Auteur : Arlia Eien
Titre : Sonna Kotoba de Kokoro Tozashite
Rating : M
Genre : Hurt/Comfort, Amitié ou Romance selon l'interprétation de chacun.
Disclaimer : Gundam Wing, son histoire et ses personnages ne m'appartiennent pas. De plus, je ne gagne pas d'argent avec ce texte.
Note :
(1) Il s'agit d'un repost d'une fanfiction que j'ai écrite originellement en 2007 et retravaillée en 2010. Le style changeant de trop et le nombre de chapitres augmentant, je l'avais ensuite supprimée pour la retravailler à mon aise, voici le résultat – encore perfectible.
(2) Sonna Kotoba de Kokoro Tozashite est un morceau de phrase issu de la character song Ore dake kotoba de Heero Yuy, tous droits réservés. Je vous en propose une traduction en sous-titre.
(3) Comme indiqué, cette histoire est un Hurt/Comfort, comme dans un Angst les personnages sont donc amenés à trinquer. Attention, le rating n'est pas là pour rien ! Après il n'y a ici aucune scène explicite de sexe ou de violence (qui correspondrait à un rating Ma).
Sonna Kotoba de Kokoro Tozashite
J'ai enfermé mon cœur dans des mots
Chapitre 7
Une fois dans la chambre, Duo s'était souvenu de la jambe d'Heero. Plutôt que de se coucher immédiatement, il préféra allumer la lumière – le soleil à peine levé ne pouvant pas éclairer la brûlure comme il se doit – afin de nettoyer et de nouveau bander la plaie qui n'était pas plus ragoutante que la veille. Le brun profita de l'occasion pour passer de nouveau le boxer prêté par Duo.
De retour dans la pièce après avoir rangé le matériel thérapeutique, le natté se rendit directement au lit sur lequel il se laissa tomber avec plaisir et éteignit la lumière sans tenir compte d'Heero.
Non pas par égoïsme, mais il sentait bien que le jeune homme n'était pas vraiment à l'aise. Prendre les devants en lui imposant un certain cadre qu'il n'oserait pas formuler lui-même semblait une bonne idée à Maxwell. Ils auraient très bien pu parler à table. Rien ne les empêchait de rester là-bas. Mais le cadre lui avait semblé bien moins propice à une confidence quelle qu'elle soit. Après tout, la dernière fois que le premier pilote s'était ouvert à lui, ils avaient été dans une situation similaire. Même lit. Obscurité. Calme extérieur.
Et cela impliquait bien plus de choses qu'il n'y paraissait. Même lit, contact humain. Obscurité, certitude de ne pas être vu. Calme, sentiment d'être à l'abri des oreilles indiscrètes.
D'ailleurs sa première hypothèse était vérifiée, Heero venait de se glisser dans le lit, à ses côtés. Sa façon de bouger sembla saccadée au natté, il devait de nouveau être perturbé. Duo remonta son bras droit dans le but de se gratter le crâne, puis étouffa un bâillement. Il devrait sans doute le questionner s'il voulait briser la glace.
Il entendit un nouveau bruissement de drap et son buste fut heurté par la tête d'Heero. Aussitôt ce dernier se tira en arrière dans un geste vif qui valait toutes les excuses inutiles du monde.
« Hey, tu pouvais rester tu sais, moi ça m'est égal. »
Ne percevant pas de réponse, le natté reprit plus doucement.
« Tu es inquiet à ce point ? »
Toujours pas de réponse. Peu rassuré par ce silence, Duo tendit le bras dans le but de rapprocher Heero de lui, de retrouver la position involontaire précédente, mais il eut à peine touché l'épaule fraîche du brun qu'il sentit son poignet être saisi sans violence mais avec fermeté et être déposé sur le matelas.
« Ça va. » Répondit Heero à voix basse du ton le plus ferme dont il était capable en cet instant.
« Mais non, ça va pas ! Même toi t'y crois pas en le disant. » Souligna Duo sans hésitation.
Peut-être que cela lui paraissait aussi évident parce qu'il avait passé une petite partie de l'armure, contrairement à la nuit du vendredi au samedi où il en savait très peu sur la situation du premier pilote. Clairement, Duo l'avait trouvé plus convaincant lorsqu'il l'avait confronté la première fois dans la salle de bain. Sans doute que l'urgence avait alors donné à Heero l'énergie nécessaire pour mieux donner le change que présentement.
Au vu de la réponse qu'il venait de recevoir, il était clair qu'Heero ne savait sans doute plus quoi dire. Ne souhaitant pas qu'un blanc s'installe, Duo reprit la parole.
« Dis, si je te posais des questions sur tout ça, ton passé, tu me répondrais ? »
La question posée purement au conditionnel mais qui dénotait une réelle envie du natté surprit Heero qui cligna des paupières. Ne voyant pas où son camarade voulait en venir, il se décida à donner une réponse vague.
« Ça dépend sur quoi… Ça dépend pourquoi… »
« Je sais pas. Tu pourrais commencer par le début, ta rencontre avec J par exemple. Comment tu es devenu pilote. »
Le court silence qui suivit laissa penser au second pilote qu'il n'allait sans doute pas avoir de vraie réponse, mais la suite des évènements le détrompa.
« Je devais avoir huit ans. J'étais à la rue. Je l'ai croisé. Il se faisait passer pour un mendiant, m'a dit que mon regard lui plaisait et m'a proposé de devenir pilote d'armure mobile. Qu'il me formerait. J'ai accepté. » Articula Heero qui cherchait un peu ses mots.
Il devait être explicite s'il voulait satisfaire la curiosité au fond justifiée de Maxwell sans en même temps trop en dire, ce qu'on lui avait interdit depuis toujours. Moins on en savait sur lui et sur ses capacités et plus il était à même de surprendre son adversaire, un coéquipier actuel pouvant très bien devenir un ennemi le lendemain.
« Huit ans ? Quel âge as-tu ? » S'enquit Duo assez étonné. Soit Heero était bien plus jeune qu'il n'y semblait, soit il avait été entraîné relativement longtemps par rapport aux autres, Quatre ayant été formé en une année et lui-même en moins de trois.
« Quinze ans. » Rétorqua Heero, même s'il ne ciblait pas bien la raison de la question.
« Ça fait sept ans que tu le connais alors. » Explicita Duo.
Le brun hocha la tête dans l'obscurité, réponse imperceptible et inutile à l'attention Duo qui savait encore compter.
« Ça fait longtemps. Et tes entrainements… Enfin, quand est-ce qu'on a commencé à… »
Percevant la question que le natté peinait à formuler, Heero y répondit de lui-même.
« Ça a commencé rapidement. On m'a appris des choses générales ou utiles les premières années, le pilotage et ce qui m'est utile maintenant par la suite. Je travaillais huit à dix heures par jour. »
« Ça devait être dur, non ? » Tenta Duo tout en calculant de tête le nombre d'heures total que cela représentait, certainement plus de vingt mille, J n'offrait sans doute pas de vacances à ses subalternes.
« Peut-être. Mais ça me laissait voir quelque chose au bout du tunnel. On me promettait de savoir piloter et d'être le meilleur qui soit. Je pouvais faire quelque chose d'utile et j'aime piloter. »
Ayant lâché le poignet de Duo, il fut surpris en sentant les doigts du jeune homme remettre quelques-unes de ses mèches en place, les réordonnant vers l'arrière comme pour dégager son visage.
« C'est au bout de six mois qu'on a commencé à me… »
La voix d'Heero mourut en milieu de phrase, comme s'il cherchait le mot adéquat sans le trouver.
« Continue. » Intervint rapidement le natté pour ne pas bloquer Yuy dans une situation désagréable et lui permettre d'avancer dans le récit.
Duo complétait assez aisément la phrase. Punir et battre étaient les deux premiers verbes qui lui venaient à l'esprit, mais c'était à Heero de raconter.
« Ça a dérivé doucement d'abord. C'était… mérité. » Lâcha Heero d'un ton incertain, comme s'il doutait de l'information.
« On ne mérite pas de subir de mauvais traitements. » Répondit aussitôt Duo, rappelant ainsi sa façon de concevoir les choses au jeune homme.
Il lui semblait à ce moment essentiel qu'il sache qu'il ne le jugerait pas et ne le culpabiliserait pas. Dans l'opinion de Duo, peu importe son avis sur ce qu'avait vécu son camarade, ça n'aurait de toute façon pas été l'attitude d'un ami que de réagir d'une telle façon.
« Je faisais des bêtises, je payais les pots cassés. Cela me semblait normal. »
« Et on te faisait quoi pour te punir ? » Interrogea Maxwell utilisant intentionnellement le passé pour essayer de détacher Heero des faits. C'était d'autant plus important au vu de ce que le jeune homme avait subi récemment.
« Coups. A main nue… Sur le bas du dos principalement. Il fallait que je reste mobile, surtout au niveau des bras. »
« Et après ? » Demanda gentiment le natté pour ne pas le brusquer
En même temps, il reconstituait mentalement l'espèce de rébus que venait de lui délivrer le premier pilote. Notant au passage que ce dernier avait bien insisté sur le fait qu'il n'avait rien aux bras pour dévier son attention du bas du dos qui ne signifiait certainement pas lombaires.
« C'est resté un moment comme ça. Un jour où j'étais vraiment fatigué, je n'arrivais plus à tenir lors de l'entraînement de Dr. J… Il a décidé d'augmenter. Les coups de lanière comme tu as vu, datent de ce moment-là. Toujours au même endroit. Je crois que je n'aurai pas pu continuer si c'était plus étendu… car après il fallait bien poursuivre l'entraînement le reste de la journée. Il suffisait d'être mal réveillé le matin et de laisser passer un détail pour prendre une correction. »
« Comment tu faisais pour suivre en étant amoché ? » S'enquit Duo avec sympathie tout en laissant les cheveux de son camarade tranquilles pour choyer le haut de la nuque du bout des doigts.
« Je faisais avec. » Statua Heero.
Qu'aurait-il pu faire d'autre ? Ce n'est pas comme s'il avait eu le choix de rester couché ou de ne plus travailler pour le restant de la journée. Il n'était d'ailleurs pas certain qu'il aurait agi autrement, même s'il avait eu le choix. Quoi qu'on lui ait fait subir, c'était bien parce que son comportement n'avait pas plu ou que ses capacités n'avaient pas convaincu à un moment donné. Il n'aurait pas amélioré l'opinion de Dr. J à son égard en abandonnant. Au contraire, il aurait plutôt risqué de tout perdre en n'étant pas suffisamment travailleur. On ne lui avait jamais présenté les choses ainsi, mais pour lui c'était juste une évidence. Des gamins à ramasser dans la rue, il y en avait des centaines.
« On te battait souvent ? » Osa demander Duo, le coupant dans sa réflexion.
« … »
Devant le silence de son camarade, il haussa les sourcils sur le coup de l'inquiétude et distribua une nouvelle caresse pour montrer à Heero que rien n'avait changé depuis les précédentes minutes.
« C'était tant que ça ? » Ajouta-t-il, inquiet de la réponse qu'il risquait de récolter.
« Manuellement au moins une fois par semaine. Ça n'a jamais dépassé deux semaines. Autrement peut-être une fois le mois. Je n'ai jamais tenu de statistiques. » Finit par avouer Heero d'un ton qui laissait entendre que c'était la première fois qu'il essayait de quantifier.
Cela semblait naturel. Cette fois Duo n'essaya pas de chiffrer le nombre de punitions sans compter qu'Heero lui avait donné une version minorée donc irréaliste juste bonne pour lui donner un ordre d'idée et encore, il était possible qu'il ait volontairement réduit le chiffre pour une raison qui lui était propre.
Heero soupira. Plus il parlait et plus il se sentait comme abattu, privé d'énergie. Comme s'il était prisonnier d'une sorte de nostalgie amère. Un état qu'il ressentait beaucoup ces derniers jours. Trop, au vu de leur devoir qui exigeait de leur part une énergie sans faille et une sorte d'enthousiasme à la tâche.
Duo se demanda s'il devait interroger plus Heero sur ces punitions, mais conclut rapidement qu'il se sentirait plutôt gêné, voire honteux ; et que ce qui devait ressentir était assez éprouvant comme cela. Il valait mieux changer un peu de sujet. Les éléments qu'il avait appris par le bavardage des deux gardes pendant qu'il attendait le premier pilote lui revenant, il se dit que c'était peut-être le moment ou jamais de poser la question.
« Dis, Heero… Ce mec, Girard… Qu'est-ce qu'il a de si particulier ? Tu sembles le craindre plus qu'un autre. Pourtant vendredi c'est un soit disant « gentil » qui t'a abimé comme cela. J'avoue que j'ai du mal à comprendre. »
Le jeune homme s'était crispé dès l'entente du nom de l'assistant de Dr. J en charge de son éducation, mais la suite de la phrase le laissa assez pantois. Il douta un instant que Duo n'en sache beaucoup plus qu'il n'y paraissait et ne cherche à le piéger. Néanmoins, cette solution lui parut hautement improbable. Incapable de se l'expliquer seul, il se décida à poser la question, bien qu'il lui soit difficile de garder son sang-froid. Il ne gagnerait rien à paniquer.
« D'où connais-tu ce type ? »
« Eh bien, quand je suis venu à te chercher, les deux vigils à la porte ont parlé de lui. Que J l'avait appelé mais qu'il n'était pas venu, que c'était un autre type, Ben je crois, qui s'était occupé de te punir. Qu'il était moins pire. Hier, tu as regardé sur ton ordinateur si le type était là, je t'ai vu. Donc il doit vraiment avoir quelque chose de particulier. Enfin ça expliquerait vos attitudes. » Répondit Duo ravi de jouer franc jeu et de se voir enfin en partie expliquer le comportement des deux armoires à glace.
Heero tendu par la colère plus que par la gêne ou la peur serra les poings.
« Dexter t'a dit qu'on me 'punissait' » ? » Articula-t-il d'une voix froide.
La rage sous-jacente étonna Duo qui battit des paupières avant de reprendre aussitôt la parole.
« Hein ? Non, pas du tout ! J'ai reformulé. Enfin, ils sous-entendaient un truc du genre, mais si tu ne m'avais pas raconté, si je n'avais pas vu ce qui t'était arrivé, je n'aurais jamais compris que c'était de ça qu'il était question. »
En même temps, il était en train de se demander lequel pouvait bien être Dexter. Et d'ailleurs d'où de simples vigils connaissaient de telles informations internes ? Bah, sans doute de leurs collègues eux-mêmes, si les deux étaient au courant de leur vie privée il devait en être de même pour les notes internes.
« Ce ne sont pas que des vigils. » Rétorqua Heero, un ton plus bas et semblant plus maître de lui-même.
« Heu ? »
Apparemment il n'avait pas dû penser en silence. Il n'eut pas plus de temps pour réfléchir à la question car Heero reprit la parole.
« Ils font partie des… »
« Des ? » Encouragea le natté, ayant dans l'idée qu'il allait peut-être obtenir une information cruciale concernant l'organisation du personnel du Docteur J.
« Oublie. » Coupa Heero d'un ton qui se voulait ferme mais sous lequel Duo sentait poindre une blessure inavouée. Lentement, il tendit le bras vers Heero et laissa sa main sur le poignet du jeune homme.
« Tu veux dire qu'eux aussi te battaient ? » Réessaya Duo.
« Non. Oublie. »
« … »
Après un court silence, Duo reprit doucement la parole.
« Ok. Je veux bien croire qu'ils ne t'ont pas frappé, mais je suis sûr qu'ils t'ont fait quelque chose. Parle m'en, ça peut te faire du bien. » Dit-il en remontant sa main vers l'épaule droite du brun.
Le bout de ses doigts rencontra rapidement une sorte de petite aspérité large d'un centimètre environ. Les blessures par balles laissaient toujours des traces, celles qui avaient frappé Heero lors de leur première rencontre n'avaient pas fait exception.
Heero soupira. La main qui parcourait son bras ne l'aidait pas à réfléchir. Le natté savait se montrer persuasif. Toutefois, partager les souvenirs qui remontaient à vive allure à la surface de sa mémoire n'était sans doute pas l'idée du siècle. Est-ce que son récit serait bien interprété ? Est-ce que Duo prendrait son parti encore une fois ? Il n'en était pas sûr. Et il n'était pas sûr non plus de pouvoir gérer convenablement un jugement hâtif ou une maladresse. Il cligna des paupières. Et puis pourquoi pas au fond ?
Bien que ce fût selon lui d'une absurdité avancée, il se décida à raconter ce qui lui revenait bien trop clairement.
« Pendant mon entraînement, il était courant que Dr. J me tende des pièges dans les ordres que j'avais à suivre en mission extérieure. Il faisait ça pour me tester, m'apprendre que tout ne fonctionnait pas toujours comme on le voulait. J'ai toujours réussi à contourner, sauf une fois. Plus tu es jeune et plus l'instinct de survie est fort, tu réfléchis moins et tu n'as pas vraiment conscience de la mort. »
Ça, Duo le savait. Son instinct de survie l'avait sauvé plus d'une fois quand il était à la rue, autant avant l'église Maxwell qu'après. Les colonies du point de Lagrange 2 étaient les plus pauvres mais aussi les plus mal fréquentées. Les pensées du natté furent coupées par la voix à peine audible, hésitante, du brun toujours couché à côté de lui.
« Le problème était qu'il fallait éviter leurs pièges tout en respectant à la lettre les ordres donnés, sinon il y avait une punition derrière. »
« Et ça a marché au final. » Commenta Duo en soupirant, réalisant par la force des choses que si Heero avait fini par mettre de façon presque systématique sa vie dans la balance c'était peut-être qu'on l'y avait très fortement incité de façon répétée.
« Non. » Répondit Heero, intrigué.
« Et ton autodestruction ? »
« Dr. J voulait que je détruise la machine, pas que je me tue avec. Tu imagines la perte pour lui ? Le pire, c'est que j'ai survécu. » Lâcha le brun d'un ton extérieur très déstabilisant quand on réfléchissait au contenu des paroles et à la gravité des évènements mentionnés. Néanmoins, Duo qui était resté sur son idée n'y prit pas garde.
« Ça n'a pas marché alors, leur truc. » Dit Duo, ne sachant comment exactement qualifier le but qui avait été visé par les supérieurs du premier pilote et par le Docteur J en particulier.
« Il y a eu un incident. En AC191. » Précisa Heero après un court instant de réflexion, se doutant qu'une des premières questions serait en rapport avec le « quand ».
Le natté prit sur lui de ne rien dire dans un premier temps, essayant de laisser le jeune homme compléter par lui-même.
« C'est allé trop loin. C'était injuste. Peut-être que plus tard je n'aurais pas trouvé cela anormal, mais sur le coup… »
La main de Duo était de nouveau remontée de l'épaule à la nuque, la caressant du bout des doigts. Heero ferma les yeux, profitant mieux des gratouillis à l'arrière de la tête. Ça faisait tellement longtemps qu'il n'avait pas reçu des gestes d'affection comme en ce moment, si jamais quelqu'un en avait eu à son égard…. Quoiqu'il était injuste, Odin en avait eu.
Il réalisa que le tueur à gage qui l'avait pris comme apprenti les premières années de sa vie lui manquait à cet instant, alors qu'il racontait ces évènements. Même s'il ne l'avait jamais dit à personne, Odin lui avait beaucoup manqué pendant ses années d'entraînement. Il aurait sans doute aimé retrouver sa relation avec lui dans sa relation avec Girard, mais il n'en avait jamais été question les premières années. Quant aux dernières années, il valait mieux ne pas les évoquer. En bref, Heero avait complètement renoncé à attendre quoi que ce soit de son instructeur et la distance s'était de plus en plus creusée. Doux euphémisme pour décrire l'horreur que leur relation était devenue.
« Quel était le piège cette fois ? » Demanda Duo, faisant sortir à nouveau Heero de sa réflexion.
« Généralement, c'était une question de temps gagné car on ne me donnait pas l'itinéraire le plus court à réaliser. Ou bien c'était le nombre de sentinelles, leur nombre était minimisé. Le but était que je développe un certain sens de l'initiative tout en restant discipliné, que j'apprenne bien mes plans et pas seulement mon itinéraire et que je reste toujours sur le qui-vive. »
Heero s'interrompit pour reprendre son souffle et mieux ordonner ses pensées.
« Cette fois-là, je n'avais pas trouvé d'informations pouvant porter à confusion, le chrono était correct. En fait, il était trop court pour terminer la mission. Les plans étaient erronés, l'échelle était mauvaise un mètre de prévu correspondait à un mètre cinquante en réalité, sur un itinéraire censé être de cent mètres à la base je te laisse calculer ce que cela donnait en réalité. »
Duo hocha la tête. Ce n'était pas bénin ce genre d'erreur. Et dans certaines bases très grandes et avec peu de cachettes, la mission devenait rapidement impossible si l'on manquait de temps.
« C'est pour cela que je demande à m'occuper des préparations de mission moi-même. Je sais ce que je fais. » Conclut Heero, tout en essayant de rassembler le courage de continuer à raconter l'histoire. Duo voudrait à tous les coups en savoir plus, c'était évident.
« Heero, tu n'as pas terminé cette mission ? »
« Non… les bombes que j'avais posées au départ allaient exploser, j'avais deux objectifs : récupérer des plans d'armement en réseau puis les détruire. En faisant les deux, je n'aurais pas eu le temps de me sauver. »
« Tu as choisi quoi ? » Demanda Duo pour entretenir la conversation et encourager Heero à poursuivre.
« Récupération, j'aurai pu détruire les travaux depuis n'importe quelle autre base qui avait accès au réseau lors d'une prochaine mission. »
Duo hocha la tête, c'est également ce qu'il aurait fait à situation semblable.
« Tu as eu raison. »
A l'entente de la phrase, le regard d'Heero se troubla et il détourna les yeux bien que l'obscurité le maintienne à l'abri d'un regard inquisiteur venant du natté. C'était le genre de phrase qu'il n'avait pas l'habitude d'entendre mais qui lui aurait fait abominablement plaisir de la part de ses supérieurs. En même temps, la suite des évènements lui laissait un goût plus qu'amer dans la bouche.
« Dr. J n'a pas pensé comme toi. Pour lui, j'avais purement désobéi aux ordres et échoué dans le cadre de la mission, et il trouvait que cela méritait une punition. J'ai essayé de dire que sans cela je serai mort mais cela a aggravé mon cas. »
Il soupira, soupesant chaque mot avant de le prononcer.
« Il n'a jamais supporté que quelqu'un le contredise. Le fait que je sois mort était purement accessoire. Tout comme le fait que la mission aurait également échoué si je n'étais pas revenu. »
« C'est n'importe quoi. » Renchérit Duo profitant d'une pause dans l'exposé de Heero qui se faisait de plus en plus haché.
« J'aurais mieux fait de m'abstenir de le dire. »
« Tu as dit que c'était n'importe quoi ? » Répéta Duo, surpris par ce qu'il venait d'entendre. Pour sûr, ça ne cadrait pas avec ce qu'il connaissait d'Heero. Pas qu'il lui aurait donné tort, en l'occurrence. Seulement, cela ressemblait plus à ce que lui serait capable de dire à un supérieur.
« Globalement. » Résuma Heero.
A vrai dire, pour l'instant, il ne retrouvait pas ses paroles exactes et cela le perturbait. Il aurait pourtant dû s'en souvenir. Surtout avec ce qu'elles lui avaient valu ensuite.
Depuis le début de l'histoire, le natté attendait patiemment l'entrée en scène dudit Dexter, de son comparse ou même celle des dénommés Girard ou Ben, mais plus rien ne vint après ça. Hésitant, le châtain reprit la parole tout en poursuivant quelques caresses.
Il prenait de plus en plus conscience au fil des secondes qui s'écoulaient qu'il n'avait jamais été si proche d'obtenir quelque information de la part d'Heero sur les sévices qu'il avait subis. Et même s'il listait mentalement différentes possibilités, il ne parvenait bien sûr pas à choisir l'une ou l'autre. Autant jouer au loto. Ça aurait limite été plus correct.
« Que s'est-il passé ? »
« … »
L'absence de réponse alarma Duo qui reprit rapidement.
« On ne t'a pas mutilé au moins ? »
La phrase surprit Heero, perdu dans un monde pas vraiment enviable, qui y répondit difficilement et avec un léger temps de retard.
« …Non. »
Pourquoi cette question ? Duo l'avait vu déshabillé plusieurs fois, il avait donc pu voir en long en large et en travers les quelques cicatrices qu'il se trimballait.
« J a bien décidé de te punir, non ? Que s'est-il passé ? » Demanda encore Duo de plus en plus désappointé.
D'un côté, il avait peur d'aller trop loin dans ses questions, d'insister une fois de trop. Mais en même temps, il sentait qu'Heero avait vraiment besoin de parler de tout ça. Et plus particulièrement de cette fois-là.
Pourquoi celle-là d'ailleurs ? Maxwell était sûr que cela avait son importance. Il était persuadé que cette première fois avait eu quelque chose de déterminant pour Heero. Première fois, parce qu'il y en avait eu des suivantes. Forcément. Sinon pourquoi Heero aurait-il si peur de ce qui pouvait arriver ? On n'a pas peur d'un lointain souvenir si on sait qu'il appartient uniquement au passé.
« Je ne peux pas te raconter ça. »
La phrase laissa le natté franchement désappointé. Si Heero ne racontait pas ça, c'est comme s'il ne racontait rien du tout. En même temps, le ton incertain de son camarade lui laissait un espoir. Peut-être bien qu'en insistant il obtiendrait une réaction assez tranchée de la part du pilote pour qu'il se fasse une idée plus précise sur la question.
« On t'a battu plus violemment ? »
Un haussement d'épaules lui répondit, Heero ne prenant pas encore vraiment conscience du tour que prenait la conversation.
« On t'a torturé ? Électricité ? Suffocation ? Plaies multiples ? Aiguilles ? » Tenta de lister Duo au petit bonheur la chance en laissant le temps à Heero d'avoir une réaction quelconque entre chaque proposition.
« Arrête ça. » Protesta Yuy, mettant dans la phrase toute la détermination qu'il put trouver, sans grand succès.
« Quoique non, on t'a peut-être juste violé… » Poursuivit le châtain dans sa lancée sans prendre en compte l'avertissement lancé par le premier pilote.
Il eut juste le temps de sentir Heero se tendre à ses côtés avant qu'il ne quitte le lit d'un pas raide, saisissant ses vêtements au passage.
« Attends ! Où tu vas ? »
« … »
« Heero ? »
Simultanément, Duo s'était relevé et avait suivi Heero qui avait pris la direction du salon. Là-bas, il le trouva assis sur le canapé, spandex réenfilé, et en train d'enfiler à toute vitesse les chaussettes enlevées à son retour à l'appartement.
« Le juste violé va juste se faire violer. Dégage. » Embringua-t-il d'un ton sec en repoussant le natté pour accéder à son débardeur qu'il enfila tout aussi rapidement.
« Pas question. »
La lumière de l'aube éclairait la pièce de mieux en mieux au fil des minutes et les deux garçons y voyaient à présent très clairement. Duo ne parvint à capter qu'un court instant le regard de son camarade, mais cela lui suffit pour comprendre son erreur.
Le voyant prêt à se lever, il se pencha vivement vers le canapé, posant une main sur l'accoudoir et l'autre sur le coussin en simili cuir pour coincer le jeune homme. Ce dernier le foudroya du regard, mais Maxwell ne lui laissa pas le temps de lancer la sommation qu'il était sur le point de recevoir.
« Je t'ai blessé. Je suis désolé. C'était pas mon but. »
« … »
« Je ne remets pas en question l'importance de ce que tu as subi. Au contraire, je veux en connaître l'intensité - »
« Pour nourrir ta curiosité morbide. » Compléta Heero en repoussant fermement un des bras pour se relever.
« C'est faux et tu le sais. » Rétorqua Duo en le suivant.
Hors de question qu'il le laisse partir de l'appartement dans cet état-là. C'était déjà hors de question avant, mais maintenant, ce n'était juste plus possible. Il ne pourrait pas assumer de l'avoir fait fuir vers ses bourreaux parce qu'il venait de se comporter comme un imbécile.
« C'est la première et dernière fois que je dis une telle connerie. Réalise. Si tu m'as raconté tout ça en moins d'une semaine c'est que tu as besoin d'en parler. T'en peux plus et c'est normal. On a autre chose à fiche que de se plier aux caprices de ces vieilles peaux. »
« … »
« Je veux juste comprendre pour pouvoir t'aider. »
Et aussi pour te convaincre de ne plus y retourner, pensa le natté. Mais ça, il ne le dirait pas. Parce que c'était de la manipulation, quelque part. Et aussi parce qu'Heero n'accepterait pas le fait qu'il veuille le protéger. Cela l'étonnait lui-même. A aucun moment Heero en tant que soldat n'avait montré le besoin d'être protégé, loin s'en faut. L'humain avait lui sans doute besoin de soutien, comme chacun d'entre eux, mais il était la majeure partie du temps dissimulé derrière le soldat et terroriste que le jeune homme était devenu.
A l'entente de la dernière phrase Heero avait stoppé son mouvement, comme pour peser le pour et le contre.
Ces derniers jours, ces dernières heures, donnaient raison à Duo. Néanmoins… Il doutait encore de la loyauté que le second pilote pouvait avoir à son égard. Il détourna la tête comme pour fuir le regard qu'il sentait fixé dans son dos. Prétexte. C'était juste un prétexte, il le savait bien.
La vérité était qu'il se sentait tout bonnement incapable de poser des mots sur les faits. Ses souvenirs étaient là, à la surface de sa mémoire. Mais chaque fois qu'il trouvait un morceau de phrase pouvant expliciter à Duo ce que ça avait pu être, il trouvait les mots ridiculement assemblés, ressentait son ton comme pleurnichard – il n'allait pas se plaindre non plus – se demandait quelle interprétation pouvait faire Duo des mots utilisés, s'il pouvait même en prononcer certains qu'il répétait mentalement avant de les trouver vulgaires ou inappropriés, et au final il ne voyait plus le rapport avec ce qu'il voulait dire et les faits qu'il était censé décrire. Il n'était même pas sûr qu'il existe les mots dont il avait besoin.
« M'aider à quoi ? Il n'y a rien à faire. » Finit-il par dire. La tension diminuant, il se sentait de nouveau comme privé d'énergie.
« Retournons dans la chambre, ce n'est pas un lieu pour ce genre de conversation. »
Heero réfléchit un court instant avant d'obtempérer. Il n'avait pas plus que ça envie de partir. Encore moins d'y aller. Mais le « juste » de Duo avait fait mal. Très mal. Parce qu'il avait remis en cause sans s'en rendre compte son ressenti de ce qu'il s'était passé, la justesse de ses sentiments à cet égard. Il avait dit ça comme on parle de pacotille. Il n'aurait plus manqué qu'un « remet-toi, ce n'est pas la fin du monde » pour finir de creuser la plaie.
Il s'était déjà demandé s'il faisait trop de cas, si ses réactions étaient normales ou si elles étaient de cette intensité parce qu'il serait particulièrement faible ou bizarre. S'il avait raison, en bref. Parce que sur le moment, au cours de l'action il avait fini par croire que c'était mérité. Vraiment. Au fil des minutes, au fil des heures à souffrir il avait même fini par croire d'autres choses. A vouloir certaines autres choses. Et parfois, il se demandait comment il avait réussi à redresser la barre ou à ne pas perdre la tête après ces évènements.
Une des explications que quelques autres lui avaient balancées à la figure à demi-mot était justement ce que les paroles de Duo pouvaient impliquer : « tu as cherché », « ce n'est pas si grave », « oublie », « passe à autre chose ». Des ordres dissimulé sous la forme de conseils qu'on donnait quand on était bien-pensant parce qu'envisager une autre solution, remettre sa conviction, ses actes, en jeu était trop difficile, trop douloureux.
Le temps de revisiter ces souvenirs et pensées qui n'étaient pas nouvelles pour le brun, les deux garçons étaient de nouveau dans le lit, Yuy tournant actuellement le dos à Maxwell.
Bien qu'il ne tentât aucun rapprochement, Duo tendit de nouveau le bras pour frôler l'arrière de la chevelure du jeune homme en sentant le silence s'installer de nouveau. Ne voyant toujours rien venir, le natté se décida néanmoins à poser des questions, mais des vraies questions cette fois-ci.
« On t'a battu ? » S'enquit-il avec douceur, sans cesser sa caresse.
« Hn. Pendant presque deux heures. »
Duo ouvrit de grands yeux. Cela lui paraissait énorme. Quoiqu'en même temps, c'était ça que cela avait duré la fois dernière. Néanmoins le châtain ne trouva pas cette information rassurante, loin de là, même.
« Et pour… »
« Ils étaient sept. »
« Pardon ? »
« J'ai résisté au départ, alors Dr. J a appelé du renfort. Ils ont tous plus ou moins participé au début, même si c'est globalement… Girard qui s'est occupé de moi. Comme il en avait l'habitude. »
Il fit une courte pause avant de reprendre en sentant Duo le pousser à se tourner vers lui puis à le serrer en douceur contre son torse.
« En deux heures, ils ont bien eu le temps d'alterner. Ce que j'ignorais jusqu'à présent, c'est qu'ils avaient eu le feu vert de la part de Dr. J pour…. enfin… »
Sentant bien que le second pilote pouvait comprendre la phrase même sans le complément circonstanciel, il reprit son histoire.
« Ils se sont arrangés pour déterminer un ordre de passage et se sont réparti le temps laissé par Dr. J. J'ai su après que cela faisait à peu près une heure par personne. J'étais rentré le soir. Ça a duré jusqu'à quatre heures du matin pour que les six premiers passent. Ça aurait pu durer encore plus longtemps, mais celui qui avait pris le dernier quart, il… enfin… il n'aimait pas le faire. Il ne voulait pas le faire. Il m'a expliqué qu'il trouvait ça… anormal… Et qu'il passerait le temps prévu à s'occuper de moi, pour réduire les dégâts. »
« Six… » Répéta Duo, hébété par le nombre.
« …Six personnes parce que sur les sept que Dr. J avait nommés, un seul n'a pas trouvé ça normal… Tu parles d'une normalité. Après ça, pendant tout ce temps, c'était plutôt qu'on ne me fasse rien qui m'a paru anormal. »
Intérieurement, le natté commençait à se sentir très mal. Mal d'avoir insisté auprès du jeune homme. Mal d'avoir pu le blesser alors qu'il avait de tels souvenirs en tête. Si le récit l'effrayait par ce qu'il impliquait de cruauté et de bêtise humaine, il se rendait aussi compte que le vivre avait dû être bien pire. Sauf peut-être pour les six salopards qui eux avaient sans doute passé une bonne nuit.
« Le pire, c'est que j'ai tout fait pour tenir et ne pas leur offrir de larmes pendant, pour être le soldat parfait qu'on attendait que je sois, mais quand il m'a dit ça, qu'il a commencé à s'occuper de moi… »
« Je crois que je comprends. »
A l'entente du commentaire le ton de Yuy se fit plus dur, en même temps qu'il se redressa sur un coude.
« Et qu'est-ce que tu y comprends ? »
« Calme-toi. Je ne dis pas que je sais ce que tu ressens… »
« De toute façon, qu'est-ce que ça peut te faire ? » S'agaça Heero comme s'il s'en voulait d'avoir raconté tout cela, surtout avec des détails personnels qui s'ils comptaient pour lui n'étaient pas utiles au second pilote.
« Je t'aime. »
