La vie avait repris son cours tout doucement. Rien n'avait changé depuis ce baiser entre Eléonore et lui. Si ce n'est deux trois petits aménagements dans leur colocation.
Les affaires de la jeune femme avaient été rapatriées dans sa chambre à lui. Les soirées à deux sur le canapé s'éternisaient en longs câlins et les baisers volaient au détour d'un couloir ou autre pièce étaient devenus légion.
Il passait moins de temps dans son atelier à peindre les contours d'Eléonore, et à rêver de ses yeux couleur de gris. Dorénavant il parcourait les contours de son corps avec autant d'ardeur qu'il les esquissaient autrefois sur la toile blanche.

Lentement le temps défilait dans la campagne Anglaise. Sous les baisers d'Eléonore sa langueur disparaissait. Sa passion toujours présente était devenue moins la lancinante. La douleur dévorante que lui causait l'inaccessibilité de sa muse avait cessé dans l'étreinte de ses bras.

Pourtant quelque chose le travaille encore. C'est un sentiment tenu, un petit rien qui grandit dans son coin. Qui est vraiment Eléonore ? Il sent qu'elle lui cache quelque chose.
Il l'avait déjà senti auparavant. Maintenant son envie devient plus présente et il n'arrive plus à l'occulter. Sans doute poussée par son impression de légitimité il veut maintenant connaitre le secret. Mais il n'ose pas lui demander. Il sait qu'elle ne lui donnera pas une réponse franche.
Comme à chaque fois qu'il tente d'aborder le sujet elle détournera la conversation. Alors il se tait, et souffre en silence. Il laisse grandir en lui le minuscule germe de doute. Il ne veut pas la perdre alors il creuse sans aucun doute la tombe de leur couple.

Mais leur couple tient bon malgré les écueils. A chacun de ses doutes elle est là et l'amène à bon port. Eléonore c'est sa lampe tempête, son phare.
Avec elle il espère un futur aussi calme qu'une mer d'huile. A travers ses récits il trouve toujours un nouveau substrat, un peu de matière pour ses toiles.
Avec elle il plonge dans ses souvenirs Bretons. Il sent le gout du sel sur sa langue. Il tangue sous l'assaut des bourrasques chargées d'iode. Il voit presque Eléonore ramener ses longs cheveux derrière ses oreilles dans une veine tentative de discipliner les mèches qui dansent sur son visage. Il mord avec elle dans les crêpes que sa mère préparait chaque dimanche soir d'hiver et qu'elle mangeait avec gourmandise bien au chaud près de la cheminée. Il imagine le caramel salé couler le long de son menton. Il goutte le croquant des bords de la crêpe qui s'effrite sous ses dents.
Alors qu'elle raconte, il ressent tout un nouveau chapelet d'émotions autrefois inconnus. Avec une pointe de tristesse dans le coeur il envie son enfance heureuse. Une enfance que lui il a bien trop souvent passée seule dans les immenses demeures familiales.
Mais pourtant il sent encore le minuscule petit écueil qui se profile derrière les souvenirs d'enfance joyeux. Il y a toujours ce secret. Un secret qui semble tellement peser sur Eléonore. Parfois il la sent prête à se confier, mais devant l'ampleur de ce qu'elle doit relever elle renonce. Alors il se tait et l'écoute seulement raconter sa vie. Ils apprennent à se connaitre, ils passent des jours et des nuits à se raconter leur passé, leur rêve et leur espoir.

Alors qu'elle parle il griffonne machinalement sur son bloc note ce qu'elle raconte. Parfois elle s'arrête et avec amusement le guide dans ses dessins. Elle rectifie des petits détails de rien du tout seulement par envie de partager ce moment avec lui. Elle rit des mimiques qu'il dessine sur sa bouille d'enfant, et en regardant les dessins elle plonge encore plus dans son passé. Des souvenirs qui avait pour cadre une petite ville.

Paisible bourgade au bord de la manche où les vieilles maisons d'armateurs côtoient les touristes. Roscoff port d'attache vers l'Angleterre et les anciennes colonies. Ville de pierres grises sous un ciel couleur de la mer. Elle décrit sa maison où les gargouilles et les hautes fenêtres aux encadrures décorées se dressent dans le ciel. Elle raconte la cave qui s'ouvre dans la rue par une trappe et qui était peuplée de fantôme au dire de son frère. Un jour effrayée elle est descendue par les escaliers qui ouvraient sur la rue. Elle n'a point trouvé le fantôme et a juste été bonne pour une sacrée frayeur lorsque le chat de la maison c'est mis à feuler devant l'intrusion dans son domaine. De fantôme il Il n'y a jamais eu, si ce n'est ceux de ses ancêtres qui peuplaient la cave de leur histoire de marchandise venues de part delà l'océan. Marchandises achetées, marchandises volées.

Il lui arrive quelques fois de sortir les quelques photos d'elle qu'elle a emporté. Elles ont quelques choses d'étranges ces photos tout en noir et blanc et avec cet air de vieux clichés surannés. Toujours avant de les sortir de leur carton elle murmure quelque chose à voix basse, comme si elle s'adressait au livre qui les contiens.
Sur ces photos, elle lui montre ses parents. Lui désigne son gros chat qu'il adore dessiner. Mais toujours il remarque ces vides, ces absences. Ces yeux semblent se voiler lorsqu'elle contemple ces morceaux du passé. Parfois ces doigts s'attardent sur un cliché, comme si elle disait aurevoir à cette bribe de souvenir.
Une fois le livre noir refermé les questions sont toujours là. Encore plus présentent elles hantent la pièce de toutes ces réponses qui restent en suspenses. Où sont les nièces et neveux qui babillaient sur la seule photo d'eux du livre noir. Pourquoi ne les voit-il pas grandir au fil des pages ? Et les parents où ont-ils disparus ? Pourquoi se frère dont elle parle avec tant d'admiration lorsqu'elle raconte leurs bêtises d'enfants brille-t-il par son absence ? Et sa mère dont il voit ses cheveux se grisonner à chaque nouveau cliché parait bien seule sans son mari à ses côtés.
Et puis il y a tous ces trous, ces photos qui semblent manquer. Il manque toutes les photos des amis d'Eléonore. Aucune façade d'une vénérable institution perdue en Ecosse ne hante les pages vieillis. A quoi ressemble son vieil internant perdu dans les vallons vert et pluvieux de la Grande-Bretagne ? Il est passé où le sourire lumineux d'Eléonore si semblable à celui de sa mère lui aussi maintenant éteint.

Le mystère devient à chaque fois plus dense. Les questions épaississent la brume qui entoure Eléonore. Qui sont réellement les McKinnon?