Il y a un an, il avait tourné la page de sa vie Londonienne et s'était exilé dans cette petite langue de terre Anglaise. Un an déjà qu'il avait décidé d'arrêter de comprendre les événements qui se passaient sous ses yeux chaque année à King Cross. Qu'il avait tenté d'oublier les visages qu'il avait peint sur ses toiles laissées à l'abandon dans son atelier. Là-bas, sous la poussière qui se déposait délicatement sur le parquet en bois patiné, et les toiles que filaient consciencieusement les araignées se trouvaient des personnages qui franchissaient un lourd pilier briqueté entre deux quais de gare. Des enfants qui grandissait au fil du temps et devenaient des hommes torturés.
Il s'en souvient comme si c'était hier la première fois où il les avait aperçus. Tribut de rouquin dans laquelle se perdait un jeune homme brun à lunettes. C'était un de ces matins où le ciel était encore bleu, un matin de septembre 1991.
Depuis il avait toujours été là pour les observer, les peindre. Il avait vu se rajouter une petite brunette aux cheveux emmêlés à la famille tachetés de sons et au petit gringalet avec une cicatrice étrange sur le front. Années après années, rentrée après retour il les avaient vues grandir.
Et puis ce 1er juillet 1998 il n'avait vu personne au retour du train, personne n'avait traversé le pilier de briquette jaunâtres entre les quais 9 et 10 de King Cross. Il ne savait pas encore ce qui c'était passé, ce qui avait bien put empêcher ces enfants trop vite grandit de rentrer dans leur foyer.

Il était rentré ce jour-là avec un gout d'amertume et de secret encore plus présent sur sa langue qu'auparavant. Las, il avait décidé de tourner la page. Il avait clos la porte de son atelier derrière lui, et d'un coup sec de clé dans la serrure était partit sans se retourner. Les talons de ses chaussures de cuir claquaient sur le bois sec de l'escalier défoncé de l'immeuble. Il était parti en laissant derrière lui les toiles couvertes d'un drap blanc, tel les fantômes de son obsession. Il avait abandonné les pots de peintures, laissé sécher les flacons encore ouvert. Il n'avait pas rangé les pinceaux qui jonchaient chaque recoin de la grande pièce, avait laissé la peinture se mêler et se craqueler entre les poils. Il était parti sans se retourner, sans jeter un regard derrière lui. Il avait dit aurevoir à sa grande passion, il avait clos un des grands chapitres de sa vie. Il était maintenant temps de se trouver une autre passion.
Il avait pris deux grandes valises et s'était enfourné dans le premier taxi noir. Direction King Cross il étant temps de repartir à zéro.

C'était dans la grande gare d'acier et de verre qu'il a dit aurevoir à Londres, et pris la direction de la Cornouailles. Langue isolée de terre qui avance dans la mer. Isthme de prés verts et cailloux qui déchire les flots. Et cela fait maintenant un an qu'il se trouve exilé dans la campagne Anglaise, loin de Londres et ses mystères.

Par la vitre il regarde les noms de rues défiler pendant que le taxi continue sa route. Lentement le jour se lève. L'obscurité de la nuit s'estompe au fur à mesure qu'il s'approche du centre-ville. La ville offre un visage différent au lever du jour. Les petits pubs de quartier éclairent de leur lumière crue les ruelles des alentours. Les habitués se presse aux portes, un salut au patron et quelques minutes plus tard les voilà attablés au comptoir. Les façades tout en pierre rouge et lucarnes blanches se blottissent les uns contre les autres, encore ensommeillés.
Le taxi stoppe devant la gare, le chauffeur en descend et se presse avec une nonchalance soigneusement calculé pour ouvrir la porte.
Les pavés ont été lavés à grande eaux, comme si on espérait enlever les immondices que l'humanité dégueule dans un flot continu. Aux abords de la gare l'activité se fait plus trépidante.
Une fois dans la gare, Mr Jones déchiffre les panneaux afin de connaitre le quai où se trouve le train indiqué sur les billets que son majordome lui a pris, il se dirige vers la locomotive et prend place à bord du train. Un retard de 5min étant à prévoir, le jeune britannique s'en va acheter l'édition de ce matin du Times, que son butler surpris par son départ précipité n'avait pas pu lui déposer sur son bureau comme à son habitude.

Il avait fait tout cela rapidement afin de ne pas revenir sur sa décision, mais maintenant qu'il se trouve sur le quai avec pour seule distraction ses pensées et le Times, il se met à douter. A se demander s'il a eu raison de tout quitter. De verrouiller son atelier et partir chercher une nouvelle passion. Il a vécu pour sa peinture pendant des années, sans elle il ne sait plus quoi faire. Il n'a plus aucun but dans la vie si ce n'est partir s'enfermer au fin fond de sa Cornouailles natal.

Le train arrive enfin, ponctuel dans son retard, mettant ainsi un terme à ses sombres pensées.
Il grimpe en titubant sous le poids de ses valises et s'installe dans un des élégants fauteuil de la première classe. Un sifflement, des portes qui se ferment et train s'élance alors dans une course contre la montre. Fatigué de regarder les camaïeux de verts et de gris qui défilent par la fenêtre il s'assoupis à mesure que le train dévore les miles.

A chaque arrêt du train il se réveille, jette un coup d'oeil aux panneaux annonçant le nom de la gare puis referme les yeux une fois assuré que le nom de la gare correspond bien à celle annoncé par le contrôleur. Cette fois-ci le crissement des freins annoncent son arrêt. Sans geste brusque il se relève prend ses valises à bout de bras et descend du train en prenant garde aux marches étroites.
Personne l'attend sur le quai. McArthur son majordome lui à bien proposé de demander le jardinier pour que celui-ci vienne le prendre à son arrivé mais il a refusé. Préférant profiter du calme du manoir avant que demain les domestiques envahissent la propriété.
Il reste un moment hébété le long de la voie à observer les alentours. Depuis combien de temps n'est-il plus venu ici ? Le calme de la campagne le laisse perplexe tellement il est habitué à l'agitation perpétuelle qui règne à Londres.
Souriant il reprend contenance et s'élance sur le sentier qui longe la Camel. Rivière tranquille qui serpente dans les près pour se jeter dans la mer toute proche.
Au loin il aperçoit les maisons pimpantes serrés les unes contre les autres d'Egloshayle, leurs cheminées agrippent les nuages cotonneux d'un ciel bleu azur.

Au détour d'un pont en bois un chemin bordé de chêne se dévoilent devant les yeux. Il remonte l'allée menant à Croan House. Au détour d'un lacis la propriété familiale surgit. Le voilà de retour en Cornouailles.