Chapitre 9
PDV Bella
Quatre semaines dans cette maison, quatre semaines sans pouvoir démêler le rêve de la réalité. J'étais perdue dans le temps et prisonnière de cette maison. La prison dorée avait cessé de me fasciner, la modernité ne parvenait plus à mettre en sourdine mes doutes et mes peurs.
Le temps me paraissait d'autant plus lent qu'Edward était devenu une ombre. Il désertait une pièce si j'y entrais, il prétendait dormir en pleine journée puis s'absentait de longues heures.
Tous les membres de la famille Cullen avaient noté le changement d'attitude d'Edward. Pour la plupart, je leur faisais pitié, Rosalie, elle, semblait assez satisfaite par la tournure des évènements. Tous étaient sur leurs gardes, même Emmett ne faisait plus de bourde et pesait chaque mot qu'il prononçait. Je me sentais d'autant plus exclue que je me retrouvais désormais seule avec Esmé, les autres enfants ayant repris les chemins du lycée. Carlisle avait voyagé plusieurs jours en quête de réponse à l'énigme de ma présence, il en était revenu bredouille et était retourné travailler à l'hôpital.
Je n'avais plus que mes spéculations pour résoudre le mystère de cette famille. La liste des bizarreries était longue, rien à ma connaissance ne pouvait définir leur nature. Je ne percerais pas leur secret seule, en tout cas pas en me contentant d'observations.
_oOo_
« Que veux-tu que je te cuisine pour le déjeuner ? » m'interrompit Esmé alors que je tournais en rond dans ma chambre.
« J'ai vu cette publicité… Mc Donalds. »
« Oh euh… Oui, je peux t'apporter un repas. Il y en a un près de l'autoroute, j'y vais tout de suite. »
« Merci beaucoup, Esmé. »
Elle hésita sur le seuil, je lui souris innocemment puis allai m'asseoir dans le salon. À travers la baie vitrée, je la guettais, si elle sortait son téléphone portable, j'aurais un chaperon rapidement. Elle ne le fit pas.
J'attendis deux bonnes minutes avant de monter nonchalamment jusqu'au grenier. Après un coup à la porte comme sécurité, au cas où Edward serait rentré discrètement, j'entrai dans la chambre provisoire qu'il occupait.
Sur son bureau étaient empilés des livres et des cd, d'autres encombraient une dizaine de cartons contre un mur. Seul son canapé semblait lui servir, pas de lit et sur le canapé, il n'y avait pas de drap ni d'oreiller. Où dormait-il, me demandai-je en m'allongeant sur le canapé. J'inhalais profondément, la pièce embaumait de son odeur, c'était enivrant. J'aurais pu rester ainsi et mourir heureuse, hélas Edward n'apprécierait pas ma présence dans son repère.
Un grand carnet à la couverture de cuir avait été abandonné sous le canapé, comme s'il en était tombé, je l'attrapai délicatement. L'écriture d'Edward s'étalait élégamment sur les pages jusqu'au milieu du carnet.
Je le cachai dans mon chemisier puis repartis à la pêche aux indices. Au bout d'une dizaine de minutes, je n'avais rien trouvé d'étrange à part l'absence de lit et tous ces autres journaux intimes que j'avais trouvés dans une malle ancienne. Edward ne semblait pourtant pas vivre une vie si palpitante, que pouvait-il bien raconter dans tous ces carnets ?
Je ne poussais pas plus ma chance et quittai le grenier en silence. En attendant le retour d'Esmé, j'aurais dû m'installer au salon et me préparer à mentir. Je ne pus cependant pas
J'ouvris le carnet que j'avais pris dans la malle commençait à la date du 17 avril 1959. L'écriture était la même qu'Edward, la date confirmait mes soupçons, à moins qu'Edward ait joué à écrire sur une époque qu'il n'avait pas connue.
Page après page, Edward décrivait sa vie de famille. Il parlait peu de lui, les anecdotes sur ses frères et sœurs étaient tantôt drôles, tantôt grinçantes, du moins pour lui. Emmett le mettait souvent au défi et Jasper tentait de l'influencer.
Esmé rentra seule avec mon déjeuner peu après, me forçant à cacher les deux carnets sous mon oreiller. Je devais absolument trouver un moyen de les remettre en place, au moins celui que j'avais ramassé sous le canapé d'Edward.
« Tu n'aimes pas ça ? » demandai-je à mon hôte.
Elle me sourit et fit non de la tête, avant cette soirée fatidique où Edward m'avait repoussée, Esmé ne prenait plus la peine de s'inventer une raison au fait qu'elle ne partageait jamais mes repas.
« Vous ne voulez pas avoir un bébé ? Vous êtes encore jeune et quand ils seront tous à l'université - »
« Je ne peux pas en avoir, m'interrompit-elle d'un ton voilé de tristesse. J'ai eu un fils autrefois… Il est décédé trois jours après sa naissance. »
D'instinct, je me penchai au dessus de la table et posai mes mains sur les siennes. Elle s'écarta légèrement.
« Je suis tellement désolée d'apprendre cela. Vous et Carlisle avez dû être dévastés. »
« Carlisle n'était pas le père, j'ai été mariée avant de le rencontrer. Une brute qui me battait, je me suis enfuie en apprenant ma grossesse, j'avais peur pour le bébé. Mais mon fils est mort quand même… »
Je me levai d'un bond et allai à ses côtés. Je passai un bras autour des épaules d'Esmé et la serrai aussi fort que possible. Elle ne lutta pas pour garder ses distances, elle posa sa tête sur mon épaule et soupira.
« C'était il y a longtemps. Aujourd'hui, je suis heureuse et j'ai une famille. Merci. »
Esmé me ensuite dit qu'elle devait terminer un projet et elle se retira dans son bureau au rez-de-chaussée. Dans ma chambre au deuxième étage, j'entamai la lecture du carnet le plus récent. Je devais faire vite et le remettre en place avant le retour d'Edward.
Je tournai les pages jusqu'à tomber sur une date familière, trois jours après mon arrivée chez les Cullen.
27 mai 2018
Elle paraît être sincère, elle a traversé un siècle. C'est fou mais j'ai vu assez de bizarreries dans ma vie pour y croire sans chercher à comprendre.
Je dois subir leurs remarques, leurs pensées sont pires encore. Esmé espère qu'enfin mon âme sœur est venue à moi, littéralement. Elle rêvasse parfois de nous voir tous réunis, la famille enfin au complet. Évidemment elle aime l'humaine comme sa propre fille.
Carlisle ne croit pas au hasard, il a longuement discuté avec elle et pense qu'une bonne étoile a réalisé le vœu de l'humaine. Après tout, il n'est peut-être possible que de voyager d'un siècle à l'autre.
Alice enrage, nous sommes tous flous et l'humaine est carrément invisible. Mais elle reste persuadée qu'aucun danger ne nous guette, que la venue de l'humaine est une bonne chose.
Jasper garde difficilement le contrôle, il parvient difficilement à influencer l'humaine.
Emmett est le pire, comme à son habitude. Il joue la charade sans précaution et ne cesse de faire des blagues que l'humaine ne peut même pas comprendre.
Rosalie trouve la situation finalement amusante. Bien sûr, elle est jalouse de l'humaine et craint pour notre famille, mais mon tourment l'enchante.
Parce que moi je suis en enfer. Je la veux mais je sais que je ne dois pas. Si seulement j'avais cédé à mes pulsions… Non, je divague, jamais je n'aurais pu la blesser, du moins je tente de m'en persuader.
Il faut qu'elle parte, vite. Elle n'est pas en sécurité avec nous, et surtout pas avec moi.
31 mai 2018
Elle ne réalise pas à quel point elle excite le monstre en moi.
Je suis torturé, chaque seconde pire que la précédente, chaque seconde meilleure que la précédente. Rosalie a raison, je suis masochiste.
Et si ?
Cette question je me la pose à tout moment de la journée et de la nuit, elle varie souvent mais le plus souvent, je me demande : et si je l'avais connue avant de mourir, l'aurais-je autant voulue ?
8 juin 2018
Pourquoi ne l'ai-je pas embrassé ? Elle le voulait et si au matin elle aurait regretté, j'aurais pu lui mentir et lui dire qu'elle avait tout imaginé.
Je ne sais plus comment agir avec elle, une chose est certaine, je ne peux plus lui parler de moi et tous les autres sont d'accord avec moi.
Elle sait que je suis vierge, j'avais envie de lui confier bien plus sur ce sujet. Comprendrait-elle que je…
« Bella ? »
Esmé avait frappé à ma porte, je cachai les carnets, en panique.
« Bella ? »
« Entre. »
« Je dois aller régler un problème avec Carlisle. Les enfants sont sur le chemin, tu ne seras pas seule longtemps. Ça ira ? »
« Bien sûr. »
À peine eut-elle quitté la maison que je retournais jusqu'au grenier remettre à leur place les carnets d'Edward. J'étais bien trop confuse pour continuer ma lecture et de toute façon, je ne pourrais pas croire ce qu'il y avait écrit. J'avais besoin de preuves et j'avais une chance d'en trouver sur internet.
Je maîtrisais l'appareil un minimum pour conduire mes recherches seule. Je commençais par entrer son nom dans le moteur de recherche, il y avait de par le monde beaucoup d'Edward Masen. J'affinais les critères de recherche et enfin un article de journal de Chicago qui datait du 26 mai 1918 attira mon attention. Il y était listé par ordre alphabétique les morts de la semaine.
Mort d'Edward Patrick Masen.
Je relus en boucle ces quelques mots, effrayée et incrédule. Il n'était pas mort, me répétai-je, conjurant ma peur. Hélas ma thèse se confirmait davantage. Il lui était arrivé quelque chose et depuis, Edward Masen n'avait plus subi les effets du temps.
J'entendis les Cullen rentrer chez eux, sans effusions. Alice ne viendrait pas me voir, ni ne tenterait de me faire essayer une nouvelle coiffure, un nouveau vêtement, et Emmett ne me raconterait pas de blagues ce soir.
La porte de ma chambre s'ouvrit brusquement, Edward sur le seuil, son regard aussi noir qu'une nuit sans lune me scruta quelques instants, puis il perdit son calme.
« Pourquoi tu es allée fouiller dans mes affaires ?! »
