Chapitre 5
PDV Bella
En trois jours, j'avais survolé un siècle d'histoire et je n'en sortis pas indemne. Mes nuits avaient depuis débuté par des cauchemars effrayants, pourtant dès que le pire arrivait, je m'étais sentie comme déconnectée de mes pensées. Mes nuits s'étaient terminées par des rêveries honteusement sensuelles, où apprivoisée par de tendres serments d'amour, je me perdais dans les bras d'un amant aux yeux noirs.
« Aujourd'hui tu n'allumes pas la télévision ! Il va faire gris toute la journée, il faut qu'on sorte un peu. » s'imposa Emmett après mon petit-déjeuner.
Esmé pesta tout bas, Edward gronda son frère depuis le vestibule, pourtant je ne compris aucun d'eux. Ils avaient parfois cette lubie de se parler en espagnol.
« Tu proposes quelque chose de particulier ? » dis-je à Emmett.
« Un tour de voiture ! »
Esmé tenta de me décourager mais j'avais vraiment besoin d'un peu d'air frais après une nuit aussi épuisante que les précédentes. Elle fit promettre à Emmett de rester sur la propriété et de me faire porter un casque. Je compris mieux son inquiétude quand, attachée de toute part, le jeune homme fit rugir l'engin.
Il ne me fallut que quelques minutes pour le supplier de s'arrêter. La vitesse à laquelle il avait parcouru les sentiers avoisinants et les soubresauts me donnèrent la nausée. Sentant que je ne parviendrais pas à la réfréner, Emmett me détacha d'un geste en déchirant les sangles, et m'ouvrit la portière. Je vidai mon estomac dans les rosiers d'Esmé.
« Désolée. » lui dis-je quand elle me tendit une serviette humide.
« Je craignais que cela arrive. Je t'avais dit d'y aller doucement ! » disputa-t-elle son fils.
Emmett se dandinait, malheureux de m'avoir rendue malade, je lui promis de réessayer un jour prochain pour apaiser sa conscience.
_oOo_
Le reste de la journée fut consacrée à me familiariser avec le matériel moderne dans cette maison. Pièce par pièce, je découvris comment la vie n'était plus axée sur le travail mais sur le divertissement.
Alice et Esmé tentèrent de m'expliquer ce qu'était internet et m'apprendre à me servir d'un ordinateur. Je préférais tester leurs smartphones, écouter de la musique sur leur stéréo, me servir de leur tablette connectée avec un accès à tous les livres jamais écrits et trier tous les DVD que je voudrais voir.
Dans la cuisine et la buanderie, je m'émerveillai davantage. Tout était fait pour faciliter les tâches quotidiennes : le lave-vaisselle, la machine à laver, le sèche-linge, le fer à repasser, le micro-ondes, le four à gaz, le réfrigérateur retinrent mon attention. Tout ce temps gagné avait aidé les femmes à se libérer de leurs obligations ancestrales.
Après cette réflexion, Esmé et Alice prirent du temps pour m'expliquer ce que signifiait être une femme au vingt-et-unième siècle. Mes rêves d'indépendance étaient enfin accessibles. Si j'étais de cette époque, je pourrais ne pas me marier avant ma majorité, choisir d'avoir ou non des enfants. Je pourrais étudier tout ce que je voulais où bon me semblait. Je pourrais conduire, aller où je veux, travailler autant qu'un homme et être reconnue pour ma véritable valeur. Je pourrais aussi ne plus du tout aller à l'église et subir les discours d'un curé pour justifier l'avilissement des femmes.
« À bas les traditions sexistes ! » rigolai-je après cette discussion.
« Alors maintenant tu es prête à vivre comme une femme de ce siècle ? » me piégea Alice.
J'étai tentée de dire oui mais je retournerais peut-être à mon époque. Je me découvrais des ailes faites pour voler, elles me seraient coupées si la magie cessait et je n'aurais que des souvenirs de cette liberté.
« Carpe diem ! » me souffla Esmé.
Oui, autant cueillir le jour sans me soucier du lendemain.
« Alors on va parler beauté ! » s'excita Alice.
Elle me fit un cours magistral sur les soins du corps et du visage, l'épilation, les protections périodiques, le shampoing, l'après-shampoing, le masque des cheveux… Elle était intarissable.
Je refusai de couper mes cheveux plus de deux centimètres, je me soumis à la torture de l'épilation, j'utilisai absolument tous les produits de beauté présents dans la salle de bains mais ne touchai pas au maquillage. En début de soirée, je fis mon entrée dans le salon à peine différente, au grand dam d'Alice. Je n'osais pas lui dire que je me sentais vraiment différente et en phase avec moi-même.
« Prendre du temps pour moi n'était pas du tout dans mes habitudes, expliquai-je tout de même. C'est un cadeau en soi. »
Rosalie leva les yeux au ciel, Esmé et Alice m'applaudirent. Edward émergea d'un coin du salon, il me regarda un instant seulement, insondable, puis alla s'asseoir devant son piano.
Ce soir-là, seule dans mon lit, j'écrivis tout de mes découvertes, toutes mes sensations que je n'avais pas voulu partager, toutes mes questions aussi. Avant de m'endormir, je me demandais pour la millième fois comment j'avais pu vivre sans savoir ce dont le monde était capable de créer.
_oOo_
Le lendemain, je suppliai Esmé de m'apprendre à tout utiliser dans la buanderie, insistant pour m'occuper seule de mon linge. Bizarrement, les Cullen ne portaient pas leurs vêtements deux fois de suite, une fois lavés, ils étaient triés et empaquetés pour être donnés. Du moins pour les vêtements en bon état, car je trouvai dans la poubelle toutes sortes de vêtements et de sous-vêtements déchirés.
« Vous êtes à ce point riches ? » questionnai-je Esmé, un peu gênée.
« Disons qu'Alice adore acheter des vêtements. »
Elle s'éloigna en emportant un gros sac de vêtements à donner comme s'il ne pesait pas plus qu'une fleur.
« À mon époque, le gâchis était indécent. Les vêtements se passaient entre frères et sœurs, pareil pour les chaussures. » murmurai-je pour moi mais Esmé m'entendit.
« Tu as raison, j'ai peut-être oublié la valeur des choses. »
Je me sentis vraiment honteuse de les avoir critiqués, j'étais tellement confuse que j'en oubliai parfois mes bonnes manières.
_oOo_
Alors que je lisais le journal dans le salon, en compagnie d'Edward au piano et d'Alice devant la télévision, j'entendis Esmé s'activer dans la cuisine. J'allai la rejoindre et lui demandai si elle avait besoin d'aide pour me faire pardonner. Elle me pointa le Domelre*, enfin le réfrigérateur, et m'invita à en sortir ce qui me ferait plaisir de manger. À mon époque, seuls les plus riches avaient pu s'offrir un Domelre et comme tous les habitants de Niles Center, j'avais été voir celui que la famille Gregory avait acheté en 1916.
Je ne m'étonnai plus de la petite quantité préparée pour les repas, je n'avais jamais vu un seul Cullen manger. Alice prétendait qu'ils prenaient leurs repas chacun de leur côté à des horaires différents.
« Je parie qu'elle ne connaît pas la moitié de ce que nous avons acheté pour elle. » commenta Rosalie, depuis le seuil de la cuisine, le ton moqueur.
« Elle n'a pas tort ! renchérit Emmett qui venait d'apparaître aux côtés de sa femme. Bella, tu devrais te faire une orgie de nourriture ! »
La claque que Rosalie lui décocha fut à mon sens disproportionnée mais après tout il avait dit « orgie » et ça n'était pas convenable.
« Bella, tu devrais essayer la crème glacée ! » s'enthousiasma-t-il néanmoins.
« Pas avant un déjeuner équilibré. » exigea Esmé.
_oOo_
« Oh mon dieu… oh mon dieu… »
Je m'en fichais d'être la risée de toute la famille, cette glace « Cookie and cream » était tout simplement divine. J'étais assise sur un tabouret haut de la cuisine, Emmett, Alice, Jasper et Esmé face à moi, Rosalie un peu en retrait mais tout aussi curieuse que les autres. Edward n'avait pas franchi le seuil de la cuisine, il se tenait contre un mur.
« Oh mon dieu… » gémis-je de plus belle avant de lécher la cuillère.
Après avoir dévoré le petit pot de glace vanille caramel et en avoir réclamé plus, Alice avait embarqué Jasper pour me rapporter tous les parfums qu'elle avait pu trouver dans la supérette de Skokie.
« Essaye celle-ci ! » me pressa-t-elle.
« Rocky Road. » annonça Emmett en se frottant les mains.
À la première bouchée, je crus fondre de l'intérieur.
« Oh mon dieu ! Oui ! » soupirai-je, conquise.
Emmett se retourna et explosa si fort de rire que j'en ouvris les yeux, comprenant aussitôt la raison de son hilarité. Contrairement aux autres qui s'amusaient de mes découvertes gustatives, Edward avait les yeux fermés, les bras croisés sur son torse si fort que sa chemise était toute froissée. Je lâchai ma cuillère et me levai pour le rejoindre.
« Tu veux goûter ? » lui proposai-je en pointant le pot de glace.
Surpris de me trouver si proche de lui, il sursauta et ouvrit ses yeux, deux billes noires qui me donnèrent aussitôt la chair de poule.
« Non, merci. » articula-t-il après avoir dégluti.
Il me fixa encore un long moment, me faisant sentir mise à nue. Il quitta la maison précipitamment, disparaissant dans l'allée ombragée.
Edward Cullen était dangereux, c'était indéniable, alors pourquoi étais-je si attirée par lui ?
Quel effet a bien pu faire Bella à Edward en mangeant sa glace ?
