Livre I (Chapitre 3)
L'intrus
Il avait fait une traversée dans les ténèbres et l'oubli.
Combien de temps cela avait-il duré ? Il ne pouvait dire. Comment calculer cette donnée abstraite qu'était le temps pour lui ? Il avait été déchiré, mutilé, réduit à rien. Pas tout à fait à rien. Qu'était-il donc ? Une entité, une conscience écorchée ? Il avait erré, tour à tour conscient et en sommeil. Au tout début, aveugle, sourd et muet.
Par instinct, il s'était rétracté sur lui-même, sur ses moignons ; il se protégeait. De qui ? De quoi ? Qu'était-il donc ? Ce n'était pas encore le moment de le savoir. Il avait sommeillé.
Le hasard voulut qu'il se réveillât de nouveau. Il était quelque chose. Il s'était découvert. Dans son purgatoire, une autre conscience cohabitait. Ou bien était-ce le contraire ? Il cohabitait. Il était l'intrus, l'anomalie. Il était une chose, mais quoi ? Il fut longtemps perdu.
Malgré sa défiance, il s'était étendu vers cette autre conscience. Il avait trouvé son chemin à travers elle ; combattant l'omission et la torpeur. Il entendit tout d'abord ; il écouta avant de comprendre. Lorsqu'il commença à comprendre, il vit. Ce ne fut que lorsqu'il parvint à voir à travers l'autre qu'il émergea enfin.
Son refoulement pris fin au moment même où il en eut conscience. Car, il manquait jusqu'à lors de la connaissance suffisante pour constater sa propre ignorance Il se noyait donc dans sa propre dénégation sans le savoir jusqu'à cet instant. Mais ces temps-là étaient révolus.
Il naquit dans son hôte.
Cet éveil ne lui apporta pas toute sa conscience, car il ne savait pas encore ce qu'il était et à quoi il aspirait. Il avait beau partagé le corps et l'esprit de cet autre, du garçon, il savait pourtant qu'ils faisaient deux, qu'ils étaient distincts. Distincts quoi que liés.
Aux prémices de cette renaissance, vinrent les souvenirs de soi, ou du moins est-ce ainsi qu'il les interprétait. Ces fragments de mémoires se manifestaient lorsque le garçon dormait, dans ses rêves mêmes. Il avait été un être entier, autrefois il avait été un garçon puis un homme, ensuite il fut longtemps autre chose, une créature à part. Ses ambitions étaient aussi grandes qu'il l'était, ses aspirations fermes. Fort, puissant, vénéré, il fut jadis. C'était néanmoins insuffisant pour se connaitre tout à fait ou pour comprendre sa situation, mais cela lui apportait une certaine confiance, un encrage. C'était important, car, souvent, il craignait de s'oublier à nouveau, de glisser vers le néant, de disparaitre dans les ténèbres de l'inconscience…
Ce n'était pas chose impossible, car, parfois, il arrivait que le garçon sente sa présence. Il pesait sur lui comme un fardeau et souvent il l'assimilait à ce sentiment accablant de solitude et d'abandon qui le taraudait. En murissant il gagnait en conscience, il empiétait donc sur celle de l'autre. Quelquefois, il arrivait qu'il se manifeste à travers lui en réalité il s'entraînait à le faire. Le garçon luttait sans le savoir, il le repoussait inconsciemment dans les ténèbres de l'amnésie. Mais il n'était plus aussi faible désormais, il parvenait à lutter de son côté, il s'imposait. Il commençait à se connaitre, son tempérament était combatif.
Il étendait dans son hôte ses ramifications, chaque jour un peu plus il s'implantait indéniablement. Son intelligence grandissante et la synthèse de ses expériences lui permettait de comprendre certaines choses l'une d'entre elle était plus importante que tout. Plus son hôte était faible et démuni, mieux étaient ses chances de l'influencer à sa guise.
Cette constatation bouleversa son univers. Il avait observé le garçon, il n'avait fait que ça ! que pouvait-il faire d'autre jusque-là ? Il connaissait bien ses faiblesses et pour cause, il avait partagé ses peines pathétiques, ses tourments, sa solitude. Rien ne lui était plus facile que d'en faire son instrument. Et puis, il ne le découvrait qu'à peine, mais il lui apparut qu'il avait une voix, qu'il avait son mot à dire et que ce dernier résonnait dans son hôte.
Il s'essaya longtemps à ces manœuvres de prise de contrôle, mais le garçon résistait de toutes ses forces. La plupart du temps il assimilait cette voix nouvelle à ses propres pensées et même s'il rejetait en bloc tout ce qu'elle lui murmurait, il n'avait plus la tête claire, il croyait devenir fou. Il se figura alors qu'il devait faire preuve de plus de prudence, car il ne savait pas ce qui pourrait lui arriver s'il brisait l'esprit du garçon de quelle façon cela pourrait se répercuter sur lui ? Il devait guetter une meilleure conjoncture.
L'occasion cruciale se présenta bientôt à lui, un jour important pour le garçon, son dixième anniversaire. Un jour de fragilité émotionnelle, de grands doutes et d'amères introspections. Il n'en demandait pas plus. Il avait là une opportunité unique de prendre sa dessinée en main, même et surtout si cela signifiait qu'il devait en bouleverser celle de l'hôte. Il avait déjà parcouru tant de chemin, depuis qu'il était né ignorant et impuissant dans l'obscurité ! Que pouvait-il l'arrêter à présent qu'il était en parfait éveil ?
Il était quelqu'un et non quelque chose et il était quelqu'un d'exceptionnel ! Il était en disgrâce, accablé de ce sort qui était sien par on ne sait quelle fatalité, mais il allait rétablir l'ordre des choses, cela ne faisait aucun doute.
