Cela fait déjà un an qu'il vit à Egloshayle. Les jours se succèdent, toujours semblables aux précédents et reflets des suivants. Le temps s'étire et semble couler lentement dans la paisible campagne.

Sa peinture lui manque parfois, mais il écrit toujours. Sur sa fidèle machine à écrire il trace des lettres d'encre et tapote toujours sur les touches usées.
Mais ce qui au départ était un geste attrayant et presque libérateur est devenu machinal, aussi mécanique que les lettres s'imprimant sur la page blanche. Il tape sans relâche pour évacuer ce vide qui l'habite. Dans ces jours qui se confonde avec ces nuits il se sent plonger dans un brouillard de mots et de cliquetis. Il écrit et passe des heures penchées sur sa vieille machine à s'en abimer le dos. Lentement ses doigts fins martèlent les touches, le ruban rouge défile sous le martèlement des touches qui viennent coller les lettres sur le papier crème. Son cerveau se vide au fur à mesure que les mots s'impriment devant ses yeux.
Il est dans une sorte de brouillard, il a beau essayé de former des pensées cohérentes il n'y arrive pas. Mais les mots eux, continues de couler. Ses yeux cachés derrière les fines montures métalliques ne tentent même plus de lire les phrases qui se forment. Il n'y arrive plus.
Ses nuits se confondent avec le jour. Peu importe l'heure il écrit. Régulièrement il s'endort sur son bureau, un bras replié, une main courbée passée autour de son crâne et le front contre le bureau marqueté. La fenêtre est devenue sa seule ouverture vers le monde extérieur. Il reste dans son bureau et de temps en temps son majordome vient lui apporter le repas. Ces journées ressemblent à celle d'autrefois, celles passaient dans son atelier à peindre sans relâche.
Mais maintenant ses personnages prennent vit sur le papier et il ne les couche plus amoureusement sur la toile encore vierge. Il est seul dans son bureau d'un autre temps avec les cliquetis de sa vieille Olivetti Lettera 32. Seul avec ses personnages, ses romans inachevés qui s'accumulent et ses mots qui coulent. Il est enfermé dans sa tour d'ivoire avec sa fenêtre ouverte sur le monde extérieur et son nuage acre de cigarillos.

Et puis un jour il en eu assez. Ça fait un an qu'il vit en autarcie. Le soleil brille et éclaire les murs brunis par la fumée. On est en aout 1999 et il s'extirpe afin de sa longue léthargie. Il faut qu'il sorte et quitte son monde aux personnages fantasques et pages blanches. Il s'étire, et se fut comme s'il avait pris racine dans son vieux fauteuil en chintz. Son ossature semble se briser sous des gestes qu'il n'avait que trop oubliés. Il n'est pas sorti de son bureau depuis trop longtemps, le lit de camp défait dans un coin de la pièce n'atteste que trop cette vérité. Il a 27 ans et encore la vie devant lui alors pourquoi le passé dans un rêve à demi réveillé ?

Il alla au pub du coin, là où la vie de la bourgade se passe. Il se doute que son apparition soudaine après quasiment un an d'absence soulèvera bien des questions. Il est apparu subitement il y a un an et un mois jour pour jour et après avoir parcouru la campagne et ses environs de long en large il avait disparu sans crier gare. Il n'en faut guère plus pour que les gens du village commencent à se poser des questions et se demandent où est passé le maitre des lieux.
Certains curieux n'ont sans doute pas manqué de venir roder aux environs de la maison pour savoir si l'enfant du pays était retourné dans la capitale. L'activité de ses gens et les lumières éclairant la maison leur aura alors fait comprendre que le maitre des lieux est toujours là, et qu'il semble subir des insomnies.
Il connait les gens du coin et les ragots ont dut vite faire le tour de la commune et quelques vieillards doués pour broder les histoires ont sans doute ressortit les rumeurs de gens pratiquant des choses obscures à la nuit tombée. La lumière toujours allumée à sa fenêtre servant de preuves à ces obscurs racontars de bavard. L'alcool aidant les superstitieux aurait tôt fait de lui prêter de sordides méfaits. Au cours de ces longues soirées où les esprits s'échauffent, de multiples squelettes avait dut sortir de leur placard.
Aller au pub est le meilleur moyen pour prendre la température et savoir ce qui s'est dit en son absence sur lui bien sûre mais aussi sur tous les gens du pays. Il avait déjà entendu tellement de racontar sur le cousin de la cousine du maire qui avait eu un enfant illégitime. Ou sur l'âne de celui qui habitait près du cours d'eau en aval du pont qui était allé brouter chez le voisin et qui avait fini abattu par une balle bien visé entre les deux yeux. C'est au pub que les querelles du voisinage sont raconté tout comme les sordides histoires de vengeance entre vieilles familles rivales. C'était surtout un microcosme à lieu tout seul, il lieu de rassemblement de toute la populace où chacun y allait de son mot. Les grenouilles de bénitiers bavent sur le dos de tout un chacun. Les pinailleurs cherchent la petite bête par envie de contradiction et les râleurs se plaignent de tout et rien seulement pour le plaisir de s'écouter bavasser.

Arrivé au pub il fut surpris de voir que son retour parmi la plèbe n'est pas le sujet principal de l'établissement. Les bouches semblent s'agiter sur le passage d'un autre étranger pas de chez eux celui-ci. Lui qui avait craint une entrée fracassante, le voilà relégué au second plan par l'arrivée d'un étranger au village qui cause bien des soucis aux anciens. Les étrangers ici ont les tolèrent du moment qu'ils viennent du pays. A peine est-il rentré au bar qu'il a vu les regards le fixer avant de très vite glisser vers un des recoins du pub ou une silhouette se dégage de la pénombre. L'ombre était assise seule à une minuscule table. Il ne voit pas son visage mais à la mince silhouette enveloppée dans la cape il devine qu'il s'agit d'une femme. Il hésita à l'entrée cherchant une place dans le pub bondé de curieux et dont l'arrivée de la femme devait y être pour quelque chose. Il y a du monde au comptoir aujourd'hui, du moins encore plus que d'habitude. Les habitués s'agglutinent autour de William le patron afin de connaitre les informations qu'il a put grappiller à l'étrangère peu bavarde. Les badauds cherchent à percer l'ombre de son visage afin de tenter d'en savoir plus sur elle. Pourtant personne ne songe à aller la voir et préfère l'observer du coin de l'oeil. Ici les étrangers ont les observent de loin et on ne va pas leur parler à moins qu'ils demandent quelque chose et encore.
Son hésitation ne dura quelque seconde et il alla s'assoir à une des places vides à côté de l'ombre. Ce geste a jeté un froid dans le pub.
Doucement il descend son verre de whisky en détaillant les traits de la jeune femme. Il sent son regard se poser sur lui pendant qu'il tente de percer son secret.
Que peux bien faire une jeune femme dans un coin aussi reculé qu'Egloshayle?