A l'hôpital, Kyoya avait été rapidement pris en charge. On l'avait mis sous morphine pour calmer ses douleurs. Il allait se réveiller le surlendemain de l'accident d'après les médecins. En attendant, ces derniers avaient fait tous les examens dont ils avaient besoin pour sauver Kyoya. Et aujourd'hui, quelques heures avant le réveil prévu de Kyoya, les médecins devaient venir nous voir, moi et mes amis, pour nous donner des informations sur son état. C'est pourquoi nous attendions sur des chaises inconfortables dans la salle d'attente et en silence depuis des heures. Benkei avait le visage baissé et se faisait visiblement beaucoup de soucis. Yu et Kenta étaient assis sur une même chaise, les pieds se balançant dans le vide (parce qu'ils n'atteignaient pas le sol), se contentant d'attendre, perplexes, la suite des événements. Massamuné ne tenait pas en place. Il ne cessait de faire les cents pas dans la salle d'attente ce qui agaçait Tsubassa au plus haut point. Ce dernier était assis, les coudes posés sur les genoux, la tête posée sur ses mains jointes et les yeux clos, en proie à une intense réflexion voire à une prière. Moi je gardais les yeux fixés sur la porte derrière laquelle était entrée Kyoya comme si cette connexion visuelle seule le maintenait en vie.
Le médecin arriva enfin. Il avait une démarche lente et calme. Il nous dévisagea les uns après les autres, semblant ce demander à qui il devait parler. En le voyant arriver, je me suis levé et ai marché au-devant de lui. C'est sans doute pour cela que c'est d'abord à moi qu'il s'est adressé :
-La vie de votre ami n'est plus en danger.
Une vague de soulagement m'envahit et je pouvais la percevoir aussi chez mes amis derrière moi.
-Cependant, poursuivit-il, votre ami a été gravement blessé pendant l'éboulement. Le diagnostic est malheureusement sans appel. Il souffre à présent d'une section de la moelle cervicale. Malgré tous nos efforts et notre volonté, il nous est impossible de le guérir.
-Mais... concrètement qu'est-ce que ça implique ? , demandais-je innocemment.
Le médecin soupira avant de répondre :
-Concrètement, cela signifie qu'il restera paralysé à partir du cou jusqu'à la fin de sa vie. , lâcha-t-il. Je suis désolé.
J'en restai soufflé, ne mesurant pas encore l'ampleur du drame qui était en train de se produire. Kyoya paralysé ? Immobilisé ? Dépendant pour toujours ? Tout cela me paraissait tellement incroyable ! Tellement impossible ! Inimaginable ! Je ne pouvais pas le concevoir. Je ne pouvais même pas l'envisager. Un être comme Kyoya, si fort et si fier ne pouvait pas se retrouver dans une telle situation.
-Je vous laisse vous préparer. , fit le médecin avant de partir.
Cette nuit-là, je ne fermais pas l'œil de la nuit. Je pensais et redoutais la réaction de Kyoya. Comment tout cela allait-il se passer ? Je n'étais sûr que d'une seule et unique chose : Kyoya allait avoir besoin d'aide. De beaucoup d'aide. D'aides matérielles bien sûr car désormais il ne pourrait plus s'assumer seul mais aussi, et c'était peut-être le plus important, de soutien psychologique. Il allait falloir que je le lui apporte. Il allait falloir que je l'aide à tout prix. Je n'avais pas le choix. Je ne crois pas que Kyoya ait quelqu'un d'autre que nous pour l'aider. C'était donc à moi que revenait cette responsabilité. Et je la prendrai. Cette nuit-là, j'ai fait une promesse. La promesse de l'aider à surmonter cette épreuve quoi qu'il m'en coûte.
Lorsque j'arrivais à l'hôpital le lendemain, on m'autorisa à entrer dans la chambre de Kyoya. Celui-ci n'était toujours pas réveillé mais, selon les médecins, ce n'était plus qu'une question d'heures.
Effectivement, deux heures plus tard, il commençait à s'agiter. Je m'approchais du lit, anticipant le choc, pour le rassurer.
Après avoir tourné la tête de droite à gauche plusieurs fois dans son sommeil, il finit par ouvrir les yeux en grand et brutalement. Comme j'étais très proche de lui, son regard ne mit pas longtemps à croiser le mien. Quand ce fut le cas, je lançais d'une voix que je tentais de mon mieux de rendre enjouée :
-Bonjour Kyoya ! Bien dormi ?
Il ne répondit pas sur le moment. Il semblait un peu désorienté. Sans doute était-il en train de se souvenir de ce qu'il lui était dernièrement arrivé. Il dû réussir à s'en souvenir car je vis brutalement ses yeux s'assombrir et il me demanda sans préambule :
-Où est Benkei ?
-Il est dans le couloir, répondis-je. Tu lui a sauvé la vie. , ajoutais-je.
Il acquiesça. Puis, soudainement, une lueur de panique passa dans on regard. Une lueur qui ne cessait de s'accentuer.
-Kyoya, qu'est-ce qui se passe ? , m'alarmais-je devant son expression.
-Je peux plus bouger. Gingka ! Je ne peux pas bouger les jambes ! Je ne peux pas bouger les bras ! Je ne peux pas me redresser ! Gingka, qu'est-ce qui m'arrive ?
Cette fois, c'est moi qui m'assombris. C'était l'instant de la révélation. Dans quelques secondes, l'entièreté de la vie de Kyoya allait changer. En croisant à nouveau son regard terrifié, je pris une profonde inspiration et lâchait :
-Kyoya, à cause de l'éboulement, tu es paralysé à partir du cou. C'est irréversible. Je suis désolé.
Je ne sais pas très bien ce qui s'est passé dans sa tête après ça. Je n'ai vu que ses yeux s'agrandirent et son visage se fermer. Peut-être ressentait-il ce que j'avais ressentis quand le médecin me l'avait annoncé en cent fois pire. Au bout de quelques secondes, il tourna la tête de l'autre côté du lit. Je n'eus pas besoin de me creuser la cervelle bien longtemps pour comprendre que c'était parce qu'il ne voulait pas que je le vois dans cet état de désespoir. Ne sachant quoi faire, je décidais de le laisser seul un moment afin qu'il essaye d'encaisser la nouvelle.
Une heure plus tard, j'entrai à nouveau dans sa chambre, suivi cette fois de tous mes amis. Kyoya avait la même position qu'il avait quand je l'avais quitté, la tête tournée d'un côté du lit, son corps entièrement paralysé aussi raide qu'un piquet. Nous ne nous étions pas approchés du malade. Personne ne savait quoi dire ni comment réagir dans une telle situation. Et puis, au bout de longues minutes pesantes, c'est Kyoya qui brisa le lourd silence à mi-voix :
-Partez. Ce n'est pas la peine de me regarder comme ça. Je ne veux pas de votre pitié. Dégagez. Maintenant.
Sa voix s'était brisée à la fin de sa réplique. J'en avais le cœur serré.
Mes amis étaient déjà en train de partir. Mais moi je ne voulais pas partir. Je ne voulais pas le laisser seul. Plus que jamais, Kyoya avait besoin de moi et je lui apporterai mon aide même s'il s'obstinait à la refuser.
Sans même tourner la tête, il savait que je n'étais pas parti parce qu'il me répéta :
-Gingka, sort. Sort je te dis ! Je ne veux pas te voir.
Il faisait tout pour le cacher mais je percevais tout de même des sanglots dans sa voix. Il essayait encore d'être digne, d'être fier malgré les circonstances. J'avais envie de lui dire de pleurer tout son soul. Qu'il n'y avait pas de honte à pleurer dans pareilles circonstances, mais je me tus. Ce n'était pas de ce discours que Kyoya avait besoin.
Comme je ne partais toujours pas. Kyoya repris :
-Gingka, sort MAINTENANT !, se força-t-il à crier la voix enrouée.
-Non.
-Je ne veux pas de ta pitié. Je refuse Gingka tu entends ?! Laisse-moi...
Il pleurait pour de bon, à présent et, entre ses sanglots, il continuait de murmurer : « Laisse-moi... S'il-te-plaît... Laisse-moi... ».
Il me fendait le cœur de le voir comme ça. De l'entendre dire ça. Je ne le supportais pas. Je ne le supportais plus. Alors je répliquais:
-Jamais, Kyoya. Jamais je n'aurai pitié de toi. Tu as toujours été courageux. Tu as toujours été fort. Si tu es ici aujourd'hui, c'est parce que tu as sauvé la vie de Benkei ! Je te respecterai toujours Kyoya ! Tu m'entends ? Je te respecterai toujours parce que tu es un héros ! Un blessé de guerre ! Non, jamais. Jamais je ne pourrais ressentir la moindre pitié pour toi !
Kyoya avait légèrement tourné les yeux vers moi mais il me répondit avec un infini désespoir :
-Fort ? Regarde-moi maintenant ! Comment oses-tu me parler de force ? Regarde ce que je suis devenu ! Est-ce que c'est de la force pour toi ?
Je restai un instant bouche-bée, le regard fixé dans celui que je considèrerai toujours comme mon plus grand, mon irremplaçable, mon éternel rival. Et les mots me vinrent naturellement :
-Il y a différentes sortes de force Kyoya. La force pure dont tu étais le spécialiste est la moins noble d'entre-elles. Mais à partir d'aujourd'hui, tu vas devoir montrer un autre type de force : continuer à vivre après ça. Continuer à vivre dans ton état. Montrer une volonté incroyable. Tu détiendras alors une force bien plus grande et bien plus noble que tout ce que tu n'as jamais eu ! Que tout ce que tu n'as jamais été !
-Et qui te dit que je veux continuer à vivre après ça ? Qui te dit que je ne veux pas laisser tomber ?
-Tu ne laisseras pas tomber. Tu ne laisseras pas tomber parce que tu es Kyoya Tategami ! Tu es le roi des animaux ! Tu ne renonce jamais !
Kyoya eu un petit rire jaune. Sans y faire attention, je poursuivis :
-Tu sais, moi, je n'aurais pas réussi. Moi, dans ton état, j'aurais abandonné. Mais pas toi. Toi tu as une volonté et une ténacité inébranlable. Après toutes ces années, je sais maintenant que tu peux surmonter cette épreuve, que tu peux survivre à ça. Parce que ta force, Kyoya, ne réside pas dans ta puissance ! Mais dans ta détermination, à toute épreuve ! Et pour ça, Kyoya, je t'admirerai toujours !
Je n'avais plus rien à ajouter. Les yeux toujours encré dans ceux de Kyoya, je voyais à leur brillance inhabituelle que Kyoya était profondément ému, profondément touché.
Après un long moment pendant lequel aucun de nous deux ne prononçait un mot, Kyoya fit un petit signe de tête. Un signe infime, presqu'invisible. Un rien. Mais un rien qui voulait dire beaucoup. Un rien d'une importance capitale. Un rien qui venait de décider de son destin. Car oui, par ce simple, ce léger, ce minuscule signe de tête, Kyoya venait de prendre la décision qui allait bouleverser sa vie. Je le voyais dans ses yeux. Il venait de décider, en toute connaissance de cause, quel serait son dernier exploit. Il venait de décider de continuer malgré toutes les souffrances. Une remarquable décision : la plus admirable des démonstrations de force.
