Bonjour à touuuuus ! Ce chapitre sort avec un peu de retard, mais il est super long. Et mon dieu ce qu'il a été difficile et intense à écrire... Depuis le début de cette fanfic, je pense que c'est le chapitre le plus long, mais aussi le plus... expérimental. Je n'ose pas dire audacieux. Quoi qu'il en soit, il m'a fallu du temps pour trouver le bon rythme, les mots justes. J'ai même dû effacer des passages entiers que j'avais pris des heures à écrire juste parce que ça ne collait pas avec le rythme que j'avais installé à la fin du dernier chapitre. Et voilà. Ça donne ça.
Un petit mot pour Law, toujours fidèle au poste :) mais aussi pour Greynas et Elyana qui m'ont laissé des commentaires absolument adorables, et qui m'ont donné la motivation pour m'acharner sur l'écriture de ce chapitre. Merci pour vos mots et votre soutien.
Sur ce, j'espère que cette suite vous plaira et je vous souhaite une bonne lecture !
(Ah, et petit mot pour le prochain chapitre : je vais m'accorder une petite pause car très, très fatiguée et bientôt en plein déménagement. Donc l'écriture attendra que je sois un peu plus en forme et que la transition entre mon lieu de vie actuel et le prochain soit faite pour reprendre. Donc à bientôt !)
Chapitre 34.
Masao Horiki
Masao Horiki n'était pas un monstre. Comme son père, un homme strict, mais juste, aux mains rendues calleuses par le travail et le froid et qui était convaincu que la vie appartient à ceux qui se lèvent tôt, il avait toujours veillé à se lever de bonne heure. Comme tous les hommes respectables, il se rasait de près, et buvait du café très noir pour se réveiller, tout en écoutant à la radio les nouvelles d'un monde qui se limitait, pour lui, au trajet de son appartement à son lieu de travail, et de son lieu de travail à son appartement. Il aspirait à une vie de famille, rêvait parfois d'une femme qui lui ferait à manger quand il rentrait tard et d'un fils à qui il pourrait enseigner à son tour les principes de l'existence, aider dans ses devoirs de mathématiques, regarder jouer au foot le week-end, et répéter que la vie appartient à ceux qui se lèvent tôt. Mais Masao Horiki n'eut rien de tout cela, et lorsqu'il s'en aperçut, il était déjà trop tard. Sa vie, il l'avait passée entre les murs de l'hôpital dont il avait été nommé directeur, enterré sous les responsabilités, les réunions tard le soir, les nuits de veille, les formulaires d'internement et de sortie, les cris et les plaintes de ses pensionnaires, devenus son environnement quotidien. Si quotidien qu'il songea plusieurs fois à cesser de payer le loyer de son appartement, puisqu'il lui arrivait de passer plusieurs jours d'affilée à l'hôpital sans rentrer le soir. À quoi bon avoir une famille s'il ne pourrait pas en profiter ? Le bon docteur Horiki… c'était comme ça qu'on l'appelait.
Les infirmières l'aimaient bien. Il était reconnu par ses pairs, et même ses patients les moins lucides le respectaient.
Ce n'était pas comme s'il s'était mis de lui-même à les déshumaniser. Mais des visages, il en avait vus tellement. Des pathologies, il en avait tellement observées. Des noms sur des papiers, les paroles jetées en l'air lors des consultations, qui ne voulaient rien dire mais que lui se devait d'interpréter, parce que c'était son métier, tous ces comportements qu'on ne classe pas dans le spectre finalement pas si large de la normalité. Masao Horiki avait fini par tellement côtoyer la folie que tout ce qui se trouvait au-delà des murs de son hôpital psychiatrique avait fini par lui devenir plus étranger et bizarre que ce qui se trouvait à l'intérieur. Rien ne l'étonnait plus, rien ne l'impressionnait, et là où de jeunes internes prenaient parfois peur ou fondaient en larmes, lui n'affichait plus qu'une pâle indifférence. C'était cela l'expérience. C'était cela qui forgeait sa réputation. Mais bientôt, Masao Horiki se rendit compte qu'il s'ennuyait. Que plus rien n'avait de saveur pour lui, et qu'au fil des ans, le monde semblait avoir peu à peu perdu ses couleurs. Comme il savait mieux que personne que ce que nous pensons être la réalité n'est en fait que le fruit de nos perceptions, il saisit très vite que ce manque de reliefs et de saveurs qui s'était mis à contaminer chaque aspect de son existence venait de lui, et uniquement de lui. Et qu'il ne savait pas comment guérir cela. Il ne savait même pas s'il en avait envie.
Et puis ce garçon était arrivé. Ce garçon dont le dossier d'internement mentionnait les crises de violence à répétition, tant envers lui-même qu'envers les autres, mais qui, une fois à l'intérieur des murs de l'hôpital, devint aussi vide et malléable qu'une poupée de chiffon. Ce garçon qui refusait de manger, de parler, et même de regarder ceux qui s'adressaient à lui. Il y avait pourtant de l'intelligence dans son regard. Une intelligence vive, résignée, dont la conscience s'était échappée pour tourner en boucle dans sa tête comme un poisson rouge dans son bocal. À force de l'observer, Masao Horiki comprit que le garçon qu'on leur avait donné sans autre dénomination qu'un numéro, savait précisément où il se trouvait et qui ils étaient, mais qu'il avait décidé de vivre ailleurs. Dans ce passé qui se rejouait parfois dans ses yeux, et qui prenait corps dans le seul mot qu'il acceptait de prononcer. « Lucie ». Mais Masao Horiki était un homme de sciences, pas un romancier. Il réglait les problèmes. Il ne les alimentait pas. Les capacités du garçon et sa faculté à se connecter au monde présent étaient bloqués par ses souvenirs, un en particulier, et il fallait l'en débarrasser.
La thérapie par électrochocs, cela faisait un moment qu'il en faisait bénéficier ses patients, et les résultats ne le satisfaisaient pas toujours, car si les crises en étaient instantanément soulagées, force était de constater que les capacités cérébrales en étaient parfois trop rudement touchées, sans compter les dégâts sur le système nerveux. Il tenta donc de guérir le garçon par d'autres biais, d'autres méthodes, mais rien n'y fit. Et puis un matin, on découvrit l'enfant à moitié vidé de son sang, les poignets ouverts d'une lame de rasoir qu'il avait dérobée au barbier qui venait s'occuper des pensionnaires. Pour Masao Horiki, ce n'était pas là quelque chose n'inhabituel, même si le tour de passe-passe par lequel le gamin avait réussi à obtenir cette lame l'amusa un peu. Ce qui l'était en revanche fut le fait que dès le lendemain, lorsqu'il voulut changer ses pansements, il n'y avait déjà plus rien.
Masao Horiki n'était pas un monstre. Personne ne peut se targuer d'être un monstre lorsqu'il sacrifie sa vie pour celle des autres, et ce jusqu'à ce que le monde en perde ses couleurs. Personne ne peut se targuer d'être un monstre en voulant les lui rendre, et ce par tous les moyens. Le jour où il vit la chair blanche et intacte de ce garçon dont il avait lui-même suturé et pansé les plaies à peine vingt-quatre heures plus tôt, Masao Horiki vit de nouveau les couleurs. Il sentit l'air frais sur son visage, l'odeur de désinfectant partout entre les murs. Il eut chaud soudain, puis très froid, et lorsqu'il sortit de l'hôpital pour reprendre ses esprits, il eut l'impression de sentir pour la toute première fois l'odeur de la pluie.
Il faisait très froid ce jour-là, mais la lumière, plus vive pour cette heure de l'après-midi, lui fit se dire qu'on était au printemps, et que l'hiver expirait déjà. Voilà des années qu'il ne voyait plus passer les saisons, qu'il ne faisait plus la différence entre le jour et la nuit, l'hiver et l'été, que ses journées n'étaient rythmées que par les horaires de consultation, de réunions, et par la nature des repas qu'on lui faisait apporter, mais qu'il ne touchait souvent même pas. Cette nuit-là, peu après être revenu à la vie, Masao Horiki décida de mettre un terme à celle du garçon. Personne n'avait encore remarqué la disparition de ses blessures, la guérison prodigieuse de son corps à l'agonie. Il était le seul, et il lui fallait en profiter, car si ses pairs s'en rendaient compte à leur tour, l'éthique et la morale, en plus de ces divergences qui les opposaient quotidiennement, ruineraient sa découverte. Le garçon demeurerait un sujet de questionnements, d'analyses, mais pas d'expérimentation. Et personne ne découvrirait jamais son secret.
Ce qu'il fit la nuit du 13 avril, Masao Horiki ne le fit ni par orgueil, ni par méchanceté. Il le fit par devoir. Le garçon était de toute manière perdu, autant qu'il serve à quelque chose, à quelque chose de noble. Ce qu'il ferait de ses découvertes, il ne le savait pas encore. On ne lui avait donné à fouiller que des esprits malades et des cerveaux atrophiés, sans rien à découvrir d'autre qu'un manque de connexions cérébrales, un dysfonctionnement pathologique qui donnait à la plus terrible des hallucinations la triste réalité encéphalique et gélatineuse d'un cerveau disfonctionnel, d'une anatomie dont il manquait les pièces. Le seul mystère à résoudre, c'était celui du vide, du pourquoi. Pourquoi telle liaison ne s'était pas faite, pourquoi tel hémisphère s'était moins développé, mais comme il se plaisait souvent à le dire, Masao Horiki n'était pas un romancier. Oui, les défaillances de ses patients étaient souvent, voire systématiquement le fruit de leur histoire. Les humains souffraient. Et ce depuis la nuit des temps. Pourquoi certains parvenaient à passer outre et à développer, en plus de fabuleuses capacités de réflexion et d'analyses, une résilience à toute épreuve à laquelle n'échappait pas la lucidité tandis que d'autres sombraient dans le délire ? Il se l'expliquait par la sélection naturelle. Certains êtres étaient forts, et le devenaient plus encore au contact des épreuves, d'autres mouraient de l'esprit comme on meurt d'une maladie. Son travail à lui, c'était de les réparer tant que possible, leur éviter de devenir des fardeaux pour la société, protéger cette dernière des monstres qu'elle avait engendrés. Et s'il n'y avait pas l'éthique, Masao Horiki avait bien une idée de ce que serait devenu son travail. Mais ce garçon. Ce garçon-là. Ce garçon qui forçait son regard à ne se fixer nulle part, qui pensait presque à haute voix, qui ne se plaignait jamais, qui ne demandait jamais rien, si ce n'est d'oublier, et qui guérissait. Voilà que le mystère avait quitté l'enchevêtrement des neurones pour se loger dans celui des cellules, des fibres et des nerfs. Un corps capable de se réparer de lui-même, de survivre à n'importe quoi, peut-être à la mort elle-même. Ce n'était plus le vide qu'il lui fallait résoudre, mais le plein, le trop plein. Un plein qui, même vide, se remplissait de lui-même, comme dans le mythe de la corne d'abondance… c'était prodigieux, et c'est pourquoi, le bon docteur Horiki tua le garçon qui n'avait plus de nom.
Masao Horiki n'était pas un monstre, il ne l'avait jamais été. C'était lui le monstre. Ce garçon qui avait laissé son humanité derrière lui.
Il y avait eu l'enfant. Le petit être coincé dans son placard, qui comptait les jours et les heures, en attendant que vienne de nouveau la nuit, et avec elle les cauchemars d'ombre et de sang. Le garçon qui errait à pieds nus dans les rues enneigées, à la recherche de la maison et de la famille qu'il n'avait jamais eues, celui à qui la fille en blanc avait tendu la main. Le bambin qui souriait lorsque le vent venait lui caresser les joues et qui courait sur la plage, entre les éclaboussures de sel et de sable. Et puis lui. Celui qui était venu le remplacer.
Longtemps, il avait craint le monstre sans visage qui venait le terrifier la nuit et qui hantait ses rêves enfiévrés. Et puis un jour, sans qu'il ne comprenne pourquoi, ou plutôt sans qu'il ne parvienne à se souvenir comment, cela s'était produit. Il était devenu le monstre. Quand il regardait son visage dans un miroir, c'était celui de l'ombre dans la nuit qu'il apercevait. Et il s'était mis à détester les miroirs. Il s'était mis à abhorrer ses traits jusqu'à ne plus pouvoir les supporter, jusqu'à les masquer derrière ces bandes de tissus blancs qui lui rappelaient une pureté perdue quelque part au loin, là-bas, près de la mer. Osamu s'était perdu. Un autre avait pris sa place. Plus fort, plus cruel. Cet autre-là ne pleurait plus. Il ne tremblait plus. Il n'avait plus peur du monstre, puisque c'était lui, le monstre. La seule chose qu'il avait promise à l'enfant avant de l'engloutir, c'était de parvenir un jour à les faire disparaître tous les deux. Pour ne plus souffrir. Et puis il avait oublié. Il avait vécu à sa place sous un nom qui n'avait jamais été le sien. Osamu était passé. Dazai n'arrivait pas à être.
Et c'est ce Dazai-là, l'ébauche d'un être issu de l'ombre et de l'oubli, qui se tient désormais devant elle.
Tomie ne voit aucune tristesse dans son regard. Aucune pitié, aucune humanité. C'est un trou noir qui s'est replié sur lui-même, et qui entraîne dans sa chute tout ce qui gravite autour de lui.
« Dazai… »
Il la regarde, mais ne parle pas. Elle n'est même pas sûre que ce soit réellement elle qu'il voit, mais l'unique œil qui la fixe n'a jamais été aussi rouge. Autour d'eux se sont dessinés les contours d'un endroit qu'elle reconnaît bien, avec sa structure de métal et ses containers à l'abandon, rouillés par le sel et l'humidité. Elle reconnaît jusqu'à l'odeur de fer, et c'est tout à coup son corps qui réagit. Ces poutres en fer rouillé, la saleté sur le sol, cette obscurité presque liquide au-delà des cercles dessinés par les néons blafards, c'est son cauchemar. Son cauchemar à elle.
Tomie recule, mais elle sait déjà qu'elle n'échappera pas à cet œil rouge sang braqué sur elle. Elle sait déjà ce qui l'attend. Comme un souvenir qui se répète encore et encore dans un esprit en friche, dépourvu de toute notion du temps. Car cela s'est déjà produit n'est-ce pas ? Si cela ne s'était pas déjà produit, elle n'aurait pas idée de la douleur infâme qui dévorerait sa chair dans peu, trop peu de temps, elle ne saurait pas comment fondent les cellules de la peau et crépitent les os lorsqu'ils brûlent, elle n'aurait pas idée de l'enfer venu se jouer à l'intérieur même de sa chair, et qui n'a cessé, depuis, de la dévorer. Elle n'aurait pas idée de tout cela. Alors pourquoi a-t-elle l'impression que c'est la première fois ? Est-ce qu'elle a tout imaginé ? Est-ce qu'elle en a rêvé, avant de le vivre pour de vrai ? Le tissu entre ses doigts crispés… cette chemise un peu trop raide… et qu'elle a pourtant portée si souvent… avec ses écussons et ses petits boutons blancs sur le tissu bleu clair, sa fierté, avant de devenir son linceul… pourquoi son cou est-il autant serré ? Et cette surface lisse contre sa paume… c'est sa canne, à n'en pas douter. C'est sa canne, ça l'a toujours été depuis… mais Tomie réalise qu'elle n'a plus de canne. Non. Ce qu'elle sert entre ses doigts, c'est la crosse d'un revolver. Le même que ce soir-là.
– Recule… », s'entend-elle gémir en braquant le canon dans la direction de la silhouette en noir qui lui fait face. « NE T'APPROCHE PAS ! »
Mais aucun monstre ne recule face à une arme. L'ombre ne craint rien. Elle ne recule devant rien. Tout ce qu'elle fait, c'est dévorer, et grandir. Grandir encore. Jusqu'à ce que tout soit complètement englouti. L'ombre est gloutonne. Elle est cruelle. Elle n'a ni d'oeil pour voir, ni d'oreille pour entendre, ni de peau bien à elle pour sentir le vent frais, ou bien la chaleur du soleil. L'ombre est ce poison rampant qui macule les nuits solitaires, qui vient se glisser dans les draps de ceux qui n'osent plus rêver, et prend corps dans leur médiocrité. Elle est là. Partout. Dans le coeur de chacun. Y compris dans le sien.
Avec un cri d'agonie, Tomie tire en direction de la silhouette de celui qu'elle avait cru sauver. Elle voit la balle éclater en fleur écarlate sur son torse et se nicher profondément dans sa chair, mais le mafieux ne s'effondre pas, il ne bouge pas. À la place, et sans jamais cesser de la regarder, il plonge sa main dans l'une de ses poches, et en sort un briquet.
« Non… »
Nulle échappatoire. Elle ne peut pas bouger.
« Non ! »
Elle ne veut pas revivre ça. Ou seulement le vivre… est-ce sa conscience qui s'effrite déjà ? Pourquoi la réalité lui semble-t-elle soudain moins tangible ?
« Pourquoi ?… »
– Parce que tout doit disparaître », dit le garçon.
Un éclair.
Les images d'une jeune fille dans un cachot sordide, repliée sur elle-même comme un petit animal, les genoux et les coudes en sang, son visage dissimulé derrière les mèches grasses de cheveux qui lui tombent sous les yeux. Son souffle tiède sur sa peau brûlante, ses mains fraîches. Ne me regarde pas. Alors qu'il a si mal, et que rien ne lelui fait oublier. Quoi qu'il fasse, la douleur ne s'en va pas. Cette odeur de pluie et de fleurs fanées, la sensation du tissu de sa veste sur sa joue. Et le souvenir. Quel souvenir ? Quelle fille ? Celle-là ? Ou une autre ? Il n'en a connu aucune. D'aussi loin qu'il se souvienne. D'aussi loin qu'il remonte dans le cours de sa misérable vie. Et le clapotement de ses pas dans l'eau boueuse, cet acharnement qu'elle met à le sauver. Pourquoi ? Cette présence diaphane dans l'âpreté des égouts, là sans vraiment l'être, comme une brise de printemps qui vient caresser la peau après un long hiver. « Tiens bon », qu'elle ne cesse de lui dire. « Tiens bon. » Pourquoi ? « Tiens bon », lui répétait une enfant, dont le manteau posé sur ses épaules sentait la pluie, les fleurs fanées, la poussière, et le crissement du métal sur les rails. « Tiens bon », lui répétait une voix plus lointaine encore, sous la blancheur immaculée du ciel. C'était un jour de neige…
« Arrête ! » hurle soudain le mafieux habillé tout en noir, son briquet levé vers elle comme la promesse de l'enfer qui les attend tous les deux.
« Dazai… », s'entend-elle souffler, juste avant qu'il ne le lâche et que le monde entier se mette à flamber. « Ce jour-là… »
Dans le train qui file à toute allure,
À travers la brume du petit matin,
Il y a un garçon recroquevillé sous la banquette.
Dazai… Il allait la détruire encore. Et encore. Et encore. Autant qu'il le faudrait. Pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt ? Le souffle lui manquait, l'air glacial et gorgé de sel de la côte pénétrait ses poumons avec cette sensation rêche qui lui donnait l'impression de brûler de l'intérieur. Lorsqu'il aperçut les portes de l'hôpital, Chuuya réalisa qu'il avait remonté en courant la totalité de la route traversant le village et menant vers les hauteurs. Le front trempé de sueur, il se précipita à l'intérieur du bâtiment et ne s'arrêta pas lorsque la secrétaire postée à l'accueil le héla. Il aurait dû deviner que l'opération tournerait mal. Entrer dans l'esprit malade de Dazai ne pouvait que mal tourner. S'il s'en prenait encore à elle, même dans l'espace de sa mémoire, de leur mémoire commune, les dommages endurés par Yamazaki pourraient-ils l'empêcher de revenir ? Est-ce que l'état de Dazai n'empirerait pas davantage ? Tout ça le dépassait, mais ce que Chuuya avait saisi du ton de Mori ne laissait pas de place au doute quant à la réalité du danger qu'encourait la jeune femme. Est-ce qu'il se souciait d'elle ? C'était pour Dazai qu'il avait peur. Ça avait toujours été le cas.
« Dazai ! », hurla-t-il en ouvrant la porte à la volée. Le regard effaré du jeune détective lui apparut comme deux phares dans la nuit, et pourtant, il perçut tout de suite que quelque chose n'allait pas.
– Yamazaki-san… » souffla ce dernier « Je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Elle ne répond pas à mes appels… »
S'approchant de la jeune femme, Chuuya remarqua la position étrange de son corps, à la crispation intense. Sa tête renversée en arrière laissait échapper un souffle court et saccadé, mais elle n'avait toujours pas lâché la poupée.
– Et Dazai ? », lança-t-il.
– Son coeur s'est mis à battre plus vite et sa respiration à lui aussi s'est accélérée » rétorqua Atsushi pendant qu'il tournait les talons pour vérifier l'état de son ancien acolyte. « J'ai… c'est différent cette fois. C'est comme s'ils vivaient quelque chose en même temps, comme s'ils étaient face à face. »
– C'est sans doute ce qui est en train de se produire.
Mori avait vu juste.
– Très bien », marmonna le mafieux en saisissant Dazai par les épaules. « Maintenant tu vas m'écouter espèce de sangsue, suicidaire de mes deux. On a compris le topo. On a compris que t'en as chié, et je vais te dire un truc, c'est le cas de tout le monde ! C'est le mien, c'est celui du gamin qui veille sur toi depuis tout à l'heure et qui pourrait vendre son âme pour ta sale gueule ! » Du coin de l'oeil, il lui sembla voire le jeune homme tirer une grimace. « C'est le cas des connards qui te servent de collègues, des gamins que t'as cueilli dans la rue pour les traiter comme des chiens, et même des grattes-papiers qui nettoyaient la merde et les cadavres qu'on laissait derrière nous. Tout le monde souffre Dazai. Tout le monde oublie pour continuer à vivre. Et tu sais quoi ? Personne n'en est mort. Personne n'a joué les princesses endormies pour qu'on vienne les chercher. Personne sauf toi. Alors maintenant qu'on est là, maintenant qu'on est venu, tu vas te mettre un bon coup de pied au derrière, parce que là où tu vas, on peut pas et on n'a pas envie de t'accompagner. Bouge-toi le fion connard de maquerelle, enculé ! Arrête de faire de la merde de tes deux mains et viens nous dire pardon en face pour toute la chiasse que t'as foutu ! Viens nous le dire en face ! »
– Chuuya-san…
Le contact d'une main sur son épaule, voilà longtemps qu'il avait oublié ce que ça faisait, parce qu'à part son crétin de partenaire, personne n'avait jamais osé le toucher. C'est pourtant ce qu'était en train de faire ce garçon qu'il n'avait jamais réussi à prendre au sérieux. La main sur son épaule, cette poigne un peu ferme, un contact qui n'était pas une agression. Chuuya perçut tout à coup l'humidité sur ses joues et frotta rageusement ses pommettes de sa manche. « Fais chier… », marmonna-t-il, tandis que son poing frappait le sol avec vigueur et fissurait plusieurs dalles du carrelage. « Pourquoi on peut jamais le ramener ? »
– Si… », soutint Atsushi, les yeux rivés sur le visage de Dazai. « Je crois que s'il est encore là… c'est parce qu'on le ramène à chaque fois. »
Sa voix était très basse, et lorsqu'il releva la tête vers le garçon, Chuuya le vit tourner son regard en direction de la silhouette de Tomie, là-bas, sur son fauteuil. « C'est son épreuve aussi », murmura-t-il. « C'est à elle de le ramener. »
De cette nuit-là, il n'a gardé qu'un souvenir bigarré de noir et de pluie, craquelé par la lueur rougeoyante des flammes.
Et pourtant, en croisant ses yeux, il s'est souvenu d'autre chose. Cette rage de destruction, cet impératif de tout détruire, tout, jusqu'aux cendres. De ne rien laisser de Yamazaki Tomie. Pourquoi ? Parce qu'elle sent les fleurs et la pluie. C'est la seule raison. Yamazaki Tomie l'irrite. Elle l'irrite depuis leur première rencontre, depuis le jour où elle a braqué sur lui ses yeux gris qui ressemblent à la mer. Et chaque fois qu'il reconnaît le brun de ses cheveux, le timbre un peu perché de sa voix, il sent monter en lui une colère qu'il ne s'explique pas. Yamazaki Tomie n'est rien pour lui. Personne n'a d'importance à ses yeux, et pourtant, du jour au lendemain, la tuer est devenu une obsession. Une obsession au point de forcer leur rapprochement, de supporter sa présence et son contact alors qu'ils étaient enfermés, tous les deux, dans cette cellule puante, et qu'on brûlait son dos, petit bout par petit bout, à coups de chalumeau. Une obsession au point de vendre les forces de police contre l'accord de Mori à la mafia honkongaise, non par intérêt, mais juste pour la détruire. Juste pour la voir brûler.
Le démon ne se souvient ni de ses larmes, ni de ses hurlements, seulement des flammes qui rongent sa peau et qui grignotent ses muscles jusqu'à l'os. De l'empressement dans ses entrailles. La voir disparaître vite. Très vite. Tout de suite. Mais quelque chose l'en a empêché.
Bien sûr qu'il ne se blesse pas, puisqu'il est un monstre. Les monstres ont cette fâcheuse tendance de ne jamais saigner, et de ne presque jamais avoir mal. Cette nuit-là, il sait qu'il a eu mal, mais il ne sait plus vraiment où. Il sait qu'il a eu mal le jour où il a revu son visage et senti cette odeur qu'il pensait avoir fait disparaître à tout jamais.
Pourquoi es-tu revenue ?
Il l'aurait laissée en vie, tant qu'elle se tenait loin de lui.
Pourquoi tu n'es pas partie ?
Et peut-être même qu'il l'aurait oubliée, si elle ne l'avait pas forcé à se souvenir.
Maintenant, elle le regarde à nouveau. Elle l'a toujours regardé. Depuis ce soir-là, en vérité, le gris de ses yeux ne l'a jamais quitté, tout comme le brun des yeux d'Oda Sakunosuke. Elle le regarde comme si elle le comprenait, comme si elle voyait autre chose en lui que le monstre, le démon de la Mafia portuaire, alors que c'est pourtant ce qu'il a toujours été. Elle le regarde comme un petit garçon qui se serait perdu dans un train, un matin d'hiver, et qui tremble de froid sous la banquette.
« Dazai… » souffle-t-elle, « ce jour-là… »
– Tais-toi !
Devenue soudain gigantesque, la flamme du briquet s'élance vers elle dans un jet de feu incontrôlable et terrifiant. La chaleur sur son visage. Cette odeur d'essence, de cendres et de chair brûlée…
Qu'il n'en reste rien…
Le cauchemar. Sur le point de recommencer. Elle sent déjà l'odeur d'essence, de cendres et de chair brûlée. Et elle a compris, à ses yeux, qu'elle ne le ramènerait pas. Que personne ne le pourrait. Dazai a lui-même choisi de se perdre, et cet enfant qu'elle a vu courir sur la plage, le souvenir des jours heureux et innocents, il a lui-même choisi de les détruire.
Tomie ferme les yeux.
Ce n'est pas réel.
La douleur, le dégoût, l'expérience atroce d'un corps qui se perd, quand la conscience y demeure. C'est de tout cela que s'est forgée sa réalité, jour après jour, au fil des heures sombres passées dans sa petite chambre aux relents de moisi. Elle sait qu'il veut la détruire, mais la vérité, c'est qu'il l'a déjà fait. La vérité, c'est qu'avant même qu'il ne la brûle vive, quelque chose la rongeait déjà de l'intérieur.
Tomie voit, comme de très loin, le jet de flammes s'échapper du briquet dans la paume du petit démon de la mafia portuaire, et grandir, grandir, jusqu'à devenir un voile incandescent, qui crépite et fait fuser dans la pénombres de grosses étincelles de rouge et d'or. Et elle réalise soudain qu'elle n'a pas peur. La douleur dans sa jambe hurle à déchirer sa chair, mais elle n'a plus peur. Parce qu'elle sait. L'a-t-il réalisé aussi ? Qu'en cherchant à la détruire par le feu, l'espace d'un instant, il a nimbé de lumière l'ombre qu'il est devenu ?
Pour la première fois depuis le début de sa longue exploration, depuis ces cinq années passées dans la pénombre de ses propres souvenirs, Tomie n'a plus peur. C'est absurde, puisqu'elle va mourir, puisque les flammes s'apprêtent à la dévorer de nouveau, mais sa mère lui a dit un jour qu'on n'a plus peur des fantômes quand on leur donne un nom et une histoire. Même s'il a souhaité l'oublier, Dazai a retrouvé son véritable nom, il a retrouvé son histoire, et c'est peut-être pour ça, rien que pour ça, qu'elle ne peut plus en avoir peur. Le monstre n'est finalement qu'un enfant hanté par les souvenirs d'une petite fille. Et tandis que les flammes grandissent encore, s'embrasent sous ses yeux comme un éternel charnier, elle s'avance lentement, pas après pas, jusqu'à sentir leur souffle sur sa figure, jusqu'à ce que l'écho émis par la chute de son revolver, tombé de ses mains, accompagne le contact de sa paume sur sa joue.
« Souviens-toi », chuchote-t-elle alors que le feu se met à les étreindre tous les deux dans une danse infernale. « Souviens-toi d'elle. De ses cheveux dans le vent, de ses pas dans le sable, de l'écho de son rire. Souviens-toi. »
Dans le train qui file à toute allure,
À travers la brume du petit matin,
Il y a un garçon recroquevillé sous la banquette.
Il avait peur. Il avait froid. Jusqu'à ce que son regard croise celui de la jeune fille assise sur le siège d'en face.
Elle sentait la pluie. Et les fleurs fanées.
Elle aussi, elle appartient à son passé.
Cinq ans plus tard, Chuuya n'était pas tout à fait sûr de comprendre ce qu'il s'était réellement passé cette nuit-là. Il avait vu Dazai torturer et exécuter des dizaines de malheureux, mais le sort qu'il avait réservé à Yamazaki Tomie ce soir-là était resté pour lui un absolu mystère. Ça, et l'état de panique dans lequel lui et Sakunosuke l'avaient trouvé. Il se souvenait de cette blessure qui suintait sur son flanc, de son regard un peu vague, et des mots qui franchissaient pourtant ses lèvres écumantes avec obstination. « Qu'il n'en reste rien. »
Dazai ne s'était jamais intéressé à personne. Même lorsqu'ils se rendaient au Lotus blanc pour passer du bon temps, il ne consommaient jamais. La compagnie des femmes, comme celle des hommes d'ailleurs, l'indifférait, et depuis longtemps, Chuuya avait compris que son coéquipier feignait de jouer les séducteurs pour se donner un semblant de normalité. Mais la vérité, c'est qu'il n'avait jamais rien ressenti. Pour personne. Alors Tomie… était-ce cela qui l'avait poussé dans de tels excès ? Est-ce qu'il s'était mis à ressentir quelque chose pour elle, et contre toute attente, les siennes en premier ? C'était la seule explication qu'il avait trouvée. Et comme Dazai détestait les sentiments, les vrais, en particulier les siens, il aurait été logique de chercher à les détruire. Qu'il n'en reste rien.
Mais les propos de Mori soulevaient une autre hypothèse. Et si Tomie appartenait elle aussi à ce passé qu'il oubliait depuis si longtemps ? Mais ça… comment aurait-il pu le savoir ?
Ne m'oublie pas.
Ces quelques mots dont il entend parfois l'écho dans sa tête comme le lointain remous des vagues, si souvent, et depuis si longtemps, qu'il a fini par en perdre le sens.
Ne m'oublie pas.
Pourquoi aurait-il oublié ?
Souviens-toi.
De qui devrait-il se souvenir ?
D'aussi loin qu'il se souvienne, il a toujours eu froid. Il a toujours eu mal. Là, à l'intérieur de lui. Au creux d'une blessure qui, mal cicatrisée, a fini par se répandre à l'intérieur de lui comme du poison. Tout le monde oublie pour continuer à vivre. Lui aussi a oublié, mais il ignore si c'était vraiment pour vivre. Et personne n'en est mort. Comment pourrait-il le savoir ? Combien de cadavres de lui-même gisent au seuil de sa mémoire sans qu'il ne le sache ? Mais cette femme, cette femme-là, qui sent les fleurs et la pluie, et qui lui a rappelé quelque chose… Depuis la première fois. Le soir où son regard croisa le sien pour la première fois, le petit mafieux sut qu'il l'avait déjà vue. Qu'il avait déjà plongé les yeux dans ce gris marin, un matin brumeux, et que cela lui rappelait l'odeur et le goût du sel, le crissement des rails, et la douleur. Une douleur si infâme, si profonde, qu'il avait tout fait pour la rejeter hors de lui. Sauf qu'elle n'était jamais partie. Au lieu de cela, elle s'était tapie au plus profond du peu de coeur qui lui restait.
Un jour il n'était qu'Osamu. Le lendemain Dazai. Pourquoi Dazai ? Le souvenir d'un nom écrit sur une petite plaque rectangulaire, épinglée à ce qui lui semblait être une chemise, une veste, à moins qu'il ne s'agisse d'une blouse. Blanche. Un imposteur. Voilà ce qu'il est. Un voleur de nom, de vie, et de souvenirs. Alors pourquoi se sent-il un peu moins vide tout à coup ?
D'aussi loin qu'il se souvienne, il a toujours eu froid. D'aussi loin qu'il se souvienne, il a toujours éprouvé ce vide profond au centre de lui-même, là où son coeur devrait se trouver. Un vide qui lui semble désormais trop plein, et quand il baisse les yeux, c'est elle qu'il trouve. Celle qu'il n'a pas réussi à oublier. Et cette rage suprême qui remontait en lui chaque fois qu'il la voyait, chaque fois même qu'il pensait à elle… elle a disparu. Il n'y a plus rien. Si ce n'est ce contact. Entre eux. D'un coeur trop plein à l'autre, trop vide. Et tout à coup, il se sent très fatigué. Comme si le poids immense qu'il portait sur ses épaules s'était soudain allégé pour laisser ses nerfs vibrants de soulagement. De détresse aussi. Comme un mur qui s'effrite lentement, avant de s'écrouler. Car pourquoi tenir encore debout si l'on n'a plus rien à porter ? Et c'est sans doute cette peur de s'effondrer tout à fait qui lui fait enrouler les bras autour de ses épaules, comme on s'accroche à la seule ancre capable de nous retenir quand tout s'effondre autour de nous.
Lui qui n'a jamais eu peur, il craint soudain de disparaître et de n'avoir jamais été qu'un souffle de vent, une ombre dans la nuit. Cette matière sous ses doigts, ce souffle sur sa nuque, les cheveux qui caressent sa joue… il aimerait en faire les siens, pour être certain de ne pas s'évanouir dans le néant.
« Où… où suis-je ? » parvient-il à bredouiller, réalisant qu'il n'a aucun souvenir, aucune conscience de l'endroit où il se trouve.
« Tu es avec moi désormais. »
Les yeux de la femme se lèvent vers les siens. Elle sourit. Et il réalise que la lumière argentée qui nimbe sa silhouette et qui vient se refléter sur ses cheveux n'est plus celle du feu, mais de la lune. Une lune grosse comme le monde, et ronde comme dans les illustrations des livres pour enfants.
« Je suis là… », souffle-t-il.
Je suis là.
S'il est là, c'est qu'il est prêt à revenir. Et pourtant, Dazai n'est pas encore Dazai. Pas tout à fait. Tout comme le petit garçon sur la plage ou la silhouette aux yeux demi-fermés qui se tenait aux côtés du corps sur le parquet doré, il a conscience d'elle, de lui-même, il revient peu à peu, mais il n'est pas encore tout à fait là. Quelque chose manque pour qu'Osamu Dazai réémerge parmi les vivants.
Et ce quelque chose, c'est Alice.
« Où est-elle ? »
– Qui ?
– Alice.
– Qui ?
– La fille sur la plage.
Il secoue la tête.
– Je ne m'en souviens pas.
Sa voix tremble, et son étreinte se ressert autour de ses épaules. Cette chaleur contre sa poitrine. L'odeur de sa peau, de ses cheveux. Pourquoi son coeur bat-il si fort tout à coup ? Serrer tout contre elle son pire cauchemar. Celui qui l'a détruite. Tomie comprend soudain qu'en choisissant de ne pas l'affronter, elle vient de lui pardonner. Qu'à partir du moment où elle a décidé d'entrer dans la conscience de son bourreau, c'est aussi vers sa rédemption qu'elle a cheminé. Lui pardonné, elle n'est plus victime. Elle rétablie, il n'est plus bourreau. Nous sommes quittes maintenant. Alors pourquoi n'arrive-t-elle pas à relâcher cette étreinte ? Pourquoi voudrait-elle qu'elle ne s'arrête jamais ? Pourquoi la sensation de ses cheveux sous ses doigts lui rappelle-t-elle le soir de pluie où elle s'est réellement oubliée pour la première fois ? Ce n'était pas avec lui pourtant. Ça ne pourrait jamais être avec lui. Et pourtant…
Levant de nouveau les yeux vers Dazai, elle plonge son regard dans son unique pupille brune, presque rouge, et, lentement, presse sa main sur sa joue, jusqu'à la tempe, glisse un doigt sous les bandes qui cachent la moitié de son visage, et tire. Le bruit du tissu qui se dénoue résonne dans tout l'espace, désormais opaque et sans forme, pour ne laisser que la peau blanche et sans trace, ces yeux, désormais deux, qui la fixent sans jamais cligner des paupières.
– Alice… » répète-t-elle, la voix nouée tout à coup. « Tu l'as aimée n'est-ce pas ? »
– Aimée…
L'incompréhension baigne ses traits, mais jamais encore il ne l'a regardée comme ça, et Tomie réalise que c'est là ce qu'elle aurait voulu dès le début. Devenir le point fixe sur lequel se seraient figés ses yeux, là où convergeraient toutes les lignes de mire de son petit monde, droit vers elle. Et ce qu'il avait ressenti un jour pour Alice, ce qu'il avait terré si profond à l'intérieur de lui pour en faire une ombre sans forme et sans visage… elle aurait voulu… oui. Elle aurait voulu qu'il le ressente pour elle, et rien que pour elle.
– Alice est morte », souffle-t-il soudain dans un mouvement de recul, la mâchoire et les mains tremblantes.
Elle n'a pas le temps de l'appeler. La douleur le plie en deux. Il tend une main vers elle, tente de la regarder de nouveau, mais c'est comme si une force tentait de le terrasser pour l'entraîner de nouveau dans les ombres.
« Non… » gémit-elle en saisissant sa main. « Ne pars pas… pas encore… »
Un grésillement se fait entendre tout à coup, avant qu'une lumière blanche n'enduise les ténèbres d'un voile aveuglant. Tomie remarque alors le carrelage qui couvre les murs et le plafond. Ce carrelage vert d'eau. Le même que dans la salle d'hôpital… Le grésillement est celui d'un néon dont la lumière augmente encore et encore, jusqu'à saturation. Exactement comme cette fois-là. Parce que cette pièce… ils ne l'ont jamais quittée. Quoi qu'il essaie, quel que soit le décor qu'il battit autour de lui, Dazai ne la quitte jamais, et chaque fois qu'il essaie…
Le sifflement dans ses oreilles lui fait serrer les dents de douleur. Forçant ses yeux et rester ouverts, Tomie parvient à maintenir la pression de ses doigts autour du poignet de Dazai dont le corps, abattu par la souffrance, git sur le sol comme une poupée désarticulée. Et elle ne sait plus si c'est son hurlement à elle ou le sien qui résonne ainsi contre les dalles du carrelage, mais c'est à cet instant qu'elle la voit. La silhouette de l'homme en blouse blanche, avec sa seringue à la main. Il sourit. Et ce regard… elle le reconnaît.
C'est lui.
Lui qui l'a fait oublier et qui le fait oublier encore, chaque fois qu'il essaie. Chaque fois qu'il commence à se rappeler. Lui qui l'a vidé de sa substance. Lui qui en a fait un monstre.
Avec un temps de retard qui semble s'éterniser comme un gouffre temporel ouvert à ses pieds, Tomie réalise qu'elle s'est redressée, que la pression dans ses doigts a disparu. Elle note seulement que la douleur dans ses jambes s'est envolée, que son corps est étrangement léger, et lourd aussi, et que dans sa gorge, c'est un cri de colère, de colère pure et de rage trop longtemps contenue qui monte. Cet homme…
Le monstre, celui qui l'a aspergée d'essence, qui l'a regardée se débattre en hurlant dans les flammes, qui ne l'a pas quittée des yeux alors que son visage se déformait de douleur et que ses os craquaient sous la chaleur infernale des flammes, c'est lui. Celui qui l'a détruite, c'est lui. D'une détente qu'elle ne parvient plus à contrôler, Tomie se jette sur lui, les mains en avant. Elle sent l'écume sur son menton, les battements de son coeur dans sa poitrine, les larmes de rage sur ses joues, et, les mains plaquées sur la chair, elle sert. De toutes ses forces. Et elle hurle. De rage. De colère. De tout ce qu'elle garde en elle depuis ce jour-là. Les mots inintelligibles. Crève.
Pour tout ce qu'il lui a pris.
Crève.
Pour cette vie qu'il lui a volée.
Crève.
Pour la chair qu'il a brûlée.
Crève.
Pour ses rêves calcinés.
Crève.
Pour cette existence partie en fumée.
Crève.
La colère.
Crève.
La peur.
Crève.
Le désarroi.
Crève.
La honte.
– Son nez… », murmura le gamin. « Il saigne… »
Ce n'est qu'en se réveillant qu'on réalise parfois qu'on s'est endormi. Chuuya n'avait pas mesuré l'ampleur de sa fatigue, et prit conscience, en ouvrant les yeux, que son esprit avait fini par s'éteindre... quoi… quelques minutes ? Quelques secondes ? Quelques instants de trop, car tandis qu'il s'approchait du lit blanc, il remarqua la longue traînée écarlate sur le visage de l'ancien mafieux.
– Ramène des mouchoirs. Dépêche.
Le nez… mais pas seulement… ses yeux aussi… de lourdes larmes de sang s'échappaient de ses paupières fermées…
– Eh oh… Dazai ! » s'exclama-t-il en prenant son ancien coéquipier par les épaules. « Tu vas pas crever, hein ? Tu vas pas nous faire ça ? Il se passe quoi là ? Nous fais pas une attaque, dis ! »
D'un regard, il observa les traits de Tomie se contracter, ses doigts se serrer sur la poupée de chiffon jusqu'à pratiquement déchirer le tissu. « Qu'est-ce qui se passe encore ? »
Son poing percute une première fois. Une deuxième. Une troisième. Lui faire payer, le détruire, le griffer jusqu'au sang, le défigurer jusqu'à ce qu'il n'y ait même plus de chair, arracher ces yeux sans vie qui ne fixent rien… Jusqu'à l'épuisement…
Il y a quelque chose de noir et de visqueux sur ses mains. Et c'est alors que Tomie réalise qu'il n'y a rien sous ses ongles et sous ses mains. Rien que la surface inerte, et sans vie, d'une poupée de chiffon. L'homme a disparu, remplacé par un réceptacle immonde et sans vie. Et pourtant, la densité n'est pas partie, sa rage non plus… qu'est-ce qui l'a sortie de sa torpeur ? Pourquoi cette odeur de sang, le sel sur ses joues ?… Le grésillement de l'ampoule guide son regard vers une extrémité de la pièce où se tient une silhouette habillée de noir, avachie contre le mur. Il y a quelque de noir et de visqueux sur son visage, qui dégouline de profondes entailles creusées sur son front, ses joues, ses tempes, ses lèvres… C'est à cet instant-là qu'elle comprend. En s'en prenant au monstre… c'est lui qu'elle a blessé…
« Dazai… »
La nausée la prend au corps. Elle ignorait que c'était seulement possible au sein d'un espace mental, mais elle vomit. Plusieurs fois.
« Il va revenir », murmure le mafieux dans un souffle. « Tu dois partir… tu dois partir maintenant… »
– Pour aller où ?
– Là-bas.
D'un doigt tremblant, il lui désigne une faille dans le mur, assez grande pour qu'elle puisse passer. En plissant les yeux, Tomie distingue les contours brumeux d'une chambre d'hôpital. Une porte de sortie.
– Il reviendra si tu ne pars pas, tu sais ?
Comme pour confirmer ses paroles, le grésillement de l'ampoule fait frémir les murs à nouveau tandis que le sifflement reprend.
– Je ne peux pas le vaincre », siffle Tomie, les yeux dans le vague, le coeur au bord des lèvres, avant de lever les yeux vers le garçon qu'elle a blessé à mort et qu'elle croyait sauver. « C'est à toi de le faire. »
Ramassant le revolver sur le sol, elle s'approche lentement et glisse la crosse dans sa main tremblante. « C'est à toi de le tuer. »
Une vague d'effroi traverse ses yeux, et elle reconnaît de nouveau, l'espace d'un instant, le petit garçon qu'elle a laissé sur la plage.
« Je suis désolée… », murmure-t-elle.
– Si je le tue », chuchote-t-il alors que l'ampoule grésille de plus en plus fort. « Je vais mourir aussi… »
– Non… Parce que tu n'es pas lui.
D'une main tremblante, elle lève sa paume vers les entailles profondes qui creusent ses joues et la presse contre le sang qui s'en échappe. « Tu n'es pas lui », répète Tomie. « Mais tant que tu le penseras, ses blessures seront les tiennes. »
– Alors qui est-ce ?
« Qui est-ce ? », susurra la voix de Yamazaki Tomie dans la semi-obscurité de la chambre.
– Quoi ?
Il leur avait bien fallu plus d'un paquet de mouchoirs pour arrêter le saignement, et encore une fois, ce furent les sens d'Atsushi qui le rendirent réceptif le premier à l'appel de l'ex-policière.
– Qu'est-ce que vous dites ? Yamazaki-san ?
– L'homme… en blanc », marmonna-t-elle avec difficulté. « L'homme qui l'a fait oublier… qui est-ce ?… »
« L'homme qui l'a fait oublier… »
– Horiki », rétorqua soudain Chuuya. « Masao Horiki. »
C'était lui l'ennemi. Lui cette barrière d'oubli dont Mori avait parlé. Et il sut qu'il avait vu juste lorsqu'un léger sourire étira les lèvres de la jeune femme.
« Masao Horiki… », répéta-t-elle.
– Masao Horiki. Dis-le.
– Ho… riki », bredouille le garçon.
– Ce n'est pas toi.
Un nom. Il suffit d'un nom pour créer la matière ou, en l'occurrence, pour que celle-ci cesse d'exister. Son identité restituée, Masao Horiki pouvait désormais redevenir un souvenir à oublier.
La première fois qu'il avait vu son visage, il l'avait associé à la pression des sangles sur ses poignets et à l'odeur de désinfectant.
Le docteur. C'était comme ça qu'on l'appelait, et même si une part de lui, la plus importante d'ailleurs, était restée là-bas, sur cette plage qu'il ne devait pas oublier, l'autre avait compris qui il était. Le bon docteur Horiki. Un homme si pâle que son teint, tout comme la couleur de ses mains, avaient fini par se confondre avec le blanc des murs, des draps et de cette fichue blouse qu'ils portaient tous.
On ne lui avait jamais parlé de la mort. La première à le faire, la seule aussi, c'était la fille sous la plage. Elle lui avait dit que la mort n'est qu'un passage. Que personne ne peut prétendre la connaître, et qu'on ne sait rien de la vie tant qu'on ne sait rien de la mort. Et de fait, c'est quand il arriva là-bas et que les murs blancs se refermèrent sur lui à tout jamais qu'il comprit qu'un jour, il avait bel et bien vécu, et que c'était maintenant terminé. Cette odeur perpétuelle de désinfectant, le chuintement des pas dans les longs couloirs, l'écho des voix très basses qui couraient contre les murs et le passage des silhouette diaphanes et sans visage étaient devenues les composantes d'une sorte d'entre-deux qu'il n'arrivait pas à nommer, puisqu'on ne lui avait jamais parlé de la mort, mais qui, il le sentait, ne faisait certainement pas partie de la vie. Là où on l'avait emmené, tout semblait figé, désincarné, aseptisé. Il ne sentait plus l'air sur son visage, ni la pluie, ni le vent. L'orage et le bruit des vagues n'étaient plus qu'un lointain souvenir. La chaleur du soleil, la fraîcheur de l'eau sur ses mollets, la douceur du sable ou de la plume d'un oiseau qui effleure sa joue… tout ça n'était devenu que les bribes d'un monde de cendres qui s'effiloche lentement. Et lui demeurait là, sous le regard de cet homme qui le suivait toujours, qui ne le quittait jamais, et dont le contact rugueux des mains le dérangeait sans qu'il ne puisse dire pourquoi. Et puis, un jour, la partie toujours consciente de lui en avait eu assez de cette impression perpétuelle de flotter. Il avait voulu sentir, éprouver quelque chose sur sa peau, dans ce corps dont il commençait à douter de la matérialité et surtout, surtout, voire un peu de couleur.
Au moment où le sang avait ruisselé sur le blanc laiteux de sa peau, il avait éprouvé une joie sans pareil. La sensation de picotement le long de son derme qui excitait ses nerfs et lui donnait l'impression de s'éprouver à nouveau, il la gouta comme une première pluie de printemps, comme une gorgée d'eau fraîche si bienfaisante et délicieuse qu'elle en ferait presque pleurer. Mais c'est aussi à ce moment-là qu'elle revint. La fille. Avec son regard creux, ses cheveux presque blancs et sa bouche aux lèvres bleutées qui s'agitait dans les ténèbres. Ne m'oublie pas. Et c'est alors qu'il se remit à hurler. Comme entre les murs gris de cet endroit où résonnaient les cris d'autres garçons, comme lui, et où elle venait lui rendre visite, tout le temps. Ce jour-là, le regard du docteur se fit soudain plus intense, ses mains plus pressantes, son sourire plus large, et il ne sut jamais si ce fut précisément là que les sons et les couleurs disparurent pour de bon. Il se souvint seulement que cette ligne qui laissait une traînée rouge sur sa peau, plongea tout à coup comme une cascade dans un gouffre tout blanc, dont il ne voyait pas le fond. Et depuis ce jour, le seul son qu'il entendit fut celui d'un grésillement lointain, la seule couleur, celle d'une lumière qui s'amplifiait jusqu'à l'aveugler. Il lui semblait aussi parfois avoir très mal. Atrocement mal. Si atrocement qu'il aurait supplié qu'on le tue pour de vrai. Mais il oubliait à chaque fois. Et pendant tout ce temps, Masao Horiki ne le quittait pas des yeux.
Pendant tout ce temps, Masao Horiki a continué de le regarder, tapis dans l'ombre de cette pièce où il finit toujours par revenir, avec une telle constance qu'il a fini par l'oublier lui aussi, et par croire que ce regard était le sien. Celui du monstre qu'il avait toujours été, sans doute.
Avec une violence telle qu'elle lui provoque un spasme de douleur, le garçon se souvient. Et il réalise que l'ombre a toujours existé. Et qu'elle a toujours été un autre. L'autre. Celui qu'il redoute depuis tout petit, et qui a changé de masque au fil des ans. D'abord l'homme à la barbe très longue et très blanche dont les pas résonnaient la nuit contre les murs de la pièce où il dormait, puis cet homme, dont il avait oublié le nom. Mais ce n'était pas lui. La seule part de lui qui avait pris les traits de l'ombre était celle qui le forçait à ne surtout pas voir, à ne pas se souvenir, pour ne pas souffrir… Sauf qu'en se confondant avec elle, il avait fini par complètement s'oublier.
Ça… quelqu'un lui a déjà fait comprendre. Quelqu'un dont le corps git à jamais dans une flaque de soleil couchant.
La fille en face de lui, celle qui sent les fleurs et la pluie, l'a compris aussi, car elle lui tend quelque chose dont il identifie la nature avant même de le toucher. Un revolver. Mais alors qu'il le saisit, capté par ses iris gris où s'est logée la lumière, la vraie, celle du jour et de la mer, le garçon sent les murs trembler de nouveau, et il entend le grésillement sinistre qui a rythmé ses jours et ses nuits depuis qu'on lui a fait croire qu'il était déjà mort.
À la nouvelle secousse qui parcourt les murs pour faire grésiller l'ampoule au-dessus de leur tête, Tomie sait qu'il faut faire vite. Elle aussi, par la connexion qui les lie, elle a vu les longues journées baignées par l'odeur de désinfectant et le va-et-vient des silhouettes fantomatiques dans les couloirs. Elle aussi, elle a senti la présence de Masao Horiki prendre de l'ampleur à mesure qu'il retrouvait son nom et son visage, pour se dissocier lentement de celle d'Osamu Dazai.
« Tue-le… », souffle-t-elle.
Elle réalise alors que ses pieds baignent dans quelque chose de sombre et de visqueux, et que cette matière recouvre désormais les murs et suinte du sol au plafond comme une épaisse couche de moisissure. « Dazai ! »
Le garçon est toujours là. Il s'est redressé, le revolver braqué sur son cauchemar tout à fait sorti de l'ombre. Un homme vêtu de blanc. Un médecin au regard doux, et au sourire trop large. Masao Horiki, le prédécesseur de Tayama Dozen.
À mesure que son sourire s'élargit encore, de longs filets de matière noire se mettent à glisser jusqu'au garçon pour s'agripper à ses bras et à ses jambes. « Dazai ! Non ! » Mais la matière retient jusqu'à ses propres mouvements… Le seul à pouvoir les sauver désormais, c'est ce garçon qu'elle ne voit plus que de dos, mais dont elle saisit le tremblement des jambes et des mains. Cette peur panique qui donne à l'ombre sa substance et la nourrit comme de la boue. « Fais-le ! » hurle-t-elle. « Tire ! »
S'il tire, est-ce qu'il ne se tuera pas aussi ? Pourquoi hésiter autant ? Alors que l'autre, l'ombre est juste devant lui, et qu'il n'a qu'à presser sur la détente pour qu'elle disparaisse à tout jamais.
Mais partira-t-elle vraiment ?
Puisque l'autre n'est qu'une projection que son esprit a lui-même construit…
Tétanisé par ses propres tremblements, le garçon laisse son regard tomber sur la matière sombre qui engloutit peu à peu ses membres, et qui remonte lentement jusqu'à ses genoux, puis jusqu'à ses cuisses. Et s'il se laissait simplement engloutir… Tout serait alors bel et bien terminé. Parce que s'il tue l'autre, s'il détruit l'ombre, les souvenirs reviendront. La douleur avec eux.
Alice.
Il ne veut pas s'en souvenir.
Il n'est que seize heures, et dans le gris de l'hiver, sa voix…
« Dazai… », murmure la fille derrière lui. Sa présence est comme un brasier qui réchauffe le froid perpétuel dans lequel il a toujours vécu et qui vient illuminer ses propres ombres. Il ne sait pas vraiment comment, mais il a fini par s'habituer à sa présence. Et il aimerait bien qu'elle reste. Qu'elle reste avec lui jusqu'au bout. Comme ce jour-là…
Sa voix, comme un voile de givre et de lumière…
La marée noire a presque atteint sa taille maintenant. Et il ne faudra que quelques secondes pour qu'elle l'avale tout entier. Que se passera-t-il ensuite ? Il serait curieux de le savoir… mais ça… c'est surtout parce qu'il ne veut pas se souvenir…
Sa voix n'existe plus…
« Osamu… », souffle la fille, qui s'agrippe au mur autant qu'elle peut. « Écoute-moi. »
À la place et dans sa bouche…
« Tu n'es plus tout seul maintenant. Tu ne seras plus seul pour te souvenir. »
– Je ne peux pas.
En face de lui, le sourire du médecin est devenu si grand qu'il a mangé jusqu'à ses yeux.
« Mais tu dois te souvenir. Tu dois te souvenir pour sortir d'ici, revenir là-bas ! »
– Où là-bas ?
Alors que l'eau noire et visqueuse se met à grimper le long de son torse, il tourne la tête vers elle, et réalise que quelque chose de tiède coule sur ses joues. Est-ce qu'il aurait peur de partir et de s'oublier finalement ? Est-ce que ce n'est pas cette perpétuelle indécision qui l'a maintenu en vie tout ce temps ?
D'un geste de la main, elle lui montre une faille dans le mur, la seule qui laisse échapper un peu de lumière. À travers elle, il observe ce qu'il reconnaît comme une chambre, avec un lit, une lumière douce qui provient d'une petite lampe, sur la table de chevet, et il entend le bruit du vent contre les carreaux d'une fenêtre. Des voix aussi. Celle de deux hommes. Étrangement familières. Où les a-t-il entendues déjà ? Serait-ce les deux silhouettes qu'il voit de dos ? Aux côtés d'un corps dont il devine la forme sous les draps blancs. Encore du blanc. Il aimerait juste voir un peu de couleur…
« Ta place est là-bas », répète la fille. « Avec eux. Ils t'attendent. »
– Qu'est-ce que je dois faire pour y retourner ?
La matière sombre a désormais presque englouti ses bras.
– Appuie sur la détente.
– Alice…
– Alice est morte ! » hurle la fille. « Et oui, tu devras te souvenir comment. Mais je serais là. »
– Promis ?
– Promis.
Il le voit dans ses yeux.
C'est la mort qu'il reconnaît.
Inspirer, fermer les yeux, les rouvrir en direction du monstre à la grande bouche. Il le regarde ainsi une dernière fois, juste pour dire adieu. Et tire.
Le choc se répercuta contre toutes les parois de son modeste appartement aux relents de cigarette et de pourriture, tandis que le corps sans vie de Masao Horiki s'affaissait à leurs pieds.
– Il est mort comme il a vécu », dit simplement Mori, sans même lui adresser un dernier regard. « Misérablement. »
Quelque part, dans un espace qui n'avait ni de temps ni d'existence, un garçon pleurait. De douleur. De soulagement. Sous le regard d'une femme qui sentait les fleurs et la pluie.
« C'est le moment de te souvenir », dit-elle seulement en lui prenant la main.
