Voici le chapitre suivant, un peu moins gai cette fois. Mais pas d'inquiétude, vous aurez la suite très vite ;)
Guest et Alexia98, comme je n'ai pas pu vous contacter directement, j'en profite pour vous remercier. Je suis touché par vos messages. Idem pour deryous. Barjy quant à toi, merci pour ta fidélité, c'est réconfortant.
J'espère que cette suite vous plaira ;)
Chapitre 4.
Les quelques semaines suivantes se déroulèrent sans accro, mais il s'agissait ni plus ni moins que le calme avant la tempête. L'agent Whitmore ne pipait mot concernant la petite incartade du Président. Mais le retour de celui-ci ne s'était pas fait aussi discrètement que prévu et rapidement sa nuit à l'extérieur fut connue de tous. Ainsi chaque employé avait fini par comprendre que le grand patron avait une liaison. Cela ne dérangeait pas Benjamin, tant que l'identité de ladite liaison n'était pas découverte.
Plus de peur que de mal donc, malgré ce que Mike avait pu en penser. Il n'avait cependant pas tenté le diable en découchant une seconde fois, convaincu qu'il ne pourrait cette fois éviter d'être suivi par tout un convoi de véhicules s'il s'y essayait à nouveau, l'élément de surprise ayant disparu. Il n'en avait de toute façon pas besoin.
Grâce aux tunnels qui courraient pratiquement sous tout le bâtiment, et à divers subterfuges, Mike passait régulièrement au moins une partie de la nuit avec lui. Une telle proximité avait permis à leur relation de s'en trouver grandi. A présent qu'ils passaient plus de temps ensemble à l'abri des regards, ils n'avaient plus guère de mal à se considérer comme un couple normal.
Cette stabilité comptait pour Benjamin, qui ne doutait plus à présent être bel et bien tombé amoureux, même s'il l'avait nié aussi longtemps que possible dans un souci de facilité. Et plus d'une fois il avait failli l'avouer à Mike, mais une part de lui avait encore quelques réticences sur ce dernier point. Sa fierté craignait que ce ne soit pas réciproque. Et par-dessus tout, son compagnon n'avait toujours pas réglé la situation avec celle qui était toujours légalement sa femme. Ben ne pouvait s'empêcher de craindre le voir un jour ou l'autre retourner auprès de Leah, alors il préférait se préserver de cette alternative en ne se dévoilant pas totalement.
Pour le reste, il y trouvait compte, plus que largement. Mike était un compagnon plus tendre qu'il n'y paraissait. Sa présence tranquille à ses côtés faisait des merveilles. Benjamin ne faisait plus de cauchemars, mieux, il ne culpabilisait presque plus d'être en vie au détriment de tant de sacrifices. Désormais il voulait honorer ceux-ci justement en se montrant digne de s'être vu accorder plus de temps malgré les efforts de certains, plutôt qu'à se traîner sans en comprendre l'utilité.
Quand son fils revint pour les vacances, il hésita à le mettre au courant, avant d'y renoncer. Aussi proche soit-il de Connor, il n'envisageait pas d'officialiser les choses. Mike n'était toujours pas célibataire, malgré les apparences, devait-il se rappeler bien souvent. Et puis, aussi égoïste que cela apparaisse pour ses rares proches, mentir était devenu une seconde nature pour lui. Feindre qu'il allait bien malgré ce célibat qui se prolongeait, que non, il n'avait rien de neuf à signaler dans sa vie privée, devenait chaque jour un peu plus simple. S'il en avait culpabilisé un temps, à présent il ne s'en faisait plus. Il avait son jardin secret, rien que de très naturel. D'autant qu'il ne pouvait s'empêcher de craindre les réactions quand le sexe de celui qui était dans sa vie serait révélé.
C'était injuste bien sûr concernant Connor. Son fils était terriblement tolérant, avait été élevé dans le respect de chacun et n'avait rien d'un homophobe. Mais n'aurait-il pas l'impression que son père, par cette liaison, ne soit en train de trahir le souvenir de sa mère, dont Mike n'aurait pu être plus à l'opposé de surcroît ? Cela avait été un questionnement légitime, d'autant que Benjamin lui-même en passait par là bien souvent.
Il avait sincèrement aimé Margareth, de cela il n'avait pas le moindre doute, mais ne l'avait-il pas choisi par dépit ? C'était quelque chose qu'elle n'avait pas mérité, ne servir que d'écran pour propulser sa carrière, et une part de lui craignait désormais qu'elle n'ait eu parfois ce sentiment et en ait souffert.
Toutes ces interrogations, tous ces doutes, s'effaçaient pourtant quand il arrivait à passer du temps avec son amant. Parfois une nuit, le plus souvent seulement quelques minutes grappillées ici ou là, entre deux obligations… Qu'importe la durée de leurs échanges, c'était dans ces moments-là que Benjamin se sentait tout à fait heureux. Dans ces conditions, voir la fin de son mandat approcher, et avec elle l'incertitude de la suite pourtant, l'apaisait enfin. Quitter la Maison Blanche représentait le début d'un nouveau chapitre de sa vie qu'il avait hâte de commencer. Il débordait de projets et n'avait plus l'impression qu'il deviendrait inutile quand il n'aurait plus à diriger le gouvernement.
Seule ombre tangible au tableau, en tout cas tant que Leah n'était pas de retour concrètement dans la vie de Mike, c'était les rumeurs qui commençaient à apparaître au sein de son staff. Il n'était pas aveugle, il voyait les regards curieux sur lui et autres messes basses quand il était dans le coin. C'était un scoop, le Président avait quelqu'un dans sa vie. Ce détail n'était plus un secret pour qui que ce soit. Mais en tant que pros, s'ils en parlaient entre eux, cela n'avait pour l'instant jamais franchi les murs de la Maison Blanche, ce dont il leur savait gré.
Autre détail qui avait son importance, nul ne semblait connaître l'identité du quelqu'un en question. Pour tous, il s'agissait d'une prétendante quelconque, son genre de faisant de doute pour personne. Quant à Mike, pour beaucoup il était celui qui l'aidait à recevoir des visites secrètes. Ironique finalement, mais cela n'aurait pu être mieux.
C'était aussi bien ainsi, Benjamin n'aurait pas voulu avoir à justifier ses choix, pas plus qu'à exposer sa vie privée. Qu'il ait été élu pour servir le peuple, tâche à laquelle il s'employait avec sérieux et professionnalisme, n'impliquait pas pour autant de faire la une des tabloïds, il n'avait certainement pas signé pour ça. Protéger Mike et Connor, voilà qui était le plus important, alors il mentait parfois, sans en tirer pour autant la moindre satisfaction – mais en tant que politicien il était rôdé après tout, c'était simplement moins facile quand il s'agissait de proches.
Ce soir-là justement, alors que le Président s'apprêtait à se mettre au lit, Mike arriva par le chemin le plus pratique et surtout discret qu'il était parvenu à trouver. Immédiatement, un sourire éclaira le visage de Ben, mais il le perdit aussi vite qu'il était apparu en voyant la mine préoccupée de son compagnon.
- Quelque chose ne va pas ? s'enquit-il, inquiet, en prenant sa main dans la sienne.
Mike eut un profond soupir avant de hocher doucement la tête.
- Leah m'a appelé ce soir. Elle voudrait qu'on se voie demain, qu'on parle de nous.
Benjamin sentit un froid insidieux se répandre en lui, accélérant douloureusement son cœur. Le voilà face au moment qu'il redoutait depuis des semaines. Nier l'existence de cette rivale, le mariage de son compagnon, n'était plus possible désormais. Et si Mike choisissait la raison, sauvait son couple, sa famille… Il ne lui en voudrait pas. Pas vraiment. Mais une part de lui n'était pas sûre de pouvoir s'en remettre. Il avait essayé d'y échapper, mais il était désormais bien trop impliqué émotionnellement.
Pourtant, il fit bonne figure devant celui qui n'aurait pu compter davantage. Tout pour ne pas se montrer vulnérable. Pour ne pas acculer Mike non plus, dont la situation n'était guère plus enviable que la sienne.
- C'est bien, dit-il donc. Il était temps. Vous ne pouviez pas rester éternellement dans cette incertitude.
- J'aimais cette indécision. Ça me donnait l'impression que je pouvais tout avoir.
- Je comprends, sourit tristement Ben en caressant sa joue.
C'était la vérité, parce qu'il était dans le même cas. S'il avait pu retrouver Margareth, il n'aurait pas refusé, tout en gardant Mike. Pas de choix à faire, pas de déception. C'était pourtant irréaliste.
- Et que vas-tu faire ? demanda-t-il malgré la douleur dans ses tripes à l'idée de savoir.
- Je ne sais pas. Je ne veux pas te perdre. Mais j'aimerais la garder elle aussi. Même s'il n'y a plus d'amour entre nous, ça me semble important. Pour Lynne, pour toutes ces années que nous avons passées ensemble.
- Je comprends, répéta le Président.
Ne pas supplier. Agir avec sagesse… Deux choses qui ne lui avaient jamais demandé quelque effort que ce soit, mais qui n'auraient pu sembler plus inaccessible à cet instant. Pourtant il tint bon. Pour préserver Mike principalement, qu'importent pour l'instant ses propres sentiments.
- Tu te doutes bien quelle issue je préfère, dit-il d'une voix plus posée qu'il ne s'en était cru capable. Mais je ne veux pas t'influencer. J'accepterai ton choix, quel qu'il soit.
Tant pis si ça faisait mal à en crever, se retint-il d'ajouter.
- Je me demande si un bon coup de pied au cul de ta part n'aurait pas été préférable, s'amusa Mike, même si le ton n'y était guère. Mais j'apprécie. J'ai assez de pression comme ça. Un triangle amoureux à la con, tu imagines ? On se croirait dans un mauvais roman pour adolescentes.
- Je suis ton Edward et Leah est Jacob.
- Non ! s'écria Mike, incapable de retenir un rire qui fit baisser la pression autant pour l'un que pour l'autre. Tu n'as pas osé faire cette référence. Pas toi !
- Que veux-tu, j'ai une culture sans limite. Mais rassure-toi, je trouve que tu aurais fait une Bella bien plus convenable que l'originale.
- Voilà qui me rassure.
Malgré l'incertitude qui demeurait, c'est le cœur plus léger qu'ils s'allongèrent ensuite l'un contre l'autre, bénissant cette proximité entre eux, qu'ils n'auraient pu trouver nulle part ailleurs.
ooOoo
Mike était en congé le lendemain lorsque Leah revint dans cette maison qui était encore leur chez eux. D'un commun accord ils avaient décidé qu'elle viendrait seule, préférant laisser Lynne loin de leurs problèmes, même si elle n'en aurait rien perçu.
La première chose qui le frappa lorsqu'il vit sa femme, fut combien elle était belle. Non pas qu'elle ait particulièrement changé, mais elle semblait si sereine, si détendue, qu'il émanait d'elle un charme nouveau.
Ils se préparèrent un café, puis s'installèrent ensemble sur le canapé. La conversation qui suivie fut calme et posée, aucune animosité entre eux, juste un peu de tristesse qui affleurait parfois. Leah, comme Mike l'avait soupçonné, avait déjà pris sa décision. Elle ne le détestait pas, mais ne l'aimait plus non plus et ne voyait plus l'intérêt de continuer, bien que cela semble lui peser malgré tout de faire une croix sur tant d'années de vie commune et de bonheur. Et puis, finit-elle par avouer avec cette fois une pointe de timidité, elle venait de faire une rencontre et souhaitait laisser une chance à cette nouvelle relation qui ne demandait qu'à s'épanouir. Beau joueur, Mike accusa le coup avec douceur, ne lui reprochant rien, bien mal placé qu'il l'aurait été. Ceci dit, il n'avoua pas lui-même avoir quelqu'un d'autre dans sa vie. Camoufler la vérité pour s'éviter des questions gênantes, auxquelles il aurait forcément dû mentir, alors que là il se contentait d'éluder. Personne n'aurait à en souffrir de toute façon.
Décision fut prise que Leah revienne s'installer à la maison avec le bébé, en attendant qu'ils règlent toute la paperasse. Mike se chercherait un appartement, pour le peu de temps qu'il passait chez lui de toute façon ce n'était guère un grand sacrifice. Et puis il verrait Lynne, autant qu'il le voudrait, Leah était claire à ce sujet. Qu'il ne soit plus son mari ne signifiait pas qu'il n'était plus le père de leur fille.
Malgré ses doutes jusque-là, à présent que cette part de sa vie était réglée, Mike se sentait libre d'avancer auprès de celui qui comptait réellement. Un appartement bien à lui, une vie bien à lui, un compagnon bien à lui. Benjamin aurait toujours des contraintes, des obligations, mais lui, s'il se savait capable de les accepter, était heureux d'être le premier à offrir cette liberté dans leur couple. La promesse d'un nouveau départ.
ooOoo
Fidèle à sa promesse, Leah ne lui avait mis aucune pression pour qu'il déménage. L'appartement finalement trouvé était certes petit et ne payait pas de mine, mais il était chez lui et pour la première fois depuis ce qu'il lui semblait être une éternité il se sentait totalement à sa place.
Pourtant, le premier soir, alors qu'il était seul au milieu de ses cartons, assis à même le sol, la réflexion l'emporta sur l'euphorie. Non pas qu'il doute, qu'il regrette, mais il était effrayé par l'importance que Benjamin avait pris en si peu de temps dans sa vie. De patron il était devenu un ami, soit, rien de plus naturel. Puis Mike s'était senti le besoin de le protéger, ce qui n'était qu'un prolongement de son travail finalement. Etre séduit ensuite semblait normal au vu des avantages physiques du Président. Mais le reste… Cela aurait pu demeurer un flirt sans conséquence, agréable, un coup d'un soir sans jamais de suite, mais tomber amoureux… Si seulement il n'était pas entré dans sa chambre cette nuit-là en l'entendant crier… Tout était parti de cette nuit, de ce cri, depuis plus rien n'était pareil et si le plaisir était bien là, les complications le suivaient de près.
Tomber amoureux c'était prendre des risques et se faire mal au bout du compte. Après tout, on disait bien tomber amoureux. Tomber n'était jamais sans conséquence, une chute ça pouvait blesser… Cette expression n'était pas le fruit du hasard, mais au contraire n'aurait pu être mieux trouvé. Aimer signifiait prendre un risque. A son âge, avec son passé, le jeu en valait-il la chandelle ? Il en avait été convaincu jusque-là, avait irrémédiablement modifié son existence pour cela. Mais à présent qu'il avait atteint ses objectifs, que Benjamin avait la place qui lui était dû dans sa vie, il avait peur. Peur de s'en remettre à un autre que lui-même, de se montrer vulnérable.
Or il n'aimait pas avoir peur. Surtout pas alors qu'à Ben il avait laissé entendre qu'il maîtrisait tout pour eux deux. Déformation professionnelle ou pas, il ne pouvait oublier ce rôle de confident, de protecteur, pas plus qu'il ne pouvait s'empêcher de penser que son compagnon l'avait choisi pour ça, et pour ça uniquement, même si celui-ci avait affirmé le contraire bien souvent. Plus le temps passait, plus ils se consacraient des moments rien qu'à eux, plus il était évident qu'ils étaient sur un pied d'égalité. Pas de Président, pas de garde du corps, juste deux hommes qui espéraient le meilleur pour eux.
Pourtant ce soir, seul dans ce grand appartement sombre, plongé autant dans ses souvenirs d'un mariage heureux, que les pensées d'un bonheur qu'il touchait du bout des doigts, il se sentait seul, un peu trop seul. Sa fille était avec Leah, Benjamin avait plus de boulot qu'il n'était capable d'en accomplir, et lui craignait que cela ne devienne son quotidien, attendre, seul, à avoir finalement choisi cette vie qui sortait de l'ordinaire. Une femme, un enfant, une maison achetée à crédit…. Tout aurait été tellement plus simple s'il avait réussi à s'en contenter.
Il n'était cependant pas capable de regretter. Il se faisait l'impression d'avoir vécu trop longtemps dans le déni, d'avoir nié ce qu'il était pendant trop d'années, il n'en avait plus la force à présent, plus à son âge, plus après ce qu'il venait de vivre récemment. Des doutes il y en aurait encore beaucoup, c'était une certitude, mais tant que Benjamin était près de lui, ou au moins qu'il avait la perspective de le retrouver très vite, tout serait surmontable.
Sur ce constat rassurant, il se leva, se sentant gonflé à bloc, bien décidé à finir de vider ses cartons. Autant être bien installé maintenant qu'il était chez lui. Une façon comme une autre de célébrer ce nouveau départ.
ooOoo
La salle de réception du palace avait été sécurisée et vérifiée tant de fois qu'elle n'avait plus aucun secret pour Mike. Des cuisines aux toilettes, en passant par les vestiaires, il en connaissait chaque recoin par cœur. Pourtant, alors que Benjamin finissait de se préparer dans la suite qui lui avait été réservé quelques étages plus haut, que les premiers invités, rivalisant de classe entre smokings chics et bijoux scintillants, commençaient à arriver, l'agent était inquiet. Mais cette angoisse était diffuse, comme si elle venait de l'intérieur. Cela faisait des jours que cela le travaillait, alors même qu'ils étaient encore à Washington. Benjamin n'était pas en danger de mort, il en aurait mis sa main à couper, mais il sentait une menace planer et il avait horreur de ça. A l'armée on lui avait appris à écouter son instinct, ce qui lui avait sauvé la vie à plusieurs reprises, il espérait en faire le même usage cette fois, même s'il devait d'abord comprendre d'où venait le malaise.
La sécurité de l'endroit n'était pas à remettre en cause. Outre l'équipe des Service Secret déployée en force, l'organisateur de la soirée avait prévu un service de sécurité plus que conséquent, dont Mike avait vérifié les antécédents de chaque homme. Quant aux invités, c'était le dessus du panier, plus enclin à lécher les bottes d'Asher plutôt qu'à être une menace pour lui.
La réception de ce soir avait été organisée par l'un de ces milliardaires qui cherchent un sens à sa vie après avoir réussi dans bien des domaines. Il avait fait fortune comme producteur de cinéma, avant de se tourner vers les affaires avec autant de succès. A présent il lorgnait vers la politique, finançant une partie de la campagne du gouverneur Sanderson, qui s'annonçait comme le candidat idéal à la succession d'Asher, espérant probablement un poste dans l'administration en question si d'aventure elle voyait le jour.
Sanderson était un jeune idéaliste, comme l'avait été Benjamin au début de sa carrière, qualité qui avait encore toute son admiration, aussi le soutenait-il volontiers. A plus forte raison que Trumbull, pourtant idéalement positionné en tant qu'actuel vice-Président, s'estimait trop vieux pour reprendre le flambeau d'un gouvernement qu'il avait pourtant contribué à améliorer ces quatre dernières années.
Benjamin était donc tout naturellement là ce soir pour ce qui était officiellement le coup d'envoi de la campagne électorale de Sanderson.
Secrètement, Mike se réjouissait de ce que signifiait cette soirée. Benjamin préparait enfin concrètement sa succession. Non pas qu'il ait le choix quant à la fin de son mandat d'ailleurs, mais le voir agir dans ce sens confirmait que l'échéance approchait. Et ensuite, probablement plus de politique, donc plus de vie privée exposée. Benjamin n'en parlait qu'à demi-mot, il n'avait peut-être même pas pris de décision arrêtée, mais il semblait envisager de retourner à l'enseignement. Quand il abordait le sujet de son passé de professeur d'Histoire, cela semblait avoir été quelques chose qui le rendait particulièrement heureux, Mike ne pouvait donc que l'encourager dans cette voie.
Lui-même commençait à réfléchir à son avenir professionnel, ce qui ne s'était jamais présenté avant de fréquenter Benjamin de façon plus intime. Le service de protection présidentielle ne dépendait pas du Président et les agents travaillant sous plusieurs administrations n'étaient pas rares, cela avait paru logique à Mike de suivre ce chemin. A présent cependant, il se sentait tout naturellement incapable d'assister le prochain locataire de la Maison Blanche, pas après avoir été aussi lié à l'actuel. Il lui faudrait donc repartir à zéro, une perspective qui l'effrayait plus qu'il ne l'aurait cru, parce que s'il voulait suivre son compagnon, les possibilités seraient forcément moindres.
Ce soir pourtant, il ne pouvait se permettre ce genre de pensées. Il avait un job à faire, encore pour un bon moment, et devait se concentrer là-dessus uniquement. S'assurant une dernière fois que son équipe était à sa place, après un coup d'œil à sa montre il se dirigea vers les ascenseurs. L'heure était venue de faire descendre le big boss.
Ce fut une fois arrivé dans le couloir de l'étage qui leur avait été réservé entièrement, alors qu'il se dirigeait vers la chambre d'Asher, que Mike remarqua pour la première fois le regard un tantinet moqueur, mais surtout trop intéressé pour être honnête, à son égard. Il était porté par l'assistante d'un assistant, quelqu'un à qui il n'avait jamais parlé, quelqu'un qui n'aurait pas dû avoir d'importance à cet instant. De plus, elle ne le fixa pas plus de quelques secondes, avant de se détourner avec un sourire amusé, mais cela mis l'agent chevronné parfaitement mal à l'aise. Et son inquiétude récente revint à la charge, trouvant cette fois une explication tout sauf rassurante. Il en aurait mis sa main à couper, cette femme se doutait de quelque chose, et il y avait fort à parier qu'elle n'était pas la seule, ce genre de rumeurs se repaissait des commérages et autres indiscrétions.
C'est le cœur cognant désagréablement dans sa poitrine qu'il frappa à la porte de son amant, profitant des quelques secondes de répit avant d'entrer pour se composer une attitude neutre. Nul besoin d'affoler prématurément Benjamin avec ce qui pour l'instant demeurait sans fondement. Il se fit cependant la promesse de surveiller leur entourage immédiat, pour garder la possibilité de tuer dans l'œuf le moindre début de rumeur.
Malgré toute sa bonne volonté, il ne put empêcher un coup de cafard en se retrouvant face à Benjamin. Celui-ci se battait avec son nœud papillon avec toute la concentration qu'il était possible, affichant la plus nette des innocences face à ce qui se tramait. A cette vision, Mike ne put s'empêcher de culpabiliser à l'idée de devoir un jour gâcher cette paix que l'autre commençait à peine à retrouver.
- Tu tombes à pique, dit le Président, parfaitement inconscient de ce trouble chez son compagnon. J'ai l'impression d'avoir deux mains gauches ce soir, je ne serais pas contre un peu d'aide.
Mike considéra l'étoffe sombre qui pendait pitoyablement de chaque côté du cou, froissée pour confirmer le nombre de tentatives infructueuses. Cela avait un côté suffisamment décalé pour le débarrasser au moins en partie du poids qui pesait sur ses épaules.
Il n'était pas un expert à cet exercice, loin de là, mais il vint rapidement en aide à son homme, à qui le nœud papillon allait décidément à merveille.
- Magnifique, constata-t-il après l'avoir observé de haut en bas une fois sa mission accomplie.
Le pantalon mettait en valeur ce qui devait l'être de la silhouette discrètement musclée, la veste encore ouverte était parfaitement cintrée, la chemise épousait ses courbes à la perfection. Et le regard pétillant comme chaque fois qu'ils étaient seuls… C'est ce tableau qui confirma à Mike qu'il était prêt à relever tous les défis qu'il lui faudrait relever.
- A quoi tu penses ? s'enquit Benjamin sans quitter son reflet du regard, passant une main dans ses cheveux.
- Arrête, l'enjoignit son compagnon. Ils sont parfaits comme ils sont. Et je pensais que j'aimerais beaucoup te débarrasser de ce costume qui te sied un peu trop bien, pour me mettre à genoux devant toi.
Ben eut un gémissement appréciateur. Nul besoin de plus de détails pour qu'il n'imagine la scène à son tour.
- Alléchant en effet, murmura-t-il en se tournant vers lui et Mike apprécia tout particulièrement ce choix de vocabulaire. Garde ça en tête pour tout à l'heure.
Voilà de quoi améliorer une soirée s'annonçant mortellement ennuyeuse, songea Mike avec cependant une pointe de dépit. Pas qu'il aime rappeler la cruelle réalité, mais il ne voulait pas donner de faux espoirs.
- Je loge dans la chambre d'à côté, rappela-t-il donc. Nos portes seront séparées par deux agents et pas de passages secrets à signaler pour nous faciliter la vie.
Benjamin eut un petit soupir de frustration, mais se reprit bien vite.
- Je trouverai bien une excuse pour convoquer mon responsable de la sécurité en pleine nuit.
Voilà le genre de conduite irresponsable qui expliquait l'attitude de la jeune femme croisée plus tôt. Quoi que discrets, les deux hommes n'avaient pas toujours fait preuve du plus absolu des bons sens quand il s'agissait de se retrouver hors du cadre officiel de leur collaboration. Ils risquaient bien d'en payer le prix fort si Mike ne trouvait pas le moyen d'y mettre un terme sans pour autant remettre en question les moments privilégiés qu'ils parvenaient à voler çà et là. Une tâche difficile qui s'annonçait, mais Benjamin en valait justement la peine plus que tout autre.
Benjamin qui venait de se rapprocher sensiblement de lui, posant une main sur sa hanche, tout en effleurant sa mâchoire de ses lèvres.
- Ou alors, reprit-il entre deux baisers, on reste sur ta première idée et on fait ça tout de suite.
Il conclut sa proposition en se frottant de manière plus que significative contre la cuisse de l'autre homme, qui put sentir tout l'étendue de son excitation. Mike se maudit pour ne pas avoir su tenir sa langue, donnant ainsi des idées à celui qui jusque-là n'avait en tête que ce dîner auquel il participerait de bonne grâce.
- C'est trop tard, tenta-t-il d'argumenter. Ils vont t'attendre en bas.
- Et alors ? Je suis le Président, je peux bien me faire attendre une fois de temps en temps. Et puis tu sais comme j'ai ces soirée en horreur, aide-moi à me détendre un peu.
Arguments imparables, en convint Mike. Que je sois damné, pensa-t-il en s'agenouillant, la main de son amant fourrageant dans ses cheveux tandis que lui défaisait déjà sa ceinture.
Il avait été tout juste en train de songer à ce qu'il faudrait faire pour se montrer plus discrets à l'avenir et voilà qu'il oubliait toutes ses bonnes résolutions avant même d'avoir seulement sérieusement envisagé les mettre en pratique. Oui, damné, il risquait bien de l'être à se montrer aussi faible.
Entre deux réflexions cohérentes, sa culpabilité s'envola et quand il prit le sexe de son compagnon dans sa bouche, il n'eut plus une pensée pour cette empêcheuse de tourner en rond qui avait bien failli gâcher sa soirée.
Une fois les vêtements de Benjamin réajustés avec soin et un détour par la salle de bain de sa part pour s'assurer avoir effacé toute trace de la passion qui venait de les emporter, Mike précéda le Président dans le couloir, bien décidé cette fois à l'amener à bon port le plus rapidement possible.
Ce n'est que lorsqu'il surprit le regard amusé qu'échangèrent les deux agents qui leur avaient emboîté le pas, réalisant du même coup qu'il avait été bien trop long dans la chambre, là où il n'allait que "chercher le Président". Si les rôles avaient été inversés, lui-même serait en train de se poser pas mal de questions et quelque part il était fier que ses hommes aient l'œil sur ce genre d'incohérences. A cet instant pourtant, leurs excès de zèle ne faisaient pas son affaire et il ne pouvait qu'espérer que les interrogations ne soient pas trop généralisées. En tout cas pas assez pour avoir ensuite besoin d'inquiéter Benjamin à ce sujet.
ooOoo
Les jours suivants, durant le reste du voyage officiel puis de retour dans la capitale, Mike surveilla leur entourage. Et rapidement il arriva à une conclusion aussi claire que terrifiante. Ils étaient plus d'un à se douter de quelque chose. Au début il mit cela sur le compte de la paranoïa. Il s'attendait à remarquer quelque chose, il remarquait quelque chose, classique… Pourtant, même en étant tout à fait objectif, il fallait admettre qu'il y un problème. Entre les murmures sur son passage, les regards tantôt amusés, tantôt curieux, et les allusions franchement tendancieuses, Mike avait de quoi se poser des questions. D'autant que lorsqu'il allait voir Benjamin, ou qu'ils étaient ensemble, plus personne ne semblait capable de les lâcher du regard, comme s'ils étaient l'attraction du moment. A se demander comment l'agent avait pu passer à côté aussi longtemps…
Pire, cela prenait de telles proportions que même Benjamin commençai à remarquer qu'il y avait un souci. Mike minimisait, mais plus cela allait, plus il prenait peur. Pour l'instant pour tout le staff ce n'était rien d'autre qu'une sorte de jeu, une façon de sortir de leur traintrain quelques instants chaque jour. Mais tôt ou tard, malgré leur professionnalisme et le respect qu'ils avaient pour leur patron, quelqu'un ferait une gaffe, lâcherait l'information et même si rien n'avait été prouvé, cela aurait des conséquences que Banning se refusait à seulement envisager.
Pour limiter les pots cassés, des décisions allaient devoir être prises, mais en toute honnêteté, Mike reculait ce moment, trop lourd en conséquence. Certes, quand il agirait il ne le ferait que pour le bien de la carrière de son compagnon, mais il savait également qu'il leur briserait le cœur à tous deux, cela il s'y refuserait aussi longtemps que possible. C'était cruel de devoir envisager une telle perspective alors que Benjamin semblait plus apaisé qu'il ne l'avait été ces dernières années. C'était cruel également pour Mike, qui avait enfin trouvé une sorte d'équilibre dans son existence, tout en espérant le mieux pour l'avenir.
Il passait au moins deux nuits par semaines auprès de son amant, usant de subterfuges pour que cela demeure discret – encore que les récents évènements tendaient à prouver qu'il ne s'était pas montré aussi doué qu'il l'avait longtemps pensé. Les autres soirs, les deux hommes restaient pendus au téléphone ensemble. Chaque moment de liberté dans leurs journées bien remplies était prétexte à voler quelques instants à deux. Ils s'en contentaient. Quand Mike était ensuite de repos, il se consacrait à sa fille, qui grandissait tranquillement. Il était heureux de pouvoir se partager entre son rôle de compagnon attentif et celui de père impliqué, il n'aurait pu choisir aucun des deux au détriment de l'autre. Ses relations avec Leah étaient apaisées et il ne regrettait plus ce divorce qui ne manquerait pas d'être prononcé, qui les avait finalement épargné de bien de la souffrance s'ils s'étaient évertués à se voiler la face pour sauver quelque chose qui n'existait plus.
La jeune femme, de par leurs diverses conversations, avait compris qu'il avait quelqu'un, mais n'avait rien demandé de plus. Il avait apprécié cette discrétion de sa part, qui changeait tellement de ce qu'était devenu son quotidien au travail, où malgré tous ses efforts il ne parvenait plus à éviter les regards inquisiteurs qui se posaient régulièrement sur lui.
Sans ce dernier détail, cela aurait pu être une situation parfaite, qu'il aurait supportée sans mal pendant les deux ans qu'il restait à patienter. Mais la vie pouvait être une chienne parfois.
ooOoo
Un matin peu après, Mike se vit confirmer que comme craint, la situation ne pouvait qu'empirer. En salle de briefing en début de journée, un jeune membre de son équipe se plaignait de son planning. Mike, qui s'occupait pourtant lui-même de répartir les horaires de chacun, n'écoutait guère ce genre de récriminations, entre les horaires de nuit et les longues amplitudes de travail, il était de toute façon impossible de satisfaire tout le monde. En d'autre temps il aurait continué à donner ses consignes et l'incident aurait été clos. Mais trop de choses avaient changé.
Le jeune coq avait marmonné, suffisamment fort cependant pour être entendu de tous et surtout de Banning, à qui la remarque était destinée, qu'évidemment lui ne couchait pas avec la bonne personne pour avoir droit à un planning à la carte. Mike préféra ne pas répondre et envenimer du même coup la situation, se retrouvant alors à devoir se lancer dans des justifications pour lesquelles il n'était pas prêt. Il se contenta donc de le fusiller du regard, satisfait de constater que personne n'était rentré dans le jeu de l'importun. Il abrégea ensuite la réunion et trouva une excuse pour filer voir Benjamin, et tant pis cette fois si quelqu'un avait quoi que soit à y redire.
Quand il arriva dans le bureau ovale, le Président était au téléphone, probablement avec son fils à le voir aussi souriant. C'était le genre de moment que Mike ne voulait surtout pas gâcher, mais il n'avait plus le choix. Il estimait avoir suffisamment attendu, reculant encore et toujours le moment fatidique. Le moment était venu. Cela lui retournait les tripes de faire subir cela à l'autre homme, tout comme malmener son propre cœur. Il aurait préféré demeurer dans le déni, tout risquer pour rester dans sa bulle, être heureux le plus longtemps possible. Mais il n'était pas du genre à pratiquer la politique de l'autruche. Il avait l'habitude, dans son travail, de par son rôle de père, aussi récent soit celui-ci, de faire face à ses responsabilités. Ça allait être le cas une fois de plus aujourd'hui. Tant pis pour les conséquences.
Néanmoins, lorsque Benjamin eut raccroché, toute sa conviction s'effaça et il craignit un instant flancher. Son compagnon semblait heureux et comme toujours dans ces conditions, Mike le trouvait plus beau que jamais. Les petites rides au coin des yeux, témoins silencieux des années qui passaient, les fossettes qui creusaient les joues… Quand Benjamin souriait, riait, le monde paraissait tourner rond pour quelques instants. Entre tous, c'était ces moments-là que Banning préférait, durant lesquels il sentait le plus proche de celui qu'il niait de moins en moins aimer.
Mais comme chaque fois, pour chaque bonne chose, il y avait l'inévitable revers de médaille, comme s'il fallait toujours payer le prix quand on accédait enfin au bonheur. Or aujourd'hui, le prix n'avait jamais semblé aussi élevé. Benjamin ensuite ne sourirait plus, plus grâce à lui en tout cas. Mike ne voulait pas être responsable de cela, aussi n'aurait-il pu davantage se détester.
Pour l'instant pourtant, Benjamin était bien loin de ces considérations, aussi était-il joyeux quand il s'adressa à lui.
- C'était Connor, indiqua-t-il, confirmant du même coup les soupçons de Mike à l'avoir vu si heureux. Ses examens se sont parfaitement déroulés.
- Il rentre pour les vacances ? demanda l'agent, constatant du même coup que c'était quelque chose dont ils n'avaient pas parlé alors même que c'était le genre d'évènement à avoir des conséquences sur leur quotidien.
- Pas cette fois, malheureusement. Il est en stage avec l'un de ses professeurs. Ça me désole de ne pas le voir, mais il est ravi de cette opportunité, alors je le suis aussi.
- C'est un passionné, tout comme son père.
Une raison de plus pour prendre à présent la bonne décision, dut admettre Mike. Son compagnon avait consacré la majorité de sa vie d'adulte à se battre pour en arriver là où il était aujourd'hui, ça ne méritait pas d'être gâché bêtement pour quelques parties de jambes en l'air. Même si leur relation était devenue nettement plus que cela, rappela crânement la petite voix dans sa tête. Cette garce, cette foutue conscience qui ne le lâchait jamais, lui brisa le cœur une fois de plus, si bien qu'il se retrouva incapable d'agir comme prévu.
Alors il recula l'échéance, se dégonfla lamentablement, comme si quelques heures de plus pouvaient réellement changer quelque chose. Aussi, quand son amant l'interrogea du regard, il ne lâcha pas la bombe prévue.
- J'aurais besoin de passer un peu de temps avec toi, dit-il d'un ton qui apparaissait assuré, qui avait trompé son monde bien des fois. Ce soir peut-être…
- Bien sûr. Dînons ensemble, comme au bon vieux temps.
C'était parfait. Ainsi Benjamin aurait ensuite la nuit pour s'en remettre et passer à autre chose, Mike souhaitait du fond du cœur que ça serait suffisant. Quant à lui, d'ici la soirée il avait le temps de peaufiner un discours qui tournait d'ailleurs dans sa tête depuis des jours, ne lui laissant guère de répit.
Mike aurait voulu, une dernière fois avant que tout change irrémédiablement, le prendre dans ses bras, l'embrasser et lui dire combien il comptait pour lui, mais il n'eut même pas le temps de l'envisager sérieusement qu'on frappa à la porte. L'agent eut un petit soupir de frustration, qui trouva écho chez son compagnon tandis que l'assistante de ce dernier entrait. Mike eut l'impression qu'elle le regarda avec un peu trop d'intérêt, mais avec ses préoccupations actuelles il n'était pas sûr de pouvoir se faire réellement confiance. Heureusement que Benjamin n'avait pas prévu de sortir de la journée, parce que faire ce boulot dans lequel il était si bon était pour l'instant la dernière chose dont il se sentait capable. Il eut un ultime regard pour son amant, qui le lui rendit rapidement, puis quitta la pièce.
- Monsieur Trumbull vient d'arriver, entendit-il dans son dos.
Se voyant confirmer que Benjamin, comme chaque jour, n'aurait pas un moment pour souffler, il se félicita de n'avoir pas agi trop prématurément. Autant être posé et au calme quand on s'apprêtait à briser deux existences simultanément.
ooOoo
Benjamin tournait en rond dans la résidence en attendant Mike. Il était prêt depuis une bonne heure, ce qui tenait du miracle. Il se serait bien passé de cette avance ceci dit, parce qu'il était terriblement inquiet. Il avait fait en sorte que Mike, lui-même déjà terriblement affecté, ne soupçonne rien, alors il avait tout gardé pour lui, mais il avait bien remarqué que quelque chose se tramait. La suite n'était pas pour le rassurer tant Mike semblait prendre ses intérêts à cœur, restait à savoir lesquels sur ce coup-là, mais au fond de lui il savait que cela n'allait pas lui plaire. Il faisait bonne figure depuis des jours pur préserver Mike qui, bien que ne l'ayant jamais avoué, semblé s'être donné pour rôle de le protéger du moindre tracas, mais à présent ils allaient tous deux devoir faire face et cette fois son compagnon ne pourrait pas grand-chose pour l'épargner.
Enfin, Mike arriva, le même sourire forcé, qu'il lui voyait trop souvent ces derniers jours, sur les lèvres. Si ça devait être la fin, autant le faire avec panache, songea le Président, qui fut sur lui dans l'instant, l'embrassant avec toute cette envie qui ne le quittait jamais depuis qu'ils avaient commencé à se fréquenter. Mike sembla hésitant, mais quelques secondes seulement, avant de se laisser finalement entraîner dans l'étreinte. Lèvres mêlées, corps soudées, les deux hommes donnaient l'impression que tout était pour le mieux, comme avant, aussi Benjamin fit-il tout son possible pour que ce baiser dure le plus longtemps possible.
Quand Mike s'écarta finalement, Benjamin prit conscience combien il se sentait vide loin de lui. Cela l'avait déjà frappé plus d'une fois, mais pas à ce point. Il n'y avait décidément que lui pour tomber amoureux d'un homme au moment où sa relation avec l'homme en question n'aurait pu être davantage compromise. Les sentiments, définitivement, ce n'était pas fait pour lui et il avait hâte de passer à autre chose, d'oublier Mike, si cela se terminait aussi mal qu'il le craignait.
Ça serait long et douloureux, mais s'il avait réussi à faire son deuil de Margareth, il viendrait à bout de ceci également. Encore que, lorsqu'il posa à nouveau les yeux sur son compagnon, se rappelant du même coup pourquoi il était si bien à ses côtés, il n'en fut plus aussi convaincu. Mike était parvenu à lui redonner goût… eh bien à tout en fait. Avant lui, il avait oublié ce que c'était qu'être tout simplement vivant, il ne se consacrait qu'à son travail, à faire ce qu'on attendait de lui, sans même plus se demander ce que lui désirait. Or il avait réappris à s'écouter à nouveau et surtout à compter pour quelqu'un. Ce dernier détail allait lui manquer plus que bien d'autres, d'autant que Mike était très fort pour le faire se sentir utile, important, digne d'être aimé… Mike qui a cet instant donnait l'impression d'être bien peu à sa place dans cette petite cuisine où il avaient pourtant passé de bons moments.
Pour se donner bonne figure, Benjamin leur servit deux verres de vin, puis il alla s'asseoir à table, bien vite rejoint par son compagnon. Une gêne palpable flottait dans l'air, bien différente de la douce connivence qui régnait entre eux habituellement et le Président craignait que même le vin ne puisse pas grand-chose contre cela. Il allait falloir se comporter en adultes et parler, crever l'abcès qui polluait une relation jusque-là sans nuage.
Benjamin avala d'un trait la moitié de son verre, n'en savourant même pas le goût qu'il savait pourtant fin, tout pour se donner un courage illusoire. Puis il se lança, les mains bien à plat sur la table pour les empêcher de trembler.
- Mon chef est en train de nous préparer quelque chose. Mais avant ça, je pense qu'il serait judicieux que nous parlions. Tu es venu pour ça après tout.
Il ne put que sourire pitoyablement au regard surpris de l'autre homme. Ainsi, il était parvenu à ne rien laisser paraître ces derniers jours, malgré son état d'esprit torturé. Cela aurait pu être réconfortant en d'autres circonstances.
- Tu crois que je ne me suis rendu compte de rien ? reprit-il. Je ne suis pas une demoiselle en détresse, tu n'as pas besoin en permanence de tout me cacher.
Mike tiqua à cette expression mais garda le silence, se contentant de serrer les dents.
- J'aime que tu t'inquiètes pour moi, que tu sois là pour moi, plaida Benjamin, qui craignit l'avoir vexé. Mais nous sommes sur un pied d'égalité dans cette relation. Quoi que tu aies à me dire, je saurai l'encaisser.
- C'est peut-être moi qui ne vais pas y arriver, grogna l'agent.
Et pour la première fois, Asher vit chez son compagnon tout ce que celui-ci s'était efforcé de dissimuler au mieux. Les traits tirés, les yeux cernés, il semblait épuisé et surtout malheureux. Cela changeait fortement de l'homme à l'humeur toujours égale, jovial même, qu'il était habituellement. Ces détails serrèrent le cœur de Benjamin en même temps que cela lui confirmait le pire pour la suite. Pourtant il fallait qu'ils aillent au bout.
- Mike, implora-t-il d'une toute petite voix en posant sa main sur la sienne. Quoi que tu aies sur le cœur, il faut qu'on en parle.
Même s'il devinait ce qu'il se tramait, il n'entendait pas lui faciliter le travail au moins sur ce point, peut-être parce qu'une part naïve de lui, aussi minuscule soit-elle, continuait à espérer meilleure issue…
Enfin, Mike planta son regard dans le sien et se lança.
- Je t'aime, dit-il d'une voix plus assurée que Ben ne l'attendait. Je voulais que tu le saches.
Immédiatement, le Président sourit et se demanda s'il n'avait pas été incroyablement parano à attendre le pire. Peut-être que Mike n'avait été angoissé qu'à l'idée de se dévoiler enfin de la sorte. Pourtant son compagnon n'en avait pas fini, ce qu'il confirma en reprenant précipitamment.
- Ce n'est pas ce que je veux, mais on doit néanmoins en rester là. Ça sera mieux pour tous les deux.
Sentant ses maigres espoirs réduits à néant, Benjamin retira brusquement sa main tandis qu'il avait l'impression qu'on lui broyait le cœur.
- Tu te rends compte que c'est la déclaration d'amour la plus merdique que quelqu'un ait jamais faite ? grogna-t-il d'un ton sourd.
- Je sais. J'aurais dû te l'avouer plus tôt. Ou pas du tout. Mais je trouvais injuste que tu ne le saches jamais, malgré ce qui arrive.
Benjamin aurait voulu lui dire qu'il était amoureux lui aussi, une façon comme une autre de plaider sa cause pour ne pas être abandonné, mais il ne voyait plus l'intérêt de montrer cette part de lui, plus avec ce qui était en train de lui tomber dessus. Il préférait tenter de se défendre, défendre ce qu'ils avaient, même s'il craignait ne pas être entendu.
- Mais qu'est-ce qui arrive justement ? s'écria-t-il avec plus de hargne qu'il n'aurait voulue. Tu mets un terme à tout ce qu'on a, juste à cause de quelques bruits de couloir ?
- Parce que tu as remarqué toi aussi ?
- Bien sûr, je vis avec les membres de mon équipe quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ils ne sont pas follement discrets.
- Alors tu admets toi aussi qu'il se passe quelque chose de pas très sains, plaida Mike.
- Mais je m'en fiche ! Ils sont persuadés d'une chose, sans rien pouvoir prouver. Que cette chose soit vraie ne change rien au fait qu'ils n'ont rien contre nous. Ce sont des rumeurs !
- Les rumeurs ont brisé plus d'une carrière. Tu ne mérites pas ça.
- Si je veux prendre ce risque, ce n'est pas à toi de m'en empêcher. J'aime ce que nous avons, je ne veux pas tout perdre pour conserver un job que je n'aurais de toute façon plus dans moins de deux ans. Ce n'est qu'un job !
Sur les nerfs, il se leva et entreprit de faire les cent pas à travers la pièce. Il s'y était attendu, il s'y était même préparé, pourtant ce qui était en train de se passer était une torture, pire que tout ce qu'il aurait pu prévoir, et il avait tellement mal que résister à l'envie de frapper Mike tenait du miracle.
- J'ai mes raisons pour faire ce que je fais, reprit celui-ci, qui lui n'avait pas bougé. Tu as trop à perdre. Je ne veux pas que tu sois catalogué pour toujours comme le seul Président à avoir démissionné après virer sa cuti. Tu ne mérites pas ça et il y a bien trop en jeu. Tu l'as dit toi-même plus d'une fois, tes adversaires n'attendent qu'un faux pas de ta part pour te tomber dessus. Je ne veux pas être responsable de ça. Tu as fait trop de bonnes choses pour ce pays pour subir ça.
- Si tu le fais pour moi comme tu le prétends, tu ne crois pas que je devrais avoir mon mot à dire ?
Plus que l'énormité de la situation, c'était le calme que gardait Mike qui l'agaçait. Celui-ci foutait leur vie en l'air et plus ça allait, moins cela semblait le toucher. C'était injuste.
- Je ne suis pas sûr que tu aies les idées claires, que tu saches ce qui est bon pour toi, insista Mike.
- Traite-moi d'hystérique tant que tu y es !
Il avait crié et s'en voulu pour cela. Ils étaient entre adultes responsables, ils devaient pouvoir gérer ça sans avoir une conduite qu'ils seraient amenés à regretter ensuite. Benjamin se força donc à se calmer, une technique qui avait fait ses preuves bien des fois.
- Mike, écoute, je pense que c'est une mauvaise idée. C'est pas ce qu'on veut, ni toi, ni moi. On peut faire attention, être plus discrets… Mais en rester là, c'est vraiment la pire des décisions.
Mike se leva enfin à son tour, mais resta à distance raisonnable de Benjamin, comme s'il craignait quelque conséquence pour son intégrité physique. S'il semblait douloureusement peu détaché, il n'y prenait malgré tout aucun plaisir, ce qui était un mince soulagement pour Benjamin.
- Je suis désolé, dit l'agent, mais j'ai soigneusement pesé le pour et le contre pendant des jours. Tu peux avancer ce que tu veux, pour moi c'est vraiment la meilleure des solutions. Pense à ton fils, qui serait forcément affecté de te voir humilié en place publique. Pense à toutes les concessions que tu as faites pour en arriver là, il ne faut pas que ce soit pour rien. En venant bosser pour toi, j'ai juré de toujours te protéger, c'est ce que je suis en train de faire, même si cette fois ça signifie te protéger contre toi-même. On va souffrir un moment, mais ensuite on n'aura aucun regret. Et si tu décides de demander ma mutation, je comprendrais. Mais rappelle-toi que je ne pense qu'à toi.
- Foutaise, marmonna Asher. Je suis assez grand pour prendre mes propres décisions. Et moi je suis prêt à prendre ce risque.
- Mais pas moi !
Benjamin encaissa la remarque et comprit que le débat était clos. S'il reprochait à son compagnon d'agir en faisant peu de cas de ses désirs, il aurait été hypocrite qu'il en fasse de même. D'ailleurs, il devait admettre que Mike n'avait pas tout à fait tort en décidant d'agir de la sorte. Il y avait bien trop en jeu pour qu'il agisse sans penser aux inévitables conséquences, pas avec ses responsabilités et le nombre de personne qui comptait sur lui. C'était déjà un miracle que rien n'ait encore été ébruité, alors continuer à tenter le diable n'aurait pu être plus insensé.
Cela n'empêche qu'avant d'être le Président, il était un homme avant tout et qu'il souffrait à en crever. Et avoir celui responsable de ses tourments aussi prêt n'arrangeait certainement pas ses affaires. Mike sembla le comprendre parce qu'il se saisit de sa veste.
- Crois bien que je ne le fais pas de gaieté de cœur, crut-il bon de rappeler. Tu vas me manquer plus que tu ne peux l'imaginer. Mais un jour tu me pardonneras. Je te remercie pour l'invitation à dîner, mais je pense qu'il vaut mieux en rester là. Je vais y aller.
Benjamin aurait voulu hurler bien des choses, mais il se contenta de hocher la tête, tout en le fixant avec la force du désespoir.
- Je comprends, finit-il par admettre, quoi que du bout des lèvres. Ça fait un moment que je crains cette conversation, j'ai soigneusement pesé le pour et contre et si je ne suis pas d'accord avec toi, je sais aussi que te faire changer d'avis est inutile, tu es bien trop têtu pour ça. Je comprends, mais ça fait chier. Une chose est sûre en tout cas… C'était bien ce qu'on a eu.
- C'est le plus important. Tu rencontreras quelqu'un d'autre. Une femme, crut bon de préciser Mike, et tout sera pour le mieux.
Sauf que le Président savait qu'il n'y aurait plus jamais de femme, pas après avoir goûté à cette relation. Il n'avait pas jusque-là partagé son quotidien avec un autre homme sur le long terme, mais il était clair désormais qu'il ne voudrait plus jamais rien d'autre. Il aurait simplement préféré ne pas avoir à envisager chercher un autre que Mike.
- Et toi ? demanda-t-il, sentant du même coup la morsure de la jalousie.
Se pourrait-il que Mike ait tout simplement rencontré quelqu'un d'autre et qu'il prenne un quelconque prétexte au lieu d'assumer ? Voilà une perspective probablement pire que tout le reste.
- Je ne peux pas me projeter. Deux relations qui passent à la trappe aussi rapidement… Je ne suis peut-être pas fait pour la vie de couple.
- Connerie.
- Tu n'es pas impartial. Merci pour tout Ben. Je pars en me disant que j'ai réussi à te rendre le sourire, même si ce n'est plus le cas ce soir. Ça reviendra vite.
Benjamin dut se faire violence pour ne pas courir lui donner un dernier baiser, mais il préférait une sortie digne, aussi se contenta-t-il d'un petit signe de tête, souffrant le martyr en voyant l'autre lui tourner le dos.
- Je t'aime ! lança-t-il au moment où Mike passait la porte, satisfait de voir ses épaules s'affaisser même s'il ne s'arrêta pas pour autant.
Ok, c'était un coup bas, mais l'espace d'un instant ça avait fait du bien, alors il estima en avoir le droit. Et au moins de cette façon Mike avait toutes les cartes en mains, même s'il avait décidé de ne pas faire demi-tour.
Accablé, le Président se laissa tomber sur la chaise la plus proche, se demandant bien comment il allait gérer ce coup du sort. Mike et lui, ça avait été loin d'être une évidence. D'abord amis puis séparés par les drames, ils avaient à nouveau appris à se faire confiance. Tomber amoureux de lui n'avait certes jamais fait partie de ses plans. Pourtant quand c'était arrivé, ça n'aurait pu devenir plus essentiel à ses yeux, comme une chose dont on n'avait jamais osé rêver mais qui devenait tout à coup tout ce qui comptait. Se retrouver seul maintenant apparaissait plus dur que cela ne l'avait été lorsque c'était son quotidien. Toucher le bonheur pour s'en voir privé brusquement c'était la pire des punitions, lui faisant regretter de s'être lancé dans cette histoire, malgré tous les bons moments. Ces souvenirs justement n'en seraient que plus douloureux et Benjamin se fit la promesse qu'on ne l'y reprendrait plus. Après deux relations prématurément achevées, il choisirait désormais de cultiver sa solitude. C'était moins risqué, moins douloureux.
TBC…
