Arc 2 : L'épidémie
Chapitre 15 – Détection de microbes
...
« Hey gamine! » La voix de surfer du Numéro II résonnait depuis l'extérieur et porta jusqu'à l'évier où la Voyager nettoyait un seau d'enduit à prise rapide.
Anthéa se pointa au sas du vaisseau et essuya ses mains pleines d'enduit noirâtre sur un chiffon. Il avait été convenu aussi avec M. Blanc qu'un de ses hommes passerait au bout d'une journée pour savoir à combien de temps elle avait estimé les réparations du vaisseau.
« 'Lo, monsieur gris, ça boume ? fit-elle en guise de salut.
- Alors gamine, tu en finis de retaper ta ferraille ?
- Ben j'ai réussi à chuinter la fissure du réacteur mais je dois encore bidouiller les circuits électroniques du champ d'inertie. J'en profite pour graisser un peu la mécanique des changeurs de circuits et..
- STOP! C'est bon gamine... c'est...«
Il stoppa soudain et éternua.
« 'Vos souhaits...
- Mpff. » Xigbar sortit un mouchoir brodé(1) du signe de l'Organisation et se moucha bruyamment. Anthéa remarqua qu'il renifla après le son de cor de chasse.
« Ouhla, ça sent un bon rhume ça ! fit-elle en constatation.
- Ouais, juste un rhume... pas grave... c'est la mode, grommela t-il... et tu comptes encore stationner longtemps »
Anthéa mit les mains sur les hanches et le regarda par en-dessous :
« Pas longtemps. Faut que je paye le parking? Mais... je comprends pas, comment ça : 'c'est la mode' ? »
Le Freeshooter haussa les épaules d'un air agacé :
« Juste les potes qui l'ont choppé eux aussi... Et ça fait quoi... quoi? »
Anthéa ouvrait la bouche comme un poisson hors de l'eau. On aurait dit qu'elle venait de recevoir une mauvaise nouvelle. Elle commençait à craindre quelque chose.
« Numero II... vous êtes combien à avoir ce 'rhume'? »
Xigbar la dévisagea. Elle avait l'air très concernée :
« C'est quoi cette question? fit-il, suspicieux. Il avait déjà pigé qu'Anthéa n'était sérieuse qu'en des circonstances vraiment graves.
- Hmm, je suis en train de me demander si vous n'auriez pas attrapé un truc dans mon vaisseau...
- De quoi?!
- Du calme, je me plante peut-être. ça vous dérange de me filer votre mouchoir? Je le mets dans mon analyseur et on va tout de suite savoir. »
Xigbar râla, grommela et lui donna son mouchoir, de mauvaise grâce. Anthéa le prit du bout des doigts et rentra avec. Le Numéro II la suivit en grommelant :
« Grouille toi gamine, je vais en avoir besoin bientôt.
Pincez vous le nez, y'en a pour trois minutes. »
Elle passa la porte de l'unité médicale :
« Restez là, l'analyseur est juste à côté. »
Le Freeshooter patienta en furetant un peu, cherchant à voir si l'autre nana se trouvait dans le coin, juste pour le plaisir des yeux. Il remarqua que le cinglé qu'elle appelait son ex-lieutenant n'était plus attaché à la table. Puis il entendit : « Oh merde! » provenant de l'infirmerie. Anthéa ressortit en tenant son mouchoir comme un asticot prêt à être fixé sur un hameçon. Son visage était un mélange de sérieux et de dégoût. Xigbar récupéra son bien du bout des doigts lui aussi et se mit sur ses gardes.
« Comment ça 'Oh merde'?!
- Dites Numéro II, pourriez-vous faire remonter une info à votre chef ? C'est important...
- Pardon?
- Vous allez tous subir une épidémie de rhume zérien. J'ai bien peur que votre mouchoir en soit la preuve.
- HEYYY?! »
Xigbar exprima son étonnement vaguement horrifié puis revint sur un terme :
« Attends gamine... on va tout de même pas se mettre en panique pour un rhume... C'est pas comme si on avait choppé un parasite qui grossit dans le torse et en sort en perçant les côtes... »
Il tenta un sourire pour appesantir son humour. Anthéa ne rigola pas.
« Vous regardez trop de films. Non, on les a exterminés il y a 10 ans ces trucs. Mais le rhume zérien est une forme mutante du rhume et il a tué les trois quart de ma boite il y a un siècle environ, jusqu'à ce qu'on trouve le médicament adéquat. »
Xigbar se reprit et déglutit en pâlissant.
« On se calme, monsieur gris, fit rapidement la Voyager. J'ai des médocs pour ça mais il faut prendre des mesures pour traiter tout le monde, ça se répand vite cette merde...
- La barbe! » Xigbar pesta et se passa nerveusement une main sur les cheveux. Puis il prit une décision :
« Tu peux venir au donjon dans une heure, gamine?
- Ouais. Mais je viendrais avec Vanessa cette fois.
Ça fera plaisir à certains. Mais laisse l'autre hein, on en a pas besoin.
On est d'accord sur ce point. »
…...
« Youhou?! Vanessa, vous avez bien eu le rhume zérien ? » fit Anthéa en passant la tête par la porte de la soute. Vanessa était en train de vérifier les sangles des containers divers et de nettoyer les dégâts. Quelques kilos de farine déshydratée et de sel marin de Corniac, du sel vert fluo, s'étaient répandus sur le sol métallique. La lieutenant arrêta le robot-aspirateur, retira son masque, ridiculement petit pour son visage, et répondit :
« Oui, Capitaine.
- Bon, je crois que les autochtones l'ont attrapé dans le vaisseau. Celui que je viens de voir l'avait en tous cas. On a rendez vous dans une heure dans leur espèce de prison pour voir ce qu'on fait. Vous voulez bien m'accompagner ?
- Bien sûr, Capitaine.
- Armez vous, on ne sait jamais. »
Vanessa se redressa et acquiesça. Elle s'étira comme un chat quand Anthéa fut partie, en prenant garde à ne pas se cogner au plafond. Elle serait bien aise qu'elles aient à se battre. Après ce long sommeil et les événements qu'elle avait manqué, elle se languissait d'un peu d'action.
…...
Anthéa poursuivit son tour et arriva devant le placard où elle avait ligoté et bâillonné Owazuri. Elle avait eu la bonté de laisser la porte ouverte, histoire de lui laisser voir un peu de vie de temps à autre et de ne pas oublier qu'il était là. Il grogna et la foudroya du regard quand elle entra dans son champ de vision. Si ses yeux avait été des armes lasers, Anthéa aurait fini en fondue organique.
« Toi mon grand...« Elle sortit son pistolet hypodermique et le pointa dans son cou.
« Fais dodo!« Le soporifique fit effet immédiatement. Il en avait pour 5 heures à dormir. Un soucis de moins à s'occuper.
…...
Une heure plus tard, les deux voyageuses émergeaient de la rue principale de Dark City en courant, une horde de sans-cœur aux trousses. Elles effectuèrent un virage synchronisé et terminèrent en passant l'entrée brillamment éclairée du building- prison dans un dernier sprint final.
Après avoir repris leur souffle, sous le regard patient d'un des membres de la secte, Anthéa déclara :
« Pas mal ce petit jogging...
- Oui, Capitaine. Pas assez long cependant.
- Certes. »
Puis les yeux de Vanessa se posèrent sur l'homme qui les accueillait, ou plutôt rencontrèrent ses yeux à sa hauteur et ce fut le coup de foudre immédiat de son côté. Le géant aux courts cheveux d'un brun terreux considéra la femme immense avec attention puis leur fit signe de le suivre sans un mot. Anthéa resta stupéfaite tout le long du chemin de la carrure de cet homme et des arpents de cuir noir qu'il avait fallu pour faire son manteau. Mais ils en avaient combien comme ça dans leur groupe? Et s'ils étaient bien plus qu'elle ne le croyait?
Une salle avait été dégagée et cinq des membres de ce qu'Anthéa prenait pour une secte s'y étaient réunis. L'ambiance était houleuse quand elles entrèrent mais les conversations cessèrent dès qu'elles apparurent. Il y avait le Numéro II, Numéro III avec une lance dans une main et un mouchoir dans l'autre, un grand homme blond à l'air nerveux et le jeune homme aux cheveux bleu clair qui avait échappé à Owazuri. Plus celui qui leur avait ouvert.
« Messieurs, salua Anthéa avec un petit geste de la main.
- Vous! J'aimerais savoir pourquoi vous me faites déranger alors qu'il n'y... commença le grand blond de façon véhémente. Anthéa reconnut en lui celui qu'elle avait entraperçu lors de sa convalescence. Sans doute l'unité médicale du groupe à lui seul.
- Parce que vous allez subir une épidémie et que vous n'avez pas le remède pour la contrer, répondit-elle aussi sec.
- Que vous croyez ! Comment vous pouvez vous baser sur le fait que nous soyons incapables de trouver un remède à cette maladie alors que vous ne connaissez rien de notre... » repartit le même membre. Anthéa leva une main impérieuse pour l'interrompre et compta sur ses doigts en énumérant :
« Un : parce que c'est une maladie typiquement développée par les Voyager dans les environnements confinés des vaisseaux; deux : parce que vous n'avez aucun de mes agents parmi vous sinon je le saurais; trois : parce que j'ai testé le mouchoir de Numéro II et quatre : parce que j'ai déjà vu le rhume zérien à l'œuvre. Enfin cinq : parce que le remède au virus a été développé dans des laboratoires de recherche médicale de bien plus haute technologie que ce que vous avez, je veux bien parier ma tête là dessus.
- Quelle arrogance! Vous n'en savez rien, notre technologie est... recommença le grand blond en partant dans les aigus.
- ça va, Numéro IV... laisse nous en placer une... » dit Xigbar, pétrifiant son interlocuteur d'outrage. « Dis gamine, il n'y a que III, moi et un autre qui sommes entrés dans le vaisseau, ça veut dire qu'il ne devrait y avoir que nous d'infectés non? fit Xigbar en désignant son collègue coiffé de dreadlocks.
- Non, le rhume zérien se transmet par l'air. Les germes quand vous éternuez principalement. Si vous avez éternué dans un endroit où vos collègues passent, ils sont bons aussi.
- Combien de temps d'incubation? demanda le Numéro VI en gardant un air impassible.
- Trois à quatre jours, fit Anthéa avec un vague geste de la main.
- Comment ça se manifeste ? fit le lancier d'une voix grave.
- En soi, ça commence comme un gros rhume ou une bonne grippe, ça devient très fatiguant, ça dégénère en angine et puis d'un seul coup, ça descend sur les poumons et ça devient une méga-grippe(2). C'est surtout très affaiblissant. »
Ils s'entre-regardèrent tous et le grand homme blond râla :
« J'avais pourtant bien dit qu'il ne fallait pas entrer inconsidérément dans ce vaisseau mais on ne m'écoute que quand...
- ça explique qu'on ai tous ces malades : VIII, le gamin... et X s'est fait porté pâle lui aussi. »
Le grand homme blond sauta de sa chaise comme un diable hors de sa boite :
« Numero II ! Vous ne devez pas donner nos matricules à des inconnus! Et j'aimerais pouvoir finir mes...
- ça va, de toute façon... »
Il furent tous interrompus par un éternuement suivi d'un souffle d'air qui les frappa de plein fouet. Le lancier se redressa et se moucha en grognant. Anthéa lâcha le mur contre lequel elle s'était rattrapée. Elle dévisagea l'homme aux lances avec effarement : c'était lui qui avait déclenché ça? Seuls Vanessa et le géant n'avaient pas bougés, stoïques de chaque côté de la pièce. Monsieur bleu clair se recoiffa sa mèche avec agacement.
« Dites nous en plus sur cette soi-disant maladie, madame... demanda t-il.
- Le rhume zérien est une maladie mutante qui s'est développée dans les atmosphères confinées des vaisseaux spatiaux. Et ça s'est mêlé à tout ce que les espèces différentes rapportent sur eux. Bref, c'est un gros condensé de mutations de virus et de bactéries, déclara Anthéa.
- Un virus! Des bactéries! Comment des entités organiques différentes peuvent-elles...!?
- Stop, monsieur blond, fit Anthéa en levant les mains dans un geste de déni, s'il-vous-plait ne me posez pas de questions poussées en médecine, je n'ai pas de connaissances approfondies sur le sujet. Je connais les bases de la maladie et comment la soigner. J'applique une procédure que toute personne de ma société se doit de connaître mais je n'ai pas les détails biologiques de ce virus.
- C'est absolument impensable de vous laisser nous faire croire qu'une simple maladie puisse nous décimer...
- ça va mon pote, laisse la finir... » Xigbar fut interrompu par une nouvelle crise d'éternuements et Anthéa reprit :
« A vos souhaits. La bonne nouvelle, c'est que j'ai le médoc qui sert à soigner ça et en quantité suffisante. La mauvaise, c'est que ça va vous forcer à rester au lit et à vous soigner pendant au moins trois ou quatre jours. »
Il y eu une vague de regards entre les membres de la secte. Puis le grand blond nerveux reprit avec des gestes emphatiques et un ton catégorique :
« Il n'est pas question que nous ingérions des médicaments provenant d'étrangers sans prendre des précautions!
- Et vous avez raison sur ce point. Si j'étais à votre place, je ferais pareil. J'ai ramené une boite du médoc concerné, le Gerinox, fit Anthéa en sortant l'objet en question de sa poche et en le tendant au blondinet. Comme ça vous pouvez l'analyser et au possible, le synthétiser de votre côté mais ça m'étonnerait. Enfin... la posologie est d'un médicament pour 50 kilos trois fois par jour au cours des repas. Du repos, boire chaud et doubler le traitement d'une cure de vitamines.«
Le blond prit la boite avec prudence et après l'avoir examinée d'un œil soupçonneux, l'ouvrit. Le jeune homme aux cheveux bleu clair, l'air songeur, fit observer :
« Comme tout médicament, j'imagine qu'il y a des effets indésirables. »
Anthéa essaya de rester impassible mais sortit de façon hésitante :
« Hmm... euh..oui, il y en a deux. C'est marqué sur la notice... »
Elle n'avait pas envie de citer les effets secondaires devant des personnes susceptibles de prendre le médicament. Le grand homme blond, Numéro IV, sortit la notice et les tablettes en râlant :
« ...perdre du temps... je ne suis pas médecin et voilà que je... »
Il stoppa, fronça les sourcils en cherchant à décrypter la notice :
« De quelle langue s'agit-il? »
Anthéa eut un éclair de lucidité :
« Ah, oui, c'est pas en ... Je peux vous la fournir en anglais mais faut que je retourne au vaisseau.
- Tss, cela va encore nous faire perdre du temps...
- Il t'en faudra combien pour étudier ça, Numéro IV?
- Il n'est pas possible d'estimer ce genre de recherche Numéro II, cela va dépendre de la composition et du matériel que je pourrais avoir et...
- Okay. Gamine, ce truc va devenir méchant à partir de combien de temps ? demanda Xigbar.
- Ben ça dépend un peu, fit Anthéa en se grattant le crâne. Vous m'avez l'air en bonne santé donc ça devrait aller jusqu'à quatre jours mais quelqu'un d'un peu faible ou de fragile des poumons risque d'être sérieusement atteint au bout de deux jours. »
Elle vit le Numéro VI déplacer son poids d'un pied sur l'autre et regarder son collègue blond, ce qui devait être un signe de nervosité chez lui.
« Ah merde... fit Xigbar en réalisant en même temps que Zexion. Le jeune... »
S'ensuivit un nouvel échange de regards silencieux. Le Numéro IV émit un « Tchh » agacé. Le Freeshooter soupira et ajouta :
« On va se grouiller de rentrer et de prévenir le patron. Et de mettre les gosses au chaud. »
Vous devez savoir autre chose, du positif : Quand vous l'avez attrapé une fois, vous devenez immunisés au virus. Et si vous nettoyez correctement votre lieu de vie avec un anti-bactérien, vous ne risquez pas que quelqu'un... venant de l'extérieur ne l'attrape. »
Xigbar lui jeta un regard de biais, intéressé par la façon dont elle avait traduit son expression. « De l'extérieur » sonnait comme « d'autres mondes », il en était sûr. Elle savait donc qu'ils étaient capables de passer de mondes à d'autres ? Zexion aussi avait eu l'air de relever l'écart mais il restait impassible.
« Bon, on vous laisse computer tout ça, reprit Anthéa. Revenez ici chercher la notice dans une demi-heure. Vous savez où nous trouver. »
Les hommes en manteaux noirs se levèrent et ils sortirent tous dans le hall du donjon annexe. Ils se séparèrent en deux groupes et Vanessa suivit Anthéa d'un pas mi-figue mi-raisin : Elles n'avaient pas eu l'occasion de faire de l'exercice mais elle avait rencontré un homme qui atteignait sa taille et même sa carrure. Et il entrait dans certains de ses critères de choix pour un compagnon d'accouplement. Elle attendit qu'elles soient hors de portée des oreilles des hommes en noir pour demander :
« A votre avis, on va les revoir, Capitaine?
- Je pense que oui Vanessa. Ce serait vraiment étonnant qu'ils réussissent à produire des médocs de ce type tous seuls. Et je vais pas leur filer mon stock s'ils le prennent pas, c'est dans la procédure.«
La Société de Voyager avait bel et bien été ravagée un siècle auparavant par le virus du rhume zérien, avant qu'une espèce non-humanoïde n'en apporte le remède. Depuis, le problème crucial était de ne pas le propager sur les mondes où les voyageurs étaient susceptibles de passer. A cet effet, tout membre de Voyager devait appliquer certaines procédures concernant le rhume zérien. L'une d'entre elles établissait que si les autochtones attrapaient la maladie, tous les voyageurs présents se devaient de mettre en œuvre toutes les ressources possibles afin de les soigner et éradiquer toute menace de propagation.
Anthéa rumina ces fameuses procédures tandis qu'elle sortait avec son lieutenant. Elle allait devoir encore écrire des rapports longs comme un mille-patte mutant. Elle n'en fut que plus pressée de rentrer au vaisseau, même si les sans-cœurs les attaquant étaient une motivation supplémentaire.
1 - À la main, par un des membres de l'Organisation... Devinez lequel!
2 - Maladie entièrement inventée, sans aucune cohérence médicale.
