« Il n'y a pas moyen que je manque de chance à ce point-là », souffla Smoker.

Il ne lui avait pas fallu plus d'une dizaine de minutes pour se faire intercepter par un groupe isolé d'Inadéquats. Il faut dire qu'il était une cible facile, à déambuler seul, le nez en l'air pour mieux apprécier... apprécier quoi d'ailleurs ? Les habitations désertées, les bibliothèques à l'abandon, les ruelles qui s'émiettent ? Bien que fascinant, le quartier universitaire n'était plus ces temps-ci qu'un amas de décombres à l'abandon. Les pans de murs envahis par la végétation avaient constitué une cachette idéale pour ses agresseurs. Ces derniers avaient profité de l'avantage que leur offrait cet environnement hostile pour cerner l'officier. Deux d'entre eux se tenaient à présent en face de lui, tandis que trois autres prévenaient toute retraite par l'arrière. Et puis tout autour de lui devaient être dispersés une bonne demi douzaine de gredins, qui guettaient ses réactions d'un œil mauvais. Tous étaient misérablement vêtus et Smoker cru deviner une procession de pieds nus dans l'obscurité du couchant.

« - On dirait bien qu'celui-ci s'est un peu trop éloigné du poulailler » , s'exclama soudain un des deux hommes qui lui faisaient face.

« - C'est gentil à vous d'nous rend' visite, colonel. Ça fait bien longtemps que l'armée se balade plus par ici », renchérit l'autre.

Des rires gras leurs firent échos depuis les ombres agitées de la venelle. Smoker réalisa qu'il ne pouvait pas éviter l'altercation. En effet, les Inadéquats ne renonceraient pour rien au monde à une occasion de donner une correction à un représentant du gouvernement qui a fait d'eux des reclus de la société. Aussi, il extirpa son arme de l'étui fixé à sa ceinture pour la braquer sur le plus proche de ses adversaires. Il se surprit à regretter son geste lorsque après un instant d'hésitation craintive, un Inadéquat à sa droite exhiba une épaisse barre métallique de derrière son dos. Si l'officier avait été habilité aux arrestations musclées, il n 'était plus vraiment certain de son aptitude à combattre simultanément dix adversaires si lourdement parés.

« -Laissez-moi passer et vous ne souffrirez aucune représailles pour cette agression », exigea-t-il de son ton le plus ferme.

Pour toute réponse, l'Inadéquat le plus proche se précipita sur lui, poing levé. Smoker n'eut aucune difficulté à esquiver ce premier assaut et assena un violent coup dans la mâchoire de son adversaire, à l'aide de la crosse de son arme. Au même moment cependant, trois des gredins passèrent simultanément à l'offensive. L'officier parvint à repousser les deux premier, qui rejoignirent bientôt leur camarade sur l'asphalte crasseux. Le troisième parvint à l'atteindre avant même qu'il ai pu faire face à son adversaire et un coup vicieux à la tempe précipita Smoker à son tour sur le sol. Sonné par la violence de l'impact, ce dernier ne put que qu'assister, impuissant, à une mêlée inextricable tandis que ses adversaires se précipitaient sur lui. Lorsque le plus proche l'atteignit, Smoker s'efforça en vain de se dérober aux coups imminents. Ces derniers ne vinrent pas. Certains de ses assaillants les plus lents eurent le temps de le saisir par le col, avant d'être arrachés à l'officier avec une force considérable. L'un d'eux lui assena néanmoins un coup de pied qui laissa Smoker pantelant durant quelques secondes. Lorsque enfin il parvint à se remettre sur ses pieds, ce fut pour trouver ses adversaires en déroute, ou effondrés aux pieds d'un Luffy survolté. Le garçon se tenait à présent face au colosse qui avait interpellé Smoker quelques minutes plus tôt et que ce dernier supposait être le meneur du groupe.

« -Monkey ! s'écria l'homme, furieux. Je peux te demander ce que tu fabriques ?

-Si je ne me trompe pas, aucun accord ne t'autorise à t'en prendre à ceux qui se trouvent dans notre secteur. Retourne chasser les rats et fous-nous la paix, Gunvan.

-Je t'avertit gamin, tu es en train de rompre notre contrat.

-Je ne rompt rien du tout, j'établis simplement des limites à tes libertés dans les zones du quartier qui nous appartiennent . ÇA, c'est un accord. »

Smoker s'attendait à voir le garçon tomber d'un moment à l'autre, foudroyé par le redoutable colosse. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque ce dernier, non content de ravaler sa fureur, se contenta d'adresser un sourire amusé à son jeune interlocuteur avant de faire volte-face et de disparaître dans la nuit . À cet instant seulement, Luffy se tourna vers Smoker. Dans un sursaut mal assuré, ce dernier braqua son arme sur le garçon.

« - Tu vas m'arrêter Smoker ? »

L'officier sentait son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Il considéra tour à tour les silhouettes inanimées de ses agresseurs et celle, malingre, du jeune garçon. La situation fut analysée en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et Smoker baissa prudemment son arme pour la ranger dans son étui. Enfin devant la moue dubitative de son jeune adversaire, il leva les mains à hauteur de son visage, en signe de reddition.

« - Alors, c'est dans ce trou à rat que vous vous terrez ? Pas très glorieux pour des criminels de votre envergure.

- Tu as tort de railler ces vénérables bibliothèques, tu sais ? Elles abritent tout le savoir auquel vous avez renoncé lorsqu' Akainu est arrivé au pouvoir.

- Nous n'avons pas renoncé au savoir, gamin, protesta Smoker en laissant ses mains retomber à ses côtés. Au contraire, nous nous sommes affranchis d'une activité abrutissante.

- Tu n'as simplement aucune idée de ce dont tu parles, Smoker. Vous vous contentez de rester assis devant vos écrans et d'absorber le flux d' « informations » dont le gouvernement daigne vous inonder jours et nuits. Tu ne vois pas ? Akainu vous veut dociles, bien dressés et toi tu lui manges dans la main .

- Tu racontes n'importe- quoi. Nous sommes tous libres ici, à Goa et si l'envie me venait de quitter le pays, Akainu lui-même ne pourrai pas m'en empêcher.

- Vraiment ? J'en déduis donc que tu es heureux ici ?

- Q-Qu'est-ce que tu veux dire ? Si je suis heureux ? »

Tout-à-coup Smoker hésitait, balbutiait, ne voyait plus où le menait cette conversation incongrue.

« - Oh, je parlait juste de tes escapades nocturnes dans le quartier universitaire. »

Luffy engloba d'un large geste les ruelles sombres que gagnait peu à peu la fraîcheur des nuits estivales.

« - Tu sais que tu n'as pas le droit d'être ici ? J'imagine que oui, on a du te le répéter un certain nombre de fois. Alors qu'est-ce que tu cherches, au juste ? »

Smoker se balança nerveusement d'avant en arrière et parut hésiter.

« - Je veux savoir pourquoi plus personne ne vient par ici. Qu'est-ce que ces gens redoutent ? Qu'est ce que les tient à l'écart des bibliothèques ?

- Quoi, c'est tout ? »

Luffy paraissait surpris, presque déçu.

« - Bien sûr que non, rétorqua Smoker, piqué au vif. »

L'officier avait la conviction que ce gamin pouvait apporter des réponses aux questions qui se bousculaient dans sa tête. Il pouvait presque le voir suspendu à ses lèvres, comme un fruit mûr prêt à tomber : le secret de quelque vérité enfouie. Aussi, il reprit

« - Je veux savoir ce que vous cherchez, toi et tes frères. »

Aussitôt, le visage du garçon se fendit d'un large sourire et d'un bond, il vint se percher sur le muret le plus proche.

« - Tu te demandes ce qui nous motive, pas vrai ? Ne t'en fais pas, on ne veut ni l'argent, ni le pouvoir », assura-t-il en balançant ses jambes dans le vide avec insouciance.

- Alors quoi ? »l'interrogea Smoker, agacé.

« - La liberté Smokey, la liberté ! »

Cette fois, l'officier était bel et bien certain de n'y plus rien comprendre.

« - Tu m'excuseras mais il me semble que de ce côté-là, vous nous en sortez plutôt bien. Même un peu trop bien à mon goût. D'ailleurs si tu ne veux pas que je change d'avis et que je te coffre sur-le-champ, il va falloir développer un peu.

-Tu ne le feras pas. Tu es trop curieux pour ça.

- Je n'en serais pas si sûr, si j'étais toi, gronda Smoker, les sourcils froncés. Qu'est-ce qui te fais croire que je suis prêt à te laisser partir ?

-Je ne le crois pas, je le sais. Simplement parce que toi, officier du Détachement de Surveillance anti-Terroriste, tu te balades la nuit dans un quartier abandonné depuis maintenant plusieurs dizaines d'années et qui plus est, dont l'accès t'es formellement interdit. Tu n'est pas heureux ici, Smoker et tu cherches des réponses que tu nous penses prêts à te donner. »

Smoker déglutit nerveusement.

« - Et d'après toi, j'ai tort de penser ainsi ?

- Je serais près à te prouver le contraire dés que tu aura lâché ton arme.

L'officier desserra sa prise sur la crosse du pistolet dont il n'avait pas le souvenir de s'être emparé .

- Tu veux savoir ce qui est arrivé à ce pays, ce pour quoi nous nous battons, pas vrai ? amorça le jeune garçon. La première chose que tu dois savoir, c'est que nous vivons aujourd'hui sous une putain de dictature. Bien sûr, aujourd'hui elle a pris d 'autres formes, s'empressa-t-il d'ajouter comme Smoker allait protester. Mais c'est une dictature quand même. Tout a commencé lorsque nous étions encore en « démocratie », comme vous aimez le dire.

- Nous sommes toujours en démocratie », objecta Smoker malgré lui.

Mais Luffy poursuivit, sans se laisser démonter.


« -Ace? Tu n'as pas vu Luffy ?

-Il est sorti il y a un moment déjà. Tu veux dire qu'il n'est pas rentré ?

-Non, je me demande ce qu'il fabrique !

Ace sourit, attendri. Il n'était pas rare que Sabo s'inquiète pour leur plus jeune frère. Cette fois néanmoins, il s'accordait pour dire que Luffy ne restait que rarement si longtemps dehors le soir .

-Il ne supporte pas d'être enfermé. Tu devrais le comprendre mieux que personne .

Sabo ne répondit pas.


« - Tu espères vraiment me faire avaler ça ?! S'écria Smoker. Je n'ai encore jamais entendu une histoire pareille ! »

L'officier se tenait toujours au pied du muret où était perché son jeune interlocuteur. Cette fois néanmoins, son dos était plus voûté, son visage plus blafard, ses traits plus tendus. Son exclamation indignée n'échappa pas à Luffy.

« - Tu n'en as jamais entendu parler parce-qu'on ne voulait pas que tu comprennes.

-Que je comprenne quoi ?

-Ce qui est arrivé ensuite.

-Qu'est-ce qui est arrivé ensuite ?

-La dictature. Parce qu'une population terrorisée se laisse plus facilement imposer des mesures sécuritaires par son gouvernement. Celui-là peut alors profiter de la situation pour légitimer l'étendue démesurée de son pouvoir.

-Tu insinues que le gouvernement de Akainu est illégitime ?

-Bien sûr que non, Smoker. J'insinue seulement que Akainu a instrumentalisé la situation pour accéder à la présidence et instaurer sa propre dictature.

-Tu racontes n'importe quoi ! Le peuple n'aurait pas laissé faire ça !

-Le peuple ? Nous ne sommes que des hommes, Smoker ! Et l'Homme, bien que doué de compassion, est hautement corruptible. Il a suffit à Akainu de déclencher une étincelle d'égoïsme pour animer la société dans laquelle nos vivons aujourd'hui ! Tu saisis ? Un discours opportun, quelques mots bien placés suffisent pour débarrasser soixante millions de personnes de leurs scrupules ! Tout ce que tu as à faire ,c'est exciter leur désir inavoué de ne plus se préoccuper que de LEUR confort, de LEUR avenir. Étrangement, tu ne rencontreras pas beaucoup de résistance et c'est ce que Akainu vous a fait. Parce- qu'une civilisation entière d'égoïstes est plus résistante que toutes les murailles, plus efficace que tout les miradors. Notre seule faute est de nous être laissé séduire par les sirènes du nombrilisme. Une fois que Akainu a atteint cet objectif, les caméras et les barbelés sont devenus superflus. Parce-qu'aujourd'hui, Smoker, les remparts sont là-dedans. »

Luffy avait conclu sa tirade en tapotant sa tempe droite de son index tendu.

- Mais alors, en quoi est-ce que ça fait de ce système une dictature ?

- Nous sommes en dictature parce- que virtuelle ou non, une barrière reste une barrière et que nous en resterons prisonniers tant que nous ne l'aurons pas abattue. Nous sommes en dictature parce- que nous sommes incapables de penser par nous-même depuis que nous avons confié cette faculté à Akainu.

- En admettant que tu ne sois pas juste un illuminé en plein délire, comment est-ce que nous ne nous serions pas rendu compte, tôt ou tard, de ce qui se passait ?

-Ça, c'est très simple à expliquer, Smoker. C'est cours, c'est simple, ça tient en un seul mot : le divertissement. Vous n'êtes pas malheureux, vous ne connaissez pas la pauvreté. Aujourd'hui, vous êtes tous dotés d'écrans, sur lesquels on diffuse jour et nuit des programmes de récréation, des jeux, des informations... Rien d'autre que du conditionnement. Mais finalement, vous vous complaisez dans la facilité. Alors pourquoi quitter ce confort pour se préoccuper de ce qui se passe dans la vie réelle ?

-Oh, je vois. Et selon vous, il suffit de planter des virus minables dans nos systèmes informatiques pour « abattre les barrières » ?

-Il y a deux solutions à la dictature, Smoker. Tu en déjà trouvé une par toi-même.

- C'est-à-dire ?

- Entame le dialogue, pense, ouvre-toi à de nouvelles possibilités. C'est ce qui te permettra de remettre en question tout ce qui est établi.

Smoker renifla d'un air méprisant, mais la curiosité l'emporta sur sa fierté et il releva la tête pour demander :

-Et qu'est-ce que c'est, l'autre solution ?

Mais lorsque son regard tomba à nouveau sur le garçon, ce dernier se tenait debout sur son muret et faisait mine de s'étirer d'un air nonchalant.

-Justement, je te propose d'y réfléchir en vue de notre… prochaine rencontre.

Sans attendre de réponse, il disparu de l'autre côté du mur .