Chapitre 6
PDV Bella
Une semaine que j'étais dans cette époque et chez les Cullen, une semaine que je me retenais de poser certaines questions. En dépit de leurs précautions, je savais qu'ils avaient tous un secret, le même secret. Je soupçonnais ce secret d'être aussi fantasque que ce que j'avais lu dans des romans scientifiques.
D'une, les Cullen étaient tous de la même époque que moi ou presque, j'en étais convaincue. Chacun s'était déjà trahi, je leur tendais même des pièges. Mes questions innocentes sur l'histoire amenaient souvent des anecdotes personnelles déguisées, des sensations perdues, une nostalgie ou au contraire un dédain trop accentué pour n'être que basés que sur des faits appris à l'école. Ils avaient vécu ce siècle tout en conservant l'apparence de jeunes gens.
De deux, même si je n'avais pas jamais quitté l'état de l'Illinois, je n'avais jamais vu personne aux yeux dorés ou totalement noirs. Je savais que les yeux n'étaient pas censés changer de couleur non plus. Le changement était progressif chez eux, j'avais remarqué que Jasper et Edward étaient ceux dont les prunelles viraient le plus souvent au noir. Quand l'un des Cullen s'absentait, l'or de ses yeux luisait à son retour.
Les Cullen avaient fabriqué leur histoire familiale de toute pièce, par exemple Jasper et Rosalie étaient censés être jumeaux or je ne les avais encore jamais vu interagir ensemble. Mes cousines étaient des jumelles, toute ma vie je m'étais sentie exclue en étant avec elles. Edward et Alice, par contre, agissaient plus comme un frère et une sœur. Ils avaient des conversations silencieuses, des disputes quotidiennes et des réconciliations aussi régulières.
Carlisle me paraissait d'ailleurs encore plus âgé que les autres. Il ne m'avait pas semblé si riche quand je l'avais connu à mon époque. Cette maison était remplie de trésors, de livres rares et anciens, de toiles de maître et d'anonymes, sans parler de leurs voitures ! Carlisle agissait en véritable patriarche avec les cinq « enfants adoptés » et eux lui portaient un immense respect.
Esmé était la parfaite épouse et mère, j'en aurais été jalouse si je m'étais entêtée à craquer pour son mari. Elle était dévouée au bien être de tous, du mien également. Elle savait quand ne pas insister avec moi mais elle était têtue quant à me nourrir. Était-ce réellement un hasard de la voir rappliquer dès que mon ventre gargouillait ? Je ne le croyais plus mais je n'avais rien dit. Je lui avais demandé comment la maison pouvait tenir avec deux façades presque entières de vitres. Esmé avait apparemment construit la maison, enfin dessiné les plans, s'était-elle rattrapée après avoir tout de même expliqué qu'il n'avait pas fallu de grue… étrange. Étrange aussi le fait de ne pas porter de gant pour sortir un plat chaud du four, j'avais des exemples à la pelle.
Alice, si dynamique, se mettait parfois à l'écart pour se figer comme une statue. Je savais que ma tenue lui déplaisait et entre deux DVDs, elle me fourrait un magazine de mode pour me prouver que les temps avaient changé. Elle prétendait qu'un peu de peau découverte ne ferait pas de moi une femme de petite vertu.
Je soupçonnais plus qu'un flirt entre elle et Jasper. Leur façon de se regarder était si intense, je n'avais vu une telle communion qu'entre des deux époux. Jasper avait été mon guide dans les méandres de l'histoire, il s'était souvent perdu sur tel ou tel fait, déviant du sujet de départ. Avec lui, je compris mieux l'évolution de ce monde sans pour autant m'en ravir. Sa connaissance parfaite de la guerre de sécession m'avait littéralement bluffée, moi qui l'avais aussi étudié je voyais les évènements sous un nouvel angle. Malgré sa connaissance de l'Histoire avec un grand H, Jasper la contait comme si il s'agissait de faits divers. C'était comme si peu importe les évènements du monde, il ne se sentait pas concerné.
Rosalie se comportait à peine civilement envers moi si bien que je ne cherchais plus à discuter avec elle. Je la saluai à mon réveil, récoltant un « bonjour » grinçant. Elle s'était mise sa famille à dos à cause de moi et m'en voulait donc. Je suivais le conseil d'Emmett, je ne m'en « faisais » pas, comme il me disait souvent. Sa vanité sautait aux yeux et je me demandais souvent comme elle et Emmett pouvaient être heureux ensemble. Pas une seule fois je ne l'avais vu amorcer un geste tendre envers son mari, Rosalie avait tout d'une pimbêche.
Emmett était le plus normal de tous, réellement. Sa bonne humeur constante apportait dans cette maison étrange ce qui manquait d'humanité. Malgré les efforts de tous pour agir comme si ma présence ne les dérangeait en rien dans leur routine, je me sentais de trop. Seul Emmett parvenait à m'intégrer dans son quotidien sans paraître marcher sur des œufs. Il se faisait parfois reprendre par sa femme ou par Carlisle quand un mot ou un geste risquait de trahir leur secret.
Edward, lui, était le plus troublant de tous. Il ne m'avait rien dit après ses excuses qu'Esmé avait sûrement du lui ordonner de me faire. Sous ses traits angéliques, Edward cachait une souffrance profonde. J'avais la sensation que je lui rappelais quelque chose de très douloureux et que je le faisais souffrir physiquement. Il se trouvait très souvent dans la même pièce que moi tout en restant le plus éloigné de moi possible. Contrairement à Rosalie qui ne cherchait même pas à cacher sa défiance envers moi, Edward était comme craintif de s'approcher de moi. Ni lui ni moi ne pouvions, à mon sens, décider si c'était une bonne ou mauvaise chose.
_oOo_
« Je te promets que ça n'est pas une ruse ! » persista Alice en me désignant la tenue qu'elle m'avait choisie.
« Au pire on me croira mormone. » contrai-je.
« À côté de moi, tu paraîtras stupide tout simplement, et tu attireras l'attention. »
« Parce que tu ne l'attires pas toute seule peut-être ? » cinglai-je.
« Tu serais née il y a dix-sept ans, tu t'habillerais comme moi. »
« J'en doute fortement. J'aurais le même caractère et serais tout aussi pudique. Et je te signale que tu m'as forcée à regarder ce film où toutes les filles n'étaient pas aussi… exposées que toi. Tu es au courant d'ailleurs qu'il fait à peine quinze degrés dehors ? »
J'entendis alors un éclat de rire, je découvris Edward sur le seuil de ma chambre, enfin sa chambre. Il baissa les yeux quand les miens le fixèrent. J'étais fascinée par ce que je venais de voir brièvement. Il avait souri, il avait même ri.
« Puisque tu es là, dis-lui qu'elle n'aura pas l'air ridicule dans cette robe courte. » l'apostropha sa sœur.
« Jamais je ne ferais ça, répliqua-t-il, acide. Elle est parfaite comme elle est. »
Il passa une main dans ses cheveux et disparut. Alice souriait malicieusement malgré le ton sec de son frère, à croire qu'elle avait cherché à recevoir cette réponse.
Je mis tout cela de côté et m'impatientai davantage à la perspective d'explorer Chicago. Alice n'insista plus pour me faire porter une autre tenue.
_oOo_
Pour la seconde fois de ma vie, je montais en voiture. Alice promit de rouler doucement et prudemment, Esmé nous accompagna également. Edward leur dit quelque chose en espagnol qu'elles firent semblant d'ignorer.
Mes accompagnatrices ne cachèrent pas leur joie de me sortir de la maison et leur impatience de me voir découvrir cette ville que j'avais connue cent ans plus tôt. Alors que nous allions franchir la barrière menant à la route, je fus prise d'un terrible mal de tête. Je hurlai de douleur, aussitôt la voiture se stoppa.
Je dus m'évanouir ensuite, terrassée de souffrance. À mon réveil, j'étais allongée sur le canapé du salon. Ma tête ne me faisait plus souffrir, pour autant Carlisle ne m'autorisa pas à me lever.
« Que s'est-il passé ? » me pressa le médecin.
« J'ai ressenti une très forte migraine. »
« Elle a hurlé de douleur. » ajouta Esmé.
Elle posa sa main sur mon front comme une mère le ferait, puis me sourit tristement.
« Je suis désolée. » me souffla-t-elle.
« Vous n'y êtes pour rien. »
« Et maintenant ? » continua Carlisle.
« Plus rien, réalisai-je en même temps que je parlais. Je me sens bien, très bien. »
Pour leur prouver, je me levai prudemment et fis quelques pas.
« C'est très étrange, tu as eu mal, très mal, et en quelques secondes. Pourtant dès que nous t'avons ramenée ici, ça allait mieux. Est-ce dû à la voiture ? » s'interrogea Carlisle.
« Je suis montée dans la voiture monstre d'Emmett, et je n'ai rien ressenti de tel. » lui rappelai-je.
« Mais nous sommes restés dans la propriété. » compléta l'intéressé.
« Et tu as eu mal quand la voiture a franchi la barrière. » conclut Alice.
« Si j'ai bien compris, je suis prisonnière de cet endroit. » soupirai-je.
C'était bien ma chance ! J'avais le monde à portée de main et je ne pouvais pas le découvrir, quelle poisse.
« Je veux être certaine. » annonçai-je en me dirigeant vers l'entrée de la maison.
« Hors de question ! » rugit Edward, qui s'était matérialisé devant moi en un battement de cil.
Je le fusillai du regard et le contournai, Carlisle sur les talons. Edward nous suivit en pestant en espagnol. Le reste de la famille émergea également de la maison mais se contentèrent de m'observer depuis le perron. Il me fallut cinq bonnes minutes pour apercevoir le portail.
Hélas, la théorie se vérifiait puisqu'à chaque pas parcouru, une douleur à la tête s'intensifia. À une dizaine de mètres de la route, je me pliai en deux, luttant contre mon corps pour ne pas m'évanouir et faire demi-tour. Deux bras froids me soulevèrent sans effort et m'éloignèrent rapidement.
« Merci. » chuchotai-je en me nichant contre le torse d'Edward.
« Ne te mets plus en danger. » m'ordonna-t-il.
Il délaça ses bras de mon corps, je glissai au sol, prête à répliquer mais il avait déjà disparu.
