Nda : J'ai du mal à écrire. REVIEWEZ.

[Edition : 01/02/2016]


Chapitre 10 : Home Sweet Home.

Il faut une vie pour apprendre et un instant pour oublier.

Ou peut-être est-ce l'inverse ? Je me trompe toujours, c'est amusant.

L.L~

« D'autres choses peuvent nous changer, mais nous commençons et finissons avec la famille. »

Anthony Bront

"Boulevard of Broken Dreams" – Green Day

-On-

Oser soutenir un lendemain de plus fut dur. Il était à peine sept heures lorsque ma mère vint me réveiller. D'habitude, elle attendait au moins dix heures pour dire que j'avais trop dormis. Je m'extirpai douloureusement de mes couettes chaudes et me dépêchai de m'enfermer dans ma salle de bain pour me brosser les dents. Je descendis ensuite à la cuisine où mon père prenait gravement son petit déjeuné. Je me servis un grand bol de café au lait, sans sucre, et m'attablai à leurs côtés. Je n'oubliai pas bien sûr de les embrasser chacun sur une joue en passant. Une fois posée, j'avalai quelques gorgées amères et douces avant de marmonner mes salutations matinales. Il me fallut une tartine de beurre de plus pour répondre à l'air si préoccupé de mon père : il portait sa tête des mauvais jours. Ce réveil inhabituel et procédural annonçait une conversation sérieuse, de mauvaises nouvelles, des sujets matures et importants. En effet, Papa se racla la gorge et commença à m'expliquer que c'était la guerre dehors. J'arrivais à l'oublier.

« Tu es grande Malvina, tu es presque une adulte. Tu es majeure et je pense qu'il est maintenant essentiel que tu saches. Je pense que tu as la maturité de comprendre avec sérieux la situation. »

Il me scanna avec insistance pour s'assurer que j'étais pleinement alerte et à l'écoute puis reprit après cette courte emphase. Mon père avait toujours été un bon orateur.

« La Communauté Sorcière croule sous une guerre civile et la crainte d'un coup d'état. Au ministère, les choses sont chaotiques. Les Mangemorts s'en prennent aux employés et m'ont même approché pour connaître ma position. En tant que Sang Pur, je les ai seulement rassurés de la neutralité qui suit notre nom et qui nous a toujours sauvés. Mais à la vérité je suis déjà engagé Malvina. Tu dois comprendre par-là que je collabore avec l'Ordre du Phénix. J'ai joins leurs forces et leurs causes. Tu te rends bien compte j'espère de ce que ça implique ? »

Son regard bleu presque électrique brillait solennellement et j'acquiesçai en fermant mon visage à toute expression autre que celle de ma concentration.

« Oui Papa.

- A partir de maintenant, notre famille pourrait être considérée comme traîtresse à son sang, par les extrémistes qui soutiennent la milice des Ténèbres. C'est un statut extrêmement dangereux dans le climat actuel des choses. C'est un secret qui ne doit jamais, au grand jamais, atterrir dans les oreilles des mauvaises personnes. Tu sais ce qu'est un secret et ce que le garder à l'abri implique, n'est-ce pas ?

-Oui Papa. »

Je savais ce qu'était un secret et les sacrifices qu'il incombait pour le garder. Je le savais bien plus qu'il ne pouvait le concevoir.

« Bien, reprit-il. Hier, le quartier général de l'Ordre a été pris d'assaut par les Mangemorts. Je suis un membre extérieur, ma prise de partie n'est pas officielle et devra rester discrète. Je deviens donc un membre clé investit au Ministère de la Magie. Dorénavant, il va falloir que tu redoubles d'attention toi aussi, ma fille. Tu dois prendre soin de toi et de ce que porte notre nom maintenant. »

C'était sa manière de s'excuser de l'implication et de me prouver son amour. Il se battrait pour l'égalité, pour un pays sûr dans lequel assurer mon avenir. Il était un homme bon, résolu, qui ferait tout pour que ma vie soit bonne à son tour.

Nous terminâmes nos petits déjeuners dans un silence entendu et confiant.

« Ton père et moi sommes très sérieux Malvina. »

J'acquiesçai de nouveau, prouvant ma compréhension et me levai pour regagner ma chambre.

Ils me faisaient vraiment confiance, comptaient réellement sur moi. Et moi, lâche et embuée que j'étais, je me rapprochais des mauvaises personnes, flirtais avec elles. Sans même savoir quelle était ma place en tant que Serpentard au contact des Mangemorts ou fille de membres de l'Ordre du Phénix, j'agissais juste de ma propre initiative. Je jouais. Contrairement à ce que je laissais paraître, j'étais au courant d'un certain nombre de choses qui se déroulaient. J'avais, bien des jours plus tôt, promis l'espoir à Luna Lovegood. En échange de son silence, j'avais donné à Neville Longdubas absolument toutes les informations utiles, tout ce que j'avais pu voir dans l'avenir de la fille qu'il voulait sauver. J'avais juste été un témoin anticipé des scènes lui redonnant la liberté et les lui avais décrites avec toute l'exactitude dont j'étais capable. Je n'en savais pas plus et mon implication serait tenue cachée. Encore un secret que je détenais. Il y avait aussi ce que Pansy m'avait confié par lettre. Je pourrais dès mon retour à Poudlard être amenée à m'enrôler dans les forces des Ténèbres. Et je comptais bien y prendre part. C'était mon objectif. Notre objectif.

Cependant, mon quotidien à la maison était d'une sobriété insoutenable. J'exécrais ces journées interminables et restrictives où la présence de mes parents m'oppressait. Pourtant il y avait des moments inestimables ! Des heures partagées dans la chaleur d'un bon repas, d'éclats de rires et d'émotions. De l'amour, de la joie, l'essence même du confort familial. La félicité d'être auprès des êtres aimés, le foyer m'ayant donné naissance. Des sentiments doux de tendresse et de réconfort. Le retour à la maison était merveilleusement douillet. Sauf que je transportais des confidences occultes derrière mes sourires repus d'amour. Je possédais une envie insatiable et clandestine couplée à une perversion dévorante. Ils ne se rendaient pas compte de mon autre vie, mon autre moi. Mes autres moi : mon don, mes addictions, la Main que je tenais, mes actions, mes relations, la place sociale que j'occupais... Ils ne voulaient pas voir celle que j'étais hors de leurs étreintes et surtout, je m'en assurais. Ils ne voyaient pas que je vivais, que j'agissais, qui j'étais. Comment le pourraient-ils ? Mes masques étaient d'aciers et d'armures. J'étais emmurée dans les rôles que j'incarnais. Comme une déesse portant le nom de Dame.

Je n'étais pas comme les autres. Tous les autres. Non. J'analysais tout, classais tout pour voir le monde selon mes cartes. Un jeu entraînant où je pariais ma vie pour manipuler les destinées. J'étais à un niveau différent. Ils n'étaient que des sujets dans ma cour. J'avais déjà acquis le Joker, vous vous souvenez ? De moi, la Dame de Pique. Et dans mon Jeu, mon paternel prenait le Roi de Carreau. J'imaginais déjà quel As proche de moi pourrait me convenir au sein de l'Ordre du Phénix. Ma Dame de cette couleur en était une certaine jeune Gryffondor, près du cœur de l'organisation, Hermione Granger. J'avais désigné pour Valet le héros, Harry Potter l'Élu lui-même. Je considérais la préfète comme plus importante, méritant une place de Dame avec ce que je prévoyais pour elle à l'avenir. J'avais ainsi dans ma main toute la famille royale du Carreau, de l'As au Valet, incarnant le côté lumineux de la scène.

Et dans l'ombre de mon Pique, le Roi était indéniablement Nott. L'As, en opposition au Carreau de la révolution, serait un membre de l'organisation du Seigneur des Ténèbres. Il me fallait m'y infiltrer et y positionner une carte face cachée. J'étais la Dame et avais décidé que le Draco Malfoy dont j'avais déjà tant entendu parler serait sûrement un personnage avec de l'importance. Déjà engagé dans les Mangemorts, je lui anticipais la place de Valet. Ou peut-être trouverais un autre personnage à manipuler ? Peu importait car ainsi une autre suite royale, celle du Pique, était également complète.

Je résumais ensuite le Cœur au couple Parkinson-Pringston. Bien que ceux-ci n'en aient probablement pas conscience – surtout Pansy – ils incarnaient la Dame de Cœur et son Chevalier servant, son Valet : la Rose et son Épée. Ma dernière Dame était Daphné Greengrass. Je lui donnais le Trèfle, comme quelque chose de hasardeux et de noir. Si je comptais également la gentille Luna Lovegood, j'obtenais un second Joker. Cette fille était trop perspicace pour que je ne lui tienne pas une place fondamentale. Dans la globalité, on pouvait ainsi comprendre comment je résumais mes cercles sociaux, tous les gens qui m'entouraient dignes de ma considération. J'analysais tout en fonction de ma Dame dans le monde que je voyais. Cet autre monde où nous régnions.

Mais cette conception euphorisante m'était bien trop dure d'accès de telle manière retenue par les contraintes familiales. Tout cela ne m'apparaissait comme rien de plus que le délire écœurant d'une démente. Le mauvais côté de l'amour débordant que je recevais. Et tout cela était un enfer à soutenir sans échappatoire. Accompagner ma mère, tous les jours. Discuter avec mon père, tous les jours. Forcer mon corps et mon esprit à agir convenablement, tous les jours. Sans mes addictions, à chaque heure du jour. Sans la moindre trace de substance, la moindre hormone de récompense traversant mes veines. Non, chaque jour, il n'y avait seulement que mon sang criant famine en manque de ses toxines.

Heureusement que la nuit, à l'abri des regards dans ma salle de bain, je pouvais profiter avec la compagnie de l'obscurité, d'escapades dans mon paradis d'abandon. Comme ce soir-là, après cette journée ayant commencée par ces révélations étonnantes. Une journée éreintante à entendre me rappeler à chaque heure le sérieux de la situation. Le ministère, la guerre, les méchants, les gentils, mon père, l'importance, les responsabilités, blablabla... Finalement, j'allais me coucher directement après le dîner. Je rentrai dans mes couettes après une autre soirée chaleureuse d'embrassades aimantes. Je me préparai à ce qu'allait être ma nuit, ma délivrance. J'attrapai le champignon magique que m'avait donné Luna – que j'avais soigneusement caché dans les replis de mon matelas – et en croquai un bout. Je l'avais démultiplié jusqu'à avoir une espèce de radis totalement sec, gros comme mon poing. A chaque fois que je le réduisais pour le ranger, puis l'agrandissais pour le consommer, sa concentration augmentait. Il se bonifiait à chaque usage. Je changeai l'eau de mon verre en vin et bu de longues gorgées acides pour faire passer le morceau que je venais de mâcher. Il ne me fallut qu'un verre et quelques minutes pour que je me sente partir dans le brouillard noir du sommeil et du Temps. J'entendais à mon oreille, me guidant vers mon propre au-delà, l'aiguille tournante de mon médaillon. Mon horloge, symbole de Chronos lui-même et seul repère réel dans ma folie. Ce son et la présence de ce pendentif était mon point d'ancrage à la réalité. Ma seule vérité. Je m'y endormis.

Quelques heures plus tard, je baillai largement et écartai de mes genoux le cahier qui m'avait servis de plan de travail en faisant disparaître les dernières traces de tabac dessus. J'avais effrité un bout de mon champignon et m'étais rendus compte que ce n'était pas mauvais à fumer. Je n'avais plus rien d'autre. J'étais désespérée. Je n'avais plus rien pour palier à mes désirs et me contentait de cette chose étrange. Mais tout était bon tant que je pouvais inhaler et sentir l'épaisseur rugueuse sur ma langue et dans mes poumons. Je me saisis donc du "join" au radis inconnu que je venais de rouler et m'enfermai dans ma salle de bain. J'ouvris ma fenêtre et m'assis sur la cuvette des toilettes en dessous.

« Incendio. »

Je ne savais pas vraiment ce que je fumais. J'avais découvert à cette espèce de racine magique des propriétés sensorielles et euphorisantes étonnantes. Je tirai les premières bouffées particulièrement parfumées et finis par glisser m'adosser au sol. Je m'amusai des formes que prenait l'épaisse fumée dans l'obscurité relative de la pièce. Il était approximativement 3heures du matin, je lisais sur mon pendentif près de mon cœur. Je m'étais réveillée à cause d'un rêve perturbant et en état de manque. Je ne pouvais plus boire assez, je ne pouvais plus fumer assez. Mon esprit était enfermé dans mon corps, lui-même détenu dans cette cage insoutenablement dorée. Trop rares étaient les moments où je pouvais m'abandonner ainsi. Et mon corps comme mon esprit le réclamaient avec la force de mes addictions.

Alors assise dans le silence de la nuit, ignorant les spasmes de ma main droite et d'une de mes jambes, je continuais à absorber davantage de toxines. Je brûlais mes poumons de surcharges enflammées. A la seule lumières d'un quartier de banlieue paisible de Londres plongé dans la nuit perçant par la fenêtre, je m'isolai encore une fois dans un autre univers. Des courants d'air froids tombaient sur mon corps tremblant de dopamine. Je me prélassais enfin dans l'extase de la fumée épaisse comme un brouillard d'hivers autour de moi. Je me laissai oublier, replongeai dans le paradis brumeux de ma déchéance qui m'avait tant manqué. Elles étaient loin les journées du quotidien tortueux que je devais endurer. Ce quotidien qui me suivrait encore pendant des jours et des jours, rythmé sur la répétition d'instants déprimants. Je ne savais comment j'aurais pu tenir sans Elle.

« Malvina ?

- Oui maman, j'arrive. »

Les journées passaient et se ressemblaient.

Les jours glissaient et se succédaient. Parmi eux, à chaque heure, il y avait ces moments de lassitude intense ou je n'avais plus envie de rien. Cet instant de malaise abattu où plus rien n'avait d'importance, où plus rien n'en valait la peine. La moindre action était une chose inutile flirtant avec ma souffrance. Bouger, manger, parler, jusqu'à respirer. Dans ces moments où je me repliais tant physiquement que mentalement sur moi-même, mes inspirations se saccadaient, se coupaient et s'entrecoupaient comme pour ne même plus consommer ni dépenser d'oxygène. Et malgré cette mélancolie flemmarde et intense, même pleurer nécessitait un effort émotionnel trop important. C'était comme si je portais une charge, un poids que je n'avais pas voulu lâcher pour continuer à paraître et qui avait fini par s'enraciner dans ma poitrine. Alors je ne savais même plus comment le relâcher. Seule une larme occasionnelle repoussée d'un œil fuyant fixé sur le vide flou, par un battement de cils, en venait parfois à perler sur une de mes joues. « Malvina ? Chérie ? S'il te plaît! » Non, non. Je ne voulais pas. Et si ça ne me plaisait pas ? Mais je n'avais pas le choix et mes membres s'activèrent, mon esprit se reconnecta. Encore une fois je ravalai ce poids encombrant pour me lever et poursuivre mon devoir. « Oui maman, j'arrive... »

Et les heures se répétaient. Il y avait ces questions, ces réflexions qui revenaient depuis une éternité. Immuables, répétitives, lassantes. Des souvenirs se mélangeaient avec le présent. C'était d'une récurrence progressive usante. Je contemplais ce qu'étaient devenus mes échanges quotidiens. Et je me voyais assise, face à un mur. Et le mur était blanc. Et je ne bougeais pas. Le mur ne bougeait pas. Il était blanc. Juste blanc. Juste devant moi. Juste un mur blanc.

« Malvina, tu peux m'aider à faire ça s'il te plaît ? Malvina, tu peux venir par-là mon cœur ? Malvina, est ce que tu peux faire ceci s'il te plaît ?

- Oui maman. »

Et le mur était blanc.

« Malvina ? MALVINA ! Viens par ici, tu veux ? Malvina ! Est-ce que tu as regardé ça ? Tu m'écoutes quand je te parle ? Malvina, n'oublies pas de rendre ceci à temps.

- Oui maman. »

Juste blanc.

« Malvina, est-ce que tu as pensé à ceci ? Est-ce que tu as rangé ta chambre chérie ? Tu as fait tes inscriptions ? Et tes devoirs ? Il faudrait que tu travailles un peu plus... Ou sont les choses que je t'avais demandées de faire ? Tu as dit bonjour ? Fais attention !

- Oui maman. »

Le mur ne bougeait pas.

« Malvina, il faut qu'on parle. Tu vas bien ? On se fait du souci chéri...Range ta chambre. Viens m'aider. Sois polie. Sois gentille. Fais ça. Regarde par là. Qu'est-ce qu'il se passe ? Fais doucement. Parle moins fort. Regarde-moi quand je te parle. Penses à ton avenir. Sois à l'heure.

- Oui maman. »

Le mur était blanc.

« Malvina ? Tu as rangé ? Tu as travaillé ? Tu t'es renseigné ? Tu y as pensé ? Tu l'as fait ? Malvina, tu peux venir m'aider à faire ça s'il te plaît ma puce ? Tu as rangé ? Tu as fait ci ? Tu as fait ça ? Fais ceci. Fais cela. Viens ici. Viens par là.

- Oui maman. »

Juste blanc.

« Malvina. Qu'est-ce que c'est que ça ? Malvina qu'as-tu fais ? Qu'est-ce que ça fait là ? Tu étais où ? C'est fini, tu as compris ? Ne va pas là-bas. Ne fais pas ça. Tu étais où ? Qu'as-tu fais ? Pourquoi ? C'est quoi ? Tu sens quoi ? MALVINA ! QUOI ? Tu as bu ? Tu as fumé ? Tu t'es drogué ? Qu'as-tu fais ? C'est qui ? Comment ? C'est fini. Tu as intérêt à m'écouter. Tu comprends quand je te parle ?!

- Oui maman. »

Juste devant moi.

« Malvina, tu as fait ce que je t'ai demandé ? Arrêtes moi ça tout de suite ! C'est dégradant. Tu as compris ? Tu as fait ça ? Tu as pensé à ceci ? Tu as rangé cela ? Pourquoi ? Ne répond pas. Tu es mal élevée. Une honte. Dépêches toi. Je suis déçu. Tu m'as déçu. Tu nous as déçus. Tu nous as trahit. Regardes moi. Tu fumes ? Tu bois ? Tu te drogue ?! Pourquoi ? Qu'est-ce qu'on t'a fait ? Tu es désolé ? Tu ne dis rien ? Tu ne fais rien ? Tu étais où ? Tu as fait quoi ? Regardes moi ! Encore ? Mais pourquoi ? Avec qui ? C'est fini ! Tu as compris ? ENCORE ?! Malvina ? Encore ?! MALVINA ?!

- Oui maman. »

Juste un mur blanc.

« Tu me rends malade » avait-t-elle dit un jour. Et derrière le mur, je voyais un orage, une tempête, une tornade, un typhon, l'apocalypse. Mais le mur était blanc. Il ne bougeait pas. C'était un mur. Juste un mur blanc…Je pétais sérieusement des câbles.

Ne vois-tu pas la tâche sur ce mur, me demanda-t-Elle plus tard. Non. « Malade... » J'entendais encore sa voix qui résonnait dans ma tête, comme l'écho des vents acérés de l'orage de mes souvenirs. Tu la vois. Comment est-elle ? Blanc. C'est juste un mur blanc, m'obstinai-je. Regarde mieux. « Une honte...» Et sa voix claquait toujours en écho aux vents qui fouettaient ma mémoire. Rouge, hasardai-je. Ouvre les yeux.« Mal élevée... » Inlassablement, sa voix me giflait et griffait, la persistance de cet écho de vent destructeur. Noire, s'énerva-t-Elle. Elle est noire. Comment est-elle ? Juste noire. « Malade... »

Mais une autre voix dominait les échanges dans mon crâne. Les reproches de ma conscience n'étaient plus qu'un nouvel écho de la résonance. Non, chassa-t-Elle l'indésirable. C'est une tâche noire, compris-je alors. C'est le Pique. Ton Pique ? Notre Pique. Aides moi. Sauves moi. Vis pour moi, la suppliai-je. Je suis là. Où ça ? , pointa-t-Elle. Montres toi. Qui suis-je ? Me rappela-t-Elle. Moi ? Nous. Qui ça ? Son sourire brilla dans ma conscience. « La Dame de Pique. ». Et je me sentais si bien dans ma folie…

Ainsi se déroulaient mes vacances. J'étais prise au piège par la contrainte que je me faisais porter tandis que ma Dame me permettait d'endurer les heures qui s'enchaînaient. Mais j'avais bien trop de mal à suivre la normalité des choses. Je voulais m'évader et ne plus penser à toutes ces questions, mes trahisons, mes défaillances. Elle ne voulait que mon bien, mon Roi de Carreau ne voulait que mon bien. Mais ce bien me faisait mal à leur insu. « On ne fait ça que pour toi, Malvina. Pour toi, uniquement pour toi » disaient-ils. Je me sentais assiégée par leur motivation et coupable de ne pas la partager. Leur dévotion me brisait. La culpabilité était le mal qui me rongeait en chacune de leurs affections. Alors à défaut de ne pouvoir la fuir, je l'endurais et la recréais en images, je la réinventais pour m'y adapter. Les jours passèrent encore.

Il y avait un Solitaire à la maison. Le jeu de billes. C'était une belle pièce de collection que mon père avait ramené de je ne savais plus où. Le large plateau circulaire était taillé et poli dans un magnifique bois d'ébène. J'aimais l'odeur du bois. Chacune des trente-trois billes posées dans leurs socles était faite et étiquetée d'un minéral particulier. Je retirai celle du centre, un cristal, et la fit rouler dans la sorte de gouttière qui marquait l'extrémité du support. Ce jeu était merdique et frustrant à souhait. J'avais envie d'une putain de clop. J'attrapai une boule verte – de la malachite - et la fit passer au-dessus d'une des centrales – une belle aigue-marine. Mon esprit faisait une fixette sur l'image d'une cigarette accompagnée d'une bonne bière et d'un joli pet. Je la conduis ensuite dans la zone acquise où elle roula vers moi, à cause du déséquilibre du plateau posé sur mes jambes entrecroisées en tailleur. Je visualisais chaque détail du rouleau industriel, le tabac compacté dans son papier blanc cerné de doré et d'orange. J'éliminai ensuite l'agate orangée avec la rubis trop terne à mon goût. Je voyais clairement son extrémité s'enflammer et la fumée s'élever de la combustion. Je croyais même en sentir l'odeur. J'essayai de me concentrer sur mes trois mouvements suivants mais mon esprit était bien trop distrait. J'observai mentalement une goutte de condensation de plus glisser le long de la bouteille de verre et s'ajouter au disque mouillé sous son cul. J'attrapai la bille d'opale - parfois nommée ''pierre du malheur'' ou ''gemme infâme'' - et l'utilisai pour effacer ce qui devait être une citrine. Et mon pétard, artistiquement roulé en un fin et long cône. La feuille vaporeuse laisserait apercevoir à sa base le cylindre de carton blanc et jusqu'à son extrémité à peine fermée d'une torsion, l'herbe à l'intérieur. J'inspirai profondément pour ignorer les battements envieux de mon cœur et mangeait l'améthyste avec la même opale lumineuse. Cette pierre était fichtrement belle avec ses reflets – ou bien étaient-se des filaments ? - arc en ciel. Particulièrement l'éclat rougeoyant dans la brume multicolore solide de la bille, il était envoûtant et attirant comme la promesse de l'étincelle qui consommerait mon roulé artisanal avant que celui-ci ne libère sa fumée douce et épaisse. J'en sentais presque le goût sur ma langue. Je fermai les yeux, fort, à plusieurs reprises et pris en main l'émeraude étrangement familière. Je me reconcentrai sur le jeu, le plateau, les pions, le roi. Non ! Des billes ! Il ne fallait pas que je pense à lui, que je ressente la douleur de son attaque encore vive dans ma chair. Ce n'était pas tout de partir la tête haute, il me fallait tenir mon rôle, ma Dame. Non ! Je n'avais plus le droit de m'abandonner. Je devais être mature et responsable. Saine et rationnelle. Observer les billes, les déplacer, calculer, avancer, me concentrer sur le calme, les couleurs, la texture des pierres entre mes doigts, la musique de leurs entrechoquements, une bille après l'autre, puis la suivante...

PIING fit cette putain d'opale en s'enfuyant de ma poigne. Par ce que mon corps en décidait autrement, lançant depuis cette main incertaine et traîtresse l'appel tremblant de mes envies. Je voulais fumer, la pensée m'obsédait, me rongeait nuit et jour. Je voulais fumer. Je n'avais pas pu fermer l'œil de la nuit précédente, enchaînant des cigarettes aussi libératrices qu'insatisfaisantes, et mon corps me rappelait encore et encore ce à quoi j'aspirais. Mon esprit voulait s'égarer, se perdre encore et encore. J'avais besoin de fumer. Et je le sentais, le manque courant sous ma peau, coulant dans mes veines, court-circuitant mes neurones. Mais je n'avais pas d'échappatoire.

Je calai ma main droite sous ma cuisse et de l'autre essuyait les larmes de frustration qui s'étaient libérées de mes yeux sans mon consentement. J'inspirai profondément et repris de cette même main plus certaine la bille qui avait roulé près de mon genou. J'expirai et me forçai à penser par les billes, par mon prochain mouvement, par la victoire. J'expirai et forçai hors de moi mes idées de revanche, de manipulation et d'ivresse. Le temps passa, les billes cédaient mais mon corps ne se détendait pas. Il ne restait sur le plateau que trois billes. Un mouvement et cette opale problématique fut consommée par un onyx rutilant, une pierre aussi noire que mes envies secrètes. Un dernier mouvement et cet onyx alla rejoindre les trente-deux autres billes que j'avais éliminé. Je serais dans ma main la boule survivante. Dans une ironie douteuse les éclats verdâtres de la serpentinite me narguaient, comme pour me rappeler ce que j'étais ainsi que ma condamnation à garder les pieds sur terre encore un moment. Sept jours. Encore sept putain de longs jours à tenir. On pouvait dire que cela faisait déjà sept jours, qu'il ne me restait plus que sept jours, que je devais encore m'abstenir une fuckin semaine. Mon cœur s'accéléra de nouveau sous l'assaut de ma détresse et je commençai à ventiler pour ne pas céder aux larmes. J'entrouvris ma bouche pour laisser passer l'air brûlant qui m'échappait avant de revenir. Je me concentrai sur ma respiration, tentant d'occulter tout le reste. J'éloignai précautionneusement le plateau de mes genoux pour le poser sur le sol et me serrai contre moi même sur mon lit. Je m'obligeai à respirer calmement, invoquai la paix du sommeil pour essayer de me détendre. Je me laissai aller progressivement, accueillant un noir libérateur que je sentais arriver.

« Malvina ! » Non, non, non ! Pas maintenant ! Ô désespoir. Mon cœur reparti à toute vitesse et mes poumons se remirent à convulser. Je portai mes mains à mon visage, griffai et enfonçai mes ongles dans mes joues gelées. Toute ma peau était froide, frigorifiée, mais je sentais les sueurs attraper ma chair. Je lacérai mon visage de haut en bas, savourant la douleur physique comme une distraction à mon manque handicapant. Mes masques, où étaient mes masques ? Je me concentrai sur la force de mes gestes tremblants, la force des blessures que je m'infligeai. Où était le masque adéquat ? Je le cherchai, il devait être incrusté juste là. J'ignorai tout le reste, me laissai être balayé par la déferlante de signaux contradictoires de souffrance et de satisfaction. J'adorai sentir mon épiderme céder sous mes doigts et les premières lymphes et gouttes de sang humidifier la déchirure, la rendant aussi sensible qu'une brûlure. Et je me calmai, après m'être défiguré encore une fois. Mes cheveux étaient depuis dix jours en permanence tirés et attachés avec soin pour qu'on ne remarque pas la différence de longueur. Je soignais mon apparence, j'avais même ressorti les lunettes que j'étais sensée porter au quotidien. Je n'avais pas pris la peine de les amener à Poudlard en début d'année mais il était vrai que leur meilleure place était sur mon nez. J'appréciais l'illusion de me réhabituer à avoir un champ de vision dégagé grâce à elles. Plus de masses de boucles indomptables qui cachaient mes yeux toujours floutés par mes consommations. Je voyais clair, sans substance dans mon système et mes fameux verres me permettaient d'enfin revoir les choses en grand – au sens propre - en corrigeant mon astigmatophagie*, ou hypermétrophagie*. Ou les deux, qu'importait. Le fait était que je pouvais surmonter mon état. Je focalisai toute mon attention sur ce détail anodin. L'existence de ma paire de lunettes était l'ancre qui me permit d'occulter mon manque. Une bouée de sauvetage plutôt.

« Malvina ?! » Je me relevai en silence, dépliant des membres enfin obéissants à mes ordres et couru dans ma salle de bain pour immédiatement soigner et cicatriser mes plaies. Je m'accrochai toujours à l'image de ces lunettes qui marquaient une Malvina libre de ses dépendances. Alerte et consciente. Bien. Pas la fille défoncée traînant dans les couloirs de Poudlard dans des états d'ébriétés pitoyables. Pas la Dame de Pique totalement psychotique, manipulatrice narcissique et mégalomane qui prenait possession de ma conscience. Non, j'étais Malvina Dore, la fille de membres de l'Ordre du Phénix qui avait en secret permis la libération de personnes importantes à la révolution. Je pouvais être une personne correcte. J'étais une personne correcte. Aimante et reconnaissante envers mes parents.

« Oui ! » criai-je à mon tour. Je plaquai de la poudre sur mon visage pour en cacher les rougeurs résiduelles et cernai mes yeux de noir. Je me maquillais même – non mais allô quoi ?! - pour incarner la fille respectable que je devais être, que je deviendrai. Que j'étais ! Je passai finalement les lunettes pyramidant mon apparence soignée. Les branches ouvragées étaient de fines lianes argentées de fines baguettes s'enroulant entre elles, faites dans la même teinte que l'alliage d'argent et de cuivre qui créait la chaîne et le pendentif à mon cou. Elles étaient rondes, presque aussi rondes que celles de Harry Potter mais bien plus délicates. Hautaines et brillantes. Elles étaient parfaites, j'étais parfaite.

« Malvina, viens boire le thé avec moi, mon cœur. » Je persuadai mon reflet dans le miroir que je pouvais le faire et abandonnai une ultime contraction musculaire à la pièce. Je fermai la porte derrière moi. Il s'agissait d'un rideau que je baissai avec des mains méticuleusement débarrassées de tout résidu de peau. J'avançai comme vers un autre monde. C'était une entrée en scène, place à la représentation. Je m'éloignai ainsi vers les escaliers. « Oui maman, j'arrive. »

J'entendis étrangement l'écho de vieilles paroles – d'à peine deux mois – murmurées dans ma tête par le légendaire Choixpeau magique. « Tu tiens tes masques en place avec des mains fébriles mais habiles. »Oui, je les reprenais enfin en main mes masques. Je reprenais ma vie en main. Ce regain d'espoir et de motivation persisterait pendant les sept petits jours qui me séparaient de mon retour en terres maîtrisables. Je ne comptai pas faiblir. Sept jours et même plus, je le ferais. J'étais capable de tout ainsi : ne pas fumer, ne pas boire, ne pas partir en délire en imaginant mon entourage comme des cartes ou mes ennemis des pions. J'étais Malvina Dore, et je le ferais.

Sept heures. Ma putain de crise d'espoir méprisable avait durée sept heures pendant lesquels j'avais réussis à me faire croire que je pouvais me passer de mes envies et ignorer mes pulsions. Pour quoi ? Pour incarner la fille parfaite que j'étais censée être. J'avais à peine tenue sept petites heures. Assise sur mon oreiller, je me balançais d'avant en arrière en grelottant alors que mon corps bouillant transpirait de fièvre. Je me balançai comme ça pendant un long moment. Suffisamment longtemps pour faire une introspection de ce voyage mentale à ''Esperate Mind''. Je remontai mon analyse à tous les tournants de ma vie. Chaque épreuve qui avait été traversée par celle que j'étais. Chaque chose ayant conduit l'honnête Malvina Dore à devenir une dévergondée. Je passai mes heures sombres à ressasser encore et encore, broyer du noir en pensant aux échecs consécutifs de ma vie. Je vulgarisai mon existence avec des injures et des mots crus.

Qui étais-je ?

C'était des conneries ces putains d'histoire de binocles et de chignon haut. De force morale et autres espoirs de redditions. Je n'en avais pas la volonté, je ne voulais pas être ainsi. A la vérité, j'avais souffert avant de faire une poussée d'hormones et de soudainement devenir appréciable pour les normes sociales. J'avais souffert seule, honteuse et pitoyable pour ne plus être qu'une enfant dénigrée.

Oh oui j'étais fine, mais aussi grande et gracieuse, avec une poitrine on ne pouvait plus généreuse accaparant les regards lubriques répugnants de tous ces tocards qui m'avaient repoussée. Ce fut avec des gamineries de préadolescent que j'avais commencé à changer. Toute la gente masculine était devenu mon premier camp adverse. Noir contre rouge. J'étais les noirs. Puis vinrent toutes les salopes jalouses et horrifiées de voir mon corps et mon intelligence porter par mon être apparemment répugnant. J'avais de nouveau encaissé le rejet de toutes parts. Dans toutes les sociétés où j'ai déménagé, je subissais le même rejet d'autres personnes similaires aux premières. Ainsi vinrent les quatre couleurs différenciées et opposées, pour lutter contre des catégories de personnes. A la manière dont Granger avait dû être harcelée pour ses dents et sa touffe, ces connards m'avaient traité de crevette, par ce que j'étais petite et maigrichonne et de têtard en raison des énormes culs de bouteille que portait mon petit corps pendant bien trop longtemps. Il était hors de question que je redevienne cette fille minable. Celle qui a eu l'impression de n'être qu'une moins que rien grattant le sol des autres pour survivre. Et comme les ennemis se multipliaient de toutes parts en fonctions des milieux analogues, j'avais invoqué la hiérarchie des Cartes comme un tarot détraqué pour exposer chaque groupe de personnes : des ennemis placés en égaux aux Valets à sacrifier. Elle s'était réservée pour elle-même la couleur noire et quelque part sanguinaire du Pique ainsi que pour les gens que nous estimions les plus à même de contrer sa volonté. C'était au moment où je devenais dissociative. Lorsque j'avais commencé à grandir et analyser le monde pour y voir l'une des formes d'expressions que j'admirais le plus. Une poésie lyrique et symbolique inspirante. J'avais toujours apprécié la littérature enfant et plus particulièrement le théâtre. J'avais toujours été une petite fille modèle très éveillée et soit disant intelligente, une préadolescente cultivée se régalant de la Comedia Del Arte, des Travaux d'Hercule, ou d'Antigone. J'adorais particulièrement le Mythe de Pandore, la première femme. C'était ce Moi là qui fut dégoûté de la société, celle que j'étais au moment de mon changement radical. De cette victime naïve des pressions sociales à la fille désabusée face à l'abandon, le rejet et la trahison des critiques continues. Les remarques insultantes quotidiennes que je recevais gratuitement m'avait brisée au point que je n'entende plus rien des mots de quiconque, mêmes les bons. Je n'avais pas été prête. Et je l'ai découverte, en moi. Celle qui se jouait du réalisme et possédait un monde à disposition. Elle. Au début je n'avais pas compris. J'étais jeune, encore trop immature lorsque j'ai pris la première claque. Je voulais jouer comme une enfant des écoles alors qu'autour de moi, les filles entamaient leurs mutations vers la femme tandis que mon corps poussait désordonnément. Mon cerveau, comme toujours, était en première ligne pour se rendre compte que j'étais un être répugnant. Je me sentais difforme. Les choses empirèrent, empirèrent, je me sentais de plus en plus loin. J'aurais pu sombrer à ce moment, déjà les vices m'attiraient. Mais j'avais subitement fait un bond en avant. En quelques mois tout ce qui m'entourait avait changé et les regards avaient quittés leurs dégoûts pour de la curiosité. J'étais la seule à trouver la situation écœurante. Puis je m'y suis habitué, j'ai dû comprendre quelque chose un jour et j'ai plutôt vu ce changement soudain comme une seconde chance. Je m'y suis affirmée. Je suis devenue Moi, j'ai encaissé, découvert et finis par expérimenter. J'ai joué. Elle est née de mes résolutions et s'est affirmée chaque jour avec moi. Et j'ai compris que nous n'étions qu'un. Un être, une âme mais une conscience dissociative. J'imaginais que mon esprit possédait un reflet en lui-même. Si les esprits de tout un chacun pouvaient être représentés par un cristal uni, le mien serait un cristal séparé en deux, les deux faces internes du joyau divisé se renvoyant mutuellement leurs images. Un double dans la même entité. Une femme à deux têtes, comme sur une carte à jouer que l'on peut tenir des deux sens. Des esprits siamois, partageant le même complexe cérébral mais développant deux personnalités différentes s'influençant réciproquement. La Dame de Pique et moi : dissociatives, unies.

Ainsi, Elle me tira vers le haut en intervenant de son caractère lorsque c'était nécessaire, avec la conviction et le détachement qui la représentaient. Elle n'était pas une victime, elle était devenue Maîtresse du Jeu. Nous étions une même unité, je suis donc devenue digne d'elle. J'ai appris à m'arracher au monde. Je suis passé par la méthode moldue. La cigarette a fait de moi une rebelle, la drogue une toxicomane et le spiritueux une alcoolique. Mais j'ai aimé ça, j'ai adoré hisser à sa psyché altérée. Grâce à elle, j'étais une reine, une Dame, j'avais appris à m'aimer malgré le rejet des autres. Ce n'était plus grave s'ils m'exécraient, je me contentai à moi même devenu deux – ou à nous même devenu un. Ce monde pourrit ne méritait pas mon attention, juste des persécutions. Ils n'étaient que des acteurs malgré eux. Des cartes dont je me permettais de soulever les destinées. J'avais quoi, entre quinze et seize ans à l'époque. Et maintenant à peine devenue femme j'étais rongé par les conséquences de mes choix. Je récoltais mes actions d'inconsidération par des moissons en putréfaction. J'étais cette Dame dans son monde mais lorsque la fille faible et lâche qui n'avait pas osée affronter ses craintes devenue dépendante me rattrapait...

Je continuai mon manège, allant et venant à un rythme continu. Je ne redescendais pas mais ma pseudo crise ne s'empirait pas au moins. Celle-ci était moins violente, moins puissante par ce que mon corps commençait à s'y habituer. Ce n'était pas tant un manque physique qu'une impression psychologique. Mais je ressentais une angoisse. Une angoisse froide et vicieuse qui me paralysait le corps dans des sueurs glacées intenables alors que ma fièvre me rendait faible. J'avais peur du noir et de la nuit, peur d'affronter la lune lorsque je ne pouvais me protéger derrière mes consommations. Elles me manquaient, c'était dur d'affronter mes peurs irrationnelles d'enfant – comme l'ombre sous mon lit - sans un agent défensif m'éloignant de ces futilités. Je bloquai subitement tout mon corps, tous mouvements, tous mes muscles pour retenir le cri qui remontait de mon torse, emprisonné dans ma gorge. Je comptais soixante-six secondes avant de commencer à manquer d'air et d'expirer lentement en reprenant mon oscillation fixe.

Que me restait-il ? Rien.

Rien que des regrets et le manque. Je n'avais plus rien pour survivre. J'avais trop perdue pour commencer à réparer mes erreurs. J'étais défaitiste et persuadée d'être déjà condamnée. Je n'avais même pas la volonté de me ressaisir et de prendre les armes. J'aurais voulu disparaître. Ne plus exister. Si je n'étais pas moi, pas nous, je ne mentirais pas à mes parents, ni trahirais quiconque. Sans moi et ma corruption mentale, tous auraient une vie meilleure. Inconsciemment, je me mis à prier. Je ne savais pas ce que je priais, peut être Merlin, Morgane ou même le dieu du cannabis. Je suppliais juste que l'on m'aide me sauve de moi-même. Je priais avec la certitude que cet espoir d'être secouru enfoncerait ma détresse et m'affaiblirait davantage. Personne ne me sauverait. Je ne pouvais compter sur personne. Car j'avais tourné le dos à tous ceux qui m'aimaient. Des larmes silencieuses se mirent à couler sur mes joues et je les laissai. Je les laissai dégringoler mon visage et couler jusqu'à mon col. Par ce que je le méritais. Je les laissai pendant des heures jusqu'à ce qu'elles imbibent mon vêtement et aient raison de ma conscience par l'épuisement.

Au secours.

Je fis un bond incroyable et tombai inexplicablement de mon lit lorsque le silence oppressant fut soudainement brisé par des coups. Je vrillai immédiatement mon regard sur ma fenêtre, source du bruit. Il y avait quelque chose de...

Toc toc toc.

Ma pression et mon angoisse se dissipèrent quand je reconnus la forme d'un hibou. Qui pouvait bien m'envoyer un courrier à cette heure-ci ? Il était près de quatre heures du matin. Je me relevai, tanguante, et allai ouvrir un battant pour permettre au rapace de rentrer. Il s'écroula tout bonnement sur le parquet. Il me fallut quelques secondes pour outrepasser ma stupéfaction. Je ramassai ensuite le volatil par les ailes et le posai sur mon bureau avant de détacher la missive à sa patte. Il couina faiblement et s'endormit. Je détaillai ce hibou étrange d'un œil critique. Qui pouvait permettre à une telle chose de voler ? J'aurais presque dit qu'il était défoncé. Un instant...défoncé ?

Je me reportai rapidement au rouleau de parchemin et l'ouvris à la hâte. Cinq paires de chiffres étaient inscrites au milieu de la page, précédée de la mention ''appelle-moi''. Non…ce pourrait-il que ? Avec fébrilité, mes yeux descendirent jusqu'à la signature et je tombai sur les genoux. J'étais sauvée, j'étais sauvée ! Sentant enfin le poids de mon manque s'alléger, je retournai dans mon lit. Je me calai confortablement dans mes couettes et gardai près de moi cette lettre si prometteuse. Je sentais enfin le sommeil me rejoindre en réponse à mon soulagement. J'avais hâte, tellement hâte. C'était un numéro de téléphone moldu, français de surcroît. Je ne savais quel dieu avait reçu mes prières, mais il ne me voulait pas du bien. Avoir des nouvelles de cette connaissance particulière, - le fameux - Camille, n'était jamais une bonne chose. Cela signifiait soit que je lui devais quelque chose, soit qu'il avait besoin de moi. Et je ne pouvais pas vraiment dire laquelle des deux options était la pire. Ce mec était la quintessence de tout ce que mes parents trouvaient de mauvais chez une personne. Mais il m'avait attiré au-delà du raisonnable. C'était indirectement son influence qui avait fait de moi une junkie. Le désir de lui ressembler, d'attirer son attention, son affection. Il m'avait brisé sans même s'en rendre compte. C'était un manipulateur de la pire espèce, un sombre connard : irrécupérable. C'était un né moldu français qui avait su allier la magie à la technologie pour vivre dans son monde de dégâts et assurer ses divers stocks. Un univers de débauche palpitait autour de lui. C'était quasiment un criminel, il était interdit de séjour en Grande Bretagne. Le fait qu'il se manifesta à moi cette nuit-là était à la fois une mauvaise et une bonne chose. Seul l'appel que je lui passerais me permettrait de savoir ce qu'il me voulait exactement. Mais en tout ce qui consistait ou impliquait de la drogue, je savais qu'il pourrait faire quelque chose pour moi. Je fermai fort les yeux et me concentrai sur ma respiration pour l'alourdir et la rapprocher de celle du sommeil. C'était le meilleur moyen que je connaissais pour réussir à m'endormir sobre. J'avais tellement imité l'endormissement que j'arrivais presque à m'en convaincre moi-même. Je laissai mes souvenirs envahir ma tête et mon imagination les transformer jusqu'à prétendre qu'il s'agissait de rêves. Je me souvenais de la première fois que j'avais aperçu Camille au lycée, de notre premier baiser, notre première nuit. Et avant ça même, quand j'avais commencé à boire, à me droguer, à fumer. Quand ma vie avait commencé à virer de bord. Je replongeai totalement dans ma mémoire et la laissai défiler dans mes songes, la laissai passer comme l'histoire pathétique qu'elle était. Le lendemain promettait d'être intéressant. Et à bien plus de niveau que je n'aurais pu le penser.

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Je venais d'avoir mes seize ans et grimpai dans la calèche ornementée me menant à l'internat de Beauxbâtons. J'arrivais en France pour ma cinquième année. Deux ans à peine étaient passés depuis, mais il me semblait avoir traversé des années de torrents et marées. Je revenais d'un espèce de tour du monde de quatre ans pendant lesquels j'avais enchaînés séjours de quatre à douze mois dans moins d'une dizaine de pays, suivant les affectations ministérielles de mon père. Je n'avais pas été dans un véritable établissement scolaire, recevais les cours par transplannage qu'une organisation Allemande dispensait à peu près tous les pays du monde, en envoyant des professeurs adaptés plusieurs fois par semaines en fonction des groupes d'études potentiels. Ainsi avais-je toujours évoluée au milieu d'autres enfants sorciers d'expatriés de toutes nationalités. C'était plus de trois ans plus tôt, en Côte d'Ivoire où le prix du paquet était terriblement dérisoire que j'avais commencé à fumailler avec quelques filles des cours et nos amis d'un lycée moldu français. J'avais continué partout où nous avions bougés, puis m'étais mise de fil en aiguille à voler des bières et autres bouteilles de vin dans le bar familial. Je traînais avec mes premières ''mauvaises fréquentations'' et rentrais tous les trois jours à la maison avec des yeux bouffis par les quelques verres que j'avais bus. Ma mère niait l'espèce de dépression qu'elle traversait à cause de moi et mon père, surmené entre ses inquiétudes pour moi, ma mère et le travail, n'arrivait même plus à fermer l'œil la nuit. Malgré les punitions à répétition, les conversations destinées à me raisonner et les remontrances censées m'impressionner, je persistais à continuer ce qu'ils m'interdisaient. Ils ne comprenaient pas leur erreur, même si je considérais qu'ils n'en avaient fait aucune sinon de me mettre au monde. Mais je ne leur en tenais pas rigueur. Qui sur cette planète avait demandé à être conçu ? Personne n'avait le droit de son engeance et l'on se devait juste de vivre, selon tout ce qu'il nous était imposé et les désirs propres que chacun nourrissait.

La première fois que j'avais touchée à ce qu'on appelle une drogue était en quelque sorte un hasard. C'était à la fin de mon séjour en Espagne, avant ma rentrée en France. Ce jour-là, en attendant le début de la représentation de mon club de théâtre, je grillai une cigarette à l'arrière du bâtiment pour fuir l'effervescence de nos coulisses de lycéens stressés par leur première représentation. Qu'elle n'avait pas été ma surprise de trouver une vague connaissance fumant un gros join dans le noir. Par suivisme certainement et peut être curiosité, j'avais décidé d'accepter la bouffée qu'elle me proposait. J'avais apprécié le goût, mais sans plus. Je trouvai à l'époque assez repoussants les yeux rouges et dilatés des fumeurs "d'autre chose que la cigarette". Quelle naïveté. J'avais continué ma soirée, retrouvant finalement mes amies avant d'aller me griser du sentiment merveilleux de puissance et de satisfaction que procurait le jeu sur scène, avec un public – constitué d'autres élèves et des parents - en contre bas. Le théâtre m'avait été essentiel pour édifier nos masques. D'autres anecdotes plus ou moins similaires étaient occasionnellement arrivées à mesure que je m'enfonçai dans l'enivrement, jusqu'à ce que je me retrouve autour de fumeurs confirmés. Quand on m'avait demandé si moi, avec mes membres encore maigrichons et ma tronche de vierge effarouchée, j'avais déjà fumé, j'avais juste haussé des épaules en prenant ma place dans la ronde. L'air supérieur et indifférent alors que je rentrai littéralement dans le cercle des initiés au cannabis. Anyways et caetera, je m'étais retrouvée à tirer quelques barres de temps en temps, par ce que le goût n'était pas mauvais et les sensations agréables. Puis je m'étais rendu compte que j'aimais vraiment ça. A l'époque cependant je préférais encore l'alcool et découvrais les limites de sa tolérance pour mon corps en enchaînant les cuites. Je n'avais même pas réellement conscience d'être dissociative, mes visions du futur ou du passé n'étaient que des rêves incompris. J'appréciais juste l'idée d'une personnalité plus libérée lorsque je buvais. Quelle naïveté.

Pour en revenir au cœur de l'image, je pourrais considérer que l'erreur de mes parents fut de m'envoyer à ''sale bâton'' - comme disaient parfois ses étudiants – en demie pensionnaire. Mais comment auraient-ils pu savoir ? Nous gardions un très bon souvenir de la France. Après avoir commencé ma scolarité élémentaire à Londres – j'avais de mes sept à dix ans étudié dans un établissement de province française mêlant cours sorciers et moldus, jusqu'à obtenir mon BIEM(1) - revenir près de Paris plus de quatre ans plus tard était à la fois un choc et une révélation. Dès ma première semaine de cours, après qu'il m'eut bousculé dans un couloir en s'excusant simplement d'un regard sombre et éclaté, j'avais repéré la figure charismatique et ô combien condamnable de Camille. Il m'avait immédiatement intéressé, comme s'il s'agissait d'un coup de foudre à sens unique. Un peu comme avec Théodore en fait. Puis j'avais découvert comment attirer son attention alors qu'en parallèle, je me trouvais une cours et des fréquentations. Les choses s'étaient enchaînées d'une façon certes plus lente, mais analogue à mon intégration à Poudlard. Sale bâton mélangeait un certain nombre de classes sociales, allant de pimbêches à la Fleur Delacour, aux racailles sortit des quartiers politico-correctement nommés ''sensibles'' ou ''dangereux''. Je préférais bien plus ces derniers ou les quelques mecs déjantés et intelligents dont j'étais devenue l'amie. Devais-je préciser que ces fameux amis étaient également les connaissances de Camille qui m'avaient permis de m'approcher de lui ? Il était de deux ans mon aîné mais avait apparemment raté ses ASPICS. J'avais plus tard appris de sa bouche qu'il avait tout simplement décidé de ne pas y aller pour partir en vacances sur les Îles Caïmans avec des amis. J'étais fascinée de lui. Tous les jours, je me plaçais où il me verrait, passait dans les couloirs où il avait cours et rodait vers le fumoir pendant les récréations. Mon premier jeu malsain autour de lui avait ainsi commencé, mais il était trop tard lorsque je me rendis compte qu'il s'était juste distrait de moi. Vinrent ces deux semaines quelconque au milieu de l'année – à cause de la guerre, un attentat au Ministère Anglais, la résurrection d'un mage noir ou que m'en fichais-je - où mes parents étaient rentrés à Londres. Ces deux week end m'avaient permis de rester à l'école et de participer à ce qu'il s'y passait. Je me souvenais de la fête, l'ambiance de défonce régnant. L'alcool, les cigarettes et les joins à ne plus savoir quoi en faire, entre autres. Il y avait une fille, une amie à lui, Madeleine, qui séparait une montagne de poudre blanche en de petits rails symétriques. Les gens faisaient la queue et se relayaient avec leur billet de cinquante francs roulés en tube. Ils inspiraient leurs doses et partaient ensuite en lui laissant l'argent. Et Madeleine, entre deux ''clients'' en mettant un petit tas sur son poignet délicat, bloquait une de ses narines avec un index écarlate et sniffait profondément. La seconde fois que je la vis à l'œuvre, du sang s'était même mit à couler de son nez alors qu'elle me proposait ''la meilleure poudre de perlimpinpin de la ville'' pour vingt francs avec des yeux cerclés de noir complètement dilatés. Mais je me fichais d'elle, elle me dégoûtait même. Ce qui était important était d'une part les regards assez méfiants, sceptiques ou moqueurs des gens et d'autre part, Camille. Il m'avait été facile de prouver que j'avais ma place parmi eux : cela s'était réglé en face à face avec l'un d'eux, autour d'une bouteille de whisky. J'ai déjà précisé être douée pour les culs-secs. Pourtant, malgré ce glorieux épisode où j'avais glorieusement terminé à vomir avec quelques autres, il ne me voyait pas assez. Ce fut le lendemain de cette première vraie soirée à sale bâton que nous fûmes réellement introduit. Je m'étais réveillée à l'aube comme souvent les lendemains de cuite et m'étais infiltrée dans les cuisines pour trouver quelque chose à manger. Je l'avais à la place rencontré avec l'un des cuisiniers, fumant un join en préparant un gâteau au chocolat. Un space cake. Comment aurais-je pus décrire toutes les émotions, de l'incompréhension à une ivresse exubérante, qui m'avaient prises cette matinée-là ? Il m'avait regardé, m'avait transpercé de ses yeux noirs scrutateurs et avides. Son sourire en coin m'avait tout bonnement traumatisé quand il avait recraché la fumée épaisse. Son sourire, sa bouche, son visage, toute son aura. J'avais gentiment bien que maladroitement accepté de me joindre à eux pour finalement passer une des meilleures matinées de défonce de toute ma vie. Il m'avait dragué, avait cherché à me connaître, m'apprivoiser. Et comme la conne que j'étais, je n'avais pas marché, j'avais sauté dans le vide. J'avais récolté un baiser, un french kiss dans les règles de l'art donné à l'angle mort du couloir et des cuisines. Ce fut après, bien après, lorsque les suçons faits un soir où je l'avais invité chez moi en l'absence de mes parents, fleurirent sur son cou comme le mien, lorsque les rumeurs dans le lycée nommèrent et déformèrent notre relation, lorsque les gens vinrent me parler de lui, de ses trafics et de ses exploits macabres que je compris ce qu'il était vraiment. Il m'avait détruit devant la populace tout en continuant à m'abreuver de mots doux. J'étais bien trop éprise de lui. J'avais succombé, m'étais enfoncé jour après jour dans le join du soir avec les camarades de chambre, celui du matin, puis celui grillé dans les toilettes de la cours de récréation accompagné d'un verre de vodk'abricot. Mais il me regardait quand je tournais la tête vers lui, m'amusait quand je me retrouvais avec ses potes et quelques bouteilles, me charmait, toujours plus quand bien même j'entendais les échos de ses exploits constants chez les filles de sixième et septième année. Et même certaines de cinquième comme moi et même quatrième, que l'on comptait à sa liste de conquêtes. Mais voilà, je n'avais jamais couché avec lui quand bien même les situations avaient souvent été brûlantes entre nous. Je me souvenais de ses yeux, de ses lèvres et de ses mains sur ma peau. Il avait toujours été le seul et unique mec à pouvoir m'influencer et m'exciter ainsi. Le seul à pouvoir me dominer toute entière. Enfin, ça c'était jusqu'à Théo. L'érotisme montant de mes songes s'engrena à les mêler tous deux avec suavité.

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Lorsque j'émergeai sous les cris ô combien chantants de ma mère, il était presque dix heures. Je me levai d'un bon avec une énergie que je ne me voyais pas souvent. Je me douchai et passai à la hâte le premier pull de laine qui se présenta à moi. Je descendis et m'installai dans le salon avec un jus de citrouille bien frais. La pièce accueillante avait été réchauffée, c'était agréable. Je n'attendis que quelques minutes avant que ma mère ne revienne de sa propre chambre, prête et pimpante, son sac à main Merlin Vuitton au coude. Elle était chaudement mais vraiment adroitement habillée. Elle portait même ses perles au cou et aux oreilles. À quelques centimètres sous ses lobes pendaient donc de jolies perles de rivières grises, qui mettaient en valeur la finesse de ses traits maquillés et sa tête bien ronde dont les cheveux frisés étaient coupés à ras. Elle était belle et même de loin sa peau sombre semblait si douce. Je m'approchai pour l'étouffer d'une étreinte. J'enfouis mon visage près de son épaule en me baissant légèrement – elle ne faisait même pas un mètre soixante – et la reniflai littéralement.

« Arrêtes de me sniffer, je dois y aller, dit-elle en riant. »

Je déposai plein de bisous sur chaque centimètre de sa peau d'un chocolat doré que je pouvais atteindre, jusqu'à tenir sa main portant son alliance devant mon nez.

« Tu vas où, Maman ? lui demandai-je, enfantine.

- J'ai un petit déjeuné avec les femmes de l'association, pour fêter la récolte des fonds que l'on a fait il y a deux semaines.

- Ah... Et c'est pour faire quoi ?

- On avait fait un appel aux dons pour la construction d'un dispensaire dans les zones les plus touchées par la guerre.

- D'accord. Et tu reviens à quelle heure ? »

Elle vérifia son reflet dans le grand miroir du hall d'entrée et mit son parapluie dans son cabas alternativement du même beige que son écharpe et du même marron que son manteau. Et ses chaussures. Ma mère avait passé son costume de mondanités – comme disait mon père. Mais elle était belle et son visage gracieux et franc n'était pas masqué par les quelques coups de blush, crayons ou rouge à lèvre qui ornaient son teint foncé.

« Je ne sais pas, sûrement dans l'après-midi.

- Papa rentre manger aujourd'hui ?

- Je ne crois pas. Ah ! S'exclama-t-elle soudain. Un hibou grand-duc est venu pour toi juste avant que je ne te lève ! La lettre est sur le buffet de la salle à manger, tu peux y aller.

- Y aller ?

- Oui oui ! Ne vas pas traîner et rentre tôt d'accord ? »

Elle vint m'embrasser sur les deux joues et je lui rendis le double de baisers.

« Soit prudente, ajouta-t-elle avec un regard concerné. Et à ce soir, bisous ma Malvina.

- A ce soir ma Maman, lui répondis-je. »

Son odeur si familière flottait encore dans le couloir quand la porte claqua derrière elle. J'inspirai profondément son parfum – doux, mature, rassurant, chaleureux, floral, et entre autres captivant - avant d'aller chercher mon fameux courrier. Mais mon urgence de la veille me rattrapa. Je fonçai dans ma chambre pour fouiller dans mon tiroir. Je récupérai le numéro de Camille ainsi que les quelques Livres Sterling qu'il devait me rester. J'enfilai au hasard des bottes et sortit en courant de chez moi pour atteindre la première cabine téléphonique. L'air froid s'abattu sur moi comme un nuage d'épine et je retins un petit cri alors que le vent me mordait la peau. Qu'elle idiote de sortir sans manteau. Mais comme bien souvent, le froid n'était pas important. Je tachai alors du mieux que je pus d'ignorer mes orteils, mes doigts, mon cou, ma nuque, mes oreilles, mes joues et mon nez qui se paralysaient et s'engourdissaient à chaque pas que je faisais. Je détestais le froid. Je le haïssais et le maudissais tout en étant obligée de le subir presque chaque jour. Je jurai alors que mes dents se mettaient à claquer et traversai la route après qu'une automobile de mon quartier moldu soit passée. Je me hâtai jusque dans la cabine rouge et refermai la porte derrière moi. J'insérai les pièces dans la fente adéquates avec mes doigts rougis et composai le numéro. Il fallut encore quelques dizaines de secondes pour que je sois mise en communication.

« ...allô ? »

Une voix que l'on pourrait croire ensommeillée me répondit.

« Camille, c'est moi. »

Aussitôt que j'eus parlé, j'entendis son sourire comme s'il avait été présent devant moi et mon cœur eut une petite emballée lorsque j'entendis ses lèvres caresser mon nom.

« Ma douce Malvina. »

Du bruit ce fit alors entendre derrière lui, avec de la musique et des gens braillards. L'agitation d'un groupe retournant à ses occupations, comme s'ils s'étaient tous tût quand le téléphone avait sonné.

« Wesh ! Les mecs, calmez-vous j'entends rien !

- C'est toujours la même ambiance chez à toi on dirait, rigolai-je.

- On fait ce qu'on peut pour ne pas s'ennuyer, il ne manque plus que toi. »

Je l'entendis inspirer profondément, sûrement sur un join et ris encore doucement.

« Tu me motiverais presque pour une petite visite.

- Quand tu veux ma belle, tu sais qu'il y a toujours de la place pour toi.

- Bientôt. Donc, en quoi puis-je t'être utile ? Il doit bien y avoir une raison pour que le grand Camille me contacte.

- Tu es toujours à Londres ?

- Oui, bien sûr.

- Tant mieux, ça ne m'aurait pas arrangé que tu sois à Poudlard pour les vacances. En fait, j'ai un colis qui va arriver à Londres ce midi, et j'aurais...

- Laisses moi deviner, je dois le récupérer à ta place et te le renvoyer ?

- Exactement.

- Si je ne le fais pas, il tombera entre de mauvaises mains – comme les autorités par exemple – et le lien sera fait avec ton petit trafique.

- Mais ceci n'arrivera pas, ma chère, par ce qu'il a toujours été prévu que tu me rendrais ce petit service.

- Je n'ai reçu ta lettre que dans la nuit.

- Désolé pour ça, d'ailleurs, le hibou était défoncé quand il est parti. Je doutais même qu'il arrive à destination.

- Tu ne changes vraiment pas, constatai-je en riant.

- Mais pourquoi le devrais-je ? Enchaîna-t-il.

- Et qu'est-ce que j'y gagne moi ?

- Que voudrais-tu ?

- J'y réfléchirais.

- Je n'oublierais pas.

- Mais j'espère bien.

- Ma douce Malvina, ta fougue et ton désir de me résister me manquent...sourit-il encore.

- Très bien, le coupai-je. Qu'est-ce que je dois faire ? »

Les instructions bien en tête et la promesse d'une récompense plus tard, je transplanai derrière le bureau de tabac à quelques rues pour enfin pouvoir m'en racheter. J'allumai la cigarette comme je le pus et m'assis sur une poubelle en métal à l'ombre de la ruelle. Je trouvai presque les premières bouffées dégueulasses mais bien vite, le plaisir de sentir la nicotine et autres substances parcourir mon sang et mes poumons m'emplit de satisfaction. Le tremblement qui saisissait mon corps n'était plus à cause du froid insupportable – ou un peu moins. Je terminai fébrilement ma clop et transplanai de nouveau devant chez moi.

C'était une réelle chance que ma mère ne soit pas là ce jour. Doublement, puisque j'avais apparemment le droit de sortir. Je me dépêchai de remonter dans ma chambre pour lire la fameuse lettre que j'avais finie par oublier. Elle était signée de Daphné et Pansy qui me conviaient à déjeuner le midi même près de Greenwich Park. Parfait. C'était précisément là où je devais réceptionner le paquet de Camille et conclure les contrats que ça impliquerait. Je confirmai hâtivement ma présence d'une lettre et commençai à me préparer à sortir. Cette journée était définitivement placée sous le signe de la chance. Je me demandais encore pour combien de temps.

Finalement décemment et chaudement habillée, je transplanai en direction de Greenwich Park. Je m'assis sur le banc un peu reculé que Camille m'avait indiqué par téléphone et attendis. Je m'allumai une cigarette en jetant un coup d'œil à ma montre. Il était déjà midi pile. Je profitai de son touché et de son poids familiers entre mon index et mon majeur gauche, du goût épais qu'elle laissait sur ma langue et de l'odeur de sa fumée autour de moi. Je ne voyais qu'au loin l'Observatoire Royal et préférais de toute façon le calme et le silence du coin humide que je m'étais trouvée. Assise sous un sol pleureur dont les feuilles brunissaient à cause de l'automne, je regardai le petit étang sûrement glacial dans lequel quelques tâches grisâtres et sombres indiquaient les mouvements de poissons. Une brise froide et chargée de la pluie à venir me fit resserrer les pans de ma veste. L'effet presque féerique de l'atmosphère se brisa lorsque j'entendis les pas d'un homme se rapprocher et aperçu sur l'eau son reflet derrière moi. Il portait une casquette jaune et bleu, c'était le fameux livreur.

« Vous êtes bien Pandora ? » me demanda-t-il professionnellement. J'acquiesçai à l'entende de l'identité que Camille avait donné lors de sa commande. Il avait réellement prévu depuis le début que ce serait à moi de faire la transaction. Ce con ne manquait vraiment pas de culot, allant jusqu'à ressortir le surnom symbolique du mythe que j'aimais tant, qu'il m'avait donné lorsque j'étais à Beauxbâtons. Je sortis la liasse de francs français qu'il m'avait faite parvenir par une entreprise de transfert d'argent un peu plus tôt et la tendis au livreur qui me retourna un carton noir, plus petit qu'une boite à chaussure. Il me tendit un ticket que je devinai être un reçu et me fit signer son inventaire de livraison. Il s'en alla après une bref signe te tête. Je détaillai quelques instants la boîte vierge d'étiquette en me demandant d'où pouvait-elle bien venir ? Il n'y avait aucune autre information exploitable sur le reçu que les conditions de livraison et le prix. Le colis était parti depuis plusieurs mois. Je l'ouvris doucement. Il y avait juste sous le couvercle une feuille de papier pliée marquée de mon nom. Je l'ouvris et deux plaquettes de médicaments moldus glissèrent de la page.

« Ma douce Malvina, voici pour toi une tablette de mes nouveaux investissements que tu pourras multiplier et consommer à ta guise. Je savais que je pouvais compter sur toi, merci » y avait-il d'imprimé. Avec un sourire je miniaturisai les fameuses plaquettes et transplanai à la sortie du parc. Je m'enfonçai dans une ruelle proche jusqu'à trouver l'entrée d'un des quartiers sorciers de Londres à la réputation nuançable. Je rabattis la capuche de mon manteau noir sur mon visage et avançai en ignorant encore une fois le monde sur mon passage. Les regards étaient curieux, cupides, les doigts pointés crochus. Je rentrais dans une boutique de matériel de potion, celle-là même par laquelle je passai pour obtenir mon herbe à l'école. Bien que dans un quartier si perdu et peu connue, elle avait toutes les autorisations nécessaires pour l'envoi de ses colis à Poudlard, comme à l'étranger. Je m'approchai de la caisse et attendit patiemment que ce soit mon tour.

« Aurevoir, merci de votre venue. Suivant ! » Tonna la voix ennuyée de l'homme derrière le comptoir. Il avait une vingtaine d'année, des joues mal rasées creusées par de trop lourdes consommations et des yeux bleus délavés par la poudre de perlimpinpin.

« Salut Hector » dis-je en révélant mon visage. Le sien s'illumina alors et un rictus qui se voulait accueillant mais paraissant moqueur dévoila ses dents irrégulières.

« Malvina ! Ça fait longtemps. Ta sale gueule de petite fille riche droguée ne nous manque pas par ici.

- Hector, moi aussi je suis heureuse d'avoir affaire à toi. Amènes moi donc dans l'arrière-boutique pour que je puisse t'expliquer ce dont j'ai besoin.

- Qu'est ce qui te ferait plaisir, gamine ? Grogna-t-il. »

Il m'entraîna dans la fameuse pièce sans fenêtre, illuminée de bougies, dans laquelle croulaient des dizaines de montagnes de dossiers posés çà et là un peu partout.

« Comment faut-il que je casse mon cul pour que tu sois satisfaite ? »

L'air était saturé d'encens et une espèce de porte sans battant menait dans la grande réserve de produits au sous-sol. Il me tendit un tabouret que je posai dans un coin dégagé avant qu'il n'en prenne un.

« Ou peut être que si je remplace les yeux de grenouille de ton lot de potion par les miens, tu seras enfin contente ? Tiens, me dit-il en me tendant le join qu'il venait d'allumer.

- Merci, lui répondis-je alors que ma main se remettait à trembler.

- Alors, que puis-je faire pour sa majesté de Pique ? »

Un sourire sombre pointa sur mon visage et j'approchai la roulée de ma bouche avant d'en prendre une longue bouffée.

« Elle est bonne, déclarai-je.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- J'aurais juste besoin que tu envoies un colis pour moi, lui répondis-je en lui rendant.

- Où ça ?

- En France.

- Quand ?

- Dès que tu peux.

- T'es vraiment pas chiante comme fille toi, se plaint-il en me le repassant.

- Tu es vraiment le meilleur en termes d'efficacité, le flattai-je. »

Il grommela encore et nous continuâmes à fumer. Bien rapidement, l'euphorie et la complaisance de la fumette me montèrent à la tête. Enfin.

« Tu pourrais faire passer la frontière à ce paquet ? » Dis-je en le sortant de mon sac à main.

Il le lorgna avant de hausser des épaules.

« Facile, répondit-il. Qu'est-ce que c'est ?

- Juste un produit moldu dont un pote a besoin.

- Ça défonce ? Me demanda-t-il en retournant entre ses doigts l'une des copies des plaquettes que j'avais faites.

- Je ne sais pas vraiment, je crois que ça calme surtout.

- Pas mon genre, mais je garde celle-ci au cas où.

- Tes tarifs n'ont pas changés ?

- C'est la guerre gamine, bien sûr que les prix ont augmenté !

- Allons Hector, avec toutes mes affaires qui circulent par chez toi tu pourrais me faire une ristourne...

- Justement, c'est de plus en plus dur de choper les matières premières. Même mes passeurs me taxent pour les frontières. Tout a augmenté, gamine. Ça fait vingt gaillons. »

Je lui en donnai trente en grognant et lui repris le join presque consumé des doigts.

« Les dix de plus c'est par ce que je veux que tu m'envoies une plaquette de chaque dans chacune de mes commandes.

- Tu ne peux pas les garder plutôt que de me payer pour te les faire envoyer ?

- Je ne pense pas que ce genre de choses passera les fouilles d'entrées sans tes autorisations.

- Ça marche gamine. Je te poste ça de suite et t'auras ta beuh et tes médocs dès lundi.

- Tu sais que je t'aime Hector.

- Et moi je préférerais que ce ne soit pas le cas. »

Il lâcha le mégot parmi les centaines d'autres marques de brûlure au sol et me reconduit à l'extérieur.

« Allez, fiche moi le camp, Spades Lady, je ferme.

- Profites en pour dormir, tu es affreux.

- Inquiètes toi pour toi-même et nourris toi, tu es sur la même pente que moi.

- Je vais bien, rigolai-je.

- C'est ce que tu aimerais croire, répondit-il sombrement.

- Embrasses Sia pour moi, changeai-je de sujet.

- Elle est enceinte, dit-il en baissant la tête pour cacher ses rougeurs ravies.

- Félicitations, alors. Je suppose qu'elle a décroché ? A quand le mariage ?

- Merci. Oui, elle est clean maintenant. J'essaye aussi mais... »

Il tourna de nouveau la tête et je vis sur son visage le poids des addictions, un poids trop important pour son corps fin. Il frotta ses joues trop maigres et piquantes de ses doigts noueux aux ongles rongés et serra des poings que je remarquai tremblants. Son regard bleuté zébré de vaisseaux éclatés se fit lointain, bien trop lointain. Il voyait sa propre mort arriver mais n'avait pas la force de s'en détourner malgré l'arrivée d'un gosse. Il cligna ses paupières lourdes marquées de veinules sombres avant de les reporter sur moi et de me détailler. J'affrontai ses yeux fous et répondis à son sourire triste.

« Passe une bonne journée gamine.

- Merci Hector, toi aussi. »

Je l'embrassai sur une joue et transplanai de nouveau. J'avais un rendez-vous avec les filles, j'étais déjà en retard.


*Astigmatophagie et hypermétrophagie : astigmatie et hypermétropie – version HP quoi.

(1) BIEM : « Afin de prendre en charge dès leur plus jeune âge l'éducation des jeunes sorciers, le BIEM (Brevet d'Initiation aux Enseignements Magiques) concerne les enfants de 5 à 10 ans et ce peu importe si leurs signes magiques sont déjà apparus ou non. » Source : t11-le-systeme-scolaire-de-beauxbatons.