Livre I (Chapitre 4)
Le changement

Tôt le matin du 24 Juin 1991, dans l'allée du 4 Privet Drive, Little Whinging, Surrey, on pouvait apercevoir un jeune garçon adossé à une vieille voiture un morceau de ferraille qui faisait tâche au milieu des véhicules du quartier, qui sans être tous neufs demeuraient tout de même en bon état.

Le jeune Harry James Potter avait bien changé, le moins que l'on pouvait dire c'est que les derniers mois lui avaient été bénéfiques. Il n'était plus aussi petit et chétif, une meilleure alimentation lui avait permis de prendre rapidement quelques centimètres et de rattraper la croissance de ses copains d'école. Il était mieux habillé, avec des vêtements neufs et à sa taille. Ses cheveux n'étaient plus aussi rebelles, il les gominait à la vieille façon et les dégageaient à l'arrière. Cela lui donnait un air désuet et ne manquait pas de lui attirer des regards étonnés ou moqueurs, d'autant plus que cette manière de se coiffer révélait davantage sa cicatrice, mais c'était désormais une routine à laquelle il se pliait comme à un rituel. Enfin, le plus important de ses changements physiques était ses lunettes, ou plutôt leur absence. Une opération particulièrement couteuse l'en avait libéré pour de bon. On ne doit pas avoir de faiblesse, ne cessait de lui rappeler l'autre. Il en avait une de moins à présent.

L'oncle Vernon sortit de la maison en trombe, rejoignit sa voiture d'un pas vif. En s'escrimant à ne jamais rencontrer le regard de Harry, il s'engouffra hargneusement dans l'habitacle en grommelant et se débâtit quelques instants avec la ceinture avant que ses contorsions grotesques ne lui permettent de la boucler correctement. Sans se presser, Harry prit place à l'arrière sur la banquette miteuse. C'était à cause des dépenses qu'on avait faites pour lui que Vernon avait dû se séparer de son ancienne voiture, un modèle dernier cri, une berline de patron. Il s'en remettait difficilement les cernes violacés qui ornait ses yeux et sa mine dépitée témoignaient de sa frustration. Mais il ne disait rien. On ne disait plus rien à Harry.

En ajustant le rétroviseur central, le regard de Vernon rencontra celui de son neveu, il s'en détourna vivement, les bajoues frémissantes. Ce simple contact suffit à le bouleverser, et comme s'il se rendait soudain compte qu'il était seul avec lui, il se mit à klaxonner rageusement pour faire se hâter Pétunia et Dudley.

La voiture se mit difficilement en trombe quelques minutes plus tard, une fois toute la famille à bord. La tante Pétunia suivait l'exemple de son mari et faisait tout pour éviter le contact de Harry, Dudley quant à lui s'était retranché aussi loin que possible de son cousin et sa main potelé qui malaxait son genou ainsi que son teint maladif laissaient penser qu'il était angoissé.

Joyeux anniversaire Dudley, tenta maladroitement Harry afin de détendre l'atmosphère.

Son cousin ne lui répondit pas, mais ce n'était pas réellement une surprise. Sa voix hésitante, sa sollicitude forcée, semblaient déplacées et le silence gêné qui s'en suivit l'emplit d'un sentiment de lassitude et de tristesse.

Depuis l'accident du placard les choses avaient commencé à changer. Il s'était mis à avoir des absences inexpliquées il lui arrivait de se retrouver quelque part sans avoir le souvenir d'y être allé ou encore qu'on lui fasse endosser des actes dont il était innocent. Au début, il avait pensé être somnambule, mais cela s'était mis à lui arriver le jour aussi. A l'école ou ailleurs, la bande de Dudley ne le martyrisait plus, au contraire, ils le fuyaient désormais comme la peste. D'ailleurs tout le monde l'évitait, pas seulement les grosses brutes, depuis qu'on l'avait suspecté de cet incident dans la cour de récré il aurait soi-disant mis le feu au cartable de Piers Polkiss, un ami de Dudley. L'école ne le punit pas car on n'avait rien retrouvé sur lui qui puisse prouver son implication de plus Piers jurait à qui voulait l'entendre qu'Harry avait fait ça juste en le regardant, ce qui plaidait largement en sa défaveur et l'affaire fut classée.

Malgré tous les ennuis qu'il avait eus, les Dursley lui avaient donné une chambre, lui avaient acheté des vêtements neufs et avaient dépensés une grosse somme d'argent pour corriger sa vue, sans qu'il n'ait rien à demander. Cela étant, il ne se sentait pas moins étranger parmi eux. Ces gestes de générosité ne signifiait pas qu'il faisait enfin partie de la famille comme il l'avait espéré au début, ils s'accompagnaient au contraire d'un rejet total. Harry en était venu à regretter le temps où il dormait encore dans le placard…

Pathétique ! le cri de fureur fusa. J'aurais dû te laisser dans ton agonie.

Je n'ai rien dit, murmura Harry dans un sursaut, en guise de réédition.

Dit-lui merci, réclama la tante Pétunia à son fils, croyant visiblement que Harry s'adressait à eux. Elle avait la voix tendue et les traits fatigués. Remercie-le qu'on en finisse !

Merci, grommela Dudley sans pour autant le regarder et avec ce ton à la fois craintif et rebelle avec lequel il s'adressait à lui désormais.

Ils te craignent, n'est-ce pas grisant ?

Non, pensa Harry, ce n'est pas ce que je voulais. Je voulais juste…

Être aimé ? L'interrompit l'autre avec dégout.

Comme Harry n'avait ni famille ni ami auquel se confier, cette conscience intransigeante qui l'habitait était pour ainsi dire son seul confident. Il ne pouvait pas savoir à quel point cela était anormal et inquiétant de charrier avec soi une entité indépendante. Il avait vécu à l'écart, coexistant avec une famille sans pour autant en faire partie et fréquentant des enfants de son âge sans réellement interagir avec eux cet isolement avait fait de lui un jeune garçon limité. Ses carences l'empêchaient de prendre la pleine mesure de la situation unique dans laquelle il était piégé, même si son intelligence instinctive l'avisait que cette cohabitation était tout sauf bénéfique, il était trop désemparé, trop esseulé pour extérioriser son problème et surtout trop enfermé désormais dans cette nouvelle dynamique qu'il entretenait avec l'autre : cet autre qui symbolisait à la fois le sauveur et le persécuteur.

Cependant, il se débattait encore, parfois sans en avoir conscience, afin de conserver son intégrité mentale. De cette lutte intérieure ne pouvait résulter que deux choses folie ou fusion. Mais il ne pouvait le deviner et il luttait et se pliait tour à tour, piégé qu'il était dans cette condition unique qui est sienne.

Ils arrivèrent bientôt à leur destination : un parc d'attraction bondé de monde. Le lieu avait cette atmosphère effervescente et bruyante qu'ont typiquement les foires de jeux. Harry s'absorba un moment dans la contemplation de cette foule disparate, de cette myriade de scènes de vie ordinaire, avec curiosité. Un sourire inconscient de dessina sur ses lèvres près des manèges une petite fille blonde perchée sur les épaules de son père tentait de s'accrocher tandis que ce dernier faisait mine d'être un avion. Elle hurlait d'une frayeur mêlée de joie et ce son strident eut un écho profond en lui, pas tout à fait comme dans un souvenir, mais plutôt comme dans un rêve oublié, un mauvais rêve.

Le sourire sur ses lèvres s'effaça, il eut un léger tournis. Le vacarme autour de lui semblait s'étouffer, s'embrouiller, tandis qu'un éclair de douleur traversa sa cicatrice. Par précaution il se laissa choir sur le sol il lui était déjà arrivé de tomber dans les pommes lorsque sa tête lui faisait mal comme ça et il ne voulait pas se blesser cette fois-ci.

Entre ses mains moites désormais, il compressait une cicatrice palpitante et comme chauffée à blanc. La douleur devint insoutenable, il sombra.

Il était dans une cour sinistre aux murs nus, il observait une fille blonde qui jouait avec son yoyo. Il s'approcha furtivement, il aimait bien prendre les autres enfants par surprise et voir cette lueur dans leurs yeux lorsqu'il apparaissait devant eux sans qu'ils s'y attendent. Cette lueur de pure terreur était grisante.

Contente de partir ? demanda-t-il, une fois suffisamment proche pour obtenir l'effet recherché.

Comme attendu la petite fille sursauta. Elle se tourna vivement vers lui, en veillant à cacher son jouet derrière son dos. Elle avait désormais le regard courroucé et le corps raidi.

C'est aujourd'hui que tes nouveaux parents viennent te chercher, non ? demanda-t-il encore dans une question de pure rhétorique il savait bien que c'était le cas.

Elle ne l'écoutait pas, occupée qu'elle était à tenter de repérer un adulte auprès duquel trouver refuge. Cissy était futée, elle était aussi probablement la seule à ne pas le craindre comme il aimait être craint. Mais ça n'allait pas tarder à changer.

Répond-moi !

Oui ! cracha-t-elle avec défi. Je pars aujourd'hui et pour de bon.

Il sourit, content de lui avoir délié la langue.

Je ne serais pas si sûr si j'étais toi…

Tu dis ça parce que personne ne veut de toi ! éclata-t-elle revancharde. Tu resteras ici toute ta vie, tu es trop méchant, personne ne voudra te prendre. Moi je vais avoir des parents qui ont une grande maison et une auto et une pièce remplie de poupées et de jouets rien que pour moi !

Cissy rayonnait, essoufflée mais ravie de sa contre-attaque.

Ce n'est pas bien de se vanter, répliqua-t-il avec un sourire ; il savourait ce moment, s'en délectait. De mauvaises choses arrivent aux vantards. Par exemple, il se peut que leurs nouveaux parents fassent un accident avec leur belle auto, ces engins sont plus dangereux que l'on croit…

Qu'est-ce que tu racontes ? s'offusqua-t-elle, prête à une nouvelle répartie, mais elle fut interrompue.

La directrice et l'infirmière venaient dans leur direction le visage blême, la mine catastrophée. Au même moment des sirènes de secours se firent entendre au loin.

Ne t'inquiète pas, nargua-t-il, je ne pense pas qu'ils vont mourir, les secours ne sont pas loin. Mais il est clair qu'ils ne voudront plus de toi après ça, tu portes malheur ils ont fait un horrible accident en venant te chercher. J'ai vu toute la scène, j'étais là à attendre qu'ils arrivent.

C'est faux ! tressaillit-elle, une larme de rage perlait à la commissure de ses paupières. Tu n'es qu'un horrible menteur.

Il ne mentait pas et comme pour parachever son œuvre ce fut le moment que choisit l'infirmière pour s'exclamer :

Oh, ma petite malheureuse ! C'est horrible… horrible ce qui arrive ! Si proche de s'en aller ! Oh … ! Elle parvint à ses côtés et la serra dans ses bras potelé.

Cissy tenta de la repousser tant bien que mal.

C'est lui, disait-elle, hoquetant et pleurant, c'est lui qui l'a fait !

Allons, allons, ne l'accablez pas comme ça, intervint Mrs Cole, la directrice. Venez avec nous mon petit. Elle attrapa sèchement le bras d'une Cissy désormais hystérique et jeta un œil suspicieux et peu amène sur lui : rentrez aussi, Tom !

Tandis qu'elles s'éloignaient vers le bâtiment, il se pencha et attrapa le yoyo que Cissy avait laissé tomber par terre. C'était son trophée. Ça n'avait pas été facile de faire ce qu'il avait fait ce n'était pas comme faire se déplacer quelques petits objets, cela demandait plus de concentration, plus de volonté. Mais la pensée de cette victoire contre Cissy lui avait donné des ressources. Il s'était levé tôt, avait attendu patiemment derrière les grilles du portail. Il avait appris les mécanismes de base des automobiles. Et lorsque Mr et Mme Thomson tournèrent à l'angle de la rue, il savait ce qu'il devait faire pour que le véhicule accélère au lieu de freiner.

Il était plus fort que ce qu'il pensait et il savait à présent comment faire du mal à ceux qu'il n'aimait pas.

Fiston… fiston ! Est-ce que ça va ?

Une odeur de terre et d'herbe roussi lui vint aux narines. Il sursauta en reprenant conscience et battit des pieds pour s'éloigner de l'homme qui le surplombait.

Où sont tes parents fiston ?

Instinctivement Harry chercha les Dursley autour de lui, mais la voiture était garée et vide et il n'y avait aucun signe d'eux nulle part à proximité. Ils l'avaient abandonné sur le parking. Il se releva, chancelant.

Je vais bien, mentit-il, et mes parents sont juste-là.

Il désigna un couple au hasard. L'étranger ne se fit pas prier, soulagé de le quitter sans devoir s'impliquer davantage.

Près des manèges, la petite fille et son père s'offraient de la barbe à papa à présent. Il se demanda combien de temps il était resté inconscient. La vision était encore vivace dans son esprit. Il avait été Tom de nouveau, un garçon d'une autre époque et il avait fait du mal… encore.

Il retourna près de la voiture, toute l'excitation qu'il avait pu ressentir pour cette sortie s'était évaporée désormais. Ses tempes palpitaient, douloureuses et ce parc coloré et joyeux ne pouvait contraster plus sèchement avec son état d'esprit. Il fallait qu'il s'isole. La portière était fermée, comme il s'y attendait. Il s'immobilisa un instant et fixa son reflet dans la vitre. Sous certains angles la ressemblance qu'il avait avec le garçon qui hantait ses rêves était troublante.

Ouvre cette portière Harry.

Je ne veux pas !

Tom pouvait faire bouger des objets par la seule force de son esprit et Harry grâce à l'autre avait appris récemment à quel point ils étaient semblables.

Je n'aime pas faire ces choses…

En es-tu certain ? Les gens commencent à nous regarder, tu as attiré leur attention. Et ils regardent notre cicatrice, je sais que tu n'aimes pas ça …

Alors pourquoi je ne peux pas la cacher avec …

Non ! Siffla l'autre furieux. Lorsque j'en aurais fini avec toi, tu porteras cette cicatrice comme un étendard, avec fierté.

Harry grimaça, l'autre le connaissait si bien.

Je n'y arriverai pas ! mentit-il. Je suis fatigué.

Laisse-moi t'aider ! Intima l'autre.

Un scénario fut projeté dans l'esprit d'Harry, sans qu'i y soit pour quoi que ce soit. Une vision d'apocalypse l'envahit. Soudain, il faisait nuit. Tout autour de lui, des cris et des plaintes. Des hommes, des femmes et des enfants courraient en tous sens. Le parc se faisait attaquer par des individus encagoulés. Dans le ciel un symbole étrange flottait, un crâne avec un serpent en guise de langue. De sa vision périphérique il vit l'un des assaillants l'approcher furtivement il avait un morceau de bois à la main. Harry tressaillit, recula, cherchant la poignée de la portière à tâtons, le cœur battant. Car même s'il savait que tout cela n'était pas réel, il ne pouvait s'empêcher de réagir ainsi.

Le bouton de portière sauta avec un cliquetis, sous la pression de sa main la poignée céda.

Il pénétra à l'intérieur de l'habitacle et referma derrière lui. Dehors il faisait jour à nouveau et aucun homme encagoulé ne cherchait après lui.

Je ne suis pas normal, murmura-il pour lui-même, dépité.

Non, en effet, tu es exceptionnel.

Le soleil se couchait lorsque les Dursley revinrent vers le véhicule. Harry dormait sur la banquette arrière. Pétunia et Vernon échangèrent un regard.

J'ai surement oublié de fermer la portière arrière de cette fichue voiture, marmonna Mr Dursley sans grande conviction, car tous deux savaient comment Harry s'y était pris pour rentrer.

Lorsque le moteur rugit, les yeux d'Harry se firent grand ouverts. Pendant un long moment il resta immobile, figé dans cette même posture qu'il avait prise en s'assoupissant. À cet instant, ses grands yeux verts n'avaient plus rien d'enfantin et son expression froide et dure semblait anormale sur un visage si jeune.

Maman…, murmura Dudley la voix chevrotante. Maman !

Chut, répliqua cette dernière, tu vas réveiller…

Madame Dursley s'interrompit, car en se retournant vers son fils, elle avait aperçu Harry et vu son expression. Il s'était redressé sur son siège et fixait sur le conducteur un regard intense et terrible.

Soudain la voiture fit une embardée violente.

Vernon ! hurla Pétunia. Fait attention !

Ce dernier tapa violemment le frein du pied mais ce fut sans résultat.

Il y eut un bruit horrible de tôle froissée et de vitre brisée. Puis tout fut noir et silencieux.