Chapitre 18 – Mouchoirs et papiers

...

Le matin suivant, Vexen éternua, toussa et s'injecta des gouttes dans le nez. Puis il plaça un pied sur le capot de l'imprimante et attrapa le papier qui s'y était coincé pour tirer. Les lambeaux de la fiche de diagnostic qu'il tentait d'imprimer lui restèrent dans la main et il râla.

Puis il entendit quelqu'un passer dans le couloir en criant :

« Libre enfiiiiiiin ! LIIIIIIIIIIIBRE ! »

Par le guichet, il aperçut Numéro VIII qui gambadait dans le couloir, en caleçon, son manteau à la main. Zexion arriva derrière lui et toqua à la porte du bureau avant d'entrer. Il avait le teint pâle, des cernes sous les yeux mais sa voix était ferme quand il annonça :

« Numéro VIII n'a fait aucune réaction au médicament. Pouvons nous commencer le traitement ?

_ Voilà qui est parfait. Oui, nous allons donner les médicaments aux membres montrant les symptômes. J'ai vu avec Saïx pour que nous établissions un bilan avant et après la prise de médicaments. J'ai... des fiches... mais... »

Il agita vaguement la mains vers l'imprimante récalcitrante. Zexion lui fit signe qu'il comprenait. Il évacua le papier de l'imprimante, en plaça une ramette neuve dans le bac puis relança l'impression à la place du scientifique furieux.

L'imprimante se mit à sortir les feuilles imprimées avec régularité. Vexen lui jeta un regard à geler sur place. Zexion se demandait tout de même parfois si l'informatique ne complotait pas contre Vexen.

« Hmf. Il faut aller quérir le stock de médicaments de ces intrus. Je vais donner ceux que j'ai à Numéro X. »

Il se leva et écarta discrètement la poubelle pleine de mouchoirs. Les réserves de kleenex(1) baissaient dangereusement. Saïx avait même sorti la réserve cachée de sopalin(2).

Zexion ouvrit un portail dans le cockpit du vaisseau et appela :

« Mesdames ? Êtes-vous présentes ? »

Une ombre se profila dans l'encadrement du sas et les portes émirent un « pfuiit » en s'écartant. La géante apparut et Zexion se força à ne pas reculer. Cette fois, au moins, elle était habillée.

« Le capitaine est en train de se réveiller. Vous pouvez venir. »

Dans la pièce principale, la femme se tenait en effet assise sur un siège et contemplait d'une tête mal réveillée le fond d'une tasse décorée d'un message « Killer #1 ».

« Hmm ? Fit-elle en lui jetant à peine un regard.

_ Après avoir étudié ces médicaments, notre cellule scientifique a décidé qu'ils étaient acceptables pour le traitement des membres de notre groupe.

_ Hmm.

_ Nous avons besoin du traitement pour plus de dix personnes. »

Anthéa cessa de siroter et posa enfin sur lui un long regard attentif.

« Ah ? Donc j'ai pas vu toute la troupe. Remarquez, je vous comprend. Dans ce monde, vaut mieux être plus de dix, surtout si vous voulez pas vous emmerder pendant une partie de loup-garou. » Elle ajouta mentalement 'plus on est de fous, plus on rit'.

Zexion ne s'arrêta pas à ces paroles énigmatiques. Elle n'avait pas l'air d'être très intellectuellement disponible au réveil. Ce qui lui importait, c'était les cachets.

« Les médicaments.. ? Relança t-il.

_ Oui, allez on y va. Je vous accompagne parce que je dois voir avec votre gardien de p... euh M. bleu, j'ai un rapport à rédiger pour justifier que mes médicaments ont tous disparus. »

Ce fut au tour de Zexion d'émettre un : « Hmm. » dubitatif. L'intruse ? Travaillant sur un rapport avec... Saïx ? Voilà qui mériterait bien une caméra cachée.

Zexion portailla dans le donjon annexe et fut pris d'une nouvelle crise d'éternuements en arrivant. Passer dans les Corridors des ténèbres ne devait pas améliorer les choses. Saïx apparut au balcon de l'escalier :

« Vous avez les médicaments, Numéro VI ? »

Zexion acquiesça en le toisant du regard. Il tenait un carton à la main. La femme lui avait laissé, préférant courir jusqu'au donjon les mains vides. Elle devrait arriver dans peu de temps.

« Tant mieux, nous avons des urgences. »

Zexion monta l'escalier en annonçant :

« Madame Anthéa va venir, elle a besoin de rédiger un rapport sur le déroulement de l'épidémie. »

Le Luna Diviner eut un petit froncement de sourcils mais rien de plus.

« Numéro IV a commencé à établir un bilan de l'état de tous les membres. Il a besoin de votre aide. »

Ils entendirent tous des imprécations résonner dans le couloir, une porte s'ouvrit et un Vexen furieux en sortit.

« Oui, Numéro II, on en reparlera la prochaine fois qu'il faudra vous recoudre ! C'est ça... c'est ça ! »

Il claqua la porte et vint à Zexion d'un pas ferme. Il avait les yeux rouges, le nez rouge et la voix sèche. Il désigna le carton :

« Dépêchons nous, Numéro VI. Numéro X commence à affecter toutes les horloges des chambres et ne sait même plus quel jour nous sommes. Numéro III commence à tousser et... »

Saïx éternua. Ils bondirent tous deux vers l'arrière. Vexen conclut :

« Et nous allons devoir aussi nous soigner. Suivez moi. »

Quand Anthéa arriva après son jogging motivé par les sans-cœurs qui la poursuivaient, elle monta directement l'escalier, entendant des bruits au premier étage. Elle constata qu'ils avaient aménagé le couloir en infirmerie de secours. M. Bleu, qui venait de claquer une porte fermement à la face de quelqu'un, la remarqua et vint à elle. Anthéa frissonna : il avait le bord des yeux rougi, ce qui conférait un air terrible à ses yeux d'un jaune félin. Sans compter qu'il faisait tout pour lui imposer son aspect féroce. Décidément le mec qui aime dominer son monde.

« Ah M. Bleu...

_ Assez ! Grogna Saïx d'un air féroce. Appelez-moi Numéro VII et que ce soit clair entre nous... madame.

_ Ok, pas de problème, fallait le dire, dit Anthéa d'un ton mielleux. Alors dites, Numéro VII vous pourriez m'aider à remplir et signer le formulaire que je vais remettre à mes supérieurs en rentrant ? Pour justifier que j'ai pu du tout de réserve de médicament. »

Elle avait imprimé le formulaire. Elle fit tourner la douzaine de pages entre ses mains et Saïx considéra la pile de papier comme s'il s'agissait d'un insecte venimeux.

« S'il s'agit de faire un compte-rendu médical, adressez-vous au numéro IV ! Et ne le distrayez pas de ses tâches envers les membres de l'organisation !

_ Compris mais qui est numéro IV ? »

Saïx lui désigna d'un geste énervé la porte de la pièce aux murs vitrés couverts de papier et équipé d'un guichet.

« Là dedans. » grogna t-il avant de s'éloigner avec résolution. Considérant qu'il était vraiment de mauvais poil et gardant un souvenir de la douleur de sa mâchoire, pas toute à fait rétablie d'ailleurs, Anthéa soupira et alla à la porte désignée.

Elle entra dans la salle aménagée en infirmerie et découvrit que Numéro IV était donc le grand blond nerveux. Il se tenait abattu, les coudes sur un bureau, à côté d'un ordinateur portable. Un tas de mouchoirs usagés remplissait la corbeille à côté de lui et sa respiration était celle d'une victime d'une rhino-pharyngite aiguë. Il n'y avait pas besoin d'une auscultation détaillée pour en tirer les conclusions.

« Bonjour Numéro IV, je vois qu'il est temps pour vous d'aller prendre votre médoc, votre lot de repos et de laisser quelqu'un d'autre gérer la suite. »

Le scientifique souffla :

« J'ai déjà.. pris.. la première dose...

_ Oui et je sens que vous en subissez le premier effet secondaire. La fatigue.

_ A... c'propos... le second ?

_ Rarissime, je vous assure, vous avez pu le lire dans la notice. Allez vous coucher monsieur quatre, vous vous rendrez service. »

Vexen tenta de protester mais faiblement :

« Impossible... sont immatures...irresponsables... vous allez... »

Il se leva en parlant et voulut laborieusement prendre une pile de feuilles imprimées. Puis il stoppa brutalement et Anthéa sursauta. De son air agité naturel, il venait de passer à un état statique parfait, le regard perdu au loin. Il resta dans une immobilité totale quelques secondes puis bascula vers l'avant, lentement, en commençant par plier les genoux, ce qui lui évita une chute de très haut. Anthéa réussit à l'empêcher de se fracasser le crâne en le retenant in extremis. Par les cheveux. Il marmonna vaguement quelque chose et se mit à souffler, léthargique.

« De mon avis médical et après une observation approfondie, vous avez effectivement le premier effet secondaire du médoc. Donc au dodo ! »

Elle le déposa délicatement sur le carrelage et ouvrit la porte.

« Allo, monsieur sept ?! On a un problème ! »

Saïx allait ouvrir la porte de la chambre de Xaldin quand il entendit la femme l'appeler. Il revint à l'infirmerie et se hérissa en voyant Vexen étalé par terre.

« J'ai rien fait ! » Se défendit aussitôt la femme en devinant sa pensée.

Confirmant son innocence, un petit ronflement distingué s'éleva depuis le carrelage.

« Il a prit le médicament, et le premier effet c'est que ça fait dormir. C'est pas plus mal, on récupère plus vite. »

Saïx fit une grimace mais en revint vite aux décisions à prendre :

« Portons le dans sa chambre. Il vaut mieux ne pas le laisser là...

_ … vous z'avez raison, ça fait désordre. »

Le Chilly Academic était d'une taille qui rendait difficile de le transporter, même pour Saïx. Il finit par le soulever par les aisselles tandis qu'Anthéa lui prenait les pieds. Ils bataillèrent, pestèrent et se disputèrent pour savoir qui allait passer devant. A cause de sa taille aussi, ils eurent du mal à ne pas empêcher certaines portions de son anatomie de traîner par terre.

« Plus lentement, madame...

_ Et vous plus vite, il pèse son poids votre collègue ! »

Ils parcoururent le couloir et Saïx poussa une porte avec une élégance distinguée et sa botte. La chambre était nue à part un lit d'hôpital simple aux draps d'un blanc trop lavé. On y avait déposé un seul article : Un sac de couchage thermolactyl, épais et moelleux. Vexen émergea brièvement de son inconscience pour s'y musser volontiers.

Avec un réflexe maternel, Anthéa lui retira ses bottes puis le recouvrit. Le Numéro IV ne se ressemblait pas quand il dormait. Il avait l'air plus détendu, plus humain en fait. On avait du mal à imaginer qu'il avait une personnalité aussi intense et pointilleuse à l'état éveillé. Il remua vaguement dans son sommeil, se tourna de côté et mit son pouce contre sa bouche.

« C'est pourquoi le sac de couchage en thermolactyl ? Demanda Anthéa.

_ Pour empêcher qu'il ne refroidisse tout autour de lui, fit Saïx d'une voix ennuyée.

_ Ok. »