La cohabitation avec Eléonore se passe très bien même s'il trouve le comportement de la jeune femme quelque peu étrange. Elle n'est pas bizarre à proprement parler mais sa curiosité envers des objets du quotidien le surprend.
Lorsqu'il lui avait posé la question quant à son manque évident de connaissance envers tout ce qui avait trait à la technologie elle lui avait raconté qu'elle avait vécu pendant longtemps coupée du monde et que sa famille était contre tout ça. Son explication semblant plausible et il n'a pas cherché plus loin. De plus il est toujours amusé de voir ses grands yeux gris s'agrandir lorsque lui ou son majordome lui explique le fonctionnement de la machine à café, du lave-vaisselle ou du téléphone. Pendant ces moment-là il ne peut s'empêcher de regarder ces beaux yeux clairs émerveillés s'éclairer.
Un jour il avait accouru en attendant ses cris avant de s'écrouler de rire en la voyant au prise avec l'aspirateur. Elle avait allumé l'appareil mais terrifier par le bruit elle s'était réfugiée sur le canapé en hurlant pour qu'il vienne l'aider. Appuyé contre le mur et courbé en deux par son fou rire il s'étouffait à en pleurer de rire. Horrifiée Eléonore lui crier d'éteindre ce satanée object maléfique.
Reprenant son calme il avait éteint l'aspirateur qui s'agitait de spasme en tentant d'attirer vers lui le plus de poussière. Cet après-midi-là il avait été bon pour passer l'aspirateur en montrant à sa colocataire comment s'en servir. Une fois qu'il avait nettoyé le grand salon Eléonore s'était exclamée avec une moue moqueuse qu'elle ne comptait plus jamais utiliser ce truc mais qu'elle le remerciait pour le travail qu'il avait fait. Dépité et avec le sentiment de s'être fait avoir il l'avait contemplée avec des yeux ronds comme des flans avec qu'elle ne l'entraine dehors dans un éclat de rire.
Un soir alors qu'il regardait les informations à la télévision Eléonore s'était rapproché de l'objet comme une phalène devant la lumière d'une bougie. Elle s'était assise avec son mug et regardait d'un air fasciné les images qui se formaient sur l'écran. Il était toujours aussi surpris de voir qu'elle ne connaissait rien aux objets du quotidien. Lorsqu'il avait éteint la tv elle s'était levée brusquement, éclaboussant de chocolat sa blouse, pour s'approcher de l'objet et voir où avaient disparues les images. Il avait alors entrepris d'expliquer devant ses yeux d'enfants émerveillés comment tout ça marché. Ce n'était pas chose aisée mais elle avait compris le gros de l'affaire. Lorsqu'il lui avait expliqué ce qu'était un film, et qu'elle avait comparée ça aux histoires de ses livres elle avait tellement insisté pour en regarder un avec lui qu'il n'avait pas su dire non. Le temps qu'il choisisse un film elle était partie se changer en le menaçant de le transformer en crapaud s'il ne l'attendait pas. Amusé par son air sérieux et l'expression incongru il avait ri avant qu'elle file avec empressement dans sa chambre. Depuis, chaque soir ils regardaient un film avant d'aller se coucher.
Ce petit bout de femme était devenu un nouveau repère dans sa nouvelle vie. Eléonore est une jeune femme curieuse, plein d'entrain et qui croque la vie à pleine dent. Mais quelque part au fond de ses yeux gris qu'il peint sans relâche pendant ces nuits d'insomnie il y a une lueur sombre. Comme si son passé trouble renferme une grande tristesse que le temps ne semble pas guérir. Parfois sous ses pinceaux cette tristesse engloutie la toile vierge et écrase le doux visage d'Eléonore de tout son poids. Il a envie de l'aider, de découvrir d'où vient cette douleur qui affleure sous la peau pâle de la jeune femme. Elias se doute que son passé trouble cache un secret et que c'est dans celui-ci que son mal prend sa source. A défaut d'en connaitre l'histoire il laisse ses crayons glisser sur les feuilles et tracer des esquisses qui raconte des épisodes de la vie d'Eléonore, c'est un puzzle où des fragments manquent. Mais petit à petit il reconstitue la trame de vie de sa mystérieuse colocataire.
Sur ses dessins et toiles on voit Eléonore les pieds ancrés fermement au sol et riant devant la mer pendant que le vent qui menace de la faire tomber emmêles ses longs cheveux. C'est une silhouette dans une tranchée penchée sur un objet extrait de la terre. Des esquisses d'elle dans son quotidien s'empilent sur une table. Eléonore et son visage bouffi une tasse de café à la main, Eléonore assise en tailleur dans la bibliothèque au milieu d'une pile de livre, Eléonore suivant religieusement les conseils de son Butler pendant qu'il lui montre comment faire une lessive.
Sans qu'il s'en rende compte elle est devenue sa muse. Il couvre ses cahiers de croquis de son sourire et de ses yeux dans toute leurs nuances et émotions.
Plus que les autres toiles une est sa préférée. Sur cette toile Eléonore a les traits d'une fée. Emporté par ses gestes fiévreux il avait tracé sur la toile en de grand gestes le visage qui le hante.
Il n'avait pas tenté d'en arrondir les angles et avait laissé ses mains guider le pinceau pendant que son esprit se noyait dans les grands yeux gris de sa muse. Son visage le hante, il danse devant ses yeux la nuit.
Tentant désespérément d'extraire la graine fertile de son cerveau il s'était acharnait sur la toile à grand coup de pinceau. Peu à peu l'esquisse avait pris forme. Ce n'était pas une de ses toiles habituelles où chaque détail était représenté. Ce n'était pas non plus ses peintures où le visage était beau et les traits lissés. Non là, il avait taillé dans le vif, il avait cherché à capter l'essence même de la jeune femme.
De grand coup hachurés dessinent ses cheveux. Sa robe noire vaporeuse se fond dans la nuit noire en des traits difformes. Il n'avait pas fait une belle toile, mais sous ses mains l'âme même de celle qui hantait tous ses rêves avait pris forme.
Au milieu de ce chaos né de son esprit embrumé par ses sens deux parfait yeux gris en amande le contemplent et une moue rose bien dessinée prend naissance sous un petit nez aquilin parfait. Un visage magnifique, et parsemé de petites taches de sons, niché au milieu de la pagaille de sa toile éclaire de son teint blanc l'obscurité du fond que dans sa transe il avait peint d'un bleu nuit.
Oh elle n'est pas belle cette toile, elle n'est pas parfaite et il en avait fait d'elle beaucoup plus belle. Mais au milieu de la nuit les yeux gris et la moue rosée le regarde d'un sourire moqueur qu'il trouve magnifique sur le visage d'Eléonore McKinnon.
