Ils vont repartir comme ils sont venus.
– Et pour ceux qui trainent encore dans Camelot ?
– Ce sont nos alliés, intervint Perceval avec une pointe de défi à l'adresse du capitaine. Certains sont morts en se battant à nos côtés…
– Et les survivants veulent les inhumer selon les rites de l'Ancienne Religion. Devons-nous laisser faire ?
– Oui, répondit Arthur. Laissez-les s'occuper de leurs morts comme ils l'entendent. Ce serait la moindre des choses…
– Et après ?
– Quoi après ?
– Majesté, nous avons une demi-centaine de druides et des sorciers au sein de la ville. Que devons-nous en faire ?
La question laissa Arthur sans voix. Il avait été tellement préoccupé par la bataille, qu'il en avait complètement négligé de penser à ce qu'il serait bon de faire de ses « invités » une fois la menace passée. Il ne pouvait décemment pas les chasser comme de vulgaires lépreux.
– Pour le moment, n'en faîtes rien, dit-il. Nous avons d'autres priorités.
– Et celui qui se trouve dans les appartements de messire Gaius, doit-on le brûler ?
La réaction de Gauvain fut immédiate. Dégainant son épée, il fonça droit sur Keu et l'aurait probablement découpé en rondelles si Perceval ne l'avait pas retenu, en lança un regard tout aussi menaçant au capitaine de la garde. Arthur lui-même faillit en tomber de son siège. Les yeux écarquillés, il fixa Keu avec une rancœur grandissante.
– Que viens-je de dire à l'instant, capitaine ?
– De laisser les druides brûler leurs morts selon leurs rites, répondit Keu avec une pointe d'insolence. Or, je crois savoir que celui-ci est quasi mort ou c'est tout comme. Vu qu'on m'a affirmé que ce n'était plus qu'une coquille vide…
– C'est la tienne que je vais vider si tu ne fermes pas ton clapet ! vociféra Gauvain, que Perceval maîtrisait avec de moins en moins de conviction.
– Gauvain cela suffit ! lança Arthur.
Se levant de son siège, le Roi marcha droit vers le seigneur Keu et le toisa avec toute sa hauteur souveraine.
– Contentez-vous de suivre les ordres, dit-il entre ses dents, et ne vous mêlez pas du reste. J'ajoute que si vous êtes surpris, vous ou l'un de vos hommes, à agresser l'un de ces sorciers, je vous ferais mettre aux fers.
Et ce disant, il congédia tout le monde.
L'ambiance au sein du château était devenue électrique depuis la fin de la bataille. Les membres de la domesticité, des gardes, des chevaliers et des conseillers semblaient s'être scindés en deux camps. D'un côté, la vieille garde qui voulait voir déguerpir le plus rapidement possible la « vermine » qui menaçait de s'installer définitivement à Camelot, si on n'y prenait pas garde. De l'autre, les rescapés de la bataille, qui défendaient bec et ongles leurs compagnons d'armes, qui s'étaient battus à leurs côtés et méritaient mieux qu'un simple remerciement et un renvoi dans leurs pénates sans garanties de paix et de respect. Et ce conflit s'était cristallisé autour d'un objet : le corps de Merlin. Merlin, privé de la parole, obligé de compter sur la loyauté de ses anciens amis pour assurer sa défense. Existait-il un état plus vulnérable, plus précaire que le sien ?
Quelle ironie ! Lui qui venait d'être couronné le plus puissant magicien d'Albion, se voyait livré au bon vouloir d'autrui, d'êtres qui lui étaient inférieurs en pouvoir et en sagesse, sans même avoir le moyen de lutter pour sa propre survie. Ce que le Destin nous donne, il a tôt fait de le reprendre. Voilà la leçon qu'on pouvait en tirer.
Mais quels que soient les arguments des uns et des autres, un seul homme avait le réel pouvoir de trancher le sort du jeune magicien. Celui-là même pour qui il s'était battu, pour qui il avait donné sa vie. Mais auquel il avait également menti, trahi, dissimulé, manipulé, trompé…
Seul dans ses appartements, Arthur tentait de mettre de l'ordre dans ses idées. Dire que quelques jours auparavant, sa plus grande préoccupation était de savoir s'il y aurait assez de récoltes pour tenir tout l'hiver. En l'espace d'une journée, le pôle de ses certitudes avait basculé. Il avait beau avoir vécu des renversements similaires des dizaines de fois – il y avait eu la découverte des circonstances de sa naissance, la trahison de Morgane, la mort de son père, la tromperie de Gwen, la trahison de son oncle – à chaque fois le même malaise, le même déséquilibre s'emparait de lui. Il n'était plus sûr de rien. Il doutait de tout. De ses proches, de son propre jugement. Il en arrivait même à douter que les objets qui l'entouraient soient bien réels.
Puis il ressentit à nouveau ce trouble au fond de sa poitrine. Cette sensation oppressante que quelque chose manquait. Il ferma les yeux pour réfléchir et tenter de découvrir ce que c'était, mais seul le silence lui répondit. Il redressa alors la tête et comprit que c'était là la réponse.
Le silence…
Tout autour de lui était calme et immobile. Il n'y avait pas de babillage incessant pour le tirer de ses pensées moroses, pas de bruits ni de gestes maladroits pour tenter de ranger la chambre et y mettre plus de désordre. Soudain ces lieux, qu'il connaissait par cœur, lui parurent vides et froids, privés de toute âme. Il se serait cru au fond d'un tombeau.
Oppressé, il quitta précipitamment ses appartements et se mit à arpenter les couloirs. Mais là encore, il fut saisi d'un sentiment de vide. Il n'avait personne à aller chercher, personne qui trottine autour de lui, en lui posant mille questions, en lui prodiguant des paroles de réconfort ou d'encouragement. Non, le vide et le silence étaient ses seuls compagnons à présent et cette constatation lui serra le cœur. Il eut soudain l'impression d'être un petit garçon perdu dans les ténèbres, désespérant que quelqu'un vienne à son secours mais ne trouvant personne à appeler. Jamais encore il ne s'était senti si seul. Pas même à la mort de son père. Non, car il y avait toujours eu quelqu'un pour lui remonter le moral. Quelqu'un pour lui tenir l'épaule, lui secouer les puces et lui dire d'avancer. Mais cette fois, personne ne viendrait.
Car il était loin. Son corps reposait dans le laboratoire de Gaius et son esprit était à des milles de Camelot. Peut-être ne songeait-il plus à lui ? Et à cette pensée, Arthur eut définitivement la sensation d'être orphelin.
Il ferma les yeux un instant. Il revit Merlin s'effondrer sur le sol en terre battue de la cour. Il revit les serres de Mâab plonger dans sa poitrine et en tirer son âme. Il sentit au creux de ses bras, le poids de ce corps inanimé, privé de toute substance. Et les larmes lui virent aux yeux.
– Que vas-tu faire ?
Une voix dans son dos le fit sursauter.
Il se retourna pour faire face à Guenièvre. Jetant un regard circulaire autour de lui, il s'aperçut que ses pérégrinations l'avaient mené dans la salle du trône, où il s'était placé devant l'une des baies ouvrant sur l'extérieur.
– Que suis-je sensé faire ? répliqua-t-il sèchement. Me rendre seul dans l'un des lieux les plus dangereux et les plus redouté de notre royaume, afin de parler à l'entité magique la plus ancienne et la plus puissante qui ait jamais existé. Et exiger d'elle qu'elle me rende l'âme d'un sorcier…
– Pas n'importe quel sorcier ! Il s'agit de Merlin ! Il s'agit de notre ami…
– Un ami qui m'a menti… Qui m'a caché la vérité durant des années…
– Qui t'a sauvé la vie… Qui a risqué la sienne à de maintes occasions pour toi… pour nous. Arthur, je comprends que ce soit un choc pour toi. Cela l'a été pour nous tous. Mais… efforçons-nous de comprendre, d'essayer de nous mettre à sa place… Cela a dû être un fardeau tellement lourd à porter pour lui.
– Alors pourquoi ne m'a-t-il rien dit ? Pourquoi… pourquoi n'a-t-il pas eu confiance en moi ?...
– Je l'ignore. Mais tu ne le sauras jamais si tu ne lui poses pas la question…
– Pourquoi risquerais-je ma vie pour un menteur et un ingrat ? s'emporta soudain Arthur.
Quittant la fenêtre, il alla se réfugier dans la pénombre de la salle pour cacher ses larmes à son épouse. Mais Gwen ne fut pas dupe. S'approchant doucement de lui, elle enroula ses bras autour de son corps massif et posa son menton sur son épaule, pour lui murmurer gentiment à l'oreille :
– Parce que tu l'aimes. Parce que même si tu fais tout pour te convaincre du contraire, le savoir dans cet état te brise le cœur. Peut-être n'a-t-il pas été entièrement honnête avec toi, mais il reste celui sur qui tu as toujours pu compter dans les moments difficiles. Et je te connais assez pour savoir que tu ne trouveras pas le repos tant que vous n'aurez pas tous les deux eu une explication, tant qu'il ne t'aura pas exposé sa version des faits…
» Parce qu'aujourd'hui plus que jamais, vous êtes liés lui et toi. Vous vous ressemblez bien plus que vous ne pouvez l'imaginer. Vous êtes nés tous les deux pour accomplir de grandes choses. Vous portez le poids d'une destiné qui aurait fait plier bien des hommes, mais pas vous. Ses doutes ont été les tiens, ses peurs et ses espoirs également. Je crois qu'il demeure l'être qui te connait et te comprend le mieux en ce monde. »
Sans trop savoir comment, ni pourquoi, Arthur retourna dans le laboratoire de Gaius. Il n'y avait plus mis les pieds depuis le jour de la bataille. Depuis que Lupius Mal-Foi leur avait donné son diagnostique et qu'Alator avait donné ses conseils à Arthur :
« Vous seul pouvez vous rendre auprès de Mâab, pour exiger le retour d'Emrys. Tout autre émissaire, quelque soit ses intentions, recevra une fin de non-recevoir. C'est à vous qu'Emrys a été offert. Vous seul êtes en droit de le disputer à la Déesse.
Si Mâab est prête à vous entendre, vous ne pourrez la trouvez qu'en un seul endroit. Là où le Destin d'Albion, le vôtre et celui d'Emrys, est en train de s'écrire : dans l'Antre de cristal, dans la vallée des Rois-Déchus. »
Emrys… Emrys. Arthur détestait ce nom. Tout fruit de Mâab qu'il était, Emrys était un poison dans son existence. Il était celui qui avait pris la place de Merlin dans tous les esprits. Oublié le jeune homme doux, franc et maladroit. Cette tête de mule râleuse et courageuse. Il n'y en avait plus que pour Emrys. Emrys le grand Magicien. Emrys l'envoyé de la Reine Mâab. Mais pour qui se prenaient-ils tous, ces grands sorciers ? Pour substituer son ami à un autre et décréter que celui-là seul avait le droit de vivre !
Merlin. Qui pensait encore à lui ? Qui voulait savoir ce qu'il était devenu ? Avait-il jamais existé ? Ou n'était-il qu'un rôle ? Une façade destinée à endormir sa méfiance ?
Mais lorsqu'il entra dans le laboratoire, calme et silencieux, car Gaius était en visite, son cœur se serra devant la porte close derrière laquelle se trouvait la chambre de Merlin. Après avoir pris une profonde inspiration, il pénétra dans la pièce et eut la surprise de découvrir au chevet de Merlin deux femmes. La plus jeune était la sorcière Gwyneth, qui s'était portée volontaire pour servir d'infirmière afin de soulager un peu Gaius. La jeune sorcière veillait jalousement sur le corps de Merlin : arrangeant ses couvertures, pansant ses blessures et épongeant minutieusement chaque parcelle de son corps, avec une application et une minutie que d'aucun pourrait qualifier de professionnelles, et un dévouement quasi religieux. La deuxième femme était plus âgée et Arthur sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine en la reconnaissant : c'était Hunith.
Cette dernière se leva à l'entrée et fit une révérence respectueuse. Imitée par Gwyneth, qui s'acquitta de son devoir cérémonial avec un peu plus de précipitation, avant de reprendre immédiatement sa tâche, qui consistait à nettoyer scrupuleusement le torse de Merlin, sur lequel Arthur pouvait voir l'odieuse marque noire.
– Hunith ! s'exclama Arthur en la relevant. Depuis quand êtes-vous à Camelot ?
– Je suis arrivée hier soir, répondit doucement la paysanne.
– Personne ne m'a averti, reprit Arthur.
Avec une sorte de contrition dans la voix, comme c'était un manquement à ses devoirs que de ne pas avoir salué l'arrivée de la mère de son serviteur.
– Je suis arrivée tard dans la nuit, se justifia cette dernière. Et vous avez tellement à faire, Majesté, que nous n'avons pas jugé utile de vous déranger pour si peu.
Arthur sentit son cœur se serrer. Qu'entendait-elle par « pour si peu » ? Pour elle ? La femme qui l'avait accueilli sous son toit, dans son modeste village, alors que l'armée de Morgane était à ses trousses.
– J'aurais voulu le savoir, dit-il simplement.
– Dans ce cas je vous demande pardon Majesté, répondit humblement Hunith.
Et sans rien ajouter, elle se rassit au chevet de son fils. Arthur ne sut quoi dire. Cette femme le désarçonnait, par sa simplicité et sa franchise : elle lui rappelait quelqu'un. Elle lui demandait pardon ! N'était-ce pas plutôt à lui de demander pardon ? N'était-ce pas de sa faute si aujourd'hui son fils était dans cet état ?
Timidement, il se plaça derrière la paysanne et sans même y réfléchir, posa une main sur son épaule, qu'elle s'empressa de serrer avec reconnaissance.
– Vous a-t-on expliqué son état ? demanda-t-il d'une voix un peu bourrue.
– Oui. Gaius m'a tout dit. Ainsi que le sorcier nommé Alator.
– Je suis désolé.
– Ce n'est pas votre faute, Arthur.
Le jeune roi eut presque l'impression de reconnaitre la voix de Merlin. Il ne savait pas quoi dire d'autre. Face à cette mère, démunie devant le sort de son fils, il eut lui-même le sentiment de redevenir un petit garçon. Il revoyait le visage de sa mère, dans l'eau du cristal, lorsqu'elle avait appris le destin de son fils.
Qui veillera sur lui ? Qui le guidera ? Qui le soutiendra dans la tourmente ?
Voilà quelles avaient été ses pensées et ses préoccupations, alors qu'elle se savait condamnée à cause de lui. Et ses yeux n'avaient exprimé aucune colère devant cet état de fait. Juste un amour sans borne et inconditionnel. Ce même amour qu'il voyait briller dans les yeux d'Hunith tandis qu'elle touchait le front de Merlin.
Non, Merlin ne pouvait être une illusion. Le jeune homme qu'il avait appris à connaître et à aimer comme un frère, ne pouvait pas être le fruit d'un marché de dupes. Pas quand il retrouvait en la femme qui l'avait nourrit et élevé la même bonté et le même dévouement.
C'est pourquoi, il osa poser la question qui lui brûlait la langue :
– Vous saviez que vous aviez mis au monde le plus puissant sorcier de la Terre ?
– Non. Pour moi, il était seulement mon fils. Et celui de l'homme que j'ai aimé. Je n'oublierais jamais le jour où nous nous somme dit adieu. Balinor s'était réfugié chez moi depuis plus de trois mois, quand un matin, une vieille femme est venue jusqu'à Ealdor. Personne ne la connaissait. Elle est venue directement chez moi, et a affirmé qu'elle avait croisé les troupes du roi Uther à quelques jours de marche seulement du village. Ils étaient, selon elle, à la recherche du dernier dragonnier. Il va sans dire que, si Balinor avait été pris, il aurait immédiatement été exécuté. Et moi, pour l'avoir caché, j'aurais probablement connu un sort semblable. Nous nous sommes dit adieu à la lisière de la forêt. Je l'ai supplié de m'emmener avec lui. Je ne savais pas alors que j'attendais un enfant.
« Tu ne peux pas partir et me laisser là… Je t'aime ! Je ne peux plus vivre sans toi. Si tu pars que vais-je devenir ?...
– Hunith, je n'ai pas de fortune et plus vraiment d'ami. Tout ce que j'ai à t'offrir, c'est une vie d'errance et de misère permanente. Quel genre d'homme peut pousser la femme qu'il aime à vivre ainsi ?... Tu es jeune, sage et belle. Même le plus riche des rois pourrait s'estimer chanceux de t'avoir pour compagne.
– Qu'ai-je à faire d'un roi ? C'est toi et toi seul que je veux. Si tu me laisses… je resterais vieille fille. Aucun homme ne me prendra après toi. Je suis tienne, maintenant et pour toujours !...
– Non, Hunith ! Je t'en supplie… Ne sacrifie pas ton existence pour moi. Aime à nouveau. Epouse un homme digne de toi. Aies des enfants. Te savoir heureuse, m'aidera à supporter le poids de mon exil…
– Tu m'oublieras…
– Jamais ! Jamais je ne pourrais t'oublier. Je te porterais en moi comme une pierre chaude qui me réchauffera le cœur lorsque j'aurais trop froid. Et les jours que j'aurais vécus à tes côtés, seront autant d'étincelles que j'aurais dérobées à cette vie de ténèbres… »
– Balinor a vécu encore vingt-deux ans, poursuivit Arthur machinalement. Jusqu'à ce que Merlin et moi venions le déloger lorsque le Grand Dragon s'est libéré. Il est mort en défendant votre fils contre des brigands…
– Je sais, intervint Hunith. Gaius m'avait écrit pour me l'annoncer et me prévenir qu'il avait tout avoué à Merlin. Etrangement, j'ai été soulagée et heureuse en lisant sa lettre. Car j'ai su qu'ils avaient pu se voir et se parler, avant la fin…
Arthur repensa à cette rencontre dont il avait été le témoin, mais sans en comprendre les enjeux du moins ceux qui n'étaient pas directement liés à Camelot. Ce souvenir prit un autre sens pour lui. S'il avait su de quoi il retournait vraiment pour son ami, s'il avait été en mesure de comprendre l'épreuve que ce dernier traversait, son attitude aurait été différente. Leur relation, leur amitié n'en aurait pris que plus de valeur, plus d'importance. Et il réalisa qu'il en serait sans doute de même pour beaucoup d'autres moments partagés avec Merlin. Ce qui le plongea dans une grande frustration, comme si on lui avait volé des moments précieux qu'il ne pourrait jamais rattraper.
– Lorsqu'il est né, poursuivit Hunith, j'ai d'abord cru qu'il serait un enfant ordinaire. Je pensais que, tant que Balinor vivrait, je n'aurais pas à craindre qu'on ne découvre la véritable nature de mon fils. Mais très vite, des choses étranges se sont produites autour de lui. Des objets se déplaçaient tout seul dans la maison. Je retrouvais mes tabliers et des jouets près de son berceau, alors que je pensais les avoir rangés. Une fois, un écureuil est même entré dans la maison, il est resté près de Merlin pendant vingt minutes. Puis se furent des oiseaux, des mulots et plein d'autres petits animaux, habituellement très craintifs. J'ai fini par comprendre que Merlin développait ses propres pouvoirs. Et je n'ai plus eu qu'une peur après cela, qu'on le découvre et qu'on vienne me l'enlever. Je crois l'avoir malgré moi initié au goût du secret. Depuis qu'il est enfant, je lui ai répété qu'il ne devait jamais se confier à quiconque sur sa magie. Je sais qu'il en a souffert, même s'il ne s'en est jamais plaint. Il devait faire tellement d'efforts pour qu'on ne le remarque pas. Nier ce qu'il était, mentir à tout le monde. Quand il aurait voulu que les gens l'acceptent tel qu'il était…
Des larmes silencieuses coulèrent sur le visage d'Hunith. Arthur était à présent avide d'en savoir plus. Maintenant que le voile s'était déchiré, il voulait contempler dans son intégralité cette vérité qui lui avait échappé pendant des années. Voir enfin le vrai visage de cet homme qui s'était tenu à ses côtés sans qu'il n'ait jamais soupçonné l'étendue de ses pouvoirs. Il se souvint encore du moment où sa mère avait tenu au creux de sa main l'âme de Merlin, sa réaction et le commentaire qu'elle avait fait sur l'attitude de son enfant en sentant la présence de la Magie autour de lui. Et les paroles de Mâab : Je vais trouver un hôte à Emrys, afin qu'il puisse s'incarner et prendre forme humaine.
– Lorsque vous… Lorsque vous le portiez. A aucun moment vous n'avez soupçonné ce qui était en train de grandir en vous ?
– Non. Je n'ai jamais eu qu'un seul enfant, mais pour autant que je sache, tout s'est passé normalement. Ceci dit…Avant que je ne découvre ma grossesse, il s'est passé quelque chose qui m'a toujours intriguée. Je ne saurais dire pourquoi j'ai gardé ce moment en mémoire. En soi, cela avait tout d'anodin. Mais j'en ai gardé un souvenir net. C'était au soir du départ de Balinor. La vieille femme qui nous avait avertis de l'arrivée prochaine des chevaliers de Camelot avait demandé à rester chez moi pour la nuit. Je n'ai pas osé le lui refuser, même si au fond de moi j'aurais voulu la mettre à la porte. Il y avait quelque chose en elle qui me mettait mal à l'aise. Extérieurement, elle avait toute l'apparence d'une pauvre femme inoffensive et démunie. Mais lorsque je croisais son regard… Ses yeux étaient froids, sans la moindre trace d'humilité ou de compassion. Ils paraissaient encore plus vieux que l'âge qu'elle semblait avoir. On aurait dit que toute l'étendue du ciel se trouvait contenu à l'intérieur. Et quand nous nous sommes retrouvées seules, elle est demeurée près du feu pendant que je préparais de quoi manger, et elle s'est mise à fixer intensément mon ventre. J'avais l'impression qu'elle pouvait voir au travers. Elle n'a parlé qu'une fois, de toute la soirée, mais ses mots je n'ai jamais pu les oublier : « Un lourd fardeau vous échoie, mon Enfant, mais vous serez à la hauteur. Je n'en doute pas. » J'ai dormi d'un sommeil de plomb cette nuit-là. Et lorsque je me suis réveillée le lendemain, la vieille avait disparu.
Etrangement, Arthur eut alors la vision de la femme-oiseau, penchée au-dessus d'une Hunith jeune et endormie. Dardant son regard sans pupille sur le ventre de la jeune femme, où reposait bien au chaud l'étincelle de vie qui serait un jour Merlin.
Arthur demeura un moment dans la chambre, à veiller le corps de son… Serviteur ? Ami ? Protecteur ? Plus aucun mot ne semblait convenir pour le désigner. Et le jeune roi prit conscience que tant qu'il n'aurait pas eu une explication franche et directe avec Merlin, il passerait le reste de sa vie à ressasser les mêmes questions, sans jamais trouver de réponse satisfaisante, gardant de cette aventure un amer sentiment d'inachevé. Seul, car il avait envoyé Hunith et Gwyneth se restaurer en cuisines, il dardait son regard sur le visage blafard et sans expression de Merlin, seul lien qu'il lui restait avec le jeune sorcier – puisqu'il fallait bien l'appeler ainsi. Et en regardant ce visage, Arthur sentait monter en lui un sentiment de chagrin et de colère mêlés, comparable à ce qu'il avait ressenti au moment où il avait surpris ensemble Guenièvre et Lancelot. A cette époque, jamais il n'aurait cru pouvoir ressentir une telle douleur, dix fois pire qu'un coup d'épée ou de flèche. Car la blessure demeurait sous la peau, invisible, impalpable, mais pourtant bien là, et brûlante au possible.
Et voilà que l'histoire se répétait, avec le dernier être au monde qu'il aurait pu soupçonner capable de lui faire du mal. Et cette douleur n'en finissait pas. Ne pouvant plus garder cette colère rentrée, profitant du fait qu'il était seul, il tenta de mettre des mots sur ses sentiments, en s'adressant à celui qui en était à l'origine :
– Te souviens-tu de ce que tu m'as dit à notre première rencontre ? « Jamais je n'aurais pour ami un tel crétin. » Et lorsque nous nous sommes revus, sachant qui j'étais, tu t'es permis d'ajouter : « un crétin royal. »
Arthur eut un rire nerveux.
– En vingt ans d'existence, personne ne m'avait encore parlé sur ce ton : les domestiques me craignaient, les courtisans surveillaient leurs paroles en ma présence. Jamais une phrase sincère, jamais un mot qui vienne du cœur. Et toi, petit paysan sorti de ta campagne, tu te permettais de me parler et de me contredire comme si nous étions égaux. Ta stupidité te rendait courageux, voire audacieux. Et même une fois devenu mon serviteur, tu n'as jamais changé de manière. Toujours à vouloir donner ton avis, à exprimer tes sentiments, même quand personne ne te les demandait. Et dans le fond… c'était ce qui me plaisait le plus chez toi. Enfin quelqu'un qui ne cherchait pas à me duper ou à abuser de ma crédulité.
« Et aujourd'hui, je ne sais plus ce que je dois penser. Tous me disent que tu avais de bonnes raisons, mais tout ce que j'entends c'est qu'au fond tu n'avais pas plus confiance en moi que ceux qui viennent me réclamer des faveurs avec des sourires mielleux et des compliments tous préparés ! Je te croyais au-dessus de tout ça ! Je te croyais meilleur qu'eux ! Je croyais… que tu voyais en moi autre chose que le fils d'Uther Pendragon.
Arthur ravala difficilement sa salive, retenant avec peine les sanglots qui lui montaient à la gorge. Tant de question et personne pour y répondre. Le souvenir des derniers mots de son ami lui revinrent en mémoire : « ma plus grande peur… serait d'un jour vous décevoir. Si je devais perdre l'estime que vous avez pour moi… Je n'y survivrais pas. »
– Pourquoi, Merlin ? Pourquoi n'as-tu pas eu simplement confiance en moi ?... Comme je t'ai toujours fait confiance…
Il fut interrompu par Gwyneth, qui revenait des cuisines, poussant la porte sans frapper. La jeune femme jeta un regard furtif au Roi, avant de se réinstaller au chevet de Merlin. Si Arthur n'avait pas été aussi chamboulé et la situation aussi grave, il aurait probablement ri de voir son serviteur faire l'objet d'un tel dévouement et d'autant de soin, de la part d'une jeune fille qui ne le connaissait ni d'Eve ni d'Adam.
Voulant se montrer courtois, le jeune roi crut bon d'engager la conversation.
– Il serait probablement flatté des intentions que vous avez pour lui, dit-il sur un ton badin.
Gwyneth leva furtivement les yeux vers lui, avant de les rabaisser. On eut dit qu'elle fuyait son regard comme si celui-ci allait lui brûler la rétine.
– Ce que je fait ne l'aide pas vraiment, dit-elle doucement, mais j'ai tellement de peine à imaginer qu'il reste tout seul.
– Hunith n'est pas revenue ?
– Elle parle avec Gaius. Ils essaient de se remonter le moral tous les deux. Mais ils ont peur. Cette situation dépasse de loin tout ce qu'ils auraient pu imager, et cela les terrifie. J'aime beaucoup Hunith. Elle me rappelle ma mère. Elle aussi était complètement démunie devant mes dons. Elle m'aimait plus que tout, mais elle avait du mal à me comprendre.
– Votre mère n'était pas une sorcière ?
– La femme qui m'a élevée comme sa fille, non. Celle qui m'a mise au monde, je ne l'ai pas connue.
Arthur fut intrigué.
– On m'a trouvé au bord d'une rivière lorsque j'étais bébé, expliqua Gwyneth. J'étais dans un panier en osier, enveloppée dans un drap. Les villageois qui m'ont trouvée m'ont adoptée. Je n'ai jamais su qui étaient mes vrais parents, ni ce qui les avaient poussés à m'abandonner. J'ai grandi au milieu de simples mortels. Ils ont très vite su que j'avais des pouvoirs. Tout le monde le savait : c'était un tout petit village. Mais ils m'ont toujours traitée comme l'une des leurs. Seulement, en grandissant, c'est devenu difficile pour moi. Ce n'était pas tant la faute des autres que ce qui se passait dans ma tête. Je savais que j'étais différente d'eux, et je voulais connaître des gens comme moi, des gens qui me comprennent et qui savent ce que ça fait d'être né avec un don et de ne pas savoir quoi en faire.
« J'ai fini par partir. J'ai trouvé d'autres sorciers. Pendant un temps, j'ai cru qu'ils me comprendraient, mais j'ai dû me rendre à l'évidence qu'ils ne voyaient pas les choses comme moi. Le temps les avait durcis. La répression les avait rendus méfiants et mauvais.
Arthur renifla, méprisant, en faisant un mouvement des épaules qui insinuait tout autant son manque de surprise face à cette affirmation. Gwyneth lui jeta un regard en biais. Sa timidité parut soudain s'envoler. Quittant son siège, elle s'approcha du Roi et planta son regard dans le sien.
– Même si je n'approuve pas ce que Jazor et ses disciples ont fait, dit-elle, quelque part je les comprends…
Arthur lui jeta un regard incrédule.
– Lorsque les persécutions de votre père ont commencé, ils ont prié Mâab nuit et jour de leur venir en aide, d'arrêter Uther et de les sauver. Mais le temps passait, les massacres se poursuivaient et jamais Mâab ne leur apparaissait. Voyant que la Reine des fantômes ne répondait pas à leurs prières, ils ont commencé à se détourner d'elle. Certains, comme Jazor, ont pensé qu'elle les avait abandonnés. Beaucoup sont morts.
– C'étaient des sorciers…
– C'étaient d'abords vos sujets. Certains étaient des êtres malfaisants, j'en conviens, mais beaucoup étaient des innocents. Ils on été réduit à la misère la plus noire. Obligés de se cacher, de regarder constamment par-dessus leur épaule, tremblant à chaque fois que les armoiries de Pendragon passaient devant leur regard.
Elle baissa les yeux et retourna vers Merlin.
– Vivre dans la peur permanente, devoir se taire, rester dans les ténèbres pour échapper à une mort atroce… Cela noircirait l'âme la plus pure, Altesse. L'intransigeance et l'intolérance de votre père ont engendré toute cette malfaisance. Un peuple qui vit dans la peur de son souverain n'est pas un peuple heureux. La Justice ne peut régner avec la Terreur.
– Dans ce cas, pourquoi avoir choisi de les combattre ?
– Parce que la Haine n'est pas une solution. Parce que je veux croire que nous pouvons vivre ensemble. Même si nous sommes différents. Quand je suis arrivée à Camelot, je n'avais que vaguement entendu parler d'Emrys. Je n'ai pas été élevée dans les préceptes de l'Ancienne Religion, pour moi il n'était qu'un sorcier parmi d'autres. Mais lorsqu'il est venu nous trouver dans la forêt, qu'il nous a parlés à tous, pour nous convaincre d'aider Camelot… Plus que tout, j'ai voulu croire en lui et en ce rêve qu'il voulait construire.
Ainsi Merlin était allé voir les sorciers dans la forêt. Arthur ne savait même plus s'il devait être surpris. Mais une curiosité sans nom s'empara de lui :
– Qu'a-t-il dit pour vous convaincre ? Que vous a-t-il promis ?
– Il n'a rien promis. Il a seulement parlé de vous. Qu'on ne pouvait vous reprocher votre méfiance à l'égard de la Magie, aux vues des épreuves que vous aviez endurées. Que le chemin sur lequel vous vous trouvez est semé d'embûches, que vous aviez commis des erreurs, mais qu'au-delà de tout cela, vous êtes un homme bon, qui se bat pour la dignité des plus faibles(1). Il croit en vous. Il croit en votre destin et en l'homme que vous êtes. Et il est persuadé qu'un jour vous serez le plus grand roi, le plus noble et le plus sage, que le monde ait connu.
Arthur demeura encore quelques minutes en compagnie de Gwyneth, jusqu'au retour d'Hunith. Les paroles de la jeune sorcière l'avaient bouleversé plus qu'il n'osait l'admettre. Même si elles ne rachetaient pas la conduite de Merlin, elles lui redonnèrent une raison d'espérer, de croire que tout n'était pas perdu et qu'il restait encore quelque chose à sauver. Ce fut pourquoi il se rendit aux écuries et ordonna qu'on sellât son cheval. Gwen et les chevaliers ne tardèrent pas à rappliquer en apprenant que le Roi quittait le château.
– Où vas-tu ? demanda sa reine sans préambule.
– Régler cette histoire une bonne fois pour toute, répondit-il laconiquement.
– Désirez-vous que nous vous accompagnions ? proposa Léon.
– Non.
– Arthur ce n'est pas prudent ! protesta Gwen. Avec tous ces sorciers alentour…
– Je croyais qu'ils étaient nos alliés.
– Pas ceux qui rôdent hors des murs de Camelot, plaida Elyan. Ils sont vaincus et humiliés. Que pensez-vous qu'il va se passer lorsqu'ils vont voir le Roi Arthur seul au milieu des bois, sans escorte ?...
– Je veux être seul ! C'est une affaire qui ne concerne que moi. Je ne veux personne d'autre à mes côtés.
– Si Merlin était là…
– Mais Merlin n'est pas là, Gauvain !
Le Souverain et son chevalier se toisèrent un instant. Puis Arthur se hissa en selle et partit au galop, après avoir lancé précipitamment :
– Je tenterais d'être de retour au plus tard dans deux jours.
1 Citation de Kaamelott.
L'auteure adore les reviews, à vrai dire elle ne se nourrit que de cela, donc si vous ne voulez pas que je meurs de faim avant d'avoir fini l'histoire... Nourrissez-moi XD
